UN CRÉDIT POUR VOS PENSÉES
Tish Eggleston Pahl & Chris Cassidy
4 ap. BY
Un Crédit pour vos Pensées est une nouvelle parue en l’an 2000 dans le Star Wars Gamer #2. Elle fut écrite à quatre mains par Tish Eggleston Pahl et Chris Cassidy. Ces deux auteurs, pas spécialement connus pour être de grands novellistes, sont néanmoins bien rodés avec le genre pour avoir signés quelques nouvelles parues dans le Tales of the New Republic en 1999.
Le récit se déroule dans les jours qui suivent la destruction de la seconde Étoile Noire par l’Alliance Rebelle. Les rumeurs sont nombreuses mais les médias, tenus par l’Empire, ne laissent rien filtrer. Seule solution pour Fenig Nabon : rejoindre Socorro et ses confrères contrebandiers afin de s’informer et d’envisager l’après Jabba. Le Hutt mort, les successeurs sont nombreux et les contrats fleurissent… En coulisse, un homme, Talon Karrde, commence à tirer les ficelles…
Titre original : A Crédit for Your Thoughts
Au moment même où elle mit les pieds dans la Taverne de la Poussière Noire, Fenig Nabon laissa échapper son souffle, qu’elle retenait depuis Sullust. La galaxie pouvait bien se transformer en supernova, le légendaire refuge des contrebandiers était exactement comme elle l’avait laissé.
Enfin, presque. Ce soir, l’atmosphère était emplie d’une tension inhabituelle, en plus de la fumée. Des propos anxieux s’échangeaient autour des tables pleines, dans des dizaines de langues différentes. Même sans être capable de tout comprendre, Fenig n’avait aucune difficulté à suivre la teneur des conversations. Ses collègues contrebandiers étaient aussi inquiets qu’elle et se terraient dans les trous les plus petits qu’ils trouvaient, comme des rats womps.
La planète déserte de Socorro ne faisait pas grand-chose pour attirer l’attention sur elle, avec son climat inhospitalier et ses vastes plaines de lave noire. C’était d’ailleurs exactement pour cela qu’elle était la destination préférée de tant de contrebandiers dans la Frange, Fen comprise.
Elle avança tranquillement jusqu’au bar et tapa sur l’épaule du Bothan assis sur son tabouret préféré. Fen secoua la tête et le Bothan ramassa rapidement son verre avant de partir. En s’asseyant sur le tabouret, accoudée sur le bar, Fen soupira d’aise en examinant les centaines de bouteilles aux formes étranges et aux vives couleurs alignées au mur. Karl Ancher, le propriétaire de la taverne, proclamait avoir la plus impressionnante collection d’alcools de la galaxie.
— Hé, Nabon, grogna le barman en lui préparant un verre de Réserve de Corellia, avant de s’en servir un pour lui-même. Qu’est-ce que tu fais, à faire fuir les clients qui paient ?
— J’ai toujours payé ma note, Karl ! protesta-t-elle avec indignation, puis sourit affectueusement à l’homme qui avait été l’un des meilleurs amis de son père adoptif.
Ils levèrent leurs verres et trinquèrent.
— À Jett, dit Karl.
— À Jett, répéta Fen, la voix légèrement voilée.
Ils sirotèrent leurs verres, assis dans un silence contemplatif, comme ils en avaient l’habitude. Pour Fen, l’absence de l’homme qui l’avait sauvée d’une vie de pauvreté et de criminalité dans les rues de Coronet alors qu’elle n’était qu’une enfant était toujours une blessure à vif. Elle savait que Karl ressentait la même chose, lui et Jett étaient amis depuis plus de quarante ans. Karl avait même essayé de convaincre son ami corellien de « prendre sa retraite » sur Socorro, mais Jett n’était tout simplement pas prêt à quitter les étoiles. Peut-être que s’il l’avait fait, il n’aurait pas terminé mort sur le sol d’une cantina d’Ord Mantell. S’il s’était occupé de ses affaires au lieu d’essayer de calmer les esprits. Si elle ne l’avait pas laissé seul… Fen s’obligea à s’arrêter là. Elle avait appris au cours de ses trente-trois années qu’il était dangereux de passer son temps à ressasser le passé avec des « si… ». Néanmoins, si…
— Cela fait déjà deux ans ? demanda Karl tristement, interrompant ses pensées.
— Deux ans, quatre mois et six jours, répliqua Fen, les yeux fixés sur son verre qu’elle faisait tourner.
Karl remit affectueusement en place une mèche de cheveux châtains qui s’étaient échappés de sa queue de cheval.
— Il te demande, dit-il en désignant d’un geste de la tête un homme assis seul à la première table du coin.
— Merci.
— Fen ramassa son verre et sauta sur ses pieds. Elle pensa emporter une bouteille, mais abandonna l’idée. La seule chose dont elle avait besoin avec ce client, c’était un esprit clair et des crédits.
— Ne quitte pas l’orbite sans être repassée me voir, entendu ? lui lança Karl, tout en se dirigeant vers des Duros qui attendaient impatiemment, quelques tabourets plus loin.
— J’arrive, j’arrive ! Mais où est passé mon satané bardroïd ?
Fen ne put retenir un léger sourire, en regardant l’homme grisonnant avancer vers le bar tout en servant à boire et en discutant avec les consommateurs, faisant de son mieux pour que chacun se sente à l’aise et important. Avec un petit hochement de tête, elle redirigea son attention sur son travail.
Son client poussa une chaise du pied à son approche. Elle accepta l’invitation et s’assit, remarquant ses yeux noirs perçants et la manière dont son bras reposait avec désinvolture sur le dos d’une chaise vide proche de lui. Il croisait régulièrement son regard, ne dit rien de la petite livraison pour laquelle il l’avait engagée et qui l’avait emmenée au beau milieu de la flotte Rebelle, juste avant leur départ pour Endor. Il savait que la flotte se rassemblait là-bas. Il devait le savoir.
— Puis-je vous offrir quelque chose, Fen ? demanda Talon Karrde, brisant finalement le silence.
Elle le salua avec son verre.
— J’ai déjà ce que je veux, mais merci.
— Je suppose que tout s’est passé comme prévu, dit-il, l’air de rien.
Fen fouilla l’une des nombreuses poches de sa combinaison de vol et en sortit un datapad. Elle activa quelques codes et le fit ensuite glisser sur la table vers lui. Elle l’observa minutieusement. Qu’est-ce qui pourrait bien le faire trembler ? Peut-être les trois mille crédits d’indemnité de combat qu’elle avait ajoutés à sa note ne lui plairait-il pas.
— Ça me parait bon, ajouta Karrde après quelques minutes d’examen. J’ai déjà fait transférer dix mille sur votre compte Corellien, plus trois mille pour la compagnie inattendue.
Fen fronça les sourcils. Comment faisait-il pour anticiper systématiquement son prochain mouvement ? Elle le remercia piteusement.
— Bon travail, en tout cas, continua-t-il. À l’heure et sans dépassement de budget.
Fen acquiesça. Elle était douée pour cela et le savait. Elle avait eu le meilleur professeur de la galaxie.
— Alors…
— Alors ? lui fit Karrde, en écho.
— Rien d’intéressant, dernièrement ?
Fen savait entamer ses conversations avec Talon Karrde plus finement que cela, mais la curiosité avait gagné contre sa logique. Les rumeurs allaient bon train et avec les médias toujours sous la coupe impériale, l’information était d’une importance vitale. Karrde saurait ce qu’il se passait réellement. En ce cas, la somme serait élevée, mais elle serait tout à fait capable de revendre une information trois fois ce qu’elle lui aurait coûté.
— Peut-être, lui accorda Karrde, le visage figé. Et vous ?
— Les Rebelles ont détruit une autre Étoile Noire, commença-t-elle, mettant les premiers crédits dans le pot imaginaire.
— Pourquoi pensez-vous que l’Empereur construise toujours ces choses si les Rebelles les détruisent si facilement ? questionna Karrde en se lissant la barbe.
