L’HOMME QUI AVAIT DISPARU
par Katherine MacLean
Les immenses cités du présent et de l’avenir sont constituées de systèmes interdépendants extrêmement complexes et fragiles. On l’a vérifié lors des grandes pannes qui ont privé à plusieurs reprises New York d’électricité. Un incident relativement minime peut entraîner des conséquences qui, de proche en proche, s’enchaînent et conduisent à une véritable catastrophe.
C’est un véritable métier que de prévoir et de prévenir ces sinistres. Un métier susceptible – comme tout savoir – d’être retourné.
VOUS n’êtes pas seul. » Les mots s’étalaient en lettres lumineuses rouges dans le ciel du soir. Dans les rues libres, les gens qui revenaient de leur travail n’avaient qu’à lever les yeux pour apercevoir l’enseigne ; elle projetait une lueur pourpre dans le ciel tandis que les passants franchissaient les portes de leur Royaume, leur micro-société régie par ses propres lois. Ils se changeaient, revêtaient d’étranges costumes, parfois des armures légères, et organisaient des tournois pour gagner les faveurs des dames. Ou encore, dans un autre Royaume, protégé par de hauts murs, ils pratiquaient les rites du culte sadique aztèque ou bien la simple pauvreté et l’amitié des Communes de la Fraternité d’Amour. Ils n’étaient pas seuls.
Les non-conformistes qui ne parvenaient pas à trouver de cellules pour les accueillir vivaient dans les zones publiques libres et se rendaient à des réunions libres pour rencontrer leurs semblables. Mais à quoi bon ? Lorsque, tard dans la nuit, ils quittaient seuls ces réunions, ils passaient devant les panonceaux rouges qui brillaient dans les vitrines des magasins. « Vous n’êtes pas seul. Trouvez vos âmes sœurs. Trouvez votre distraction favorite. Trouvez votre compagnon, votre compagne. Utilisez les services d’« Harmonie », diagnostics de la personnalité et conseils en unions.
Carl Hodges était seul. Il errait dans un quartier en ruine désert, et il voyait dans le ciel brumeux de New York se refléter la lueur rouge de l’enseigne qui vacillait comme la flamme écarlate d’une bougie. Il savait ce que proclamaient les néons. Vous n’êtes pas seul.
Il ferma les yeux et les larmes jaillirent sous ses paupières closes. Maudit soit le jour où il avait appris à parcourir le temps. Il avait la faculté de se souvenir. De se souvenir de Suzanne. Il revoyait le mouvement de la planche de surf et Suzanne se dirigeant vers une énorme vague, puis l’avant de la planche pris sous le rouleau, la lame qui la soulevait très haut, toujours plus haut et enfin la rejetait avec une violence inouïe. Il savait comment, pour son plaisir, revenir aux événements passés, mais à présent, il ne parvenait pas à s’arracher à cette vision. La même scène se déroulait sans cesse sous ses yeux. Pense à quelque chose d’autre.
« Alors, encore en train de chialer, papa ? fit une jeune voix insolente. (Une main glissa deux comprimés entre ses lèvres.) Tiens, des pilules de bonheur. Tu n’as aucune raison de pleurer. Le monde est beau. »
Carl Hodges, docilement, prit les cachets dans sa bouche et les avala.
Bientôt il ne souffrirait plus ; ses souvenirs et sa peine allaient disparaître. Penser à quelque chose d’autre. Son travail. Oui, il devrait être à son travail au lieu d’avoir quitté son poste et se trouver en compagnie de ces enfants fugitifs. Penser à des trucs drôles.
Peut-être était-il prisonnier, mais il s’en moquait. Autour de lui, agglutinés dans le noir, se tenaient des groupes d’enfants et d’adolescents fugitifs vêtus d’étranges costumes provenant de nombreuses communes éparpillées sur tout le territoire des États-Unis. Ils lui avaient dit avoir fui les Royaumes et les coutumes bizarres de leurs parents car ils haïssaient la Fraternité, le conformisme et l’uniformité de ces adultes avec lesquels ils avaient été contraints de vivre parce que la loi obligeait les villages-sociétés à éduquer les enfants à l’intérieur de leurs murs.
Les adolescents lui avaient déclaré que toute règle était néfaste, que toute habitude n’était que répétition neurotique et que la peur était restrictive, de même que le pragmatisme et la pitié.
Il se disait que ce n’étaient que des enfants traversant une phase momentanée de révolte.
Les pilules commençaient à produire leur effet, le plongeant dans un tourbillon de plaisir. Il se rappela des trucs drôles.
« Je vous ai déjà raconté la dernière partie de Futurologie que j’ai jouée avec Ronny ? demanda-t-il à la bande d’adolescents dont il était le prisonnier-invité. On avait travaillé tard et il était dix heures et demie. Donc, après avoir fini, on a débranché le grand ordinateur de ses contrôles à distance pour jouer aux Échecs Urbains. Nos trois premiers coups devaient être trois erreurs mineures de maintenance. Ronny m’a pris ma moitié de ville en déclenchant un tremblement de terre à partir d’une panne de Frigidaire dans une cantine. Il supprimait tout le personnel de la centrale électrique grâce à une intoxication alimentaire et la centrale de Croton explosait, celle qui se trouve sur une faille de l’écorce terrestre. Mais là, il avait triché parce qu’il ne pouvait pas prouver la présence de la faille à cet endroit. Alors, j’ai fait disparaître ses technocrates de Brooklyn Dôme en inversant la polarité des machines à air conditionné. Heureusement que nous ne jouons pas pour de vrai. A la fin d’une bonne partie, il ne reste plus personne. »
Un gamin blond qui semblait être le chef de la bande s’avança et prit Carl Hodges par le bras pour le reconduire vers sa chambre dans la cave.
« Tu avais déjà commencé à m’en parler, mais j’aimerais bien avoir quelques précisions, demanda-t-il. Ça m’intéresse énormément. Ça me plairait d’étudier la Prédiction de Maintenance pour en faire mon métier. Comment le simple fait d’intervertir les fils d’un appareil à air conditionné peut-il détruire tout un îlot d’habitation ?
— Parce que ça change l’odeur de l’air, répondit Carl Hodges, l’homme qui avait disparu et qui en savait trop. Tu n’aurais jamais cru que ça pourrait avoir de telles conséquences, hein ? »
Depuis le 3 juin, toutes les forces de police disponibles recherchaient un informaticien qui, la dernière fois qu’on l’avait aperçu, racontait comment détruire la ville de New York.
Judd Oslow, Chef de la Brigade de Secours, semblait fort excité au téléphone :
« George, ton histoire de contre-hasard ne marche pas. Je voudrais que tu nous trouves l’endroit où se cache Carl Hodges et que tu nous donnes d’autres indices comme les trois premiers. Je ne suis pas censé envoyer mes hommes à la recherche de Carl Hodges, ça ne dépend pas de mon service ; mais c’est ma tête et non la tienne qui risque de tomber. Essaie de te concentrer pour mémoriser une description.
— D’accord. » (George se prépara à visualiser un homme.)
« Carl Hodges, 29 ans, 70 kilos, 1,73 mètre, cheveux bruns, yeux marrons. »
George visualisa quelqu’un d’un peu plus petit et d’un peu plus mince que lui. Il se souvint des hommes plutôt frêles qu’il avait connus et qui étaient toujours prêts à se battre pour prouver qu’ils étaient les plus forts.
« Il est assistant coordinateur de l’automation informatisée des services municipaux, précisa Judd Oslow.
— Ça consiste en quoi ? demanda George qui cherchait à mieux comprendre le travail de Carl Hodges.
— En gros, c’est l’homme qui fait fonctionner la ville, le cerveau de toutes les équipes d’entretien et de réparation. Il utilise l’ordinateur pour prévoir les points d’usure, les accidents, les orages ou les crues qui pourraient endommager les lignes téléphoniques, les câbles électriques ou les conduites d’eau, puis il envoie des équipes de réparation pour arranger les choses avant que la situation ne s’aggrave. Bref, son boulot consiste à éviter les ennuis graves.
— Oh, fit George qui pensa : Carl Hodges doit être fier de son travail. Il ne tient pas à être le plus fort. Comment se comporte-t-il avec ses amis ? Comment vit-il ?
— Attends une seconde. (Judd reprit le dossier qu’il avait sous les yeux.) Distractions favorites : échecs, minimax et surf. Pas de commune. Peu d’amis. Une fille morte dans un accident pendant qu’ils étaient en voyage amoureux le mois dernier, n’est pas heureux. Vu pour la dernière fois à un Club de rencontres pour Étrangers au coin de la 36e Rue et de la 8e Avenue. Était peut-être défoncé, ou bien psychotique, car on nous a rapporté qu’il parlait avec incohérence d’un sujet dangereux qu’il avait normalement l’habitude d’éviter.
— Quel sujet ?
— Secret.
— Pourquoi ?
— Panique. »
George, se souvenant des raisons invoquées par les autorités, maîtrisa la colère qu’il ressentait toujours lorsqu’on lui opposait le secret. La panique, ou toute autre stimulation de masse qui précipiterait subitement un grand nombre de gens dans la même direction pouvait provoquer d’énormes bousculades sur les trottoirs et dans les transports. Des gens seraient serrés, piétinés, étouffés. Dans une ville surpeuplée où chacun avait accès à tout, la seule façon d’empêcher la cohue était de veiller à une bonne utilisation des différences en s’assurant que chacun restât à sa place. Les autorités décrétaient parfois le secret, ou bien contrôlaient les informations, pour éviter que des nouvelles intéressantes n’attirent trop de monde au même endroit.
Le Chef de la Brigade de Secours brancha le relais TV sur la ligne téléphonique et montra à George une photo de l’homme qui avait disparu. La bouche pincée, le regard vide, celui-ci ressemblait à un étudiant maigre et de petite taille. George essaya de se brancher en s’efforçant de croire qu’il s’agissait de son propre visage qu’il contemplait dans une glace. Le regardant dans les yeux, il se sentit très seul.
Il commença par se rendre au Club de rencontres pour Étrangers. Il suivit sa première impulsion et fit semblant d’être Carl Hodges. Il parcourut la ville sur les traces de ce dernier, mais il n’en retira aucune assurance car il pensait que les flots d’émotions qui le ballottaient d’un endroit à l’autre n’étaient que le reflet de ses propres sentiments de solitude et de tristesse. Après avoir vécu quelques événements malheureux, il fut convaincu que c’était bien lui qui était en cause.
George s’éveilla à l’aube. Il vit la pâle lumière du soleil effleurer les buissons en haut d’un immeuble. La végétation s’illumina comme des bougies sur un gâteau d’anniversaire. Il resta allongé, les yeux ouverts, tandis que le jour se levait et que les dernières traînées roses disparaissaient dans le ciel. Les grillons chantaient et les hautes herbes lui caressaient le visage.
George ne bougeait pas. Il se sentait endolori. Il souffrait. La bande d’adolescents qui l’avait attaqué lui avait même laissé des marques de chaînes sur les jambes. Ils n’avaient pas cherché à le tuer, mais seulement à lui donner une leçon pour qu’il ne revienne plus empiéter sur leur territoire.
George éprouvait une impression bizarre ; il était seul. D’habitude, il parvenait à s’intégrer à n’importe quel groupe, à se lier avec n’importe qui. Aurait-il oublié comment fraterniser avec des étrangers ? Les adolescents l’avaient abandonné sur le trottoir, les mains et les pieds attachés ensemble par une ridicule cordelette chinoise. Il avait réussi à se libérer et avait marché jusqu’à la Commune de Fraternité d’Amour de sa petite amie pour y dormir. Lorsqu’il était entré, mal à l’aise, se sentant en état d’infériorité, il avait espéré que personne ne le regarderait. Les frères, dans les pièces de devant, lui avaient dit qu’il dégageait de mauvaises vibrations et qu’il troublait une importante méditation de groupe ; ils lui avaient donné une tasse de thé et l’avaient mis dehors avec son sac de couchage.
Vers quatre heures du matin, se demandant ce qui n’allait pas, il s’était installé pour dormir dans un coin de la ceinture verte, en race des quartiers généraux de la Brigade de Secours du centre-ville. Et maintenant, dans la lumière du petit matin, le corps couvert de bleus, restant sur une impression d’échec, il se sentait triste. Cette nuit-là, il s’était rendu dans de nombreux endroits à travers la ville, mais il n’avait pas trouvé Carl Hodges. L’informaticien était encore prisonnier quelque part.
Le soleil était déjà haut dans le ciel et George franchissait le pont George Washington par la voie la plus difficile. Il progressait sous le tablier, s’accrochant aux traverses, escaladant un enchevêtrement de poutrelles et de câbles. De temps en temps, il s’asseyait et regardait, plus de trente mètres en contrebas, les eaux qui scintillaient dans le soleil tandis que d’énormes bateaux, ressemblant à des jouets, passaient lentement.
Le vent caressait sa peau, parfois chaud, parfois froid et brumeux. George suivit des yeux l’ombre d’un nuage qui, au sud, longea le cours du fleuve puis recouvrit les flèches des grands immeubles avant de venir dériver, îlot bleu foncé dans le bleu clair de l’onde. Puis l’ombre envahit le pont tandis que George, levant la tête, voyait un gros nuage noir obscurcir le soleil.
Le nuage passa et le soleil, à nouveau, flamboya. George, des taches noires dansant devant ses yeux, détourna le regard et aperçut l’ombre du nuage qui grignotait le flanc d’une gigantesque falaise à l’ouest avant de disparaître derrière la crête. George repartit le long d’une poutrelle inclinée ; il avança avec prudence car il était encore ébloui. Au-dessus de lui, le bruit continu du trafic rendait un son lointain et rassurant.
A l’horizon, une mouette s’élançait dans le ciel. Elle trouva un courant ascendant, et, ses larges ailes déployées, immobiles, elle se rapprocha et vint planer devant lui, corps d’un blanc immaculé, tête cynique, sardonique, bouche amère et petits yeux scrutateurs.
George eut envie de tendre la main pour la toucher. Il affermit sa prise sur la traverse et passa une jambe au-dessus d’une poutrelle.
La mouette, d’un petit coup d’ailes, s’éloigna et se laissa dériver, encore toute proche, tentatrice.
George se dit qu’il n’était finalement pas assez stupide pour se faire avoir par une mouette et tomber du pont.
L’oiseau de mer vira, glissa le long d’un courant invisible puis éclata d’un rire rauque de mouette : « Criii. Ha, ha, ha…». George espéra qu’il aurait l’occasion de revenir, mais il n’avait jamais entendu parler de quelqu’un qui se fût lié d’amitié avec une mouette. Il continua à se diriger vers le littoral du New Jersey. Il grimpa à une échelle métallique pour atteindre une petite plate-forme de peintre et un téléphone. Il composa le numéro de la Brigade de Secours et demanda Judd Oslow.
« Chef, j’en ai marre de mes vacances.
— Ahmed m’a dit que ce matin tu marchais comme un infirme. Jusqu’à quelle heure tu as travaillé hier soir ?
— Jusqu’à trois heures et demie.
— Tu as trouvé quelque chose sur Carl Hodges ?
— Pas vraiment. »
George leva les yeux sur le ciel bleu sillonné d’hélicoptères et d’avions. Il n’avait pas envie de parler de son échec de la veille.
« Où es-tu en ce moment ?
— Sur une plate-forme de peintre sous le pont George Washington.
— C’est ça que tu appelles te détendre ? Escalader le pont George Washington ?
— C’est loin de la foule. Et j’aime bien l’escalade.
