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Un dilemme
—Ya longtemps que
vous l’avez quitté, votre mari ? demande Colette à Julia, la
question lui brûlait les lèvres depuis tout à l’heure.
— Ce matin, avoue-t-elle en rougissant.
C’était donc ça, cet air de fraîcheur.
Quand elle s’était séparée de Jean, le seul homme
qu’elle avait failli épouser, elle s’était arrêtée au sortir de
leur immeuble, ses quelques affaires sous le bras et, dans le
renfoncement de la porte cochère, avait allumé une cigarette. À
l’époque elle fumait encore. Elle n’en oublierait jamais la saveur
si particulière. À mesure que la fumée pénétrait dans ses poumons,
s’évanouissait la pesanteur des dernières semaines, laissant place
à une allégresse qui lui tournait la tête. Cela lui donnerait
presque envie de recommencer. Dans un reportage sur les Indiens
d’Amérique du Sud, elle avait vu que les
vieux, considérant qu’à leur âge, cela n’avait plus d’importance,
goûtaient à toutes sortes de plaisirs dangereux, tels que le tabac
ou la drogue…
— Je ne le connais pas, mais je peux vous
dire que vous avez bien fait.
Le ton de Colette qui ne manifeste ni apitoiement,
ni jugement, n’attend ni explication, ni justification, ramène
ce qui est arrivé depuis ce matin à un fait, un simple petit
fait, Julia a quitté son mari, sur lequel on ne peut revenir, du
passé.
Dans sa tête aussitôt, surgissent les images de sa
rencontre avec Djamel boulevard Beaumarchais. Présentes comme si
tout le reste, les vingt années ensemble, avait disparu.
— De toute façon, dans le couple, il y en a
toujours un de trop…
Colette se lance dans le récit de son histoire
avec Jean. Elle avait vingt ans et l’avait rencontré dans un
restaurant à Saint-Raphaël où elle était en vacances. Perdu dans la
contemplation de son verre, il semblait indifférent à sa présence,
mais le contact de sa jambe, sous la table, disait le contraire. Sa
fine moustache, qui le faisait ressembler à Clark Gable, et sa mine
sombre avaient fait le reste.
Julia l’écoute distraitement, cherchant à se
remémorer avec le plus de détails possibles ce jour-là.
Précisément. Un après-midi d’octobre. Les
feuilles jonchaient le trottoir. Fin d’après-midi en fait. Les
rayons du soleil rasaient le toit des voitures. Jamais elle
n’allait dans ce coin-là. Un rendez-vous pour de l’intérim. Un type
l’avait croisée sur le trottoir désert. Un vague sourire
échangé. Il était revenu sur ses pas, « Mademoiselle » et
l’avait abordée, elle ne saura jamais pourquoi elle s’était
arrêtée. Julia avait lu dans un magazine que le cerveau féminin est
programmé pour juger si un homme lui convient en une poignée de
secondes, juste en se fondant sur son apparence. Une poignée de
secondes. Qu’est-ce qui lui avait plu pour en prendre pour vingt
ans ? Sa taille. Il était grand et n’avait pas encore son
ventre. Sa voix, douce et forte à la fois. Sa façon de chercher ses
mots. La curiosité. Il la faisait rire.
— On s’est mis en ménage un mois plus tard,
rue de Lappe, poursuit Colette.
Ils avaient prévu de se marier. Mais c’était
compter sans la mère de Jean. Tous les quinze jours, elle prenait
le train depuis Rueil où elle vivait. Elle débarquait sur le coup
de 6 heures du soir, se tenait sur le pas de leur porte et lâchait
d’une voix de petite fille : « Je suis juste venue vous
faire un petit bonjour, je ne reste pas. » Jean devait
parlementer un quart d’heure pour qu’elle accepte d’entrer, puis
autant pour qu’elle enlève son manteau, et à nouveau pour qu’elle
s’asseye. L’heure du dîner arrivait. Nouvelle discussion. La mère finissait par se rendre aux arguments du fils.
Le point d’orgue était le moment d’aller dormir. Le plus souvent,
Colette se couchait avant que l’issue, prévisible et prévue, ne
soit arrivée à son terme. Peu après, le fils et la mère
rejoignaient la chambre, où Colette avait déjà préparé le lit de
camp pour Jean. Quand ils ne se livraient pas à cet épuisant
rituel, Jean et sa mère passaient leur temps à se disputer. Tout
était prétexte à querelles et le calme ne revenait que lorsqu’il
s’agissait de négocier qu’elle reste pour le repas ou pour la nuit.