— Sais pas, répliqua Fen. On devrait peut-être lui demander.
— Malheureusement, on ne peut pas le faire. Karrde marqua une pause. Comme vous le savez, il est décédé.
— Quel dommage, répondit Fen du tac au tac. Vador aussi.
— Un pilote rebelle nommé Skywalker les a tués tous les deux, divulgua aisément Karrde.
— Il a également tué Jabba, ajouta Fen.
— En fait, j’ai cru comprendre que techniquement, ce n’était pas Skywalker, corrigea Karrde.
Fen fit mine d’éloigner le pot.
— Il semblerait que Fett non plus ne s’en soit pas sorti, révéla-t-elle, ajoutant aux enchères.
Karrde surenchérit.
— Je ne le compterai mort qu’une fois que j’aurai vu le cadavre dans son armure.
Fen acquiesça, reconnaissant la justesse de ses arguments.
— Enfin, ça été un vrai bain de sang, conclut-elle.
Pour l’instant il s’agissait d’un match, et Talon Karrde se débrouillait bien. Elle fit tourner son verre lentement, laissant l’attente grandir, avant de dire sabacc.
— Pas mal, pour un seul Jedi.
Karrde haussa les épaules.
Chuba ! jura Fen intérieurement. Elle avait espéré l’avoir sur celui-là. En tout cas, elle en avait confirmation. Elle avait eu cette petite information après avoir piraté rapidement les conversations des Rebelles pendant leur préparation à l’attaque, au-dessus de Sullust. Elle avait pensé, espéré en fait, qu’elle s’était trompée. Elle réfléchissait toujours au possible retour des Jedi et aux conséquences que ce retour pourrait avoir pour les citoyens les moins respectueux des lois de la galaxie, quand Karrde lança sa bombe à proton.
— Han Solo est toujours en vie.
Les mots restèrent suspendus entre eux jusqu’à ce que Fen ait assimilé cette information. Karrde était très attentif à ses réactions, nota Fen, ennuyée. Une part d’elle-même voulait répliquer qu’évidemment, ce je-sais-tout de Karrde avait raison, et que ses sources lui avaient dit la vérité. Elle avait eu une brève aventure avec le contrebandier-devenu-rebelle, alors qu’elle était trop jeune pour savoir tout ce qu’elle savait aujourd’hui.
— Tant mieux pour lui, répondit Fen, feignant un haussement d’épaules désintéressé.
— J’imagine qu’il doit être ravi du résultat, répondit platement Karrde en laissant retomber sa main.
Fen le regarda un long moment avant de soupirer et de chercher dans ses poches une puce de cinq cents crédits. Elle la lui fourra dans la main sans un mot, mais ne put supporter de la voir disparaître dans sa poche.
Fen se secoua mentalement. Elle aurait le temps de penser à Solo plus tard, quand Karrde ne serait plus en train de lire et d’enregistrer chacune de ses réactions pour une utilisation future.
— Pas mal de personnes douées sont lâchées dans la nature, maintenant que Jabba n’est plus là, changea Fen.
— Oui, acquiesça Karrde. Il va falloir quelque temps, je pense, avant que quelqu’un n’ait les moyens de s’intéresser à nous.
— Et encore plus avant que les Hutts, ou au moins le clan de Jabba, ne se regroupent, ajouta Fen. Elle but encore une gorgée, réfléchissant au métier artisanal qu’était la carrière d’un contrebandier.
Il répondit à cette question avec une phrase savamment calculée pour paraître neutre.
— J’ai décidé qu’il était temps de construire quelque chose.
Dans leur langage, cela équivalait à une offre d’emploi.
— Je travaille seule, Karrde.
— Jett ne souhaiterait pas cela, Fen, répliqua-t-il calmement.
Elle sentit l’habituelle boule au creux de sa gorge. La sympathie, les regrets que tant éprouvaient envers la mort de Jett, lui faisait ressentir plus douloureusement encore son absence. Elle interrompit cet instant de gentillesse d’une voix bourrue :
— Je suis toujours libre pour une commande, sinon. Et pour vous, à des taux pré-chute de l’Empire.
— Vous êtes trop généreuse.
Karrde dit cela si sèchement qu’il ne pouvait s’agir d’un compliment. Voulait-il dire qu’elle aurait pu marchander un peu plus ? Elle avait ses raisons et essayer de deviner ce que Talon Karrde avait derrière la tête était comme faire un saut dans l’hyperespace vers la folie.
— Considérez qu’il s’agit d’une remise sur le volume de vos futures commandes, Karrde.
Son ton devint encore plus brusque.
— Vous me semblez très confiante, Fen.
Cette fois, Fen vit le bluff. Elle appréciait toujours de travailler pour Karrde, mais lui aussi : il accordait beaucoup de valeur aux opérateurs fiables.
— À l’heure et avec un budget moindre est l’une de vos combinaisons favorites, lui rappela-t-elle, ravie de pouvoir lui citer ses propres paroles.
— En effet, c’est le cas, convint-il.
Fen savait qu’il laissait le suspense grimper. Elle attendit et, finalement, Karrde ajouta :
— D’ailleurs, j’ai peut-être quelque chose pour vous.
— Ah oui ? Fen leva un œil en même temps que son verre. Karrde n’avait pas touché sa boisson nuageuse, qui ressemblait à un Sunbum. Y avait-il de l’alcool dedans ? Payer Ancher pour remplir d’eau sa propre boisson tout en enivrant quelqu’un d’autre était tout à fait le genre de choses que Karrde ferait. Dans un but de générosité et de partage des informations, bien sûr.
— Je cherche une base pour mon quartier général, expliqua Karrde.
Il sortit un disque de données de la poche de sa veste de cuir noir et le posa sur la table. Fen attrapa le disque et l’examina, cherchant un défaut quelconque avant de l’insérer dans son datapad. Elle parcourut rapidement les informations et siffla doucement.
— Les spécificités sont très précises.
— Je suis sûr que vous comprendrez la nécessité de prendre certaines précautions, répondit Karrde.
Fen acquiesça, toujours en train de lire. Stavig. Il ne blaguait pas quand il parlait de monter une organisation. En fait, derrière ce plan, elle prenait le pari que Karrde serait au sommet de la pyramide des contrebandiers dans quatre ou cinq ans. Pendant une demi-seconde, elle reconsidéra sa proposition d’emploi, pensant qu’il serait plus sage d’être dans le sommet de la hiérarchie, mais elle écarta aussitôt l’idée.
Karrde pouvait toujours penser que son erreur était de la générosité, mais elle pensait qu’il ne s’agissait que de loyauté. Il s’arrangerait sûrement pour rassembler autour de lui des personnes qui partageaient cette valeur. De grandes amitiés seraient inévitables. La simple pensée de s’attacher à quelqu’un ou quelque chose était insupportable. Jett lui avait appris à ne rien risquer qu’elle ne puisse se permettre de perdre, et c’était une leçon que Fen avait apprise par cœur. Non, pensa-t-elle, il est préférable de rester à l’écart et de rester une opératrice indépendante.
— Vous pensez vraiment que toutes ces précautions sont nécessaires ? demanda-t-elle, baissant la voix au fur et à mesure qu’elle lisait les spécificités les plus particulières.
Karrde se lissa la barbe avant de répondre.
— Jett vous a-t-il déjà parlé des Jedi ?
Fen fit signe que oui, se remémorant les contes alambiqués que son père adoptif avait tissés pour elle.
— Il avait pour eux ce genre de respect qu’on a pour un dragon krayt, un savant mélange de crainte et de peur. (Elle secoua la tête et ses souvenirs.) Les Jedi n’étaient-ils pas supposés être les garants de la paix et de la justice ? Une sorte de police intergalactique ?
— Les informations à leur propos antérieures aux purges sont relativement rares, répondit Karrde. Mais il semble que les Jedi étaient à la disposition du Sénat, suivant l’agenda de la République à travers la galaxie.