— Après tout, ça te regarde. Tu n’es pas loin du Centre Médical Presbytérien. Présente-toi au poste de la Brigade de Secours du Centre et rédige quelques rapports sur ce que tu as fait toute cette semaine. Il y a probablement certains trucs pour lesquels on aimerait peut-être te payer. La fille du bureau d’information t’aidera à remplir les formulaires. Elle te plaira, George. La paperasserie ne la dérange pas. Laisse-la t’aider. »
Ahmed Kosavakats, le supérieur de George et son ami d’enfance, était prêt à admettre sa défaite. Sa raison l’avait poussé à essayer de retrouver Carl Hodges et il avait pensé juste.
La commune où Carl Hodges s’était réfugié pourrait lui demander comment utiliser l’ordinateur de la ville à son profit. Ahmed avait vérifié les livraisons habituelles de pièces de rechange, les améliorations, les reconstructions et les projets de chaque commune par l’intermédiaire de l’ordinateur des statistiques. Rien. Pas le moindre signe d’une brillante manipulation destinée à détourner les services urbains.
Ahmed se leva et, plongé dans ses pensées, il étira ses longs bras. Ceux qui détenaient Carl Hodges ne se servaient pas de lui. S’il pouvait sauver Carl Hodges et devenir son ami, il ne raterait certes pas l’occasion de l’utiliser. Quand on voulait influer sur l’avenir de sa ville…
Puisqu’il ne parvenait pas à retrouver Carl Hodges à l’aide de sa propre logique, c’était que ses ravisseurs ne pensaient pas logiquement et qu’il était impossible de prévoir leurs réactions par la logique. S’ils pensaient sur un plan émotionnel, George Sanford pourrait probablement se brancher sur eux et les localiser. Mais il faudrait qu’Ahmed lui dise sur quel type de gens se brancher et quelles étaient leurs émotions.
Les intuitions de George Sanford étaient dignes de confiance. Jadis, lorsque George n’était qu’un gamin grassouillet de la bande d’Ahmed, celui-ci avait constaté combien les simples remarques et les suppositions de George se révélaient souvent exactes. George ne s’était jamais trompé. Mais George ne pensait pas. Avec une pointe d’envie, Ahmed avait expliqué que la tête de George était comme une radio, qu’on pouvait brancher son cerveau sur n’importe quelle station pour obtenir les nouvelles, les prévisions météo et l’heure exacte à Paris, San Francisco ou Hong Kong ; mais une radio est incapable de raisonner, incapable de faire la plus simple des additions : une radio, ça marche parce que c’est vide.
George Sanford était devenu un type grand et fort à l’allure féline, un être renfermé. Il était très costaud et ne se souciait apparemment pas de manger, de boire ou de dormir ; il avait un visage sans expression, mais il continuait à se brancher sur les gens. Son seul but dans l’existence était d’avoir des amis et de les aider ; et comme il était bien accueilli, il avait des amis partout.
Sous son modeste Q.I. se dissimulaient des facultés inexploitées n’apparaissant qu’au moment où l’on demandait le maximum de George et qu’on l’appelait au secours. Mais on ne savait pas encore jusqu’où George pouvait aller. Lui-même ne le savait pas. Il n’y pensait d’ailleurs probablement pas. Il n’avait aucune exigence en ce qui le concernait.
Ce qu’il fallait, pensa Ahmed, c’était garder George sous pression. Le noyer sous le travail.
Ahmed trouva George en train de dicter ses rapports à une jolie fille. La charmante employée, les mains posées sur le clavier de sa machine à écrire, écoutait George avec une expression de surprise et de doute. George, le front plissé, était lancé dans le récit de quelque chose qu’il avait fait la veille. La fille amena le chariot de la machine en face d’un espace vide du formulaire et posa timidement une question ; la lampe rouge d’un magnétophone s’alluma pour enregistrer la réponse. George hésitait ; les yeux au plafond, il cherchait en vain l’inspiration, le front creusé de rides encore plus prononcées qu’auparavant.
George avait toujours du mal à comprendre les raisonnements de l’administration. Il ne savait pas pourquoi on exigeait de lui certaines réponses. La fille et lui eurent tous deux l’air soulagé quand Ahmed les interrompit en coupant le magnétophone.
« On m’a dit de faire équipe avec toi cet après-midi, déclara-t-il. Ce boulot passe avant les rapports ou toute autre mission. Tu te sens bien maintenant ?
— Naturellement, Ahmed, répondit George, légèrement surpris.
— Alors, sortons. On va voir si on peut se brancher sur ce type. D’accord ?
— D’accord. »
George se leva avec aisance. Il avait un bleu à la naissance des cheveux, sur le côté de la tête, deux ecchymoses marquaient son bras droit et sous son pantalon, sa cheville droite était profondément entaillée. Ces blessures auraient pu être provoquées par une matraque maniée par un gaucher ou bien par une chaîne maniée, de gauche à droite, par un droitier.
Lorsqu’ils sortirent du bureau de la Brigade de Secours, Ahmed désigna les bleus sur le bras de George.
« Je peux te demander d’où ça vient ?
— Non », répondit George. Puis il pinça les lèvres et les yeux fixés droit devant lui, il franchit la double porte.
George ne tient pas à en parler parce qu’il a eu le dessous, songea Ahmed. Ils devaient être nombreux. Mais George n’était pas mort, ni sérieusement blessé. Ses agresseurs n’étaient donc pas des tueurs, à moins que George ne leur ait échappé. Probablement une histoire d’empiétement. George avait dû pénétrer sur un territoire ou un Royaume pendant que, la veille, il recherchait Carl Hodges. Ahmed chassa ces pensées de son esprit. Ils s’arrêtèrent sur un trottoir au milieu des buissons et des arbres et ils levèrent les yeux sur les grands bâtiments du Centre Médical Presbytérien qui se dressaient dans le ciel comme de gigantesques murailles. Des hélicoptères-ambulances tourbillonnaient telles des mouches autour des aires d’atterrissage.
« Ne perdons pas de temps, George. Branche-toi sur Carl Hodges, fit Ahmed en prenant un carnet et un stylo. Tu as une photo de lui ?
— Non. (Le grand type paraissait mal à l’aise.) Tu vas faire comme les autres fois ? S’il est malade, est-ce que je serai malade moi aussi ?
— J’ai une photo. »
Ahmed tira un portefeuille de sa poche et tendit un cliché à George.
Le sol, sous leurs pieds, se mit à trembler avec un bruit sourd.
A un peu plus de quinze kilomètres de là, et deux minutes plus tôt, Brooklyn Dôme, la banlieue sous-marine de New York, perdait soudain son dôme. Le poids énorme de l’océan écrasa la ville et de l’air, charriant un flot de débris, maisons et habitants, s’engouffra dans un puits de ventilation. Une fontaine de ruines jaillit dans le ciel avant de retomber en pluie, épaves flottant à la surface de la mer.
Durant toute la matinée, le désir collectif d’échapper à l’encerclement des murs avait propulsé George, rayonnant de bonheur, vers les hauteurs et les vents d’un ciel dégagé. Mais cette envie diffuse de toute une ville se modifia brusquement pour devenir panique, impuissance, défaite, douleur, puis rien, plus rien. Les événements se télescopaient et se fondaient en un bloc de ténèbres. Les émissions de milliers d’esprits s’interrompirent et leurs bourdonnements au sein des vibrations de la ville cessèrent.
Tendant ses facultés à la recherche d’informations, George rencontra le souvenir de l’impact ; il traversa son cerveau comme l’onde de choc d’un bang supersonique, comme une vague de brouillard noir. Il ferma les yeux pour se brancher et ne trouva rien. Sauf que le monde s’était allégé. Un lourd fardeau de peurs venait d’être levé.
George ouvrit les yeux et inspira profondément.
« Quelque chose d’important, dit-il. Quelque chose…»
Ahmed regardait sa montre.
« 1650 mètres, 1600, murmura-t-il.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Il y a eu une explosion quelque part. Je calcule la distance. Le son se propage d’abord par la terre, puis par l’air. J’attends que le bruit arrive. Le décalage entre les deux me donnera la distance. »
Trente secondes plus tard, le son de mort d’une ville sous-marine leur parvint, sorte d’étrange rugissement grinçant, étouffé, sourd. Lointain.
George ferma à nouveau les yeux et il sentit le monde autour de lui se déplacer.
« Tu trouves quelque chose, George ? demanda Ahmed avec impatience. C’était à environ dix kilomètres.
— Quelqu’un sait ce qui est arrivé. Attends. Je l’ai. Brooklyn Dôme s’est effondré.
— Douze mille habitants, fit Ahmed. (L’air mécontent, l’écouteur à l’oreille, il régla sa radio-poignet.) Je ne parviens pas à joindre le quartier général. C’est occupé. »
George referma les yeux pour explorer cet autre endroit qu’il avait perçu.
« Quelqu’un a un cauchemar. Il n’arrive pas à se réveiller.
— Ne flippe pas, George. Reste en contact avec la réalité. Beaucoup de gens sont morts, c’est tout. Tiens-toi à ça. J’essaie d’avoir des instructions. »
George, paupières closes, étudiait la sensation qu’il éprouvait dans sa tête. Un homme, quelque part, était prisonnier d’un cauchemar, à moitié endormi dans une sombre cellule ou un placard. C’était une espèce de délire.
Le monde de la réalité, en cette journée ensoleillée, était bien cruel, mais les fragments de l’univers de cet homme étaient pires encore. Il y avait quelque chose d’important dans ses pensées. Il avait, comme eux, ressenti le choc de la lointaine explosion, et il avait su immédiatement ce que cela signifiait. Il s’y était attendu.
« Je n’arrive pas à le localiser », déclara George en ouvrant les yeux pour retrouver le monde baigné de lumière qui l’entourait.
Ahmed, grimaçant dans le soleil, la tête légèrement inclinée, écoutait le débit rapide des voix anonymes qui s’adressaient à lui par l’intermédiaire de sa radio.
« Laisse tomber cette affaire, George. C’est probablement Carl Hodges. Ça peut attendre. Le quartier général diffuse des ordres d’urgence. Les équipes de réparation et d’inspection doivent vérifier sur le champ tous les points vulnérables des services automatiques et rechercher des traces de mauvais fonctionnement ou de sabotage. Des équipes ont l’ordre de se rendre à Jersey Dôme et de tout passer au crible pour s’assurer qu’il ne va pas exploser comme Brooklyn Dôme. Ils ont pour instruction de présenter ça comme une inspection de routine.
— Et nous, qu’est-ce qu’on fait ?
— Une seconde, j’écoute. Ils parlent de nous. On doit aller à Jersey Sous-Marine et essayer d’arrêter le saboteur qui aurait pu faire exploser Brooklyn Dôme et qui pourrait utiliser la même méthode avec Jersey Dôme.
— Quelle méthode ?
— Ils ne savent pas. Ils ne savent même pas s’il y a vraiment un saboteur. Ils nous envoient vérifier.
— Si ce saboteur existe, il est probablement déjà au travail. »
George se dirigea vers l’entrée du métro et dévala les marches qui conduisaient aux rames de fauteuils. Ahmed le rejoignit et ils purent attraper deux sièges vides qui ralentissaient avant de repartir sur les voies rapides.
« Salauds ! Laissez-moi sortir d’ici ! Je vous tuerai ! »
Carl Hodges se débattait furieusement entre ses liens. Il se souvenait enfin. Il savait ce qu’avait fait la bande de jeunes qui le retenaient prisonnier.
« Espèces de lézards décervelés ! Laissez-moi sortir d’ici ! Vous avez détruit Brooklyn Dôme. Il faut que je retourne travailler pour stabiliser les échanges avant qu’il n’y ait une autre catastrophe. Laissez-moi sortir d’ici ! »
Ils se reculèrent. Leurs sourires s’effacèrent devant la colère de Carl Hodges. Le plus grand d’entre eux répliqua, avec une pointe de ressentiment :
« T’en fais pas, papa. Ce n’étaient pas de vraies gens. Rien que des technocrates, des objectivistes, des fascistes et tout.
— Oui, c’étaient des techs. Et la ville a besoin de techs. Ce sont les gens avec des boulots de tech qui font marcher la ville. Ne l’oubliez pas. »
Le grand type se pencha sur lui. Il rayonnait.
« Je me rappelle mes bandes. Ce sont les objectivistes qui ont fait passer la loi disant que la stérilisation obligatoire des femmes ne peut être levée qu’en payant cinq cents dollars pour l’opération. Si jamais je veux me marier il faudra donc que j’économise cinq cents dollars pour que ma femme ait un enfant. Ils veulent tous nous anéantir. Personne ne dispose de tant d’argent, sauf les techs. La prochaine génération, on aura tous disparu. On ne fait que se défendre en les détruisant à notre tour.
— Oui, et nous ça va plus vite, pouffa un gamin. Boum !
— Les objectivistes ont fait passer cette loi légalement. Alors pourquoi ne pas réunir suffisamment de suffrages pour la faire abroger ? demanda Carl Hodges.
— On nous a expédiés dans les bleds. On n’a plus le droit de voter. Tu parles comme un objectiviste. Tu crois peut-être que tous ceux qui n’ont pas d’argent doivent disparaître ?
— Je crois que tous ceux qui n’ont pas de cervelle doivent disparaître ! répondit Carl Hodges d’un ton hargneux. Vos mères n’auraient pas payé dix cents pour vous avoir. Dommage que cette loi n’ait pas été votée plus tôt.
— Un génocide. (Le plus grand de la bande le frappa sur la bouche.) Et on a été gentils avec toi. Avec toi ! »
Il se retourna et cracha par terre d’un air dégoûté.
Les autres s’avancèrent.
« Du calme ! »
Le chef s’interposa. Puis il s’adressa à Carl :
« Nous ne voulons pas te faire de mal. Tu nous as appris des choses ; tu es un très bon professeur. Tu auras tout ce que tu veux. De l’argent d’abord. Tu resteras ici jusqu’à ce que tu aies assez d’argent pour payer ta liberté. Ça te coûtera cinq dollars. C’est moins cher que cinq cents dollars pour avoir le droit de naître. C’est une bonne affaire, non ? »
Les gosses qui se pressaient derrière le chef s’esclaffèrent, puis leurs rires s’enflèrent tandis que, petit à petit, ils commençaient à comprendre. Après quelques lourdes plaisanteries, ils le détachèrent et s’en allèrent, le laissant enfermé dans une étroite chambre sans fenêtre.
Carl Hodges fit le tour de la pièce, cherchant méthodiquement un moyen de s’évader. Il fallait qu’il sorte pour remettre de l’ordre dans la ville après l’effondrement de Brooklyn Dôme. Il fallait qu’il sorte et fasse arrêter ces gosses avant qu’ils ne sabotent autre chose. Mais il n’y avait aucun moyen de s’évader. Il était coincé et il le méritait bien. Il se concentra, réfléchit encore, luttant contre ses larmes et sa faiblesse. Il pensa prendre une pilule de bonheur. Il saisit la bouteille pleine de cachets blancs et en vida le contenu dans un trou du sol.
* *
*
Les deux hommes de la Brigade de Secours firent passer leurs fauteuils par les couloirs d’accélération vers les voies les plus rapides, dépassant de nombreux fauteuils vides. Tous deux étaient penchés sur la barre de sécurité de leurs sièges comme pour les faire avancer plus vite. Les gens qu’ils croisaient tenaient des TV portatives comme des magazines et ils regardaient l’écran de la même manière que, jadis, on lisait.
