MASQUE A GAZ

par James D. Houston

La voiture est probablement l’objet le plus caractéristique du XXe siècle, celui qui a le plus profondément remodelé le paysage, les villes, les comportements humains eux-mêmes. Dans la précédente nouvelle, elle allait trop vite. Dans celle-ci, elle ne roule plus du tout : le Grand Embouteillage est probablement, avec la guerre atomique, le fantasme le plus significatif de notre avenir proche.

Charlie Bates n’attachait pas une grande importance aux autoroutes. Comme il le disait souvent à sa femme, quand il rentrait de son travail, il les utilisait ou non. Il les classait parmi ces commodités à obstacles dont le monde était si inévitablement encombré. Il ne fut donc ni surpris, ni dérouté lorsqu’un après-midi d’été, vers dix-sept heures trente, sur les huit voies autour de lui, la circulation se mit à ralentir, puis finalement s’arrêta complètement.

Il ne commença à s’inquiéter que lorsque le mouvement reprit une demi-heure plus tard. Son moteur était arrêté, sa voiture était en prise : pourtant elle se mit à avancer lentement comme si une autre voiture la poussait. Charlie se retourna, mais le conducteur derrière lui s’était retourné aussi, et celui derrière lui également. Tous les conducteurs sur toutes les voies s’étaient retournés pour voir qui poussait. Charlie entendit sa plaque minéralogique se froisser. Il ouvrit la portière et mit pied à terre.

Il se trouvait dans le tournant d’un échangeur élevé, qui dominait un autre échangeur en contrebas, et plus bas encore une ligne droite à douze voies qui menait au centre de la ville.

Aussi loin que Charlie pût voir, dans n’importe quelle direction, les voitures étaient pressées les unes contre les autres, voie contre voie, et rien ne bougeait. On ne poussait plus, car, de toute évidence, il n’y avait plus d’endroit vers lequel pousser. Il regarda à l’intérieur des voitures près de lui. Les conducteurs étaient un peu inclinés suivant la pente du tournant. Personne ne semblait s’inquiéter. Ils attendaient tranquillement. Tous les moteurs étaient maintenant arrêtés. Au-dessous de lui, aux niveaux inférieurs, on attendait aussi des milliers de voitures, et pas un son, – pas de klaxon, pas de cris. Au début, le silence ennuya Charlie, l’effraya. Cependant, il décida que c’était la seule façon civilisée de se comporter. Pas la peine de s’énerver, pensa-t-il. Il remonta dans sa voiture, et referma la porte aussi doucement que possible.

Lorsque Charlie se fut habitué au silence, il finit par le trouver reposant. Une autre heure passa. Puis un hélicoptère les survola et un haut-parleur annonça :

« Votre attention, s’il vous plaît. Vous êtes pris dans un embouteillage qui concerne toute la ville. Il faudra au moins vingt-quatre heures pour le résorber. Vous avez le choix : ou passer la nuit sur place dans votre voiture, ou la laisser sur l’autoroute. La municipalité assurera la protection par la police pendant la durée de la crise. »

L’hélicoptère délivra son message environ tous les cinquante mètres. Un lourd murmure le suivit le long de l’autoroute. Le conducteur le plus proche de Charlie se pencha à la fenêtre :

« Ils sont fous ? »

Charlie le regarda.

« Ils doivent être fous ! Vingt-quatre heures pour résorber un damné embouteillage ? »

Charlie secoua la tête, partageant la stupeur de l’autre automobiliste.