Oui, pensa Fen, Karrde faisait bien son boulot pour trouver tout ce qu’il pouvait. Il s’avança et baissa la voix.
— Si le passé peut nous être un guide, ni les Jedi ni le nouveau Sénat que la Rébellion serait en train de mettre en place ne risquent d’apprécier nos méthodes de travail.
— On ne parle ici que d’un Jedi, objecta tranquillement Fen. Pas de milliers.
Les yeux de Karrde se rétrécirent, montrant qu’il était ennuyé.
— Skywalker a détruit Dark Vador et l’Empereur en peu de temps.
La tête de Fen tournait. Bien sûr, comme tout le monde, elle savait que l’Empire était sur une pente descendante, mais l’avènement des Jedi ? Karrde sautait un peu trop vite aux conclusions, non ?
— Oui, mais…
— Et combien de temps pensez-vous qu’il faudra à Skywalker pour commencer à reconstruire l’Ordre Jedi ? la pressa Karrde. Et une fois qu’il aura fait ça, combien de temps avant qu’ils ne commencent à s’intéresser à nous, avec ou sans le nouveau Sénat ?
— Je ne sais pas. Cinq, dix ans. Peut-être vingt, tenta de deviner Fen.
— J’espère bien être encore là à ce moment. Karrde se pencha sur le dos de sa chaise. J’espère bien également être prêt à leur arrivée.
Fen jeta un autre coup d’œil aux données du datapad, comprenant pourquoi Karrde était venu la voir.
— On sait qu’il existait déjà des opérations de contrebande et même une Frange sous la République, commenta Fen. Ils devaient avoir des moyens d’échapper aux Jedi.
Karrde hocha la tête affirmativement.
— Je pense que Jett a pu connaître des lieux possibles. Il travaillait déjà sur ces lignes avant même que nous ne soyons nés.
— Je verrai ce que je peux faire, répondit Fen avec désinvolture, rangeant son datapad dans sa poche.
Fen ne voulait pas laisser à Karrde la possibilité de comprendre qu’elle connaissait tous les fichiers horriblement détaillés de Jett et qu’aucun, selon ses souvenirs, ne correspondait à ces spécificités. Ce travail allait lui demander pas mal d’efforts. Mais si elle y arrivait, un Talon Karrde satisfait paierait pour cette amélioration de propulseur, et même pour ces missiles Arakyd.
— Je vous contacte par les moyens habituels ?
Karrde acquiesça encore, puis ses yeux se rétrécirent, observant quelque chose derrière elle. Fen se tourna, se demandant qui pouvait bien avoir le malheur d’irriter Talon Karrde.
— Qui est-ce et qu’est-ce qu’elle fait là ? questionna Karrde, tendu.
Son attention portait sur une femme impeccablement habillée, parlant sérieusement avec un mâle humain au bar. Des bagues étincelantes aux mains de la femme brillèrent à travers la taverne sombre alors qu’elle gesticulait élégamment. Elle semblait aussi prétentieuse qu’un Hutt à un dîner de charité.
Fen se retourna vers son compagnon et tendit la main. Karrde y posa une puce de cinquante crédits. Elle ne continua pas avant qu’il ait ajouté une autre de puce de cinquante.
— Son nom est Ghitsa Dodger, lui apprit Fen. Elle vient de Coruscant.
Karrde renifla et reprit une puce.
— C’est évident, dans une telle tenue. Qu’est-ce qu’elle fait là ?
Fen attendit qu’il lui redonne la puce.
— C’est une arnaqueuse. Ça fait déjà quelques fois que je l’ai vue scanner la clientèle.
Elle se retourna pour avoir un meilleur aperçu de l’appareil complexe que Dodger avait dans la main.
— Est-ce que c’est ce que je pense ? hasarda Karrde, exprimant le scepticisme de Fen.
— Ça ressemble à un camoufleur rétinien, approuva Fen. Mais je n’en ai jamais vu avec cette configuration avant.
— Tout appareil pour contrecarrer un scan rétinien est spécifique selon les espèces, observa tranquillement Karrde. Celui qu’elle a semble avoir été modifié pour plusieurs espèces.
Fen roula des yeux et se tourna pour faire un tour d’horizon.
— Je dirais que les chances que ce drôle d’engin fonctionne sont à peu près égales à celles d’un retour des Jedi, dit Fen, reprenant l’adage populaire sans même y penser.
— Les Jedi sont de retour, réfuta Karrde.
— Un Jedi, souligna Fen. Pas les Jedi.
— C’est vrai…
Fen frappa la table et se força à sourire.
— Par l’espace, Karrde, j’aimerais bien avoir une de leurs légions ici pour marquer l’occasion où vous avez admis avoir eu tort !
Il haussa les sourcils, sans se laisser déconcerter.
— Je n’ai pas tort : je n’ai qu’un aperçu incomplet de la situation. Seul le temps nous prouvera qui de nous deux a l’information la plus complète.
Un Temple de Jedi dans son entier devrait apparaître avant que Fen ne se risque à nouveau à parier avec Talon Karrde. Pour la millième fois, elle souhaita avoir la tranquille assurance de Jett à ses côtés. Il aurait su que faire.
— Sa cible est un de vos amis ? interrogea-t-elle, prenant l’intérêt de Karrde comme une chance de changer de sujet.
— Il s’appelle Aves, répondit calmement Karrde. Il est mon employé depuis peu.
Fen empocha ses crédits si chèrement gagnés. Fronçant les sourcils, elle se demandait maintenant comment cette ennuyeuse femme avait pu arriver sur Socorro avant elle. Fen était en effet tombée sur Dodger sur Sullust, et Fen en était partie rapidement, après l’arrivée de la flotte Rebelle. Elle avait également vu Dodger sur Corellia et, avant cela, sur Abregado-Rae. Il était plus que temps pour Fen de découvrir ce que cette arnaqueuse lui voulait.
Karrde et elle regardèrent Aves prendre l’appareil en forme de paire de lunettes des mains de Dodger et l’examiner.
— Je devrais laisser Aves perdre quelques centaines de crédits, juste pour qu’il apprenne quelque chose, mais cette Ghitsa Dodger doit savoir qu’il y a des répercussions à escroquer mon personnel.
— Je vais m’en occuper, répondit Fen en se levant.
Il la regarda et croisa les bras.
— Croyez-vous que j’ai besoin de vos services pour m’occuper d’une Coruscanti en vêtements de luxe ?
Fen secoua la tête en riant.
— Pas du tout. Celle-ci me cherche. Elle a des informations que je veux.
Fen avança tranquillement en direction d’Aves et Dodger, juste à temps pour voir l’homme rendre les lunettes.
— Non, merci, disait justement Aves. Je ne vois pas l’intérêt de posséder ce genre de choses.
Évidemment, Karrde incluait une livraison dans le désert avant d’engager quelqu’un. Aves l’avait réussie brillamment. N’était-il pas étonnant, se demanda Fen, avec une sensation bizarre, qu’une arnaqueuse expérimentée se donne la peine de ferrer sa cible de manière si visible ?
Fen avait deux méthodes pour s’introduire dans une conversation sans y être invitée. Pour son approche subtile, elle utilisait d’abord les mots.
— Bonsoir, messieurs-dames, salua-t-elle. (Aves et Dodger tournèrent sur leurs tabourets pour la dévisager).
Aves se laissa glisser de son siège.
— Il semble que vous ayez un autre acheteur, de toutes façons.
— Quand les banthas voleront, Aves. Fen indiqua Karrde de la tête. « Le boss vous demande. »
Aves s’en allait quand l’épaule de Fen s’affaissa sous le poids d’une lourde main à six doigts.
— Revenir ici n’était pas la meilleure chose à faire pour ta santé, la menaça une voix derrière elle.
Fen jeta un coup d’œil à la figure hérissée de Geecee, un Gran qu’elle trouvait à peu près aussi amusant que des parasites de Tatooine… en beaucoup plus gros. Fen avait mis un point d’honneur à l’éviter depuis qu’elle lui avait pris son business.