Ils entendirent faiblement la voix d’un journaliste de télévision, une voix qui se fit plus claire au fur et à mesure qu’ils approchaient du fauteuil dont l’occupant était à l’écoute. « Brooklyn Dôme. Pression atmosphérique de sept kilos. Implosion d’abord, puis explosion. » La dernière phrase se perdit dans un murmure, puis le son devint à nouveau plus fort tandis qu’ils s’avançaient vers un autre fauteuil glissant sur la voie lente ; le passager avait les yeux rivés sur l’écran du poste posé sur la barre de sécurité et le son était poussé à fond. « Des débris de toutes sortes flottent dans un rayon de trois kilomètres autour du centre de l’explosion. Des garde-côtes, des sous-marins et des hommes-grenouilles convergent vers la zone sinistrée pour rechercher d’éventuels survivants. Et maintenant voici comment l’explosion a été perçue depuis le pont d’un cargo, le Mary-Lou, qui se trouvait à huit kilomètres au sud de Brooklyn Dôme. » Les deux hommes croisèrent un fauteuil et virent sur l’écran de télé l’image distante de l’explosion, gigantesque parapluie qui s’ouvrait sur l’horizon.
George s’adossa à son siège et ferma les yeux pour se concentrer. Il fallait empêcher qu’une telle explosion se produise dans l’autre dôme sous-marin. Celui qui l’avait provoquée, quel qu’il fût, devait beaucoup s’amuser en regardant la télévision ; il était certainement avide de destruction, se réjouissant de l’agonie et de la mort d’une petite ville.
George Sanford explora la cité avec toute la gamme de perceptions dont son être se composait.
« La police continue à enquêter sur les causes de l’explosion », disait la voix d’abord dans un murmure, puis plus nettement tandis qu’ils dépassaient un téléspectateur sur la voie lente. Quelqu’un tendit une note au présentateur. « Ah, une dernière nouvelle. La Compagnie de Téléphone Bell a livré aux enquêteurs huit enregistrements pris dans des cabines publiques de Brooklyn Dôme. Ces coups de téléphone ont été donnés au moment de la destruction de Brooklyn Dôme. »
Un visage apparut sur l’écran derrière le journaliste. C’était l’immense visage d’une femme en train de téléphoner. Après un instant d’ajustement mental, les traits de la femme prirent des proportions normales aux yeux des téléspectateurs tandis que le présentateur, réduit à là taille d’une fourmi, s’effaçait et que la femme parlait rapidement dans le combiné : « Je ne supporterai pas cet endroit une minute de plus. Si j’avais pu, je serais partie depuis longtemps. La station est bondée et il y a la queue devant les guichets. Je n’ai jamais vu autant de monde. Jerry s’occupe des billets. J’espère qu’il ne va pas tarder. » La femme, l’air inquiète, regarda autour d’elle. « Je viens d’entendre un drôle de bruit. On dirait un orage. Ou une chute d’eau. » Puis elle se mit à hurler ; tout trembla ; le visage grimaçant et la cabine basculèrent. Une main passa devant l’objectif, un voile de ténèbres s’abattit et l’image disparut pour faire place aux parasites. Sur l’écran vide, il n’y avait plus que le journaliste, silhouette minuscule dans un coin ; la caméra s’avança et il reprit une dimension normale. Il montrait un plan.
George ouvrit les yeux et se redressa. Tout autour de lui, les gens dans leurs fauteuils regardaient les images qu’il venait de voir par l’esprit. Le plan indiquait les emplacements des cabines publiques de Brooklyn Dôme. Puis on passa un autre enregistrement ; quelqu’un qui appelait innocemment depuis une cabine vidéophone, quelqu’un qui allait mourir, quelqu’un qui ignorait ce qui était sur le point de se produire, le visage innocent d’un homme d’âge mûr.
Les voyageurs des sièges-métro, visages inexpressifs, scrutaient l’écran, mains plaquées de chaque côté du poste, doigts crispés dans l’attente de l’explosion. La soif du public ; amour du pouvoir, de la grandeur, de la catastrophe… de la force absolue et de la perfection… triomphe admiratif de la perfection d’une telle destruction. Du grand spectacle. Espoir de plus d’horreur encore.
Dans toute la ville, les gens avaient les yeux rivés sur le pauvre homme prononçant des mots insignifiants et ils attendaient et ils regardaient et ils se délectaient par avance du malheur à venir. Cette fois ce sera plus énorme, plus horrible, plus effrayant, plus meurtrier.
George ferma les yeux ; après les rauques hurlements il les rouvrit et les posa sur la nuque d’une téléspectatrice qu’ils dépassaient. Puis il se retourna et étudia ses traits. Elle ne remarqua rien, plongée dans la contemplation de l’écran. Le visage vide de toute émotion.
Cette femme aurait-elle avoué le plaisir qu’elle ressentait ? Savait-elle qu’elle incitait l’énorme masse d’eau à frapper, qu’elle plongeait avec l’océan pour écraser la ville ? Elle n’était pas différente des autres. Téléspectateur type, amoureux des extrêmes. Pourtant, lorsque l’écran montrait de jeunes amants, elle les poussait à s’aimer plus fort et se réjouissait de leurs baisers. Les amoureux de la vie sont également des amoureux de la mort.
George s’enfonça dans son fauteuil, ferma à nouveau les yeux et se laissa porter par les raz de marée des émotions de masse tandis que des millions de téléspectateurs, leurs réactions synchronisées par le spectacle, goûtaient les délices de leur participation collective aux rites de mort d’une petite ville. Et toujours l’attente, la panique, la défaite, la mort, la satisfaction.
Le dieu de la mort, adoré en secret, était tout-puissant.
Vingt minutes plus tard, après avoir changé plusieurs fois pour passer par des sas donnant accès à des zones à l’atmosphère plus dense, ils empruntèrent le tunnel sous-marin et arrivèrent à la cité de Jersey Dôme. Population : dix mille habitants. Des fonctionnaires et leurs familles.
Le bâtiment abritant les bureaux du responsable de la ville était fait de grands blocs multicolores de mousse de plastique translucide ressemblant à des jeux de construction pour enfants. Il n’y avait pas le moindre souffle de vent pour disperser ces cubes ultra-légers. A l’intérieur, le bureau du maire baignait dans un arc-en-ciel de couleurs. Le maire était un petit homme assis derrière un immense bureau ; il tenait un téléphone à la main tandis que le voyant rouge d’un second appareil posé sur son socle clignotait. « Je sais bien que les rames sont bondées. Nous avons mis en service toutes les voitures disponibles. Mais tout le monde veut partir en même temps. Non. Il n’y a pas de panique. Aucune raison de s’affoler. » Il raccrocha et contempla le voyant rouge qui était toujours allumé.
« Ce maudit téléphone, jura-t-il. C’est une ligne extérieure et ces imbéciles de journalistes ne cessent de me demander comment les dômes sont fabriqués et comment Brooklyn Dôme a bien pu exploser ou s’effondrer. Foutaises. Bon, et vous, qu’est-ce que vous voulez ? »
Ahmed sortit son portefeuille et présenta sa carte.
« Nous sommes de la Brigade de Secours Métropolitaine. Nous sommes spécialisés dans la recherche des gens par prédiction du comportement. On nous a envoyés pour essayer de localiser un éventuel psychopathe qui aurait pu saboter Brooklyn Dôme et qui aurait l’intention de faire de même avec Jersey Dôme.
— Ce n’est qu’une pure hypothèse, répondit le responsable de Jersey Dôme d’une voix tremblante de véhémence contenue. Et les seuls dangereux psychopathes ici, c’est certainement vous. Des fous qui prétendent que Jersey Dôme pourrait se rompre. Car c’est impossible, vous comprenez. La seule chose à craindre c’est la panique. Et rien d’autre.
— Bien sûr, fit Ahmed d’un ton apaisant. Mais nous n’en parlerons pas. Notre boulot consiste à rechercher un saboteur. Simple vérification de routine. »
Le maire sortit un pistolet d’un tiroir de son bureau et le braqua sur eux d’une main mal assurée.
« Vous venez encore d’évoquer cette possibilité. Je suis le responsable de cette ville. C’est un cas de force majeure et je peux appeler ma police pour vous faire taire et vous faire enfermer dans un hôpital psychiatrique.
— Ne vous inquiétez donc pas, dit Ahmed d’une voix douce en reprenant son portefeuille pour le glisser dans sa poche. Nous sommes ici pour admirer l’architecture et les machines de la ville. Vous avez un plan ? »
Le maire abaissa son arme et la posa sur le bureau.
« Si vous vous montrez coopératifs, la fille de la réception vous donnera tous les plans et renseignements nécessaires. Un grand nombre de techniciens sont déjà au travail pour tout vérifier. Ils sont ici pour étudier d’éventuelles améliorations. C’est bien compris ? »
Il parlait plus calmement à présent.
« Compris, l’assura Ahmed. Il n’y a absolument aucun danger. Nous allons admirer les créations et les améliorations des techniciens. Tu viens, George. »
Il sortit du bureau, s’arrêta à la réception pour prendre un plan, le consulta et franchit à grandes enjambées la pelouse bien entretenue du parc, suivi par George.
Sur le trottoir incurvé baigné par l’innocente lueur bleu-vert du dôme, Ahmed se retourna.
« Je ne suis pas sûr qu’il ne représente pas lui-même un danger. Il est en train de craquer, hein, George ?
— Il n’en est pas loin. »
George jeta un regard chargé d’appréhension vers la clarté bleu-vert, croyant avoir aperçu une fissure ; ce n’était qu’une passerelle tout en haut du dôme.
« Qu’est-ce qu’il va faire quand il va craquer ? demanda Ahmed.
— Courir dans toutes les directions en hurlant « le Ciel va nous tomber sur la tête ! », marmonna George. Qu’est-ce que tu veux qu’il fasse d’autre ? »
Il lança un coup d’œil inquiet au-dessus de lui. Est-ce que le dôme ne se fendait pas au milieu ? Non, ce n’était qu’un effet d’optique. Et cette cassure près du puits d’aération ? Rien qu’une autre passerelle accrochée comme une toile d’araignée au plafond.
Il fit un violent effort pour détacher son regard du dôme. Ahmed se tenait devant un petit bâtiment portant l’inscription « Centrale Électrique. Sous-Station 10002 » qui ressemblait à une construction d’enfant d’environ trois mètres de haut, en partie masqué par une haie assortie à celles du parc. Ahmed regardait par la porte ouverte. Il fit signe à George d’approcher et celui-ci s’exécuta. Il avait l’impression que l’air pressurisé avait la consistance de l’eau.
A l’intérieur, un homme était penché sur les gros câbles qui fournissaient la lumière et l’électricité au dôme sous-marin. Des panneaux étaient dévissés, exposant les connexions.
Le comportement et les pensées de l’homme étaient ceux d’un travailleur sérieux et attentif. Il brancha un compteur, nota un chiffre, puis le brancha à nouveau. George l’étudiait. Il se dégageait de cet homme une étrange impression de peur, quelque chose de plus violent que le sentiment de claustrophobie qu’on éprouve sous l’eau. George ressentait une appréhension similaire. Une appréhension qui ne cessait de grandir. Il se tourna vers Ahmed d’un air hésitant.
Ahmed, adossé au montant de la porte, n’avait cessé d’observer George et l’inconnu. Il prit une profonde inspiration et s’avança, le poids de son corps parfaitement réparti sur ses deux pieds, prêt à l’action.
« Bien, et comment se présentent ces améliorations ? » demanda-t-il à l’ouvrier.
L’homme sourit par-dessus son épaule. Son front était légèrement dégarni.
« Pas la moindre amélioration. Même pas une petite bombe.
— Carte d’identité. Nous recherchons un saboteur. »
Ahmed tendit la main.
L’homme, obligeamment, détacha la carte épinglée à son revers et posa son pouce à côté de la photographie de ses empreintes pour qu’Ahmed pût vérifier qu’elles concordaient. Il paraissait calme et amical.
« Bien. » Ahmed lui rendit son badge.
L’ingénieur le remit à son revers.
« Amusez-vous bien, les flics. J’espère que vous coincerez bientôt un plastiqueur quelconque pour qu’on puisse arrêter de tout vérifier et rentrer chez nous. Je ne supporte pas l’atmosphère ici. Une odeur dégueulasse. Je n’aime pas ça.
— Moi non plus », fit George.
Un épais parfum flottait dans l’air pressurisé.
George sentait la pression de l’eau qui, loin au-dessus de la ville, semblait comprimer l’atmosphère et lui conférer une certaine densité.
« L’air est vicié, ajouta-t-il.
— Il y a de l’hélium dedans », fit remarquer Ahmed.
Il consulta le plan de la ville et se tourna vers un puits d’ascenseur en verre. Une cabine grillagée s’élevait lentement qui brillait dans la pénombre comme une gigantesque cage d’oiseau, pleine de gens, suspendue au-dessus d’une immense salle.
George inspira profondément. Ce n’était pas de l’air qu’il respirait.
« Ça sent tout drôle. Comme de l’air artificiel.
— Peu importe ce que ça sent, répliqua Ahmed qui marchait devant. C’est pour que les gens n’aient pas d’accidents de décompression en sortant d’ici. Pourquoi tu n’as pas blanchi ce type, George ? Il était en règle.
— Il avait peur.
— Peur de quoi ?
— Pas de nous, en tout cas. Je ne sais pas.
— Alors, ce n’est pas grave. Il ne fait rien de dangereux. »
Les deux hommes traversèrent le petit parc de verdure dans l’air épais et se dirigèrent vers l’étincelante cage d’ascenseur qui s’élevait en direction du dôme vert, le toit de la ville. Dans l’énorme tube de verre, la cabine brillamment éclairée progressai lentement, bourrée de gens qui regardaient la ville en dessous d’eux comme un canari regarderait une pièce depuis son perchoir.
— Maintenant, on vérifie les compresseurs, déclara Ahmed. Ils sont à côté de l’ascenseur. »
Ils croisèrent des passants, l’air guindé dans leurs luxueux vêtements, pâles et silencieux, raides et soignés. Pas le genre des gens qu’ils fréquentaient. Des fonctionnaires, des administrateurs, des comptables.
George, le souffle court, suivait Ahmed. L’air n’était plus de l’air mais quelque pâle substitut. De petits bâtiments colorés bordaient le parc, bien rangés, comme des dents sur une mâchoire. Il avait l’impression de se trouver dans la gueule d’un tigre. L’air sentait le lis des cimetières. Les gens dégageaient des vibrations de défaite inéluctable qui ne faisaient qu’accroître sa propre déprime. Ils passèrent devant une foule de personnes assez misérables, portant des cannes à pêche et des costumes de bain, qui attendaient l’ascenseur.
Au-dessus d’eux, la cabine descendait tout doucement.
« C’est moche, fit George. Tu le sens aussi, Ahmed ?
— Quoi ? »
Ahmed s’arrêta devant une petite construction ronde accolée à la cage. Le bâtiment palpitait, tel un gigantesque cœur, avec une pulsation régulière.
« Je veux sortir d’ici, dit George. Tu ne sens donc rien ?
— Je ne connais pas ce genre de sensations », fit Ahmed d’un air absent en tournant la poignée de la porte menant à la salle des compresseurs. Elle n’était pas fermée à clef. Elle s’ouvrit. Les trépidations se firent plus fortes.
« Ça aurait dû être fermé », marmonna Ahmed.
Ils regardèrent à l’intérieur.
Dans la salle des compresseurs, en bas d’un escalier, deux hommes travaillaient sur de grosses machines chaudes et vibrantes. Les détectives descendirent les marches.
« Contrôle d’identité. Montrez vos cartes », fit George.
Il étudia les badges que les deux hommes lui tendirent comme il avait vu Ahmed et ses collègues le faire. Il compara leurs empreintes digitales avec celles des photos, de même que leurs visages. L’un était grand et fort avec des traits durs, taillés à la serpe et des rides verticales le long des joues. L’autre était plus petit, plus marqué, un peu plus mince, avec un peu plus d’humour dans l’expression du visage. Tous deux se présentèrent comme ingénieurs de la Société Électricité et Lumière, inspecteurs d’appareillages électriques et de systèmes de maintenance.