« Probablement un carambolage quelque part plus loin, dit l’homme. J’en ai vu d’autres avant. Ça ne prend jamais plus d’une heure ou deux. Je ne sais pas ce que vous allez faire, mais moi, je vais attendre que ça se passe. S’ils s’imaginent que je vais laisser ma voiture là sur l’autoroute, ils se mettent le doigt dans l’œil ! »

Il s’appelait Arvin Bainbridge. Pendant que s’écoulaient deux heures de plus, Charlie et lui parlèrent de la circulation et au monde. Il commençait à faire nuit quand Charlie décida que lui, au moins, devrait aller téléphoner à sa femme. Arvin pensait que l’embouteillage allait se terminer d’un instant à l’autre, de sorte que Charlie attendit encore un peu. Mais rien ne se passa. Finalement, Charlie sortit de sa voiture avec l’intention de trouver une cabine téléphonique. Mais il se rendit compte que pour arriver en bas, il lui faudrait faire au moins deux kilomètres à pied pour trouver la sortie. Heureusement, Arvin avait une corde de remorquage dans son coffre. Charlie l’attacha à la rambarde, agita le bras en signe de remerciement, passa par-dessus la barrière et descendit jusqu’au second niveau. Là, il s’accrocha au tronc d’un grand arbre et se laissa glisser jusqu’au sol. En levant les yeux vers le contrefort en béton massif de l’autoroute et vers la corde d’Arvin se balançant loin au-dessus de lui, Charlie comprit qu’il ne regrimperait jamais là-haut. Au diable ! se dit-il, je ferais aussi bien de rentrer. Les flics seront là pour surveiller. De plus, la voiture est entièrement payée. Il se mit à la recherche d’un autobus ou d’un taxi, mais tout semblait bloqué par l’embouteillage.

Dans un bar, où il s’arrêta pour se rafraîchir, il apprit que chaque sortie, chaque entrée, chaque voie dans le complexe autoroutier autour de la ville, était embouteillé.

« Et vous savez, lui dit le patron du bistrot, c’est drôle : il n’y a pas eu un seul accident. Ils ont dit que tout s’était passé graduellement. Les choses ont ralenti petit à petit, et la ville tout entière s’est arrêtée tout à fait. Certains types n’ont même pas utilisé leurs freins. Ils ont juste avancé d’un kilomètre à l’heure et puis ils se sont arrêtés. »

Il fallut deux heures à Charlie pour rentrer chez lui à pied. Quand il arriva, sa femme, Fay, était au bord de la crise de nerfs.

« Pourquoi n’as-tu pas téléphoné ?

— Mais j’ai essayé, chérie !

— Et qu’est-ce qui est arrivé à ton pantalon ? »

Il regarda d’un air penaud son pantalon en whipcord tout déchiré.

« Je me suis laissé glisser le long d’un arbre et je suppose que quelqu’un y avait laissé un clou.

— Pour l’amour de Dieu, Charlie, ce n’est pas le moment de plaisanter. Si tu savais ce que je me suis fait comme mauvais sang !

— Mais je ne plaisante pas ! Tu as de la veine que j’aie pu descendre. Quelques-uns des gars sont encore là-haut. Les plus vieux, les plus gros ne pouvaient pas passer par-dessus la rambarde. Et un tas de types ne voulaient pas s’en aller. Ils vont probablement rester dehors toute la nuit. »

Elle avait l’air au bord des larmes et le regardait comme s’il était fou.

« Charlie, je t’en prie…»

Il l’entoura de son bras et la serra contre lui.

« Qu’est-ce qu’il s’est passé, Charlie ? Où as-tu été ? »

Il la conduisit jusqu’au canapé et ils s’assirent. Son genou poilu passait à travers le tissu déchiré.

« J’ai pensé que tu le verrais à la télé, ou quelque chose…

— Mais voir quoi à la télé ? »

Pendant que Fay sanglotait et reniflait, il lui raconta toute l’histoire. Quand il arriva au terme de son récit, elle était assise toute droite et le regardait fixement.

« Charlie Bates, tu veux dire que tu as laissé ta voiture sur l’autoroute ?

— Mais, chérie, qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Je ne pouvais pas rester là-haut toute la nuit ! Pas dans une Volkswagen. J’aurais attrapé froid. J’aurais eu des crampes partout !