— Allez, Geecee, répliqua Fen, en ôtant la main qu’il avait posée sur son épaule. Ce n’est pas de ma faute si Jabba voulait un contrebandier qui soit capable d’utiliser un ordinateur de navigation.
Le Gran pointa un gros doigt vers elle et grogna :
— Je m’occuperai de toi plus tard.
Il la poussa violemment, se dégageant un passage vers Dodger.
Dodger répondit au défi de Geecee d’une voix aristocratique qui coupa le brouhaha de la taverne.
— J’aurais pensé que vous seriez trop embarrassé pour revenir ici.
— Embarrassé ?
Les tiges des trois yeux de Geecee se balancèrent de manière menaçante. Fen sentit les autres activités de la taverne s’arrêter comme tous observaient le spectacle se déroulant sous leurs yeux. L’arnaqueuse n’essaya même pas de bouger de son tabouret. Le Gran avança encore vers elle et la domina :
— Le code que vous m’avez vendu a rameuté une patrouille sur nous à la minute même où nous avons atterri sur Kuat !
Dodger attrapa son verre et bu une gorgée.
— Seul un fou serait entré dans l’espace impérial avec un code de reconnaissance non testé payé deux cents crédits.
Fen s’étrangla de rire. Geecee n’était pas des plus intelligents. D’autres n’auraient pas été aussi polis, mais ils n’étaient de toute façon pas à proximité. La taverne éclata en rires bruyants, avec une légère pointe d’hystérie.
En tout cas, Dodger s’était montrée plus bête que Geecee en l’arnaquant, en retournant sur les lieux du crime puis en se moquant publiquement de lui. Le Gran pensait évidement de même. Il grogna furieusement et leva la main, pour dégager Dodger du bar comme si elle n’était qu’un insecte.
Fen cassa une bouteille sur le bar et assomma Geecee avec. Il s’affaissa sur le sol. Fen se tourna lentement vers Dodger, puis se baissa vivement, juste à temps pour éviter un tabouret.
Le fracas causé par la chute du tabouret sur une table bondée fut l’étincelle qui mit le feu à la tension larvée du bar. Grognant dans une douzaine de langues, cinquante des pires contrebandiers anxieux, la plupart de bons amis de Fen, surgirent comme une marée sale, chargée de débris. Avec une profonde inspiration, Fen remercia les étoiles d’avoir pris une boisson raide, qui émoussait la peine, mais pas ses réflexes.
Avant même qu’elle n’ait le temps d’avancer vers la rixe, une main la prit par le bras. Un humain, lui souffla son instinct. Fen pivota rapidement, inclinant la tête sur le côté. Le poing vola au-dessus de son épaule. Elle attrapa la combinaison de vol de son assaillant et l’envoya hors de son chemin.
Fen se tourna pour partir avant que sa chance ne la quitte. Quelqu’un l’agrippa par derrière, et la poussa si vivement qu’elle n’eut pas le temps de se baisser. Sa tête fut brutalement projetée en arrière quand un poing poilu entra en contact avec son menton.
Se jetant en arrière, elle put au moins remonter pour le retour. Serrant son poing gauche et mettant tous ses muscles entraînés par des années de chargement de palettes de cargo, elle lança un joli coup de poing juste dans les dents du Gotal.
Fen grimaça en voyant qui elle venait juste de frapper.
Hrdinah était l’un de ses meilleurs fournisseurs et elle espéra qu’il respecterait l’esprit dans lequel le coup avait été donné et non la douleur qui l’accompagnait.
Il lui fit un large sourire, montrant qu’il ne lui en gardait pas rancune, et, du coin de l’œil, Fen vit son poing droit s’élever. Elle bondit, attrapant les cônes sensitifs du Gotal à deux mains et les tordit. Avec un hurlement, Hrdinah, plié en deux par un mal de tête aveuglant, s’écroula sur le sol.
Se sentant comme une feuille prise dans une tempête, une autre main l’agrippa par la manche et la poussa. Tout ce que Fen aperçut fut une tornade de cheveux blonds et des yeux marrons, avant que des lèvres n’arrivent sur les siennes, immédiatement suivies d’une botte cognant ses chevilles. Fen tomba avec un bruit mat.
Fen se releva difficilement, cherchant quelqu’un pour se défouler : d’être tombée au milieu d’une armada, de toutes ces histoires de Jedi, de la suffisance et de la supériorité de Karrde qui lui tapaient sur les nerfs, et du baiser d’un contrebandier qui n’était pas resté assez longtemps pour qu’elle puisse le frapper. La part de son cerveau qui ne cherchait pas quelque chose à frapper réalisa que c’était pour cela qu’Ancher laissait la bagarre continuer. Ce soir, cela n’avait rien à voir avec la violence ou de simples griefs. Ce soir, il s’agissait de relâcher des tensions causées par le renversement de la hiérarchie dans la Frange. Après avoir supporté ces gros tas de Hutts si longtemps et avoir été traités comme des mynocks traînés par un câble de vaisseau par les Imps, ceci était une sorte de catharsis. Et c’était réellement très agréable.
Fen espionna le dos du manteau de celui qu’elle soupçonnait d’être le fantôme qui l’avait embrassée. Elle se relevait pour donner un coup quand le Duro fit un brusque mouvement de la main. Radek et elle avaient toujours été en termes amicaux, donc Fen leva la jambe gauche, la fit tourner à droite et laissa la vitesse emporter son pied pour qu’il claque sur le torse du Duro. Avec la physiologie de Duro de Radek, le coup devrait à peine lui couper le souffle. Malheureusement, cela ne se passa pas ainsi… Fen avait oublié le deuxième point important à propos de Radek : ses réflexes supraluminiques. Le Duro saisit la jambe levée de Fen et l’envoya au sol d’une chiquenaude. Fen atterrit par terre avec un claquement.
Un tir de blaster ricocha dans la taverne, parfaitement dirigé pour calmer la bagarre, mais qui ne manqua pas le toit. Dans la pièce, tous se figèrent en pleine rixe. Deux Rodiens étaient affalés sur une table, immobiles, chacun serrant la gorge de l’autre, élément central du spectacle étrange que formaient les meubles cassés et la verrerie fracassée.
— C’est assez ! beugla Ancher, derrière le bar, son blaster Calli-Merc en main. Vous vous êtes suffisamment amusés ! Ceux qui n’aident pas à nettoyer payent la facture !
Fen s’assit sur le sol, massant pensivement ses articulations. Hrdinah approcha, se frottant toujours les cônes de tête d’une main. Il tendit l’autre main à Fen.
Elle accepta l’offre et le laissa l’aider à se relever.
— Désolée pour le mal de tête.
Le Gotal haussa les épaules.
— Ce n’est pas pire que le dernier télépathe que j’ai heurté.
Il s’éloigna, laissant les pensées de Fen décidément bien bas. Chuba ! Les Jedi n’étaient-ils pas télépathes, ou au moins empathes ? Était-il vrai qu’ils pouvaient contrôler les esprits ?
Geecee était toujours comateux. Elle enjamba le Gran ronflant, redressa un tabouret et s’assit. Ancher la fixa.
— Allez Karl, grommela Fen, un dernier pour la route ?
Un verre demeurait intact sur le bar. Fen le saisit et le fit glisser vers Ancher.
— Les tables vont dans ce coin ! cria Ancher aux Rodiens. (Il jeta un regard revêche et désapprobateur à Fen.) Nous avions besoin d’une bonne bagarre pour détendre l’atmosphère, mais pourquoi a-t-il fallu que ce soit toi qui la débutes ?
Fen poussa le Gran du bout de sa botte.
— Geecee allait anéantir cette arnaqueuse, et il aurait utilisé les restes pour nettoyer les dégâts.
— Et c’était ton problème parce que… ?
Fen haussa les épaules.
— Elle aurait au moins pu rester ici pour partager la note avec toi.