« A quoi servent les compresseurs ? demanda Ahmed en regardant autour de lui.
— A pomper l’air et à refouler l’eau, répondit l’un des deux hommes. Cette pompe refoule l’excès d’eau vers la surface où elle jaillit comme une petite fontaine ornementale au centre d’une île artificielle. La pression s’équilibre d’elle-même et il n’est donc pas nécessaire de faire appel à un matériel sophistiqué. Il faut juste de l’énergie.
— Mais pourquoi a-t-on besoin d’aspirer l’eau ? demanda Ahmed. La pression de l’air est si élevée qu’elle devrait refouler toute l’eau. »
L’homme éclata de rire :
« Ce n’est pas aussi simple que ça. La pression atmosphérique est à peu près la même ici qu’au sommet du dôme, mais par contre, la pression de l’eau augmente au fur et à mesure qu’on descend. Ici, au fond, elle est plus élevée que la pression de l’air. L’eau s’infiltre entre les dalles de ciment et pénètre dans la couche de terre. Des drains récupèrent les infiltrations d’eau et les amènent jusqu’à cette pompe. Nous avons tout prévu.
— Pourquoi ne pas pomper plus d’air ? Une pression atmosphérique plus élevée empêcherait l’eau d’entrer.
— Un excès de pression atmosphérique ferait éclater le sommet du dôme comme un ballon. Le poids de la masse d’eau ne serait pas suffisant pour équilibrer la poussée. »
George visualisa l’image floue de l’air luttant pour sortir et de l’eau luttant pour entrer.
« Et ça fonctionne bien ? demanda-t-il en rendant leurs badges aux deux ingénieurs.
— Parfaitement bien, répondit celui qui avait déjà fourni les explications précédentes. Il faudrait une bombe pour dérégler ces machines. Je me demande bien pourquoi on nous a envoyés faire des vérifications. Je préférerais être à la pêche.
— Ils cherchent une bombe, espèce d’idiot, intervint l’autre d’un ton aigre.
— Oh, fit le plus grand avec une grimace. Comme pour Brooklyn Dôme, tu veux dire ? (Il jeta un coup d’œil autour de lui.) S’il arrive quelque chose, on est juste à côté de l’ascenseur. On aura le temps d’arriver en haut.
— Certainement pas, répliqua le plus petit. L’ascenseur est bien trop lent. Et tu as vu la queue ? Il faut se résigner. Si Jersey Dôme saute, on saute avec.
— Pourquoi l’ascenseur est-il aussi lent ? » demanda George. Réparez-le donc, souhaita-t-il intérieurement. Ils écoutèrent le bourdonnement du moteur de l’ascenseur. Il était lent. Très lent.
« Il peut aller plus vite. Le régulateur est par là. »
L’ingénieur aigri fit quelques pas et examina l’armoire.
« Quelqu’un l’a réglé au minimum. Je me demande bien pourquoi.
— Pour profiter de la vue, dit George. Mais j’ai vu la foule des gens qui attendaient. Ils avaient des cannés à pêche. Ils ne demandaient qu’à arriver en haut et pas à admirer le panorama, suspendus dans les airs.
— Très bien. »
Le grand ingénieur, le plus bavard des deux, s’approcha et mit résolument l’aiguille sur « maximum ». Le bruit de l’ascenseur leur parvenait à travers le mur. La cabine s’arrêta dans un grincement et les portes s’ouvrirent.
Ils tendirent l’oreille. Ils perçurent des voix et des bruits de pas tandis que les gens s’engouffraient dans la cabine. Les portes se refermèrent et l’ascenseur s’éleva. Le ronronnement du moteur était aigu, rapide. Le voyage jusqu’au sommet dura trois fois moins de temps qu’auparavant. Le moteur se tut.
Les deux ingénieurs hochèrent la tête en signe d’approbation.
« J’espère qu’ils sont contents.
— Ils arrivent plus vite, dit George. C’est logique. »
Ahmed acquiesça.
Ils sortirent et regardèrent l’ascenseur redescendre. La grande cage argentée semblait tomber en chute libre le long du puits de verre ; puis elle ralentit, s’arrêta et s’ouvrit. Elle était vide. Aucun de ceux qui étaient montés ne retournait à la ville.
Les gens entrèrent.
« Qu’est-ce qu’il y a là-haut ? demanda George, refrénant un désir panique de se précipiter dans l’ascenseur avec les autres pour échapper à cette ville close.
« J’ai l’impression qu’on devrait y aller, ajouta-t-il en espérant qu’Ahmed prendrait cela pour une intuition.
— Qu’est-ce que tu sens ? »
Ahmed le dévisageait attentivement. Les portes coulissèrent et la cabine s’éleva avec rapidité.
« Je sens qu’on n’aurait pas dû laisser partir l’ascenseur sans nous. Bon, eh bien, mon vieux, nous y voilà. Ravi de t’avoir connu. Je ne m’attendais pas à mourir si jeune.
— Ferme-la. » Ahmed fit claquer ses doigts devant les yeux de George. « Ce n’est pas toi qui parle ; chasse cette impression de ton esprit. Ce n’est pas ton comportement habituel. George Sanford n’a pas peur. Jamais. Tu ne penses pas comme ça.
— Si », répondit George avec tristesse.
Il entendit, très loin au-dessus, s’ouvrir les portes de la cabine. Là-haut, des gens venaient de s’échapper. Ils étaient à la surface de l’océan, pas au fond. Un dock ? Une île ? Là-haut, quelque part, des vents frais caressaient les vagues.
« Essaie de localiser ce sentiment de défaite, dit Ahmed. Notre plastiqueur est peut-être un suicidaire qui cherche à couler avec le navire. Ferme les yeux. Où es-tu ?
— En haut, sur une île baignée de soleil, répondit George avec mélancolie, voyant en imagination le sable et les mouettes. C’est trop tard, Ahmed. Nous sommes morts. »
De nouveaux arrivants se placèrent derrière eux. Le bruit de l’ascenseur s’éleva, encore ténu. Des gens venant de la gare traversaient le parc. George se rappela qu’il y avait des barrières afin de canaliser la foule qui attendait les rames pour sortir de la ville. Certains avaient dû s’impatienter et vouloir respirer un peu d’air pur. La queue s’allongea et les gens se mirent à pousser. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent juste devant George.
« Allons-y, George, fit Ahmed en le prenant par le coude. On monte là-haut.
— Merci. »
George entra. Ils se retrouvèrent coincés au fond de la cabine tandis que les portes se refermaient et que l’ascenseur montait à une vitesse qui faisait bourdonner les oreilles. George, par-dessus la tête des passagers, eut une vue panoramique de la ville sous-marine, petits bâtiments entourant un parc central artistiquement éclairé par des spots verts et bleus accrochés aux arbres et aux plantes grimpantes, lumière ondulante comme des algues. Les sentiers et les routes étaient illuminés par des lampes dorées à vapeur de sodium. De l’autre côté du parc, il y avait la gare, carré de douce lumière jaune, entourée d’un entrelacs de murs métalliques. Beaucoup de gens tout autour. Trop de gens. Une foule dense. Les allées du parc grouillaient de citadins qui se dirigeaient vers l’ascenseur.
La cabine atteignit le sommet du dôme et s’engouffra dans un puits de ténèbres. Quelques instants plus tard, ils sentirent qu’ils ralentissaient, puis s’arrêtaient. Les portes coulissèrent avec un grand bruit et les gens se déversèrent, franchirent un portail de verre et dévalèrent un escalier. Il n’y avait plus personne au dernier étage.
George regarda autour de lui. Il y avait bien les grands espaces de ciel et d’océan dont il avait rêvé, mais le ciel était nuageux, l’océan gris et il les contemplait à travers une vitre épaisse. La plate-forme panoramique de l’île était composée d’une succession d’immenses paliers de verre ; l’ascenseur s’était arrêté au dernier étage, une salle de verre qui ouvrait sur toutes les directions, offrant une vue claire de l’horizon, des pièces situées en dessous et des petits bateaux à moteur qui décrivaient des cercles près des quais d’une île artificielle.
« Et ton intuition ? Qu’est-ce que tu sens ? » lança Ahmed d’un ton brusque. Il était aux aguets, dressé sur la pointe des pieds, prêt à bondir sur quelque plastiqueur dément que George, espérait-il, allait localiser.
« L’air est vicié. Je n’arrive pas à respirer », répondit George.
Il respirait bruyamment par la bouche. Il avait envie de pleurer. Ce n’était pas ce qu’il avait cru. L’impression de malheur persistait et ne faisait qu’empirer.
« C’est le même air et la même pression atmosphérique qu’en bas, expliqua Ahmed avec impatience. On laisse une pression élevée pour que les gens puissent monter ici sans passer par des sas. Ils peuvent admirer le panorama, prendre des photos et redescendre. D’accord, ça pue, mais tu ferais bien de ne plus y penser.
— Tu veux dire que l’air, ici, est pressurisé, comme au fond de l’océan ?
— Évidemment, abruti. Pour eux c’est logique et c’est pour ça qu’ils l’ont fait.
— C’est donc pour ça que les vitres sont si épaisses, pour qu’elles n’éclatent pas », fit George.
Il avait le sentiment qu’il s’agissait des parois d’un cercueil dont il était prisonnier. Il regarda en dessous de lui, en direction du toit de verre de la pièce panoramique située à l’avant-dernier étage. Il vit des chaises et des magazines, comme dans une salle d’attente. Les gens qui étaient montés avec eux faisaient la queue derrière une porte vitrée et le premier tirait sur la poignée. La porte ne s’ouvrait pas.
« Qu’est-ce qu’ils font ? demanda-t-il.
— Ils attendent que la pression atmosphérique de la pièce diminue et arrive au niveau de celle de la cage d’escalier et de la pièce suivante. Pour le moment, la pression maintient la porte fermée et elle s’ouvrira vers l’intérieur dès que la pression aura suffisamment baissé, expliqua Ahmed avec un air de lassitude.
— Il faut qu’on sorte. »
George s’avança vers une porte donnant sur un escalier menant à la salle adjacente. Il tourna la poignée. La porte vitrée ne bougea pas.
« La pression ?
— Oui. Attends, l’ascenseur arrive. On dirait qu’il comprime l’air en montant. »
L’atmosphère dense conférait à la voix d’Ahmed une sonorité aiguë, lointaine.
George tira sur la poignée, sentant l’air s’épaissir encore et lui écraser les tympans.
« Il y a déjà assez de pression. On n’a plus besoin d’air artificiel. Juste de l’air pur. Je veux sortir d’ici. »
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Les gens se déversèrent en se bousculant ; certains portaient des valises, d’autres des équipements de pêche. Ils tournèrent en rond quelques instants puis se placèrent derrière George en se poussant et en se plaignant sur un ton beaucoup moins aimable qu’il n’était de règle au sein du fonctionnariat.
L’ascenseur fit claquer ses portes et replongea et la pression atmosphérique décrût comme si l’air était aspiré par le piston que formait la cabine. George déglutit. Ses tympans bourdonnaient. Il tira de toutes ses forces sur la poignée de la porte. Elle s’ouvrit avec un chuintement pneumatique et George s’écarta en tenant le battant. Les gens se précipitèrent dans l’escalier, le remerciant poliment au passage. George sentait la peur qui émanait de chacun d’eux. Il étudia les visages d’une femme, d’un adolescent, d’une jeune fille, d’un bel homme d’âge mûr, cherchant à trouver autre chose que la peur et ne découvrant que la peur et le désir de fuir de souris prises au piège, une peur qui les laissait muets, terrorisés à l’idée de formuler l’impression de désastre qui emplissait leurs imaginations.
« Vite, s’écria George tandis que le dernier disparaissait dans l’escalier. Dépêche-toi, Ahmed. Ils ont peut-être raison. »
Il laissa passer son ami et se lança derrière lui en direction de la grande salle panoramique avec ses tables et ses magazines chargés d’agrémenter l’attente. Il entendit, en haut des marches, se refermer la porte du sas et le bourdonnement de l’ascenseur qui repartait vers le sommet avec une nouvelle cargaison.
George appuya son front contre l’épaisse paroi de verre et regarda les petits bateaux s’approcher de la plate-forme, ballottés par une mer grise et agitée, sous de gros nuages gris.
« Qu’est-ce qu’il y a dehors ? demanda Ahmed.
— Le salut.
— Et le saboteur ? fit Ahmed avec une pointe d’impatience. Qu’est-ce qu’il pense ? Qu’est-ce qu’il ressent ? Tu trouves quelque chose ?
— Un de ces bateaux, mentit George pour éviter de retourner dans la ville sous-marine. Ou peut-être un sous-marin de poche ; tout près. On va faire sauter le dôme depuis la plate-forme d’observation. Fais venir des vedettes de secours. Vite, utilise ta radio et trouve-moi un hélicoptère. Je veux survoler cette zone pour repérer le bon bateau. »
Ce n’étaient pas uniquement des mensonges ; une partie de ce discours sonnait vrai. Il appuya à nouveau son front contre la vitre et jeta un coup d’œil à l’extérieur, sachant qu’il raconterait ou ferait n’importe quoi pour sortir d’ici. Il tenta de se brancher sur l’idée de sabotage et il s’ouvrit aux pensées des autres. Mais le désir de fuir l’assaillit une nouvelle fois avec une force maladive, occultant tout autre sentiment. Pourquoi ? demanda-t-il à la peur. Que va-t-il arriver ? Il eut la vision de chevaux ruant pour démolir les cloisons de leur écurie, d’un troupeau fuyant en désordre, d’un poussin essayant de briser sa coquille à coups de bec, un poussin qui n’était encore qu’un embryon incapable de survivre à l’air libre. Les pieds d’un squelette firent éclater une bulle qui l’emprisonnait et la bulle disparut. Les images devinrent confuses. George se détourna de ses pensées et regarda la plate-forme extérieure.
La plate-forme était noire de monde. Les gens frissonnaient dans le vent glacial, semblant attendre leur tour pour une promenade à bord des petits bateaux. George savait qu’ils étaient dehors seulement parce qu’ils ne supportaient plus de se trouver à l’intérieur.
Ahmed lui frappa doucement le bras. Il avait mis les deux écouteurs de sa radio-poignet. Sa voix était sourde, étrange.
« Le quartier général demande des explications, George. Tu peux me donner des détails ?
— Dis-leur qu’ils ont cinq minutes, sept avec un peu de chance. Fais venir les patrouilleurs pour intervenir et (George hurla presque dans le micro poignet d’Ahmed) TROUVE-MOI CET HÉLICOPTÈRE. Et vite ! Il faut qu’il soit là dès qu’on aura franchi le sas ! »
La porte vitrée s’ouvrit et les gens s’engouffrèrent en se bousculant. De l’autre côté se trouvait une autre pièce toute en verre. La foule s’agglutina derrière les parois transparentes comme des phalènes attirées par une fenêtre éclairée.
« Pourquoi doit-on attendre si longtemps ? »
C’était un gémissement, un son plaintif telle une sirène d’ambulance dans la nuit. Les gens, hochant la tête, murmurèrent pour approuver la femme dont les mains griffaient le verre comme pour essayer de toucher la réalité extérieure.
« Je n’ai pas peur du mal des caissons, dit un vieillard corpulent. Ils prolongent la décompression pour ceux qui ont des problèmes de sinus ou de tympans. Est-ce que quelqu’un ici a une sinusite ou une otite ?
— Dans ce cas, on n’a pas besoin d’attendre plus longtemps, reprit l’homme comme personne ne s’était manifesté. Quelqu’un sait comment ouvrir la porte ? On peut sortir tout de suite.