— Tu aurais pu te mettre dans la voiture de quelqu’un d’autre. Cet Arvin, ce type, t’aurait bien laissé monter. Quelqu’un avec un chauffage ou un grand siège à l’arrière, ou quelque chose…

— Tu ne peux pas entrer comme ça dans la voiture de quelqu’un d’autre et y passer la nuit. De toute façon, je voulais te téléphoner. C’est pourquoi je suis descendu, en premier lieu. »

Elle frotta son genou nu.

« Oh ! Charlie. » Et s’appuyant de nouveau contre lui :

« Au moins, dit-elle, il ne t’est rien arrivé à toi. C’est la chose la plus importante ! »

Elle se pelotonna contre lui et ils restèrent silencieux jusqu’à ce qu’elle dise :

« Charlie, qu’est-ce qu’on va faire ?

— A quel sujet ?

— Pour la voiture.

— Attendre, je suppose. Attendre jusqu’à demain au moins, jusqu’à ce qu’ils aient liquidé l’embouteillage. Puis y retourner. Bien sûr, ce ne sera pas aussi facile que cela en a l’air. Probablement, il faudra arriver jusqu’à la pénétrante la plus proche et faire deux ou trois kilomètres à pied sur l’autoroute, sur le terre-plein central, je pense… En plus il faut aller jusqu’à l’approche elle-même, qui se trouve au beau milieu de la ville. Peut-être pourrais-je emprunter une bicyclette. Je ne sais pas très bien comment nous…

— Dis donc, Don et Louise ont un tandem. Peut-être qu’on pourrait le leur emprunter et y aller tous les deux.

— Peut-être, dit Charlie d’un air fatigué. On se préoccupera de ça demain. Je suis fourbu ! »

Le lendemain matin, Charlie emprunta le tandem de Don et Louise, Fay emballa un panier repas et ils pédalèrent à travers la ville, en s’imaginant qu’ils allaient arriver assez tôt pour être sur place quand leur voiture serait libérée, bien qu’une solution rapide ne parût plus probable. Les nouvelles du matin prédisaient trente-six heures de plus avant que la circulation ne reprenne. L’embouteillage ne couvrait pas seulement les autoroutes, mais toutes les rues principales et les intersections clefs, où les autobus, les cars et les camions étaient tous imbriqués les uns dans les autres. Cela s’étendait même au-delà de la ville. La police avait essayé de bloquer le trafic à l’arrivée, mais c’était impossible. Toutes les autoroutes traversaient la ville ou son réseau de faubourgs. Des motocyclistes impatients avaient mis en doute les rapports de police. Ils finirent par rompre les barrages sur les routes et la confusion s’étendit dans toutes les directions à raison de cent voitures à l’heure.

Charlie et Fay dépassèrent tout cela adroitement en suivant une déviation par des rues restées libres que Charlie avait repérées, après avoir vu les nouvelles à la télévision. Ils pédalèrent pratiquement toute la matinée. A la fin, ils gravirent une énorme côte et décidèrent de prendre un ascenseur jusqu’au toit d’un immeuble dominant l’autoroute où était garée leur voiture. Charlie avait emporté une paire de jumelles de marine. C’est à ce poste de guet qu’ils mangèrent leur déjeuner et surveillèrent le long serpent de voitures silencieuses.

« Tu peux voir la nôtre, Charlie ?

— Oui, elle a l’air O.K. Un peu compressée, mais O.K.

— Fais voir !

— Là !

— Bon sang ! dit Fay. Quelques-uns de ces pauvres types sont encore assis là-bas. Ils ne savent donc pas à quel point leurs femmes doivent être inquiètes ?

— Leurs femmes ont probablement entendu les nouvelles. A l’heure qu’il est, tout le monde doit être au courant.

— Mais inquiètes tout de même, j’en suis sûre. »

Elle embrassa Charlie. « Je suis contente que tu sois rentré ! » Puis, regardant de nouveau :

« Je suppose que tous ces gens ont faim. Peut-être faudrait-il leur apporter des sandwiches.