— Peut-être qu’elle savait que tu es un ami à moi ? s’interrogea Fen avec plus d’espoir qu’elle n’en avait.
— Les règles de la maison s’appliquent, Fen, répondit sévèrement Ancher. Même à toi, ajouta-t-il en la pointant du doigt.
Lasse, elle acquiesça. Fen tapota ses poches avant d’en tirer la centaine de crédits qu’elle avait arrachés à Karrde – sans aucun doute l’un de ses gains les plus courts de sa carrière d’informatrice stellaire. Elle jeta la centaine à Ancher.
— Ceci devrait suffire à couvrir les frais.
Il secoua la tête.
— Ça ne s’en approche même pas.
— Allez Karl, protesta-elle, montrant la taverne de la main. Ce n’est pas si dramatique !
Un sourire malicieux illumina lentement la figure de Karl.
— Il va falloir que tu casques au moins encore cinquante pour payer ta part de la note de Karrde.
— Je n’ai rien bu avec Karrde ! protesta Fen.
— Karrde a payé la note de ses hommes quand la bagarre a commencé. (Son sourire s’élargit et Fen combattit l’envie de le lui enlever.) Il a dit que tu lui devais cinquante et que ça couvrirait ses dépenses.
C’était une bonne chose qu’il n’y ait aucune mouche à proximité pour voler dans sa bouche grande ouverte. Aussi humiliant que cela puisse être, Fen savait aussi bien que Karrde que si un contrebandier Corellien valait bien cinq cent crédits, une arnaqueuse coruscanti n’en valait pas plus de cinquante. Surtout à des taux pré-chute de l’Empire. Même les glorieuses bouteilles alignées d’Ancher n’atténueraient pas sa peine. Avec un soupir dégoûté, Fen creusa un peu plus dans sa poche.
— Combien je te dois, Karl ?
— Quatre cents, répondit le barman. Et si j’étais toi, je quitterais la planète avant que Geecee ne se réveille ou pire, que ses petits copains ne viennent le chercher.
Que l’espace emporte la galaxie et tous ceux qui y volent ! Il y avait beaucoup de bons candidats pour donner libre cours à sa frustration sur la route entre la Poussière Noire et le spatioport de Soco-Jarel, mais Fen résista à cette envie. Si je frappe un rocher, il me frappera simplement en retour.
N’apprendrait-elle jamais ? Pourquoi fourrait-elle toujours son nez dans des affaires qui ne la regardait pas ? Geecee ne lui avait jamais pardonné de lui prendre des clients qui préféraient un convoyeur qui ne perdait pas, ne buvait pas, ne volait pas leur cargaison. Le Gran était juste la sorte de pauvre perdant qui utiliserait une tumultueuse bagarre de bar comme excuse pour se venger d’elle, plutôt que de suivre une piste épuisante à travers la galaxie. Et comment avait-elle pu oser penser qu’elle arriverait à repartir plus riche d’un échange d’informations avec Karrde ? Si c’était le futur auquel Fen était mariée, elle voulait divorcer !
Le chemin n’était pas long jusqu’à la Dame des étoiles, mais il fut tendu, comme Fen restait en alerte au cas où elle voyait des membres du gang de Geecee. Elle prit une profonde inspiration et jeta un coup d’œil vers les lignes nettes et brillantes des vaisseaux dans le ciel noir. Sa frustration reflua quelque peu. Les yeux fixés en l’air, Fen trébucha sur une pierre de la route et faillit tomber. Maintenant ils n’avaient même plus besoin de l’attendre pour la frapper.
Les amarres extérieures du port étaient juste devant. Les vaisseaux se tenaient dans leurs baies d’amarrages désertes, comme des banthas vautrés dans le sable. Fen se garait toujours à l’intérieur du spatioport, un privilège qui lui venait d’être cliente depuis vingt ans, donnant de bons pourboires, payés par des contrats décents. Mais, comme tout autre repaire de contrebandier, Soco-Jarel était rempli au-delà de ses capacités. Non que cela change quelque chose, jugea sévèrement Fen. Il ne semble pas qu’il y ait encore un Empire pour établir des amendes, de toute façon.
Fen sortit ses mains de ses poches comme elle se rapprochait du premier vaisseau : si les copains de Geecee se dissimulaient quelque part, ce serait sûrement là. Se faufilant à travers les baies extérieures pour rejoindre la Dame, elle se rapprochait de chaque rampe déployée et de chaque pile de cargaison avec une attention accrue, sachant qu’elles pouvaient dissimuler une embuscade. Elle gardait l’oreille tendue, pour le cas où elle entendrait les gémissements des swoops annonçant une attaque imminente.
Quand le vaisseau fut finalement en vue, Fen souffla de soulagement. Elle avait laissé les veilleuses de la Dame allumées et le YT était gracieusement posé, seul, dans un halo jaune.
Fen, par automatisme, compta onze secondes pour que le sas s’ouvre. Elle jeta un coup d’œil alentour, mais personne ne l’avait suivie. Elle pensait l’endroit aussi désert qu’il le semblait.
Atteignant le point de jeu entre la rampe et le sas, ses doigts trouvèrent la fine cheville qu’elle avait calé là avant de partir pour la taverne. La cheville était là, mais…
La main de Fen alla instinctivement à son blaster, son instinct la faisant réagir avant même qu’elle n’ait le temps de comprendre. Avec assez de temps et d’équipement, Fen pourrait pirater la sécurité du Dame. Elle accordait généralement le même crédit à ses concurrents et ennemis ayant les mêmes aptitudes, même si elle n’aurait jamais pensé Geecee capable d’ouvrir plus qu’une simple bouteille.
Cette cheville calée dans le jeu du sas était la dernière étape du système de sécurité de Fen. Si quelqu’un parvenait à ouvrir le loquet, la cheville tomberait. La cheville était là, mais l’espace habituel entre le sas et la rampe était plus large de quatre doigts, ce qui signifiait que quelqu’un était monté à bord avec un message personnel à lui délivrer. Fen n’aimait pas les messages personnels : ils avaient une fâcheuse tendance à être accompagnés de rancunes personnelles et de tirs de blasters à courte distance.
Fen sortit son blaster, recula d’un pas et ouvrit le sas.
— J’espère que votre assurance-vie est payée, parce que votre famille va en avoir besoin, lança-t-elle dans le vaisseau.
— Je n’ai aucune famille, répliqua une voix de femme. Et vous n’avez pas un seul verre qui ne soit ébréché.
Par les os de l’Empereur, que pouvait bien faire Ghitsa Dodger ici ? La femme émergea de l’intérieur du vaisseau, tenant deux verres dans une main et la précieuse bouteille de Réserve de Fen dans l’autre.
— Qu’est-ce que vous faites là ? demanda Fen d’un ton cassant, tenant son blaster en main. Vous avez envie de mourir ?
Dodger regarda le blaster avec la même attention qu’elle aurait porté à un insecte.
— Si vous tirez, je vais lâcher vos seuls verres. Et la bouteille de Réserve.
Et elle dévia l’arme.
— Pourquoi pensez-vous que vous êtes toujours debout ?
L’arnaqueuse tourna les talons et lança par-dessus son épaule :
— En plus, si vous me tirez dessus, vous ne saurez jamais pourquoi j’ai pris la peine d’entrer par effraction dans votre vaisseau.
Selon l’expérience que Fen en avait, un voleur de vaisseau assez vif pour craquer un système de sécurité Incom 433 en une heure n’était pas assez stupide pour tourner le dos à quelqu’un à la gâchette facile avec un blaster. Mais dans ce cas, en général, ils étaient suffisamment intelligents pour ne pas essayer de fourguer un code invalide sur Socorro. Fen traîna un instant dans l’entrée.
— Vous avez de la compagnie ?
— Pourquoi quelqu’un prendrait-il la peine d’être là ? cria Dodger. Vous n’avez rien qui vaille le coup de tuer ou d’estropier et je suis sûre que Geecee est toujours inconscient.
Plus ou moins exact. Mais restait la question de la présence de Dodger. Fen entra, suivant sa « pensionnaire ».