— Mon fils a un tournevis », suggéra une femme en poussant un adolescent devant elle.
Ahmed s’interposa. La femme le dévisagea et ouvrit la bouche pour protester.
Une vieille femme tira la porte qui céda brusquement. Oubliant toute querelle, les gens sortirent sur les quais dans le vent salin au bruit des vagues fouettant les piliers de ciment.
Un vrombissement sourd s’éleva au-dessus des docks.
Ahmed leva les yeux. Une échelle se déroula et vint se balancer devant eux. Ahmed saisit un barreau et tira l’échelle vers lui. Il posa le pied sur un échelon et commença à grimper.
George se tenait immobile, respirant profondément cet air qui sentait bon, qui sentait l’air et qui bouillonnait dans ses poumons, symbole de vie et d’énergie. Les voiles de panique et de résignation qui obscurcissaient son esprit se dissipèrent et il entendit les cris joyeux des mouettes qui suivaient le sillage des petits bateaux et plongeaient vers les reliefs de sandwiches. Les gens se pressaient au bord des quais et se mettaient à parler avec des voix normales.
L’échelle oscillait devant lui. Les barreaux de corde vinrent l’effleurer. Il les repoussa. Que s’était-il passé ? Quel était ce danger auquel il avait échappé ? Il tenta de se rappeler ce sentiment d’avoir été pris au piège, tenta de comprendre ce qu’il avait signifié.
« Tu viens, George », s’écria une voix au-dessus de lui.
Il attrapa l’échelle et se mit à monter, regardant les nuages gris et argentés qui filaient dans le ciel en partie occulté par un hélicoptère blanc et bleu de la police qui dansait dans les airs et dont les pales projetaient de violentes rafales de vent frais qu’il prenait plaisir à combattre. L’échelle de corde se terminait par un petit escalier de métal qui donnait sur le sol recouvert d’une moquette à l’intérieur du grand hélicoptère d’observation.
Ahmed était assis sur le sol, jambes croisées, et il tremblait d’impatience, les lèvres collées à sa radio-poignet. « Je répète, George s’est branché dessus. Qu’est-ce qui va faire exploser le bâtiment panoramique ? Qui, quoi, où ? Les garde-côtes attendent des informations ! »
Encore plongé dans le souvenir de l’étrange dépression qu’il avait éprouvée dans le bâtiment d’observation et dans l’atmosphère de Jersey Dôme, George regarda en bas, se brancha et apprit ce que ressentaient ceux qui se trouvaient encore à l’intérieur et ce qu’ils voulaient.
Dans cette brillante construction de trois étages, chaque pièce de verre était pleine de gens qui attendaient devant les portes. Il vit l’ascenseur arriver et déverser une nouvelle cargaison de passagers qui se bousculèrent et tirèrent en vain sur la porte du dernier niveau. Désespoir. Le besoin de sortir.
Avec un sentiment de grande tristesse, George sut enfin qui étaient les saboteurs. Tous les gosses avec des tournevis, tous les individus serviables doués de talents de techniciens et qui faisaient accélérer les ascenseurs, tous ceux qui ne comprenaient rien à la mécanique et laissaient ouvertes les portes des toilettes payantes pour ceux qui suivaient. Ils voulaient se montrer serviables. Ils passaient les sas en bloquant grandes ouvertes les portes derrière eux. Plus rien pour retenir l’énorme pression atmosphérique qui pesait sur la cité pressurisée et s’engouffrait derrière l’ascenseur quand il montait.
Il avait feint de croire qu’il s’agissait d’un plastiqueur, d’un fou. Comment pourrait-il dire aux policiers et aux garde-côtes que ce n’étaient que les habitants de la ville qui, dans leur désir de fuir, détruisaient leur propre système protégé par des sas ?
George releva la tête, aveuglé par des visions de mort.
« Ils coincent en position d’ouverture les portes des sas dans le bâtiment panoramique, Ahmed. Il faut leur dire d’arrêter. Ils ne peuvent pas continuer comme ça. Ça va sauter ! »
Le besoin panique de fuir obscurcit à nouveau son esprit.
« Remontez ! s’écria George, grimaçant. Faites remonter ce putain d’hélicoptère.
— Il se sent pas bien ? » demanda le pilote à Ahmed.
Ahmed parlait rapidement dans le micro de sa radio-poignet, relayant le message de George.
D’un geste de la main il fit signe au pilote de se taire.
L’homme leur lança un drôle de regard et reprit de l’altitude. Lentement. Très lentement.
Brassant l’air de ses pales, l’hélicoptère, couché sur le flanc, s’éleva et s’éloigna de la plate-forme de verre étincelant s’amenuisant au milieu de l’océan gris.
George, honteux parce que ses mains tremblaient, regardait en dessous de lui, agrippé au rail de sécurité.
Il vit quelque chose d’étrange, d’indéfinissable, modifier la forme de la construction de verre.
« Et voilà », murmura-t-il.
Il s’assit brusquement sur le plancher et se cacha le visage dans ses mains.
« Accrochez-vous aux commandes. Ça y est. Ahmed, regarde, toi. Prends des photos, ou n’importe quoi. »
Il y eut un énorme craquement, puis une violente explosion. Quelque chose qui ressemblait à une cabine d’ascenseur tordue, bourrée de gens, jaillit dans le ciel, passa lentement à côté de l’hélicoptère puis retomba en tournoyant.
Une colonne d’air, rugissante, frappa l’hélicoptère et le fit bondir dans le ciel. L’appareil tangua, glissa sur le flanc, se retourna et commença à tomber, accompagné d’une pluie d’objets divers, valises, cannes à pêche, et autres débris impossibles à identifier. George s’accrocha au rail pour ne pas perdre l’équilibre. L’hélicoptère se redressa. Ses pales battaient frénétiquement l’air dans un ultime effort pour échapper à la tornade qui cherchait à le reprendre.
Avec un grondement assourdissant, Jersey Dôme éructa son contenu par le puits d’aération, bâtiments écrasés, blocs de mousse, habitants, mobilier qui crevaient la surface dans une fontaine de mort avant de retomber, déchiquetés par la brutale décompression, à la surface de l’océan.
Le champignon de l’explosion obscurcit un long moment l’horizon avant de disparaître.
Accroché au rail par une jambe, Ahmed avait les mains collées à ses oreilles pour maintenir les écouteurs en place. Il parla dans le micro :
« Le maire est vivant et il diffuse des informations. Il dit que la voûte du dôme n’a pas craqué, qu’elle s’est juste affaissée. La conduite d’aération a aspiré tout ce qui se trouvait à sa portée et pour le moment elle est bouchée par les blocs de mousse des immeubles mais ils se compriment à l’intérieur. Il dit qu’ils entendent à nouveau le sifflement de l’air. Les survivants enfilent des scaphandres et cherchent à se mettre à l’abri au cas où la conduite serait à nouveau débloquée. Le maire craint que l’eau s’infiltre par en dessous et les noie car la pression atmosphérique diminue. Il voudrait qu’on colmate le puits d’aération par en haut. Il suggère qu’on le bombarde pour empêcher l’air de s’échapper. »
Puis Ahmed, là tête penchée, écouta attentivement.
« Les gens dans l’eau, fit George. Les bombes provoquent des ondes de choc. Il faut les sortir de là.
— Affirmatif, approuva le pilote de la police. Recherchons les survivants. »
L’hélicoptère rasait les flots et les trois occupants scrutaient la surface pour repérer d’éventuels survivants.
« Là. »
Ahmed désignait un bras et une tête qui émergeaient. L’hélicoptère décrivit un cercle et s’immobilisa juste au-dessus. Les hommes de la Brigade de Secours jetèrent l’échelle, descendirent et, à l’aide d’un large filet, repêchèrent le corps d’une jeune femme nue et inconsciente. Sa tête ballottait et les vagues vinrent lui lécher les genoux tandis qu’ils la tiraient hors de l’eau.
« ATTENTION, ATTENTION, proclama une énorme voix amplifiée. ORDRE À TOUS LES BATEAUX DE PATROUILLER DANS LA ZONE SINISTRÉE POUR RECUEILLIR LES SURVIVANTS. DANS CINQ MINUTES, AU PROCHAIN SIGNAL, TOUS LES BATEAUX DOIVENT S’ÉCARTER DANS UN RAYON DE CINQ CENTS MÈTRES DU CENTRE DU CONDUIT D’AÉRATION POUR PERMETTRE LE BOMBARDEMENT. ATTENDEZ LE SIGNAL. JE RÉPÈTE. VOUS AVEZ CINQ MINUTES POUR PATROUILLER ET RECUEILLIR LES SURVIVANTS.
— Parés », crièrent Ahmed et George à l’intention du pilote.
Celui-ci, à l’aide d’un treuil, fit remonter le filet emprisonnant la jeune femme et le tira à bord de l’hélicoptère par une porte qui s’ouvrait sous le ventre de l’appareil.
Ahmed et George, trempés, regagnèrent l’intérieur, puis ils allongèrent le beau corps nu sur le plancher pour pratiquer la respiration artificielle. La jeune femme était froide. Elle saignait des oreilles, du nez et de ses yeux fermés. On ne sentait plus son pouls. Sur sa peau lisse, il n’y avait nulle trace de fracture ou d’hématome. George appuya doucement sur sa cage thoracique pour essayer de rétablir la respiration. Du sang jaillit de sa bouche. George appuya à nouveau. Des gouttes de sang s’échappèrent de ses paupières comme des larmes.
« C’est inutile, George. Elle est morte », fit Ahmed avec lassitude.
George se redressa et s’écarta du corps à reculons.
« Qu’est-ce qu’on fait ? On la rejette à l’eau ?
— Non, il faut ramener les cadavres à l’hôpital. Le règlement », marmonna le pilote.
L’hélicoptère continua à décrire des cercles au-dessus de la mer agitée. Les essuie-glaces fonctionnaient. Le corps reposait sur le plancher entre Ahmed et George, effleurant leurs jambes.
Ils aperçurent un bras porté par les vagues.
« On le remonte ? demanda George.
— Non. On n’a pas besoin de ramasser les morceaux », répondit le flic d’un ton uni.
Ils patrouillèrent encore au-dessus des petits canots électriques dont les occupants étaient en train de pêcher quand le dôme avait explosé. Les visages qu’ils levaient sur l’hélicoptère étaient pâles et tirés.
Le cadavre reposait toujours entre eux, la peau lisse, intacte, belle. L’appareil vira et le corps roula sur le plancher. Les bras et les jambes suivirent le mouvement.
Ahmed alla s’asseoir dans le siège du copilote. Il boucla son harnais de sécurité et enfouit son visage dans ses mains pour ne plus voir la morte. George regarda par le pare-brise, observant les morceaux de mobilier et autres débris impossibles à identifier qui flottaient à la surface de l’océan. Il aperçut les vedettes des gardes-côtes qui approchaient de la zone sinistrée.
La radio de bord bourdonna avec insistance. Le pilote l’alluma :
« Commandement des gardes-côtes à l’hélicoptère de police PB 1005768. Merci pour votre coopération. Nous avons maintenant suffisamment de bateaux et d’appareils dans le secteur de recherche. Veuillez dégager la zone sinistrée. Je répète : veuillez dégager la zone sinistrée.
— Bien reçu. Nous dégageons », répondit le pilote qui éteignit la radio.
Il changea ensuite de longueur d’ondes, passa un bref message au quartier général de la Brigade de Secours et dirigea son hélicoptère vers le littoral lointain.
« Quel est votre boulot dans la police ? » demanda-t-il par-dessus son épaule.
George garda le silence.
« Secours, Détection et Prévention, répondit Ahmed. Nous étions encore à Jersey Dôme il y a dix minutes. »
Derrière eux, les bombes commençaient à exploser, détruisant et bloquant le haut du puits d’aération.
« Vous n’avez pas évité grand-chose », lâcha le pilote de l’hélicoptère.
Ahmed se tut.
« Ceci est un chantage. Une copie de cette bande a été expédiée à chacune des principales communes et agglomérations du district de New York.
« C’est nous qui avons provoqué la destruction de Brooklyn Dôme. C’était un avertissement, une démonstration de nos possibilités. Nous détenons un expert en futurologie dont la spécialité est de localiser et de prévoir les dangers accidentels qui menacent le complexe urbain à la suite d’éventuelles défaillances humaines ou mécaniques. Il est drogué et coopère sans réserve. Nous lui avons demandé comment Brooklyn Dôme pouvait s’autodétruire à la suite d’une panne mécanique simple et il nous l’a expliqué. Nous sommes à présent disposés à vendre ses services. Notre tarif est de 15 000 dollars la question. Si vous pensez que votre commune a des ennemis, vous pourrez en toute logique poser la question de savoir qui ou quoi peut détruire votre commune et comment prévenir cette attaque. Nous sommes prêts à fournir cette réponse à vos ennemis pourvu qu’ils paient. Peut-être sont-ils déjà en train de nous demander comment détruire votre commune. Souvenez-vous de Brooklyn Dôme. Le nom et l’adresse ci-joints sont ceux de votre contact personnel avec nous. Ce nom est réservé à vous seuls. Ne le communiquez pas à la police et utilisez-le lorsque vous serez décidés à payer. Si vous le livrez à la police, vous vous couperez définitivement de nos services et vos ennemis prendront contact avec nous grâce à d’autres personnes pour nous acheter des conseils pour vous détruire. Souvenez-vous de Brooklyn Dôme. Ne tardez pas à nous contacter. Notre prix est de 15 000 dollars la question. Ce n’est pas cher pour survivre. »
« Tous les départements de la police en possèdent un exemplaire. Tu veux que je le repasse ? » demanda Judd Oslow.
Il était assis jambes croisées sur son bureau, comme un gros bouddha, et il buvait lentement un café.
« Une fois suffit, répondit Ahmed. Paranoïa et état de guerre entre les communes. Qu’est-ce que ces dingues s’imaginent ?
— Gagner de l’argent. (Judd Oslow avala une gorgée de café, gardant soigneusement son calme.) Ils en ont envoyé une copie à chaque commune située dans les limites de la ville et deux seulement nous ont fait parvenir l’enregistrement ou ont admis l’avoir reçu. Une seule nous a communiqué son adresse. Les autres préfèrent probablement garder le secret en prévision des questions qu’elles désirent poser.
— Armageddon, fit Ahmed.
— George, demanda Judd, qu’est-ce que tu attends pour te remuer un peu et nous ramener Carl Hodges ? Si on le récupère, ces malades ne pourront plus monnayer son cerveau. »
Ahmed intervint :
« Tu as refilé ce boulot à George seulement hier soir. Il l’avait presque retrouvé ce matin mais quand Brooklyn Dôme a explosé, on a reçu l’ordre d’abandonner la piste de Carl Hodges pour aller à New Jersey Dôme.
— Mais la journée n’est pas finie. George m’a habitué au succès et j’attends toujours des résultats immédiats. Bon, George, il me faut Carl Hodges emballé et ficelé dans ce bureau. »
George leva sur lui des yeux ronds.
« Je suis censé aider les gens. Chaque fois que j’essaie d’aider Carl Hodges, il arrive quelque chose de mal. Ce n’est pas normal. Il aime peut-être les ennuis. Des cadavres partout ! Tu ne veux quand même pas que je continue à l’aider. Avec ma veine.
— Ta gueule, George. Ce n’est pas le moment de nous sortir ta philosophie pessimiste. Va avec Ahmed, hypnotise-toi et dis-moi où est Carl Hodges.
— A quoi bon ? »
George se passa la main dans les cheveux d’un geste de lassitude qui ne lui était pas coutumier.