— Il en faudrait un tas pour nourrir tous ceux qui sont sur l’autoroute, ma chérie.

— Je veux dire ceux qui sont juste autour de notre voiture. Cet Arvin, par exemple. Tu sais… enfin, tes amis, quoi…

— Mais Fay, je ne les connais pas très bien.

— Oui, mais nous devrions faire quelque chose !

— La Croix-Rouge doit y être, dit Charlie, ce n’est pas une croix sur cet hélicoptère du côté de l’hôtel de ville ? Passe-moi les jumelles.

— Ah ! oui, dit Fay. Oui, ils jettent des petits paquets.

— Là ? Montre. Oui. Oui, c’est exactement ce qu’ils font. Les gars sont debout sur le toit de leur voiture et font des signes. Je suis sûr qu’ils ont dû passer une nuit drôlement désagréable !

— Pauvres choux ! »

Charlie mâchait un sandwich au thon et scrutait la ville comme un navigateur. Au bout d’un moment, Fay pointa son doigt :

« Regarde, Charlie, là-bas. Deux hélicoptères de plus.

— Où ? Ah ! oui ! Ils ont l’air d’oiseaux militaires. Je suppose que l’Armée doit être dans le coup aussi.

— Qu’est-ce qu’ils font ? Ils enlèvent une des voitures ?

— Non. Ce n’est pas une voiture. Ça ressemble à une longue caisse étroite. Et ils ne la soulèvent pas, ils la descendent. Il y a deux types en bas, en bleus, en train de l’attendre. Voilà. C’est descendu. Ils l’attachent au terre-plein central. Attends une seconde. Ce n’est pas une caisse. Un des gars vient d’ouvrir une porte sur le devant et vient d’y entrer. Hé ! Les gens sautent hors de leur voiture et accourent vers le terre-plein. Ils arrivent en courant de partout, passant par-dessus les capots. Quelqu’un vient de renverser l’autre type en bleu. Je crois qu’il va y avoir une bagarre. Ils sont tous rassemblés autour de la porte en train de pousser. Non. Je crois que ça va s’arranger. Le gars à l’intérieur vient de sortir et il est en train de coller un signe sur la porte. Les hommes s’en vont. Les femmes s’alignent le long du terre-plein maintenant.

— Pauvres petites !

— Une femme vient juste d’ouvrir la porte et elle est entrée.

— Oh ! Charlie, que je suis contente que tu sois rentré !

— Et moi donc ! »

Du haut de leur toit, ils pouvaient entendre périodiquement les messages de l’hélicoptère de la police. A la fin de la première journée, les prédictions pour mettre fin à l’embouteillage étaient d’au moins deux, sinon trois jours de plus. Sûrs d’être tout près, si jamais cela prenait fin, mais fatigués à la seule pensée de pédaler à travers la ville deux fois par jour du poste de guet à leur domicile et retour, ils décidèrent de louer un appartement dans l’immeuble au-dessous d’eux. Heureusement, il y en avait un de libre au dernier étage, juste en face de l’autoroute. Ils s’y installèrent le soir même, bien qu’ils aient eu peu de choses à y installer en dehors des jumelles et d’un thermos. Ils convinrent que Charlie pédalerait jusqu’à la maison, le lendemain, pour prendre quelques objets de première nécessité, pendant que Fay garderait un œil sur la voiture.

