Rien ne s’est passé comme prévu. Chez Francesco Smalto, elle a découvert sa robe de mariée, confectionnée sur mesure à distance – un fourreau en soie écarlate. La gorge serrée, on la regardait avancer vers la glace murale au bras d’un Marc virtuel, tout en nous expliquant que le rouge est la couleur du bonheur en Chine. Elle a fait déplacer trois épingles et rajuster la taille, puis elle nous a suggéré d’enfiler nos tee-shirts Magritte pour choisir les costumes qui iraient avec. Elle semblait confondre témoins et demoiselles d’honneur, mais comment rechigner sur des détails quand nous lui taisions l’essentiel ? Radieuse, elle jouait à la poupée, et nous nous laissions faire.
En moins d’une demi-heure, elle avait tranché : trois complets cintrés pour les hommes et un tailleur-pantalon pour Marlène, le tout dans une dominante vert-de-gris qui, a marmonné Lucas, était la couleur de la connerie en Ile-de-France.
Le maître tailleur était bien de son avis. Atterré par la comédie cruelle qu’on se croyait tenus de jouer à la jeune Chinoise, il portait avec un accablement réprobateur le deuil du client qu’il habillait depuis quinze ans. Nous avions eu toutes les peines du monde à lui faire ravaler ses condoléances – d’autant plus que Yun lui avait demandé, avec une bourrade joyeuse, pourquoi il avait l’air si triste d’exercer un aussi beau métier.
– Allez, montrez-moi les autres surprises que m’a choisies Marc !
Ne sachant comment exprimer son trop-plein d’émotion, il lui a répondu d’une voix corsetée que M. Hessler aurait dû rencontrer plus tôt une personne comme elle. Et il est parti en direction du rayon accessoires, où on l’a vu s’indigner à l’oreille de son retoucheur.
– Ça sent le gaz, a chuchoté Lucas, qui avait garé son fauteuil entre deux présentoirs de cravates. Ici encore, on les connaît, mais si elle cite le nom de Marc en essayant sa lingerie aux Nuits d’Elise, on ne pourra pas gérer la vendeuse. Je suis d’avis qu’on arrête les frais.
– Tu es fou ? s’est exclamé Jean-Claude. On est allés trop loin, il faut qu’on tienne jusqu’au bout.
– Jusqu’au bout de quoi ? On lui termine sa garde-robe, on la bourre de macarons, tu la couches dans ta suite nuptiale, et demain on la ramène à l’aéroport avec une pincée des cendres de Marc dans une boule en verre « Souvenir de Paris » ? J’aurais jamais dû vous écouter !
Je me suis permis d’intervenir :
– C’est toi qui crois à l’au-delà, c’est toi qui nous as raconté hier soir que Marc nous demande de veiller sur elle…
– Veiller, ça ne veut pas dire endormir ! Je veux qu’on arrête ! Ici, maintenant !
– Et comment on fait ? susurre Jean-Claude. On ouvre le rideau de la cabine, on lui dit : « Finalement, voilà, c’est pas la peine de retoucher ta robe de mariée. » C’est ça ? Tu es lourd, Lucas ! C’est pas parce qu’elle a comparé le Tibet à la Corse que tu as le droit de la flinguer les yeux fermés !
Je leur ai fait signe d’interrompre les messes basses. Le tailleur et le retoucheur nous regardaient en biais, lèvres pincées, tout en déhoussant une série de pantalons, jupes et blazers. J’ai proposé qu’on vote pour l’option vérité ou la poursuite du mensonge thérapeutique.
– Attendons Marlène, a repris Jean-Claude, le souffle court.
Il fixait le bas du rideau gris où la robe de mariée venait de tomber entre les deux femmes. J’ai acquiescé, et je me suis dirigé vers la cabine d’essayage. La porte de la boutique s’est ouverte à ce moment-là, provoquant un léger courant d’air qui a fait bouger le rideau. Par le jeu des reflets croisés dans les glaces, j’ai aperçu les sous-vêtements de Yun. C’était du Petit-Bateau basique, dont la discrétion jurait avec son corps aérodynamique. Jean-Claude avait raison : autant lui laisser une journée de shopping avant de lui briser le cœur. La solitude ne serait pas moins lourde en string et balconnet, mais ce serait toujours ça de pris pour sa vie future.
– Comment tu les trouves ? a-t-elle demandé en tirant sur son soutien-gorge.
– Parfaits, a dit Marlène. Plus naturels que prévu.
– J’ai choisi les poches de sérum physiologique, plutôt que la silicone.
– Tu as bien fait. Développement durable.
C’est alors que Yun a murmuré les phrases que je n’aurais jamais dû entendre. Les phrases qui allaient jeter nos bonnes résolutions cul par-dessus tête.
– Je peux te parler franchement, Marlène ?
– Bien sûr.
– Marc n’a pas aimé faire l’amour avec moi, je l’ai bien senti. Fatalement, il est habitué à mieux… Tu crois que vous pouvez m’aider ?
Je me suis figé. La cliente volubile qui venait d’entrer, genre italo-brésilien, mobilisait le personnel et je retenais ma respiration, tapi derrière le montant de la cabine, violant attentivement l’intimité des filles.
– J’ai si peur de continuer à le décevoir, avec tout ce qu’il a fait pour moi… J’ai appris sa langue, j’ai changé mon corps et mes manières, mais pour ce que vous appelez le sexe, je suis vraiment bloquée. Il faut me dire ce qu’il aime. Tu veux bien qu’on en parle, ou je demande aux garçons ?
J’ai attendu la réponse, la bouche sèche. Devant l’hésitation de Marlène, elle a précisé :
– Il m’a parlé de cette coutume ancestrale que vous avez en France, le… « droit de cuissage ». C’est correct ?
– Oui… Enfin,… le terme, en tout cas.
La voix de Marlène était rauque, un peu nouée. Je la sentais tiraillée comme moi entre la surprise, l’émotion, l’hilarité et le fantasme.
– Il m’a dit que les témoins ne sont plus obligés de cuisser la fiancée, de nos jours. C’est vrai ?
– Oui… Il y a des traditions qui se perdent.
– C’est important pour moi d’être une bonne épouse. Si Marc ne revient pas avant demain, vous seriez d’accord pour m’apprendre l’amour ?
Le cœur en vrille, je tendais l’oreille au silence de Marlène.
– Voici un ensemble assez intéressant pour l’après-midi, a dit le tailleur en me contournant pour présenter le modèle en cabine. Sport tendance club-house.
J’ai battu en retraite, cramoisi. Quand Lucas m’a demandé quel était le point de vue de Marlène, je suis resté vague. Mais j’avais une idée de la réponse.
– Ça va, Bany ? s’est inquiété Jean-Claude. Tu as l’air bizarre.
J’ai dit que l’heure tournait, et qu’il était attendu chez Cartier. Il s’est souvenu qu’il avait une fille, et que son ex détestait qu’elle traîne sur son lieu de travail. Il a appelé la boutique de la place Vendôme où elles venaient d’arriver, pour prévenir Judith qu’il avait un impondérable ; il passerait quand il pourrait.
A peine avait-il terminé sa phrase que Yun a jailli de la cabine, rhabillée, en déclarant au tailleur qu’elle n’avait plus le temps : elle essaierait le reste chez elle. D’un air détaché de Parisienne au long cours, elle a conclu :
– Vous faites livrer avenue Junot.
Et elle m’a regardé d’une telle manière que je me suis senti, à tort ou à raison, englobé dans ce qu’elle appelait « le reste ».