« Les habitants de Brooklyn Dôme sont déjà morts, poursuivit-il. Et ceux de Jersey Dôme ne vont pas tarder à suivre le même chemin. Ceux qui meurent restent morts. Des milliards de gens depuis le commencement des temps. Et comment envisages-tu de secourir ceux-là ? Pourquoi ne pas en laisser mourir quelques-uns de plus ? Quelle différence ?
— Épargne-nous un essai sur l’Éternité, George. Rien ne fait de différence aux yeux de l’Éternité. Nous ne vivons pas dans l’Éternité. Nous vivons dans le présent et c’est maintenant qu’il nous faut Carl Hodges.
— A quoi bon ? répéta George. Mes conseils ne font qu’amener des ennuis. Je n’ai pas sauvé les gens de Jersey Dôme. Je n’ai pas été assez malin pour comprendre qu’ils voulaient détruire leurs propres sas. Ce n’était pas la panique mais la dépression. L’air a changé de charge électrique. Les animaux de laboratoire se comportent irrationnellement quand on fait passer à la masse le gradient de charge statique de l’air. J’aurais dû…
— George ! s’écria Judd. Ta mauvaise conscience ne m’intéresse pas. Si tu veux aider les gens, contente-toi de répondre aux questions qu’on te pose. »
George tressaillit et fixa Judd, le regard humble, louchant presque.
« George ?
— Fantastique ! (Ahmed s’avança.) Attends une seconde, Judd. George vient juste de réussir. C’était Carl qui te répondait. »
Judd oscilla, pris entre le désir de se pencher en avant et de reculer. Il esquissa enfin un geste, puis il se figea. Son indécision se lisait maintenant sur son visage. Il hurla :
« Foutez le camp d’ici, espèces de timbrés. Allez traîner vos fantasmes ailleurs. Et quand vous ramènerez Carl Hodges, je ne veux pas savoir comment vous vous y êtes pris !
— Compris, fit Ahmed. Tu viens, Carl ? »
* *
*
Troublé, habité par un sentiment de culpabilité, George se retrouva sur le trottoir bordé d’une haie d’érables. Le vent agitait les rameaux verts. Il savait qu’il avait échoué dans sa mission et il ne voyait pas comment il pourrait la mener à bien. Il se dirigea vers un banc et s’assit.
« Tu as compris ce qui s’est passé ? demanda Ahmed.
— Oui. (George fouilla dans son esprit et n’y trouva que confusion.) Non.
— Ferme les yeux. Tu crois être sur un banc dans un parc, mais ce n’est qu’une illusion. Ce n’est pas là que tu es. Où es-tu ? »
George avait fermé les yeux. La voix pénétra très loin dans un coin de son esprit où il savait être dans une pièce, prisonnier, et c’était uniquement de sa faute. Il n’aimait pas cette pensée. Mieux valait feindre. Il ouvrit les yeux.
« Je veux être ici, dans le parc. Faire semblant d’être réel. »
Il se pencha et effleura les pousses à ses pieds. Il sentit les petites feuilles des fougères.
« L’histoire ne compte pas. Seules les sensations comptent, affirma-t-il avec beaucoup de sérieux. Même ces illusions sont réelles parce qu’elles existent à cet instant. Nous vivons dans l’instant. La mémoire n’est pas réelle. Le passé n’existe pas. Pourquoi penser au passé ? Pourquoi se préoccuper du passé ? »
Ahmed se dit qu’il y avait de fortes probabilités pour que ce fut Carl Hodges qui s’exprimait par la bouche de George et qui regardait par ses yeux en quête d’évasion. La rationalisation était aisée et le vocabulaire utilisé n’était pas celui de George. Le choix des mots est une constante au même titre que les empreintes digitales.
C’était Carl Hodges qui parlait. Il fallait que ce fût lui.
« Carl Hodges. Voulez-vous sortir d’où vous êtes et vous allonger dans l’herbe de ce parc ?
— Vous êtes un interrogateur. Je ne devrais pas répondre.
— C’est donc mal de répondre aux questions ?
— Oui. Les réponses tuent. Des gens sont morts. Suzanne est morte. Ils sont tous morts. Est-ce que pleurer quelqu’un tue aussi les autres ? Ils se sont noyés eux aussi. Ils flottent. Vous avez vu cette fille dans l’eau… le rapport… ? »
George parlait comme dans un rêve, les yeux écarquillés fixés droit devant lui, vides. Il ferma les paupières et tous les muscles de son corps et de son visage se raidirent dans un spasme de douleur. Il glissa du banc et tomba à genoux dans la tendre bruyère.
« Faites-moi sortir de là. Faites que ce ne soit pas arrivé. Inversez le temps. Détruisez-moi avant que je ne le fasse. »
Ce spasme, était-ce de la douleur ou une prière ?
Devant cette image de la souffrance, Ahmed se livra à de rapides calculs. Il fallait s’occuper uniquement de ce désir honteux d’échapper au souvenir. L’utiliser.
« Carl, vous êtes sur une pelouse dans un petit parc entre East Avenue et la 5e Rue. C’est une scène du futur. D’ici deux heures on viendra vous sauver. Vous serez libre, débarrassé de votre sentiment de culpabilité, détendu, et vous serez heureux d’être dehors. Nous sommes de la police. Nous prenons un hélico-taxi et nous venons vous chercher. Quel chemin devons-nous prendre ?
— Amsterdam Avenue et la 53e Rue jusqu’à Colombus Avenue, l’îlot détruit, une des caves en bon état près du centre de la partie nivelée des ruines. Sonnez deux fois. Merci. Je pense que je pourrai assommer un gosse quand je vous entendrai, et sortir vous faire signe. Venez vite.
— O.K. ! fit Ahmed en se redressant et en s’écartant de la silhouette accroupie en position de prière.
George écarta les mains de son visage.
« O.K. quoi ? »
C’était la voix habituelle de George. Il se releva et enleva quelques brins d’herbes qui s’étaient collés à ses genoux.
« O.K. ! nous allons attaquer le territoire d’une autre bande, fit Ahmed.
— Où est le Gros ? demanda George en regardant autour de lui comme s’il s’attendait à voir surgir les gosses de leur propre bande. Oh, c’est vrai, il est parti aux Canaries. Et les autres au Sahara, ils sont tous partis… (Il secoua la tête comme s’il se réveillait.) Ahmed, qu’est-ce que c’est que cette histoire d’aller attaquer une autre bande ? Tout ça c’est fini. Nous sommes des adultes à présent.
— Nous allons délivrer cet informaticien qui a été enlevé. Une bande libre d’adolescents le tient prisonnier dans les ruines près de la 53e Rue Ouest. Nous savons bien comment affronter une bande de gosses ! »
George se raccrochait au bon sens. Il se rassit sur le banc et se plongea dans la contemplation de la chaude verdure du parc en frottant la meurtrissure qui marquait un de ses bras.
« Appelons la police, c’est leur boulot.
— C’est nous la police, espèce d’abruti. »
Ahmed était debout. Il souriait, certain que la force de sa personnalité et son habitude du commandement contraindraient George à obéir. Celui-ci leva la tête vers lui, clignant des yeux dans le soleil. Une ecchymose courait le long de sa tempe et disparaissait sous ses cheveux.
« Ahmed, ne sois pas stupide. Les pensées rationnelles ne peuvent pas lutter contre des chaînes et des matraques. Tu es sans aucun doute très intelligent mais il nous faut des muscles pour combattre une armée d’ados parce qu’ils ne connaissent rien au raisonnement et qu’ils n’écoutent pas.
— Et s’ils sont tous dans leur cave, abruti ? On doit les mettre hors d’état de nuire avant qu’ils ne s’enfoncent plus loin en emmenant Carl Hodges. Qu’est-ce qui les ferait sortir pour qu’un hélicoptère puisse utiliser des gaz ? »
George se caressa d’un air absent la marque sombre qui lui zébrait la joue.
« Ils sortent quand quelqu’un pénètre sur leur territoire, Ahmed. Pas devant une armée de flics ou un hélicoptère, ce n’était pas ce que je voulais dire. Quand un pauvre type traverse leur territoire, cherchant un raccourci pour rentrer chez lui, là ils sortent tous pour le tabasser.
— Exactement.
— Comment supposes-tu… ah, je vois, tu ne pensais pas à hier. Tu parles de stratégie et tout ça. Ils sortent pour me cogner dessus, l'hélico les descend avec des gaz et peut-être qu’il ne restera personne en bas pour tuer Carl Hodges ou l’emmener ailleurs. (George se leva.) O.K. ! allons-y. »
Ils débouchèrent du métro à la 3e Rue et prirent le trottoir en face des carcasses des vieux immeubles bombardés. Au loin, on entendait un hélicoptère.
« Séparons-nous, mais restons en contact. Ouvre ta radio uniquement pour émettre mais n’oublie pas de l’éteindre après pour qu’aucun son ne s’en échappe. Le pilote de l’hélico restera à l’écoute. Je vais faire le tour du bloc et regarder dans les couloirs. Toi, tu passes tout droit. Il faut qu’on donne l’impression d’avoir une raison d’être ici, comme si je cherchais une adresse. Nous sommes des étrangers.
— Très bien, acquiesça George. J’ai une histoire toute prête pour expliquer ma présence. Ne t’en fais pas pour moi. »
Il fit demi-tour, tourna le coin d’une démarche nonchalante, traversa la rue, longea quelques ruines et pénétra dans la zone nivelée, là où se trouvaient jadis des cours pavées avec des marches menant aux caves des immeubles disparus. Des décombres et des pans de murs subsistaient encore à l’emplacement des bâtiments.
George atteignit le milieu d’une cour, près de deux escaliers qui s’enfonçaient dans le sol et s’arrêtaient devant des portes délabrées. Il s’avança lentement, étudiant le terrain, l’air troublé, maladroit, comme la dernière fois qu’il était venu ici.
Le soleil couchant projetait des ombres allongées sur le pavage blanc, défoncé par endroits. George se retourna, puis il reprit sa marche lorsqu’il vit une autre ombre venir effleurer la sienne. Il jeta un coup d’œil de côté et aperçut, tout près de lui, un adolescent à la carrure impressionnante, vêtu d’un étrange costume, qui se tenait immobile, une lourde batte à la main. L’adolescent ne le regardait pas ; il avait les yeux levés vers le ciel, les lèvres entrouvertes comme s’il sifflait en silence.
George tressaillit en voyant apparaître devant lui, débouchant d’un pan de mur en ruine, un garçon plutôt petit aux cheveux blonds et raides.
« Alors, on est revenu ? » fit le blond.
George sentit les ombres des autres s’amasser derrière lui.
Il dit :
« Je cherche une montre de gousset que j’ai perdue le soir où vous m’avez tabassé. Vous savez, c’est une véritable pièce de musée et elle me rappelle quelqu’un. Il faut absolument que je la retrouve. »
Il se mit à tourner en rond, scrutant le sol. Il était entouré par un cercle de pieds posés sur le seuil de portes délabrées ou sur des amas de décombres ; il distinguait les extrémités des gourdins sur lesquelles les jeunes s’appuyaient et les chaînes qui, lentement, se balançaient.
« Tu dois être complètement idiot », fit le chef, les lèvres retroussées en un sourire qui n’avait rien d’amical.
Où était Carl Hodges ? La zone où se trouvait George était bien dégagée, probablement aplanie par des allées et venues incessantes. Les marches menant à la porte de la cave étaient lisses et la poignée de la porte avait la patine conférée par un usage répété. Le chef était apparu en dernier et George ne l’avait pas vu arriver. Il se tenait sur une pile de débris, un peu en retrait du secteur déblayé par les nombreux passages. Il n’avait probablement pas voulu surgir devant George par le chemin habituel, probablement la porte en face, celle qui avait l’air de servir souvent.
C’était un peu comme ces gosses qui jouaient à « tu brûles » avec un objet caché. Si Carl Hodges était derrière cette porte, les adolescents ne le laisseraient pas s’en approcher. George, lentement, l’air embarrassé, fit deux pas dans cette direction. Il y eut aussitôt des bruits de pieds et des froissements d’étoffe. Le cercle se refermait autour de lui. George s’arrêta et les bruits cessèrent.
Il était entouré d’adolescents armés. Deux d’entre eux s’interposaient entre les marches et lui. L’hélicoptère bourdonnait toujours dans le lointain, survolant l’îlot. George savait que s’il criait, ou même s’il s’exprimait clairement pour réclamer du secours, le pilote parviendrait à survoler l’endroit en quelques secondes.
Le blond n’avait pas bougé. Toujours souriant, il était resté adossé au mur et il étudiait George avec l’expression d’un savant examinant un étrange spécimen de gorille dans un zoo.
« J’ai quelque chose d’important à vous apprendre », lui dit George.
Mais ils n’écoutaient pas.
« C’est vraiment dommage, fit le blond à l’intention des autres. Il est déjà tellement idiot que si on lui écrabouille la cervelle il ne se rendra même pas compte qu’il n’en a plus. »
George se tourna vers le chef et risqua un nouveau pas en direction de l’escalier ; il entendit aussitôt le bruit des pieds raclant le sol autour de lui. Il cessa tout mouvement et ils l’imitèrent. Cette porte dissimulait sans aucun doute quelque chose. Ils tenaient à en écarter les étrangers !
« Écoutez, si vous trouvez ma montre et que vous me la rendiez, je vous apprendrai quelque chose qui devrait vous intéresser. »
S’il parvenait à parler suffisamment longtemps et de façon suffisamment confuse, tous les membres de la bande finiraient par sortir pour écouter ce qu’il essayait de dire. Ils seraient alors tous à l’air libre. L’hélicoptère armé d’un équipement antiémeutes, pourrait pulvériser des gaz anesthésiants et les mettre tous hors de combat.
Il ne sentit même pas le coup. Il se retrouva soudain à genoux, un voile pourpre flottant devant ses yeux. Il tenta de se relever et retomba sur le flanc, en position de fœtus. Il s’aperçut qu’il ne respirait plus.
Un coup de karaté sur la nuque pouvait-il bloquer les centres respiratoires ? Qu’est-ce que le professeur avait dit à ce sujet ? Ses poumons se contractèrent, laissant échapper encore un peu d’air, incapables d’en aspirer. On devait plutôt lui avoir enfoncé un gourdin dans le plexus. Mais dans ce cas pourquoi ne l’avait-il pas aperçu ? Le brouillard pourpre se transformait en un tourbillon de ténèbres. Il ne voyait plus rien.
« Qu’est-ce qu’il voulait nous raconter ?
— Demande-le-lui.
— Il ne peut pas répondre, imbécile. Il ne peut même pas pousser un grognement. Tu devras attendre.
— Ça ne me dérange pas », répondit la voix de celui qui tenait une chaîne.
George entendit la chaîne siffler, frapper quelque chose et il se demanda si c’était lui qu’elle avait atteint. Son corps n’enregistrait plus rien si ce n’était la brûlure de ses poumons avides d’air.
« Nous ne voulons pas qu’on empiète sur notre territoire, fit une voix. On veut simplement t’apprendre le respect. Tu dois rester sur les trottoirs publics libres et ne pas pénétrer dans le Royaume des autres. Sauf s’ils t’invitent. »
La chaîne s’abattit à nouveau.
George essaya de respirer, mais cet effort lui serra la poitrine comme dans un étau et il expira encore un peu d’air.
Il avait la terrifiante impression que ses poumons œuvraient contre lui. Le nœud qui les nouait demeura encore un instant puis il se relâcha. George inspira une petite bouffée d’air frais, puis une autre. L’air s’engouffra comme des flots de lumière, dissipant sa cécité et ramenant la vie dans ses membres. Il se déplia et resta allongé sur le dos, inspirant profondément et écoutant les bruits qui l’entouraient.
L’hélicoptère bourdonnait au loin. Le pilote de l’hélicoptère est à l’écoute, pensa George. Mais il ne sait pas que j’ai des ennuis.