Leur plan marcha merveilleusement. Une fois sur place, ils établirent un tour de garde, quatre heures chacun. Charlie avait calculé que depuis l’appartement, si les choses avaient l’air de s’arranger, il pouvait atteindre la voiture en une demi-heure. Il pensait qu’il serait prévenu suffisamment à temps en écoutant les messages des hélicoptères, en regardant la télé, et en surveillant les progrès dans la ville basse où fonctionnaient les grues. A travers ses jumelles, il regardait les gigantesques mâchoires soulever les bus, les cars et les fourgons, pour les déposer sur les bas-côtés de l’autoroute. C’est là, pensait-il, que les choses se dénoueraient en premier, ce qui lui permettrait de remonter à bicyclette six blocs d’immeubles jusqu’à l’arbre à un kilomètre au-dessous de sa voiture. En escaladant l’arbre, il pouvait atteindre le sommet d’un mur de soubassement de cinq mètres de haut et se laisser tomber sur l’autoroute. Et de là, par le terre-plein central et en contournant le virage en épingle à cheveux, il arriverait à l’échangeur.

Pour en être tout à fait sûr, Charlie faisait le circuit à froid plusieurs fois par jour : descendre par l’ascenseur, monter sur sa bicyclette, sur l’arbre, par-dessus le mur, le long de l’autoroute, jusqu’à sa voiture. Il mettait le moteur en route pour le chauffer pendant quelques minutes. Puis il retournait à pied, faisant des signes aux automobilistes qui attendaient et qui surveillaient son passage, avec une admiration mêlée d’envie et d’incrédulité. Le troisième jour, les hommes avaient le visage fatigué et la barbe naissante, les yeux cernés de noir par un mauvais sommeil. Les femmes étaient échevelées, le visage pâteux et plâtreux, la plupart d’entre elles regardant dans le vide à travers les pare-brise. Charlie comprit qu’il devait faire quelque chose. Quelquefois, il s’accroupissait sur le terre-plein pour bavarder avec le bonhomme qui lui avait prêté la corde.

« Comment ça va, Arv ?

— A peu près pareil, Charlie.

— Il fait plutôt chaud aujourd’hui non ?

— A peu près ce que ça a été, Charlie. On s’habitue, je suppose. Vous le sentez probablement plus que moi. Mais ça dure longtemps…

— Ce ne sera plus aussi long maintenant, ça se tire.

— Combien de temps avez-vous mis ?

— Vingt-huit minutes dix aujourd’hui.

— Ça diminue, eh ?

— Poco a poco, dit Charlie, poco a poco. C’est l’ascenseur qui me retarde le plus. C’est l’ascenseur le plus lent que j’aie jamais vu !

— Vous n’avez pas pensé à attendre sur le bas-côté quelque part. Votre femme pourrait vous faire signe par la fenêtre quand le moment sera venu.

— Dites donc…

— Cela m’est venu hier, dit Arvin, mais j’ai supposé que vous y aviez pensé.

— Ça ne m’est jamais venu à l’esprit. C’est une idée formidable. » Charlie fit une pause. « Je voulais vous demander, poursuivit-il. Pourquoi ne venez-vous pas à l’appartement faire la connaissance de Fay ? Je lui ai parlé de vous. Je sais que vous l’aimeriez bien. On pourrait prendre un pot ou deux et se détendre pendant un moment. »

— Eh bien, c’est vraiment gentil de votre part, Charlie. Mais je ne suis pas sûr… L’ennui, c’est qu’on ne sait jamais quand cette histoire va se terminer.

— J’ai ce tandem, Arv. S’il se passe quelque chose, on revient à bicyclette en un rien de temps. Je vais plus vite à chaque voyage. Allons, venez ! Cela vous ferait du bien de sortir de là.

— J’aimerais bien, Charlie, vraiment, j’aimerais bien. Mais pour être honnête, je n’ai pas cette voiture depuis très longtemps, j’ai encore des traites à payer et… eh bien ! je sens qu’il vaudrait mieux que je reste tout à fait à proximité.

— Je comprends ce que vous pouvez ressentir, Arv. D’un certain point de vue, je ne vous blâme pas. Je suis moi-même un peu nerveux, surtout la nuit, quand je ne peux pas voir grand-chose. Mais au cas où vous changeriez d’avis, je repasse cet après-midi…

— Merci, Charlie !