Dodger était déjà assise à la table de jeu, un verre plein en face d’elle.
— J’ai pensé que vous auriez soif après cette longue marche, expliqua-t-elle, remplissant le second verre d’un doigt de Réserve.
Fen vérifia rapidement la cabine, cherchant des traces de dérangement. Mis à part la sortie de sa bouteille de Réserve et les deux verres ainsi que l’apparition d’une invitée importune, tout semblait être dans l’état où Fen l’avait laissé. Dodger, malgré son calme apparent, se déplaçait précautionneusement et gardait ses mains en vue sur la table. Elle avait visiblement déjà été dans la ligne de mire de quelqu’un.
Dodger fit glisser le verre jusqu’au bord de la table, mais Fen ne le prit pas.
— Vous avez une méthode dangereuse pour attirer l’attention des gens.
L’arnaqueuse haussa les épaules et but une gorgée de son brandy.
— C’est efficace et n’a jamais été fatal.
— Pour l’instant, la mit en garde Fen, adossée à la paroi, le blaster au repos.
— Je voulais vous remercier de m’avoir tirée de ce pétrin, s’expliqua finalement Dodger.
— Je suis uniquement intéressée par les excuses accompagnées d’un règlement financier, rétorqua Fen.
— Je souhaiterai vous rembourser… commença Dodger.
Fen la coupa.
— Six cents couvriront les frais.
La façade de Dodger se décomposa.
— Comment avez-vous calculé ça ?
— Trois cent cinquante pour Ancher pour les dommages et cinquante autres pour couvrir les frais de bar de quelqu’un.
— Et les deux cent restants ? s’enquit Dodger. (Elle fit un geste vers une poche de son manteau et Fen acquiesça.)
— Le reste est pour mes souffrances.
Dodger sortit lentement une poignée de crédits et commença à les compter sur la table.
— Selon la loi Socorrane, une personne n’est pas autorisée à se plaindre d’avoir souffert ou d’avoir subi des dommages.
— Ce n’est pas un problème, l’assura Fen. Je vais simplement vous convoyer jusqu’au système le plus proche où c’est le cas.
La petite artiste-arnaqueuse regarda la pile en face d’elle et leva l’un de ses sourcils parfaitement épilé.
— Ou bien me tuer et prendre tout ce que j’ai ? demanda-t-elle doucement.
Fen acquiesça. Pourquoi cette femme insistait-elle toujours pour suggérer des solutions qui ne jouaient pas en sa faveur ?
Dodger retourna à ses comptes, disposant quatre cents. Elle fit glisser les crédits vers la boisson à laquelle Fen n’avait pas touché, sur le bord de la table.
— Pas de meilleur moment que tout de suite pour payer le reste et partir de mon vaisseau, dit Fen.
— Oh, asseyez-vous, Fen, répondit Dodger. Vous gâchez ma boisson à rester là, debout, à regarder.
— C’est ma boisson, lui rappela Fen.
— Kas tulisha abia al port, murmura l’arnaqueuse, jetant un coup d’œil aux crédits qu’elle tenait toujours. Elle fronça les sourcils, n’appréciant pas quelque chose qu’elle voyait.
— Pardon ? balbutia Fen, bien qu’elle soit toute à fait familière du vieux proverbe Corellien.
Dodger la regarda, avec une expression moqueuse.
— Le chaos ouvre la porte à l’opportunité, répéta-t-elle en basique. Je pensais que vous connaissiez cet adage.
— Je le connais, assura Fen. Je suis juste surprise que vous le connaissiez.
— Quelle sorte de provinciale pensez-vous que je sois ? rit Dodger. (Elle remit la main dans sa poche, y remettant les crédits et en sortit une lime à ongles. Elle reporta son attention sur un ongle qui semblait la perturber.) Le fait est qu’avec le chaos qui suit la mort de Jabba et la victoire Rebelle, des opportunités se créent, au moment même où nous – dit-elle d’un ton mordant avant de se corriger – au moment même où je bois.
Fen ignora la proposition évidente, mais fut assez intéressée pour écouter ce que l’arnaqueuse avait à dire, après tous les ennuis qu’elle avait endurés pour le faire. Elle remit son blaster dans son holster, en guise d’ouverture pour encourager Dodger à parler. Ce qui fonctionna.
— Les personnes intelligentes et prévoyantes commencent à chercher de telles opportunités, continua Dodger.
— Comme saisir l’opportunité de me payer avant que je ne prenne tout ce que vous avez, en fouillant votre corps ensanglanté ?
— Précisément, Fen ! (Dodger eut le toupet de lever son verre.) Je peux vous payer cent…
— Vous me devez deux cents, voire vingt-cinq en plus si vous n’arrêtez pas de boire mon Corellien.
Dodger agita impatiemment son dossier.
— Je vous donnerai ce que j’ai, ou vous tentez votre chance de voir si j’ai quelque chose ayant de la valeur pour vous.
— Comme… ?
— La valeur dépend du besoin. De quoi avez-vous besoin ?
— De paix, d’harmonie intérieure et d’une bouteille de Réserve pleine, répliqua Fen, en montrant du doigt la bouteille à demi-vide.
— Ces trois conditions peuvent aisément être remplies.
— Ah ? se moqua Fen.
— La paix et l’harmonie intérieure suivent la consommation d’une bouteille de Réserve pleine, assura joyeusement Dodger.
— Non, la corrigea Fen, lui adressant un sourire moqueur. Ce qui arrive après la consommation d’une bouteille de Réserve pleine s’appelle une gueule de bois.
Dodger acquiesça lentement, lui concédant l’avantage.
— Donc, mis à part la paix, l’harmonie intérieure, et une bouteille de Corellien, de quoi avez-vous besoin ?
Fen observa l’arnaqueuse, se mordant la lèvre inférieure. Dodger faisait preuve de talents inattendus. Peut-être… Avant qu’elle n’ait eu le temps d’y réfléchir, Fen se glissa sur son siège.
— En fait, hésita Fen, cherchant ses mots, je cherche une propriété de vacances.
— Une propriété de vacances ? répéta Dodger d’une voix blanche.
Fen acquiesça.
Dodger baissa les yeux et commença à étudier un autre de ses ongles.
— Quelles sont vos besoins ?
— Comme toujours. Pas trop éloigné. Civilisé, répondit Fen d’un air dégagé, souhaitant voir comment Dodger s’en sortirait.
— Quelle taille ? interrogea Dodger.
— Petit pour l’instant, mais avec de la place pour agrandir.
Repensant aux spécifications de Karrde, Fen ajouta :
— Beaucoup de place.
— Si le palais de Jabba correspond à un, et un lieu sûr Bothan à dix, quel serait votre maison de vacances idéale ?
C’était un moyen peu subtil de décrire des paramètres de secret et de sécurité. Dodger avait bien compris les exigences que Fen avait au nom de Karrde.
— Douze, répondit Fen.
Dodger but une petite gorgée de son verre.
— Pour l’instant, vous m’avez décrit une bonne douzaine d’endroits qui pourraient correspondre. Rien de plus spécifique ?
Fen voulait que Dodger fasse le travail ici.
— Comme… ?
L’un des bracelets clinquants de Dodger tinta sur la table de jeu… comme elle retournait s’occuper de ses ongles. Fen avait compris que la femme ne s’occupait pas plus de ses ongles qu’elle ne buvait son brandy.
— Ceux d’entre nous dans la ligne de travail de Jabba devraient prendre sa mort comme une bonne leçon, si nous ne voulons pas finir de la même manière. (Dodger parla si sèchement qu’on aurait pu croire que Karrde le lui avait enseigné.) Je pense qu’un contrebandier intelligent devrait chercher une maison de vacances le plus loin possible des Jedi.
Maintenant, c’était au tour de Fen de bluffer. Comment Dodger l’avait-elle découvert, elle ne pouvait pas savoir, mais l’arnaqueuse méritait plus de considération encore que Fen ne lui en avait accordé.