Il entendit le souffle rauque d’une respiration, un halètement. Il roula soudain sur le côté et se protégea le visage. La chaîne frappa le sol à l’endroit où il se trouvait une fraction de seconde auparavant. Il se mit en boule, les deux pieds ramenés en dessous de lui et, pour la première fois, il regarda le cercle des visages de ces adolescents qui l’avaient roué de coups et s’étaient moqués de lui lorsqu’il avait fait semblant d’être ivre et de se prendre pour Carl Hodges en franchissant d’une démarche hésitante les limites de ce territoire interdit. Il s’était efforcé de reconstituer les actes de Carl Hodges et il n’avait eu aucune excuse à invoquer quand ils l’avaient puni pour avoir violé leurs frontières. Les visages étaient les mêmes. Jeunes mais froids ; certains d’entre eux paraissaient hésitants à l’idée de corriger un adulte mais ils puisaient du courage auprès des autres. Des jeunes de toutes tailles, vêtus de costumes de nombreuses communes ; pourtant, l’amitié et la complicité qu’il avait l’habitude de sentir au sein des groupes étaient absentes.
« Dans le temps, j’étais dans une bande comme la vôtre, dit-il rapidement pour informer le radio. Je ne pensais pas que vous alliez m’attaquer. Je ne suis pas venu pour me faire assommer. Je veux juste retrouver ma montre et vous dire quelque chose. »
Il finit sa phrase avec un petit bond sur le côté mais la chaîne, cette fois, suivit le mouvement et l’atteignit, lui entaillant la cage thoracique et les bras. L’aimant fixé au bout se colla à un maillon. Celui qui maniait la chaîne tira sur la poignée et les dents d’acier mordirent dans sa chair pour se resserrer comme une corde autour de lui. Il tituba puis il se figea, prisonnier de l’étau meurtrier.
Il ne bougea plus.
« Eh, fit-il doucement. Ce n’est pas très gentil.
— Qu’est-ce que tu voulais nous dire ? »
Les adolescents qui l’entouraient attendaient avec curiosité le message qu’il allait leur délivrer.
George déclara alors :
« L’un de mes amis, voyant les bosses que j’ai récoltées ici la dernière fois, en a déduit que vous aviez quelque chose d’important à me cacher. Il s’imagine que vous détenez l’informaticien qui a disparu. L’homme qui a fait sauter Brooklyn Dôme. Il y a une récompense pour-celui qui le retrouvera. »
Les visages autour de lui pâlirent sous le choc, mais il ne fallut pas longtemps au gamin blond pour saisir toute la menace que cela impliquait. Sans modifier son expression, il fit un geste de commandement et ordonna :
« Vous trois, allez patrouiller dans les rues. Il n’est peut-être pas venu seul. »
Trois jeunes s’élancèrent dans des directions opposées.
« Je ne fais que vous rendre un service en vous informant de ce qu’on raconte, dit George avec une note de stupidité. Maintenant, vous pourriez me rendre service à votre tour et m’aider à retrouver ma montre.
— Un service ? s’écria le grand adolescent mal proportionné, celui à la chaîne. Un service ? Espèce de sale indic, tu aurais mieux fait de fermer ta grande gueule. »
Il tira sur la chaîne dont les dents mordirent encore plus profondément.
La fureur qui habitait George gonfla sa poitrine. Il resta encore une seconde immobile, l’air humble, perdu, regardant ses ravisseurs ricaner, le haïssant pour avoir « rapporté », puis il se baissa, renversa le possesseur de la chaîne d’un coup de tête, bondit par-dessus lui et se laissa rouler en bas des trois marches en ciment, entraînant le serpent d’acier derrière lui. Il se releva sur un genou et saisit la chaîne ; elle avait environ deux mètres de long et était munie d’une poignée à chaque extrémité ; c’était une arme terrible entre les mains d’un homme fort et si elle s’était trouvée plus près au moment où il avait agi, il aurait pu la faire tournoyer et les faucher tous comme un carré de mauvaises herbes. Il l’enroula, surveillant la foule des adolescents étrangement vêtus. Son unique cible. Il agit trop vite pour qu’on pût l’intercepter, et avec trop de souplesse pour sembler rapide. Il leva le bras et, tous les muscles tendus, ignorant deux matraques qui s’abattaient sur ses épaules avec un grognement, il projeta la chaîne en avant avec une puissance terrifiante née de la rage qui montait en lui. Les jeunes s’enfuirent en s’éparpillant tandis que l’acier meurtrier sabrait l’air à l’endroit où ils s’étaient tenus.
« Pauvres cons, fit George, haletant sous l’effort. Pourquoi vous n’avez pas agi en frères ? Personne ne peut devenir votre ami. Vous vous croyez malins sans savoir…»
Il se tut et laissa lentement retomber la chaîne. Il l’enroula à nouveau autour de son bras, puis autour de ses phalanges. Le soleil s’était couché. L’ombre envahissait les coins et il devenait difficile de voir. George détourna un gourdin avec sa chaîne puis, de sa main libre, il parvint à en saisir un autre. Quelque chose fendit l’air et rebondit contre le mur. Probablement un couteau. Le chef de la bande n’allait pas tarder à comprendre que George en savait trop et à ordonner qu’on le tue. Le gosse était logique, cruel, et il conclurait que la vie d’un étranger était peu de chose en comparaison des millions qu’il espérait gagner en vendant les réponses de l’informaticien.
« Carl Hodges, hurla George. Le chemin est libre. J’ai besoin d’aide. Informaticien Carl Hodges, sortez. Sortez vite. »
Le policier de la brigade anti-émeute dans l’hélicoptère allait entendre son appel au secours et arriver avec son appareil. Quant aux adolescents, ils l’entendraient seulement crier le nom de Carl Hodges ne sachant toujours pas si la police était dans es parages.
Deux coups sourds retentirent sur la porte de la cave. Avec un craquement, les gonds arrachés, elle s’écrasa sur les marches. Un homme tomba avec elle, se reçut à quatre pattes, rampa par dessus et, toujours à quatre pattes, grimpa l’escalier.
Parvenu en haut des marches, il se redressa et regarda George. Il était mince, chauve, nerveux, un peu plus petit que la moyenne, tout à fait différent de George tant par la carrure que par les traits du visage, mais l’impression de familiarité qui se dégageait d’eux était saisissante. Les yeux de George scrutaient l’étrange visage.
George lui tendit une matraque qu’il avait ramassée.
« Protégez-moi par-derrière. Ils vont essayer de vous prendre vivant, je crois, mais pas moi. »
Il pivota lentement, tous les sens aux aguets. Tout était calme. Les adolescents étaient cachés plus loin, surveillant les voies que George pourrait emprunter pour tenter de s’échapper.
George reporta son regard sur Carl Hodges ; le petit informaticien l’étudiait, perplexe, les sourcils froncés. Il avait le sentiment de contempler son image dans un miroir.
« Salut, c’est moi, fit George.
— Salut, c’est moi, fit l’homme. Vous êtes informaticien ? Quand je reprendrai mon travail, est-ce que vous viendrez jouer aux Échecs Urbains avec moi ? Vous pourriez peut-être obtenir un poste dans mon département.
— Non, mon vieux. Nous sommes nous, mais je ne joue pas aux Échecs Urbains. Je ne suis pas comme vous.
— Alors pourquoi…»
Carl Hodges se baissa pour esquiver un gourdin qui rebondit sur le ciment. Alors pourquoi ai-je cette impression que nous ne formons qu’une seule et même personne ? avait-il eu l’intention de demander.
« Nous avons une certaine communion d’idée, fit George. Mais je ne pense pas comme vous. Je ne fais que sentir ce que vous sentez.
— Que Dieu vienne en aide à tous ceux qui éprouvent ce que j’éprouve, répliqua Carl Hodges. Il y a des gosses qui s’approchent.
— Tenez-les à distance. Dos à dos. Nous avons juste besoin de gagner un peu de temps. »
George se détourna à nouveau de lui et fouilla des yeux les coins sombres, prêt à repousser l’attaque.
« A propos de ce que vous ressentez, fit-il. Ce n’est pas si moche que ça. Je pourrai le surmonter.
— Je l’ai fait, dit Carl Hodges. Mais comment ? J’ai l’impression… je veux dire, j’avais une raison, pour ressentir… je me suis soûlé et la bombe est entrée par le ventilateur. Comment ai-je pu surmonter ça ? »
Sa voix fut couverte par des grognements et par le bruit des projectiles qui, détournés, les manquaient et heurtaient les murs et le sol de ciment.
Ils restèrent dos à dos, évitant les briques, les bouts de bois et des objets brillants qui, l’espérait George, n’étaient pas des couteaux.
« Ils vont nous tuer si ça continue, dit George. Attention ! »
Un bâton fendit l’air et frappa George à l’oreille tandis qu’il l’écartait avec son gourdin. Les assaillants s’avancèrent dans la lumière pâle, leurs ombres se profilant sur les murs de pierre. L’un d’eux ramassa le bâton et le lança à nouveau.
« Aïe, s’écria Carl Hodges. Baissez-vous ! »
Ils s’accroupirent. Un large filet les manqua de peu.
« On se débrouille bien tous les deux, fit la voix sèche de Carl Hodges. Il faudra qu’on se retrouve et qu’on se batte contre une autre bande. D’accord ? Aïe, merde ! »
George reçut un coup du plus grand de la bande ; il réussit à saisir l’extrémité du gourdin et il tira, amenant son adversaire à lui. Il essaya de le faire tomber lorsqu’il passa à sa portée, mais il échoua et se retourna pour le voir trébucher sur un bâton que Carl avait tendu à la hauteur de ses chevilles. L’adolescent tomba la tête la première, puis il roula sur lui-même, hors d’atteinte.
« Bien joué ! »
Frappé à la tête et aux épaules, George fut contraint de surveiller ce qui se passait de son côté. Légèrement étourdi, il pivota, empoignant son gourdin qu’il abattit des deux mains ; il le sentit heurter deux masses confuses. Il le leva à nouveau et assomma un assaillant avec un grognement de satisfaction.
Dans un sourd grondement accompagné d’une violente rafale de vent, l’hélicoptère apparut au-dessus d’un mur, volant très bas comme un rapace guettant sa proie, puis il lâcha un nuage de gaz sur groupe.
George inspira une profonde bouffée d’air pur avant que le nuage ne fut sur lui. Carl Hodges, surpris, ouvrit la bouche et respira une goulée de gaz avant de s’écrouler aussi soudainement que s’il avait été atteint par un coup de massue.
Retenant son souffle, George l’enjamba, et, dans le brouillard, il aperçut des silhouettes encore debout qui se déplaçaient. Qui étaient-elles ? Quatre-vingts secondes sans respirer. Pas de problèmes. Il pouvait tenir deux minutes d’habitude. Il tenta de percer les nuages blancs qui l’entouraient. Il entendait le bruit de l’hélicoptère qui décrivait des cercles de plus en plus larges, pulvérisant des nuages de gaz pour prendre au piège de ses serres tous ceux qui avaient fui le centre de l’action.
Les formes se matérialisèrent brusquement à côté de lui. Touché de plein fouet, George partit en arrière et atterrit sur le dos, glissant sur le sol de ciment. Après un premier hoquet de surprise, il se rappela qu’il ne devait pas respirer puis, se relevant en silence, il chargea.
La silhouette inconsciente de Carl Hodges avait disparu. George vit quelque chose bouger dans le brouillard blanc devant lui ; il perçut des bruits de pas raclant le sol de béton, puis résonnant sur du bois creux et il se lança à leur poursuite. Il dévala l’escalier de ciment, faillit tomber, marcha sur la porte et pénétra dans un couloir. Il distingua une ombre devant lui et entendit se refermer la porte d’un placard. Retenant toujours sa respiration, tâtonnant dans l’obscurité, il saisit la poignée, ouvrit la porte, vit une brèche au milieu d’un mur branlant, sentit l’odeur du ciment mouillé et de conduites souterraines, puis il passa par-dessus une pile de vieux balais pour bondir par l’ouverture.
Il pouvait respirer maintenant. Il prit une profonde bouffée d’air. La lumière aveuglante d’une torche l’éblouit.
« J’ai un pistolet braqué sur toi, déclara, toute proche, la voix brusque de l’adolescent blond. Tourne à gauche et avance lentement. Je pourrais te tuer sur place et personne ne retrouverait jamais ton cadavre. Au moindre geste suspect, je tire.
— Où est Carl Hodges ? » demanda George en marchant les mains levées.
La lampe projetait devant lui son ombre qui, gigantesque, s’étalait sur les murs rapprochés.
« On va tous se cacher sous terre. Ici, à gauche. »
La voix était étrange.
En tournant, George jeta un coup d’œil par-des-sus son épaule et vit que l’adolescent trapu portait un masque à gaz. Alors qu’il s’apprêtait à en demander la raison, des volutes blanches s’engouffrèrent par une crevasse ouvrant sur le ciel au-dessus d’eux. Il s’en dégageait une odeur moite, légèrement alcoolisée.
« Continue à avancer », ordonna le gosse avec un geste de son arme.
George prit à gauche, s’interrogeant sur ce qui arrivait quand on respirait ce brouillard. Une journée bien remplie. Une nuit bien remplie. Les gens frappés par les gaz anti-émeutes de la police ont souvent déclaré avoir éprouvé un sentiment symbolique d’acuité sensitive. Quelle était la signification de cette journée ? Pourquoi de tels événements survenaient-ils ?
Flottant dans des brumes blanches, George échappa à son corps ; il survola la ville et aperçut une vaste entité spirituelle d’une logique froide et complexe qui menaçait l’agglomération et qui existait également dans son futur. George lui parla, se servant de pensées qui ne se formulaient pas en mots. « Ahmed utilise la vision du monde de sa grand-mère, la gitane. Il croit que tu es le Destin. Il croit que tu as des intentions et des plans. »
La créature éclata de rire et pensa : Les roues du temps n’ont pas de jeu. Pas de place entre les pignons pour le changement. Le futur existe, logique et immuable. Pas de place pour le changement dans la logique. Quand tout s’additionne, tout se passe selon le même schéma final. La ville est une nécessité. Le futur est construit. Les rouages nous emportent vers lui. Je suis le Destin.
George lui objecta une étrange pensée : « Le passé peut changer. Donc tout ce qui vient du passé peut changer. »
Il y eut un gémissement dans l’atmosphère. La vaste entité qui planait, menaçante, au-dessus de la ville disparut, détruite, s’évanouissant dans le néant, incréée, jamais devenue réalité, comme la Sorcière de l’Ouest dans Le Magicien d’Oz quand Dorothy verse un seau d’eau sur elle, avec la même plainte lancinante : « Mais toutes mes belles catastrophes, la logique, la logique…
— Non, pas d’arithmétique, affirma George avec conviction. Si on peut voir l’avenir, on peut le changer. Si on ne peut pas voir le passé, il peut changer de lui-même et devenir n’importe quoi. Ça ne s’additionne jamais deux fois de la même façon. »
Toutes les visions cristallisées de la ville du futur se désintégrèrent et se fondirent dans un brouillard blanc, un brouillard créateur qui pourrait être modelé à volonté par la pensée. George se tenait au centre de la création. Il résistait. A nouveau, ils le tentaient, essayant de l’entraîner dans le jeu bureaucratique des lois et de la servitude.
« Non, fit-il. Je n’entraverai personne avec mes idées. Qu’ils choisissent leur propre passé ! »
Il revint à lui allongé sur le sol d’une petite pièce étroite ; l’adolescent blond était assis sur un lit et braquait une arme sur lui.