— A plus tard, Arv, et merci pour l’idée.

— Tout le plaisir est pour moi, Charlie. Je ne voudrais pas vous voir rater votre voiture au moment où ça se remettra en route. »

Suivant l’avis d’Arvin, Charlie passa la plus grande partie de chaque journée, assis sur le banc d’un arrêt d’autobus dans la rue en face de l’immeuble.

A la fin de l’après-midi du sixième jour après que la circulation se fut arrêtée, le mouchoir blanc de Fay apparut à la fenêtre du 12e étage. La bicyclette de Charlie était devant lui dans le caniveau. Il enfourcha la roue arrière comme un cavalier du Poney express et en un clin d’œil il fut parti pédalant vite et fort pour atteindre son sapin.

A plusieurs blocs de là, il pouvait entendre le bruit déjà presque oublié d’un millier de moteurs. Lorsqu’il atteignit le sommet du mur de béton et s’arrêta, prêt à sauter, un nuage de gaz d’échappement s’éleva vers lui et l’aveugla. Cela lui brûla les yeux. Il se mit à tousser. Il sauta tout de même, sûr de la route à suivre, même s’il ne pouvait rien voir. Haletant et s’essuyant les yeux, il escalada les capots en direction du terre-plein central. La fumée ne se dissipait pas. Elle montait et augmentait, étouffant Charlie. Chaque conducteur était en train de pousser son moteur, le réchauffant pour démarrer enfin. Pris de panique à l’idée qu’il allait manquer sa voiture et qu’elle serait emportée par le flot déferlant, Charlie avançait à l’aveuglette en titubant, assourdi par le tonnerre des cylindres longtemps refroidis, secoué de nausées par les fumées, égaré dans la demi-obscurité des grandes vagues grises qui l’entouraient.

Les voitures disparurent. Il lui sembla avoir titubé pendant des heures à travers la fumée. Il oublia presque où il était, jusqu’à ce qu’il entendît un cri derrière lui :

« Hé, Charlie ! Où vous allez ?

— C’est vous, Arv ?

— Oui ! Vous avez presque dépassé votre voiture !

— C’est cette damnée fumée !

— C’est infernal, hein ? »

Arv était enchanté. A travers le voile de fumée qui s’échappait de dessous sa voiture, Charlie pouvait voir une attente sauvage dans ses yeux hagards et derrière sa barbe, le sourire de ses dents jaunes.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? dit Charlie encore haletant, s’accrochant à l’antenne d’Arvin, pendant que ses poumons se convulsaient.

— On dirait qu’on va sortir. Vaut mieux réchauffer le moteur.

— Quand avez-vous reçu le signal ?

— Pas de signal, vraiment, cria Arvin, mais tout le monde dans la file a mis en route, alors j’ai mis en route aussi. On devrait démarrer sans plus tarder.

— Mais vous avez avancé un peu ? »

— Pas encore. Mais vous avez intérêt à chauffer votre moteur, Charlie. On va partir, mon vieux, on va repartir ! »

Toussant et pleurant, Charlie tituba jusqu’à sa voiture, y monta et la mit en route. Il accéléra plusieurs fois, puis il se pencha en avant pour appuyer sa tête contre le volant, pendant qu’une nausée le submergeait. Le bruit autour de lui lui perçait les tympans. Il perdit connaissance.