— Qui a dit quoi que ce soit à propos des Jedi ?
Ghitsa Dodger se pinça les lèvres. Se tournant sur son siège, elle rangea sa lime à ongles dans sa poche.
— J’ai déjà eu cette conversation avec des personnes ayant le même manque de prévoyance. Merci pour le verre. (Sa voix était saccadée.) Je trouverai la sortie toute seule.
Fen la regarda partir, n’arrivant pas à croire que les informations dont elle avait besoin venaient juste de s’envoler. Pour ce que Fen en savait, les seules choses qui tombent du ciel sont les choses que on ne veut pas. Les astéroïdes et le guano viennent immédiatement à l’esprit… Enfin, s’il y avait ne serait-ce qu’une chance…
Fen sauta sur ses pieds et courut vers le sas avant de pouvoir reconsidérer la question. Au moment où elle rattrapa Dodger, celle-ci avait déjà un pied sur la rampe et l’autre sur le terrain d’atterrissage.
— Attendez ! cria Fen du haut de la rampe.
L’arnaqueuse se retourna lentement.
— Il se pourrait que je sois intéressée par un tel endroit, poursuivit Fen. Avez-vous quelque chose à proposer ?
— Ça se pourrait, ou plutôt je connais quelqu’un qui peut vous satisfaire, accorda Dodger, remontant sur la rampe.
— Est-ce que je connais cette personne ?
Fen savait que son ton avide annulait sa pose nonchalante sur le bord du sas. Dodger émit un son qui aurait pu être un grognement dédaigneux.
— Il y a peu de chances que je vous le dise, Fen.
— Peut-être que vous allez quand même me le dire.
À ces mots, Fen commença à prendre son blaster mais comprit qu’il était déjà trop tard. Geecee émergea de derrière un support d’atterrissage, pointant un blaster lourd sur elle. Ce que le Gran n’avait pas en intelligence, il le compensait en tir direct.
Gardant un œil sur Dodger, deux yeux et son blaster sur Fen, Geecee s’approcha lentement du pied de la rampe.
— Jette ton BlasTech, Nabon, ordonna-t-il.
Fen étudia mentalement les alternatives possibles. Geecee était trop loin pour sauter. Elle se tenait en haut de la rampe, sous une lumière brillante, faisant une cible simple et brillante pour Geecee. En d’autres termes, il lui manquait plus d’une carte de sabacc. Fen posa gentiment son blaster sur la rampe.
— Envoie-le sur le côté, cracha Geecee.
Shooter dans son blaster ? Il était complètement fou ? Non, se corrigea Fen. Le Gran négociait, comme dirait Karrde, en position de force.
Geecee commença à escalader précautionneusement la rampe. Se plaçant à droite de Dodger, il lui prit le coude dans sa main gauche, sans que le blaster dans sa main droite ne bouge. Fen eut un mouvement de recul, sachant combien cette sorte de prise était douloureuse, mais Dodger se semblait même pas s’en rendre compte.
Dodger regarda seulement les doigts qui lui agrippaient le bras.
— Vous froissez mon tailleur.
Il souffla dédaigneusement et la tira en avant. Geecee sembla aussi surpris que Fen quand les talons hauts de Dodger se prirent dans la rampe. L’arnaqueuse tomba et Geecee se débattit avec elle pour ne pas être entraîné dans sa chute. Avant qu’il n’y soit parvenu, Dodger lui lança un coup et lui tira l’oreille. Le Gran tomba comme un astromec ionisé avec un gémissement étranglé.
Fen sauta de côté, ravalant sa panique.
— Vous ne l’avez quand même pas tué ? s’exclama-t-elle, s’agenouillant auprès du Gran.
— Sur Socorro ? se moqua Dodger, se penchant à côté de Fen. Je n’ai pas envie de mourir ni qu’il y ait une récompense pour ma capture pour avoir tué un contrebandier aussi bête.
Geecee était aussi inconscient qu’une étoile morte, mais il respirait toujours.
— Qu’avez-vous fait ? interrogea Fen.
— L’équivalent Gran d’une torsion de cônes pour un Gotal, expliqua Dodger.
C’était un super truc, à retenir.
— Si ça n’avait pas marché, il m’aurait tiré dessus, jugea bon de souligner Fen.
— Ça a marché, et si ça n’avait pas marché, vous auriez sauté de la rampe avant qu’il commence à tirer.
— La prochaine fois, je déciderai tout ce qui implique des tirs.
Le bruit sourd de la chute du Gran ponctua la remarque de Fen.
— Geecee, t’es là ?
La voix désincarnée crépita dans l’air nocturne. Fen rencontra les yeux de Dodger et y vit la même impression.
Fen bondit au sol, mais avoir d’avoir pu désactiver le comlink de Geecee, elle entendit le gémissement redouté de swoops en approche. Saisissant son blaster, Fen plongea sous la rampe. Un souffle plus tard, les swoops arrivaient en hurlant, faisant voler le sable du terrain d’atterrissage.
Fen pouvait sentir le grondement des swoops se répercuter à travers ses bottes. Elle hasarda un coup d’œil furtif depuis le dessous de la rampe. Des coups de blaster bleus passant juste au-dessus de sa tête lui confirma que le gang n’était pas là pour des gâteaux secs et du café.
Fen aperçut trois swoops : deux monoplaces, avec leurs motocyclistes armés, et un biplace, dont le passager arrière transportait un énorme blaster à répétition.
Fen savait que les motocyclistes se hurlaient des ordres, mais elle ne pouvait pas entendre leur plan, à cause du hurlement des swoops. Le cri du chef à propos d’un turbopropulseur Mobquet fut le seul avertissement que Fen eut. Le swoop biplace zigzagua en se rapprochant de sa rampe protectrice. Le tireur fit feu dans tous les sens, et les gravillons volèrent autour de Fen. D’autres coups se perdirent sur la rampe.
Elle ne voulait pas tuer des brutes dans une bagarre de bar, mais ce blaster à répétition était à peu près tout ce qui lui fallait pour regretter ses bonnes manières. Tout de même, Fen ne tenait pas plus que Dodger à être recherchée par les autorités Socorranes.
Dodger.
Où était-elle passée ? Fen revit la scène mentalement. L’arnaqueuse s’était précipitée dans le vaisseau dès qu’elles avaient entendu les swoops. Dodger n’allait pas utiliser les canons de la Dame pour éliminer les swoops, mais pourquoi ne couvrait-elle pas Fen pour qu’elle puisse courir dans le vaisseau ? Pourquoi la laissait-elle éliminer ces swoops avec seulement sa radieuse personnalité et un BlasTech en position paralysante ?
Le vrombissement des convertisseurs de la Dame en train de chauffer répondit à ses questions. Mince ! Pas question que cette arnaqueuse me vole mon vaisseau !
Tout ce dont elle avait besoin était quelques secondes de calme. Jetant un coup d’œil alentour, Fen chercha une diversion. Ses yeux atterrirent sur le nodule de câble de remorquage enraciné à côté du vaisseau, juste au bord de la rampe. Les cargos utilisaient le puissant aimant du câble pour charger leurs cargaisons.
Fen attrapa une poignée de sable et la jeta au-delà de la rampe. Les coups de blaster roussirent le sol et claquèrent sur le vaisseau vibrant. Saisissant un caillou, Fen brisa le revêtement du nodule et cogna le boîtier de commande.
L’explosion couvrit le vrombissement des swoops. Le câble de remorquage jaillit du vaisseau à une vitesse meurtrière. Fen tenta de regarder mais ne fut pas assez rapide pour voir le crochet magnétique du câble frapper l’objet en duracier le plus proche – le swoop biplace. Elle entendit un hurlement métallique et un autre fracas métallique comme un second swoop entrait en collision avec le câble emmêlé entre la Dame et le biplace.
Cet instant de chaos était tout ce dont Fen avait besoin. Elle roula hors de la rampe, se précipita dans le vaisseau et frappa le panneau de contrôle de la main. Le sas se ferma brusquement.