« Ils ont repris Carl Hodges, fit-il. Tu as tout gâché. Tu es peut-être un flic, je ne sais pas. Je devrais peut-être te tuer.
— Je viens de faire un rêve extravagant, dit George en soulevant légèrement la tête, évitant de trop bouger pour ne pas risquer d’être abattu. J’ai rêvé que je parlais au Destin de New York. J’ai dit au Destin que le futur pouvait changer à n’importe quel moment, de même que le passé. Au début était le milieu, je lui ai dit. Et le Destin s’est mis à pleurer, à sangloter et il a disparu. Plus de Destin. Disparu. »
Il y eut un long silence pendant lequel le blond garda son pistolet pointé sur la tête de George, le scrutant dans le prolongement du canon. Le gosse essaya de prendre une expression coriace, mais la curiosité finit par l’emporter. C’était avant tout un intellectuel, bien que très jeune, et la curiosité avait pour lui plus de sens que l’amour ou la haine.
« Qu’est-ce que tu veux dire ? Que le passé est variable ? Que tu peux le changer ?
— Ce que je veux dire, c’est que nous ne savons pas ce qui est exactement arrivé dans le passé. De toute façon, il n’est plus là. Il n’est plus réel. Nous pouvons par conséquent affirmer qu’il est arrivé tout ce que nous souhaitons qu’il soit arrivé. Si un passé doit amener des ennuis, on peut le changer simplement en se taisant et tout rentrera dans l’ordre. Par exemple, nous venons de nous rencontrer, ici, à cet instant précis. Nous venons juste de nous rencontrer. Rien d’autre n’est arrivé.
— Oh ! » Le gosse abaissa son arme, réfléchissant aux implications de ces paroles. « Ravi de te connaître. Je m’appelle Larry.
— Et moi George. »
George s’installa un peu plus confortablement sur le plancher, évitant tout mouvement brusque.
Ils eurent une longue discussion philosophique pendant que Larry attendait que la police ait fini de fouiller les environs et s’en aille. Larry reprit plusieurs fois son pistolet pour le braquer sur George, mais dans l’ensemble, ils parlèrent et se racontèrent des histoires en refusant tout passé.
Larry s’efforça avec sérieux de convaincre George que le monde possédait trop de techniciens.
« Ils ne savent pas se comporter en êtres humains. Ils aiment lire des livres sur Tarzan, ou voir de vieux films en se prenant pour Humphrey Bogart ou James Bond, mais ils ont seulement le courage de lire et d’étudier. C’est comme ça qu’ils gagnent de l’argent, fabriquent encore plus de gadgets et programment les ordinateurs pour penser à leur place et supprimer tous les défis et les conquêtes de l’existence. Ils versent une pension à ceux qui veulent vivre dans les forêts ou faire du surf plutôt que de rester enfermés à pousser des boutons ; ils appellent les surfeurs et ceux qui vivent dans les îles ou dans les bois des « Parias Libres » et ils veillent à ce qu’ils soient bien stérilisés et qu’ils n’aient pas d’enfants. C’est un génocide. Ils sont en train d’exterminer les gens véritables. L’espèce va se perpétuer à travers ces pousseurs de boutons et elle oubliera ce qu’est la vie. »
C’était un beau discours. George était mal à l’aise car les mots sonnaient justes et il était en outre persuadé que personne n’était assez intelligent pour réfuter les arguments du jeune tueur. Il essaya quand même.
« Est-ce qu’un type qui voudrait vraiment des enfants ne pourrait pas gagner suffisamment d’argent afin d’obtenir un permis d’accouplement pour lui et une opération pour sa femme ?
— Il n’y a plus assez de travail. Il ne reste plus que des boulots de pousseurs de boutons et il faut vingt ans d’études pour apprendre à appuyer sur le bon bouton. Ils ont l’intention de stériliser tout le monde sauf les polisseurs de boutons. »
George ne trouva rien à répondre. C’était logique, mais sa propre expérience ne s’intégrait pas à ce schéma.
« Moi, je ne suis pas stérilisé, Larry. Pourtant je suis un véritable crétin. Je n’ai jamais été au-delà du sixième échelon.
— Quand est-ce que tes subventions d’adolescent ont été coupées ?
— L’année dernière.
— Plus de logement et de nourriture gratuits. Et ta famille, ils t’aident ?
— Je n’ai pas de famille. Je suis orphelin. J’ai beaucoup d’amis, mais ils ont tous encaissé leurs allocations et sont partis. Sauf un. Il a trouvé un boulot.
— Tu n’as pas encore demandé la pension pour jeune sans emploi ?
— Non. Je voulais rester près de la ville. Je ne voulais pas être expédié au loin. Je croyais pouvoir trouver un travail.
— Tu me fais rire, George. Il faut beaucoup de chance pour trouver du boulot. Comment comptes-tu manger ?
— Je donne parfois un coup de main aux communes et ils me font partager leur repas. Généralement, on m’aime bien dans les communes de Fraternité. »
George changea de position et s’assit sur le plancher. C’était presque un mensonge. Il avait du travail maintenant, mais il ne tenait pas à parler de la Brigade de Secours car Larry pourrait le considérer comme un flic et le descendre.
« Mais je ne tape personne, ajouta-t-il.
— Combien de temps tu as déjà tenu sans manger ?
— Je n’ai jamais très faim. Je suis resté une fois deux jours sans rien avaler. Je suis en bonne santé. »
Le gosse s’installa jambes croisées sur le lit et éclata de rire.
« Ça, pour être en bonne santé ! Tu es couvert de muscles. De la tête aux pieds ! Alors tu essaies de combattre le système de l’intérieur ! Il est justement fait pour se débarrasser des tas de muscles comme toi. Si tu demandes l’assistance publique, on te stérilise. Si tu touches ton allocation d’emploi, on te stérilise. Si on te surprend à mendier, on te stérilise. L’argent finit toujours par avoir les types comme toi. Et tu n’y échapperas pas. Je parie que quand tu auras faim tu penseras à la bouteille de vin et à l’énorme repas gratuit de la clinique de stérilisation. Et tu penseras que tu pourrais gagner le million du sweepstake si l’opération te fait avoir le bon numéro de tatouage. C’est pas vrai ? »
George ne répondit pas.
« Tu ne le sais peut-être pas, mais ton allocation de sans emploi s’accumule et la moitié est mise de côté chacune des semaines où tu ne la réclames pas. Ça fait déjà presque un an que tu ne l’as pas touchée, c’est ça ? Quand la somme sera suffisamment élevée, tu iras demander ton argent et tu les laisseras te stériliser et t’expédier dans les petits bleds comme tous les autres.
— Non, pas moi.
— Et pourquoi donc ? »
George, à nouveau, garda le silence ; puis quelques instants plus tard, il demanda :
« Et toi, tu vas les laisser te stériliser ? »
Larry s’esclaffa. Il avait un visage de fouine avec de grandes oreilles.
« Tu crois ça ? Il y a un tas de façons pour un type intelligent d’échapper au système. Mes descendants seront là le jour où le soleil déclinera et où nous quitterons la Terre à la recherche d’une autre planète. Mes descendants feront du surf dans l’espace sur les ondes lumineuses. Personne ne m’aura et personne ne fera de mes enfants des pousseurs de bouton.
— Très bien, je vois. »
George se leva et arpenta la petite chambre, deux pas d’un côté, deux pas de l’autre.
« Pour qui travailles-tu, Larry ? Sur qui pleures-tu ? Sur les gens qui se font acheter pour ne pas assurer leur descendance ? Ils ne sont pas comme toi, Larry. Est-ce qu’ils ont assez de cran pour mériter qu’on s’occupe d’eux ? Est-ce qu’ils valent la peine que tu te fasses laver le cerveau à la suite d’une décision de justice ? Je crois que tu as raison en ce qui concerne l’histoire. Je suis le genre de type dont les techs cherchent à se débarrasser. Mais toi, dans le fond, tu es aussi un tech. Alors pourquoi ne pas l’admettre et cesser de provoquer des troubles ? »
Arrivé au fond de la pièce, le dos tourné à Larry, George s’arrêta et contempla le mur, les poings serrés.
« Larry, est-ce que tu te rends compte de ce que tu as fait ?
— Je l’ai vu à la télévision, répondit Larry.
— Les gens que tu as tués étaient réels, fit George, le regard toujours fixé sur le mur. Cet après-midi, j’ai pratiqué la respiration artificielle sur une fille. Elle saignait des yeux. (Sa gorge se serra. Les muscles puissants de ses bras saillirent et ses phalanges blanchirent tandis qu’il faisait un violent effort pour se contrôler.) Elle était morte, m’ont-ils dit. Moi, elle me semblait presque normale, sauf ses yeux. Probablement parce que je suis stupide. »
Il se retourna. Au fond de ses yeux brillants de larmes dansait une lueur de folie. Il parcourut la pièce du regard, cherchant une arme.
Larry reprit son revolver et le pointa sur George avant de descendre hâtivement du lit.
« Ah, ah, on dirait que le passé est redevenu réel. Il est temps que je parte ! »
Tenant George en joue, il mit de grosses lunettes noires et passa son masque à gaz autour de son cou en se servant de sa main libre.
« Ne bouge pas, George, si tu ne veux pas que je te troue la cervelle. Tu es contre moi, alors pour qui travailles-tu ? Certainement pas pour des gens comme toi. Penses-y, George. »
Il recula vers la porte. George pivota lentement, sans le quitter des yeux, les mains écartées de son corps et prêt à bondir. Une expression déterminée se lisait sur son visage.
Larry fit quelques pas en arrière dans le couloir plongé dans l’obscurité.
« Ne me suis pas, George. Tu n’as pas intérêt à le faire. Ce pistolet est muni d’infrarouges et peut tirer dans le noir ! Si tu passes la tête par la porte, je serai peut-être juste à côté pour y faire un joli petit trou. Reste ici dix minutes et tiens-toi tranquille. Cette arme est silencieuse. Si je te descends, tu n’auras pas la moindre médaille à titre posthume. Personne ne le saura. »
Larry disparut dans le couloir.
George était toujours accroupi. Il secoua la tête comme s’il essayait de chasser un voile qui était tombé devant ses yeux.
Il entendit Larry buter contre quelque chose dans le couloir. Il était déjà loin.
« Moi, je le saurai », fit une voix venue du plafond.
Ahmed se laissa glisser par un trou, accroché par ses longs bras, puis il sauta, atterrissant avec le silence et la souplesse d’un chat. Il était grand, sale, couvert de suie et de toiles d’araignée. Il sourit et ses dents brillèrent dans son visage noir.
« Tu viens de rater une médaille à titre posthume. Je croyais que tu allais tenter de le tuer. »
Il tripota le cadran de sa radio-poignet, mit un écouteur à son oreille et parla dans le micro :
« J’en ai débusqué un. Il se dirige vers l’ouest dans le couloir de la cave du centre. Il porte un masque à gaz, des lunettes. Il est armé et dangereux. C’est un type important, alors ne le ratez pas, les gars. »
George s’assit au bord de la couchette. Il transpirait.
« Je deviens vraiment fou, parfois. J’ai presque essayé de le tuer. Il avait probablement raison. Probablement. »
Ahmed ôta son écouteur.
« C’est surtout toi que j’écoutais, mon vieux. Ton exposé philosophique était particulièrement passionnant. J’avais envie d’éternuer. Comment as-tu fait pour te lancer dans une discussion philosophique après avoir été passé à tabac la veille ? Tout fonctionne à l’envers.
— C’est toi le cerveau de l’équipe. Ahmed, fit George lentement, acceptant d’avoir été protégé. Merci. »
Il baissa les yeux sur ses mains, tourmenté par une pensée qui ne quittait pas son esprit.
« Comment se fait-il que tout ce qu’a dit le gosse semblait logique ?
— Ce ne l’était pas, répondit Ahmed avec impatience. C’est toi qui l’as rendu logique.
— Mais Larry a dit que les techs se débarrassaient de tous les non-techs.
— C’est peut-être vrai, mais ils ne tuent personne. Les gosses, eux, ils tuent. »
George croisa les mains. Il sentit ses paumes moites de transpiration et il les essuya sur sa chemise.
« J’ai failli tuer ce gamin. Mais ce qu’il disait semblait juste. Il parlait des choses comme elles étaient et comme elles vont devenir, comme le Destin.
— Tuer est contraire à la philosophie, dit Ahmed. Tu es fatigué, George. Repose-toi. Nous avons encore une longue journée devant nous. »
Ils entendirent une sirène de police, puis de lointains coups de feu. Ahmed remit son écouteur.
« Ils viennent d’abattre quelqu’un avec des lunettes. Les gaz étaient inefficaces. Ils ont dû utiliser des hypo-balles. Probablement Larry. Essayons de sortir d ici. »
Ils lancèrent une pile de couvertures dans le couloir. Aucune réaction. Ils quittèrent la chambre avec précaution et longèrent le couloir obscur à la recherche d’une issue.
Ahmed, après quelques instants de silence, déclara :
« Ainsi, tu crois que Larry était le doigt capricieux du Destin sur la main tâtonnante du futur. Aucune puissance sur la Terre ne peut s’opposer à la force d’une idée lorsque son heure est venue, a dit un jour quelqu’un. Mais bon Dieu, quand je t’écoutais là-haut avec les araignées qui rampaient sur ma peau, j’ai cru t’entendre inventer une nouvelle métaphysique. Est-ce que tu ne venais pas tout simplement d’abolir le Destin ? »
Le couloir s’élargit ; George sentit un courant d’air frais et aperçut une lueur par un trou. Ils grimpèrent et arrivèrent devant une porte fracturée.
« Je ne sais pas, Ahmed, fit George d’un ton vague. Tu crois ? »
Ils franchirent la porte, montèrent un escalier de pierre et débouchèrent dans une cour déserte au milieu des ruines. Tout était calme ici. Plus loin, à la lisière de l’îlot, les hélicoptères de la police survolaient les rues.
« Et comment ! répondit Ahmed. Tu as aboli le Destin. Je t’ai entendu. »
George leva les yeux sur la lune. Elle était pleine et brillait sur toute la ville comme le Destin malveillant de ses rêves, mais ce n’était que la lune, et la ville était paisible. Soudain, George bondit en l’air, faisant claquer ses talons.
« Je l’ai fait ! Je l’ai fait ! s’écria-t-il. Eh, vous entendez ! Je l’ai fait ! J’ai aboli le Destin ! »
Il se reçut sur le sol et cessa de sauter, haletant. La lueur rouge de l’enseigne gigantesque qu’ils ne pouvaient voir clignotait dans le ciel de New York.
« Félicitations, fit Ahmed, posant un instant sa main sur l’épaule de George. Puis-je t’offrir un tranquillisant ?
— Non, mais tu peux m’inviter à manger, répondit George. Et puis non, oublie ça. Judd m’a donné de l’argent hier. Un steak, une douche chaude, une chambre d’hôtel. Fantastique ! J’ai trouvé du travail. (Il fit brusquement demi-tour et s’éloigna.) A demain. Fantastique ! »
Grand et seul, fatigué, couvert de poussière et de toiles d’araignée, Ahmed le regarda partir. Il se sentait trahi. Où était tout le respect que George avait l’habitude de lui témoigner ? George, jadis, était un petit gamin grassouillet qui traitait Ahmed comme son patron. Et maintenant il se dressait comme un géant et s’en allait sans demander la permission.
Ahmed leva les yeux sur la lune asymétrique.
« Miroir, miroir sur le mur, qui est l’homme le plus intelligent de tous ? Ne répondez pas, gente dame. Ce lut une longue journée et je suis fatigué. »
Traduit par MICHEL LEDERER.
The Missing Man.
© Katherine MacLean, 1971.
© Librairie Générale Française, 1985, pour la traduction.