Lorsqu’il revint à lui, il fixait la jauge à essence à travers son volant. Elle était presque vide. Il regarda autour de lui. Il y avait moins de bruit. La fumée s’était un peu dissipée. Il aperçut de vagues silhouettes d’automobiles sur la file voisine. Aucune n’avait bougé. Il arrêta son moteur. De toute évidence, d’autres faisaient la même chose. D’instant en instant, le bruit des moteurs diminua de manière perceptible. Il y avait peu de vent. La fumée s’évaporait lentement. Ce n’est que petit à petit qu’il put discerner des formes autour de lui. Derrière lui, il vit un conducteur couché sur son capot, la poitrine secouée de spasmes. Devant lui, un homme et une femme, les yeux vitreux, étaient adossés à leur voiture. Dans la file voisine, il entendit le halètement d’un homme en train de vomir. Il se retourna et vit Arvin se penchant par la porte ouverte vers le caniveau. L’hélicoptère de la police arriva sur eux en vrombissant, tournoya, aspirant la fumée et annonça :

« Prière d’arrêter vos moteurs. Prière d’arrêter vos moteurs. L’embouteillage ne sera pas terminé avant au moins trente-six heures. Vous serez prévenus bien à l’avance de l’heure du départ. Prière d’arrêter vos moteurs…»

Personne ne sembla écouter. L’hélicoptère passa. Charlie sortit, encore mal à l’aise, mais capable de se tenir debout. Arvin était assis sur le bord de son siège maintenant, penché en avant, la tête dans les mains.

« Hé, Arv ! Ça va, oui ? » Charlie le regarda pendant un long moment avant que la réponse ne lui parvienne.

« Oui, je crois.

— Fausse alerte, hé ? »

Arv émit un grognement.

« On dirait pourtant que demain sera le jour J », dit Charlie. Arv fit un signe d’acquiescement puis il leva lentement la tête. Ses yeux étaient sombres, épuisés, vaincus. Tout espoir l’avait quitté. De profondes rides de fatigue ravinaient ses joues et son front. Sa barbe était sale et broussailleuse. Il avait l’air terriblement vieux.

« Charlie, dit-il d’une voix faible et enrouée, si ce n’est pas pour demain ? Qu’est-ce que nous allons faire, pour l’amour de Dieu ? Ça fait six jours ! »

Charlie fut remué de compassion.

« Écoutez, Arv, dit-il. Vous avez entendu le dernier message ? Ça va durer encore au moins trente-six heures. Pourquoi ne venez-vous pas à l’appartement vous étendre un moment ? »

Une petite lueur éclaira les yeux d’Arvin. Sa bouche esquissa un faible sourire, comme s’il se souvenait d’un plaisir depuis longtemps enfui. Mais il dit :

« Je ne peux pas, Charlie. » Il haussa les épaules en signe de désespoir.

Charlie acquiesça lentement.

« Je sais, Arv, je sais. » Puis, après une pause : « Bon, alors, dit-il, je pense que je vous verrai cet après-midi. »

Il attendit la réponse d’Arvin, mais la tête de celui-ci était retombée dans ses mains et il restait assis là, oscillant doucement. Charlie s’en alla.

La plus grande partie de la fumée s’était dissipée. Le lourd silence n’était coupé, çà et là, que de lointains gémissements, ou de toux saccadées. Tout autour de lui, dans le tournant qu’il allait suivre, sur les autres routes qui sinuaient si gracieusement au-dessous de lui, au milieu des voitures poussiéreuses, il voyait des gens étalés, accroupis, allongés sur le terre-plein central, pliés en deux par-dessus les rambardes, pliés en deux sur les portières, vitres baissées, haletants, l’œil fixe, sonnés. Il se fraya un chemin jusqu’au mur de béton, l’escalada, et laissa derrière lui la désolation. Cependant, il savait qu’il lui faudrait revenir, peut-être même plusieurs fois. Personne ne pouvait dire quand ce serait fini. Les rapports de police n’avaient aucune signification. Il retourna à l’appartement consoler Fay, qui se sentait coupable de lui avoir fait courir ce lièvre pour rien. Puis il pédala jusqu’à la basse ville vers un magasin de surplus militaires. Il décida d’acheter un masque à gaz pour Arvin et un autre pour lui-même.

 

Traduit par DOROTHÉE TIOCCA.

Gas Mask.

 

© James D. Houston, 1969.

© Librairie Générale Française, 1985, pour la traduction.