Fen s’engouffra dans le passage et se dirigea vers l’avant. Elle expulserait Dodger du cockpit et la dégagerait par le sas plus tard. Pour l’instant, il fallait partir d’ici. Elle fit irruption dans le cockpit et étouffa un cri de colère. Le fauteuil du pilote était vide.
— Vous allez vous tenir là toute la journée ? demanda une voix mordante depuis le siège du copilote.
Fen se tourna vers elle, la bouche ouverte. L’arnaqueuse était soigneusement attachée à son siège, en train de se limer un ongle. Avant que Fen n’ait le temps de répondre, le vaisseau trembla légèrement. La Dame pouvait supporter des tirs de blasters, mais Fen n’allait pas attendre l’arrivée de plus gros canons. Elle sauta sur son siège et engagea les propulseurs.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas couverte avec les canons ? interrogea Fen, s’épargnant un regard acerbe vers Dodger.
Dodger haussa les épaules, ne regardant même plus ses ongles.
— Vous m’aviez dit que c’était à vous de prendre toutes les décisions impliquant l’usage des armes.
Avant que Fen ne puisse bafouiller une réponse indignée, le vaisseau se balança de nouveau. Collants, les casse-pieds !, jura-t-elle en coupant les répulseurs.
Le gang se dispersa et Fen libéra le câble de remorquage. Une fois débarrassée des swoops accroché à elle, la Dame grimpa gracieusement.
Fen activa les communications juste à temps pour entendre le contrôleur de vol demander :
— Par la galaxie, qu’est-ce que tu trafiques, Fen ?
Fen sourit. Shind et elle se connaissaient depuis longtemps et le contrôleur Socorran allait lui donner un coup de main.
— J’ai ennuyé Geecee et ses copains, alors j’ai préféré dégager avant qu’ils ne me fassent des égratignures sur la peinture neuve de la Dame.
Le haut-parleur retransmit un rire :
— Tu es une vraie diplomate, Fen.
— Eh, oui Shind, je suis une fidèle d’Organa, grogna Fen.
— Reste là, je vais voir si je peux jongler avec quelques vaisseaux et te faire sortir de là avant que ce Gran fou ne s’envole dans son propre vaisseau.
— J’apprécierais.
Fen coupa la communication et se prépara à attendre. Dodger se limait toujours les ongles tranquillement, semblant attendre que Fen parle.
— Aves n’a jamais été votre cible, n’est-ce pas ? demanda finalement Fen.
— Bien sûr que non, répondit Dodger, fronçant les sourcils sur son ouvrage.
Fen se passa une main devant la bouche, n’appréciant pas la réponse ou plutôt les implications de celle-ci concernant la cible de Dodger, mais cela semblait logique. Dodger la suivait au moins depuis Sullust, cherchant une opportunité de lui faire une offre.
— Pourquoi avez-vous abordé la question de cette propriété de vacances ?
— Pour vous prouver ma gratitude et m’excuser, suggéra Dodger.
Fen rit bruyamment.
— Mais oui, bien sûr. Et la Rébellion va gagner la…
Elle étouffa la suite, l’énormité de tout ceci la frappant encore.
— Mon client habituel ne prévoit pas qu’il faut prendre de nouvelles précautions en prenant en compte les évènements récents, répondit finalement Dodger, rangeant sa lime dans sa poche.
Étrange qu’une petite opératrice comme Dodger et un contrebandier ambitieux comme Karrde soient tous deux inquiets à cause de la même chose. Pour essayer de s’en persuader, Fen redit ce qu’elle avait répondu à Karrde :
— Skywalker n’est qu’un seul Jedi.
Un seul Jedi qui a mis hors jeu l’Empereur, Dark Vador, Boba Fett et une organisation criminelle qui avait plusieurs centaines d’années. Imaginez ce que plusieurs Jedi pourraient faire, soupira Dodger en regardant les étoiles Socorranes. Les Jedi protègent la galaxie des personnes comme nous. Je savais que je ne pouvais pas être la seule concernée.
— Donc, vous êtes venue me voir parce que vous pensiez que j’ai des clients qui sont plus prévoyants que les vôtres ? s’exclama Fen.
— J’ai fait mon devoir, répondit Dodger avec un soupçon de fierté. Je sais que vous le ferez aussi.
Quelqu’un comme Dodger ne se donnerait pas ce mal si elle ne pensait pas que c’était une chose importante. Vraiment très importante. Fen jeta un œil aux coordonnées que Dodger avait programmées dans l’ordinateur de navigation.
— Alors, qu’est-ce qu’il y a, sur Corellia ?
Dodger plissa les yeux.
— Les informations ont un coût, Fen.
— Vous êtes toujours dans le pétrin, et il vous manque une carte, Dodger, contra Fen. Avant que nous allions où que ce soit, je veux savoir pourquoi nous y allons.
— Un vieux contrebandier, concéda finalement Dodger.
— Toutes les pistes commencent ainsi, se moqua Fen. Dites-moi quelque chose que je ne sache pas.
— Un vieux contrebandier. Dodger hésita, puis termina. Et son animal de compagnie.
— Son animal de compagnie ? répéta Fen, pensant de nouveau à l’option sas, mais Dodger acquiesçait très sérieusement.
— Le navigateur stellaire m’a parlé d’un petit rongeur appelé ysalamir.
— Y-sa-la quoi ?
— Ysalamir. Ils sont stupides et sentent mauvais, la seule chose de positive à leur sujet, c’est qu’ils sont capables de repousser les Jedi.
Fen grogna de nouveau, incrédule.
— J’ai du mal à croire qu’un rongeur peut arrêter ce que Boba Fett et Dark Vador n’ont pas pu repousser.
Étrangement, Dodger ne souleva aucune objection et acquiesça sobrement.
— Comme moi. Mais mon contact y croyait vraiment et il était assez vieux pour se souvenir des jours où il était nécessaire d’être à même de repousser les Jedi. (Elle tendit ses mains manucurées vers la console.) J’ai quelques autres indices, mais si vous avez un client cherchant une base anti-Jedi, nous allons avoir besoin de trouver d’où viennent les ysalamari avant que quelqu’un d’autre ne le fasse avant nous.
Une communication arriva à cet instant.
— O.K. Fen, annonça le contrôleur du spatioport, tu dégages après l’Intercepteur Frelon. Et Geecee va avoir une inspection des douanes…
Fen sourit et activa le micro.
— Je te suis redevable.
— Tu connais le dédommagement habituel, répondit Shind affectueusement.
— La prochaine fois, j’aurais dans la cale une caisse de rhum Chadian pour toi, promit Fen. Merci encore, Shind.
— Que les cieux te soient dégagés, Fen.
Le canal se tut, laissant planer un silence gêné dans le cockpit. Fen compta ses cartes mentalement avant de faire son offre.
— Après les coûts du vol, si votre information se révèle exacte, on partage la commission soixante-dix-trente.
Dodger eut un petit sourire.
— Quelle générosité.
— Je prends les soixante-dix, corrigea Fen, se montrant du doigt pour souligner ces mots.
Dodger fronça les sourcils.
— Cela ne me semble pas très équitable. Après tout, c’est moi qui fournit la piste.
— Si vous n’appréciez pas, la capsule de sauvetage est derrière, fit Fen d’un air narquois. Et il s’agit d’une proposition non renouvelable. Si vous refusez, je vous laisse au prochain spatioport.
Dodger plissa le front et se mordit les lèvres. L’arnaqueuse fit semblant de réfléchir, même si toutes deux savaient qu’elle n’avait pas beaucoup d’autres possibilités.
Fen regarda le Frelon disparaître dans le vide. C’était maintenant ou jamais.
— Soixante-quarante, dit Fen. C’est ma dernière offre.
— D’accord, accepta finalement Dodger. Elle tendit la main, paume en l’air. Fen tapa dessus. Leur marché conclu, Fen enclencha l’hyperespace de la Dame des étoiles.