La seconde précédente, hors d’eux, hurlant, ils retrouvaient alors
le ton amène et gentil qui du bon fils, qui de la mère feignant de
ne pas vouloir déranger. Un matin Colette avait pris la poudre
d’escampette, s’était juré que jamais elle ne se marierait, ni même
qu’elle se mettrait en ménage, et depuis plus de cinquante ans,
elle avait tenu bon.
— Je sais bien que ce n’est pas votre
problème pour l’instant. Mais profitez des occasions qui vont se
présenter.
Julia approuve d’un sourire empreint de tristesse.
Tout en cherchant à la réconforter, la vieille lui permet
d’entrevoir une suite à laquelle elle n’avait même pas eu le temps
de songer.
La vie de couple ressemble à une de ces plantes
sauvages qui poussent le long des chemins de campagne, adossées aux
pierres d’un muret. Coincée entre les corvées quotidiennes et les
courses du samedi, Julia avait fait croître
son ménage, se glissant entre les interstices des cuites et des
coups de gueule de Djamel, dépérissant parfois sous l’ombre d’un
pavillon qui se délabrait, les sentiments déformés, usés par cet
effort opiniâtre, grandir et repartir. Une sorte d’excroissance du
boulot – le même fonctionnement, la même répartition des tâches,
les mêmes horaires, des collègues habitant sous le même toit –,
qui, malgré tout, n’avait cessé de fleurir, sous la serre des
désirs communs, avec la même obstination que ces plantes.
— Je ne vous parle pas seulement sur le plan
physique…
Colette exposait les choses crûment, presque
cliniquement, un souvenir de ses trente-deux années d’infirmière,
puis d’infirmière-chef, au service Chirurgie générale et digestive
à la Salpêtrière. Tout ce qu’elle avait appris à l’hôpital lui
servait de viatique dans sa vie et elle l’appliquait avec méthode,
quelles que soient les circonstances.
— … mais aussi sur le plan psychologique. La
plupart des femmes passent leur temps à se sentir coupables,
parfois même à regretter…
Tout était fini et Julia n’en éprouvait ni
chagrin, ni regret. L’homme qui avait si complètement occupé son
existence, durant les vingt dernières années, qui avait respiré son
air, absorbé sa lumière, était soudain tombé comme une feuille
morte. Libérée de tout ce poids, elle allait pouvoir se développer, redressée, tendue tout entière vers le
soleil, désormais une belle plante…
Colette se tait un moment, jette un coup d’œil à
Vincent, absorbé dans la contemplation du paysage. À côté d’elle,
Bruno suce le bout de son crayon, plongé dans ses mots
croisés.
— Je peux vous demander un
conseil… ?
Et sans attendre la réponse, elle lui décrit sa
maison près de Gourdon, dans un petit village qui s’appelle
Soulzac, où elle passe les six mois d’été. « Une ancienne
grange, sans véritable chauffage et pas très confortable »,
surtout pour une vieille comme elle. Il faudrait qu’elle fasse des
travaux, mais n’a pas l’argent nécessaire. Alors l’autre moitié de
l’année, elle vit à Paris dans son studio. Julia devine que tout
ceci n’est qu’un préambule, pour en arriver au vrai motif. L’âge
lui pèse de plus en plus et les voyages aussi. Elle marque une
pause. « Nous y voilà ! » pense Julia. Sans attendre
la suite, elle l’interroge :
— Mais vous préférez la ville ou la
campagne ?
Colette regarde à nouveau en direction de Vincent,
toujours la tête tournée vers la fenêtre. Quant à Bruno, il s’est
enfoncé dans son siège, recroquevillé sur son magazine, cherchant à
se faire oublier, mais sa main qui trace nerveusement des figures
géométriques dans la marge trahit ses efforts pour se concentrer
sur sa grille.
Elle se rapproche de Julia et baisse la voix. Ce
n’est pas la question. Comme elle l’a dit tout à l’heure, elle part rejoindre son amoureux à Soulzac,
mais elle en a un aussi à Paris. Surprise par cet aveu, Julia se
recule légèrement pour mieux observer Colette. « Les deux sont
très différents », poursuit la vieille dame, sans remarquer
l’étonnement de Julia. Celui de Paris s’appelle Gilbert. Ensemble,
ils vont à des expositions ou à l’opéra. « Un
intellectuel. » Elle a bien détaché le mot, comme si cela
donnait un sens à leur relation, tandis qu’avec René, celui du Lot,
c’est plus… enfin plus physique… Julia se sent rougir.
— Vous comprenez. Je ne sais pas lequel
choisir…
Julia lui prend les mains.
— Vous êtes quelqu’un d’incroyable !
Vous me rappelez ma grand-mère !
— Elle avait deux amoureux aussi ?
— Non, non, elle était amoureuse de son
voisin du 6e étage. Elle passait sa matinée à
se pomponner et à l’attendre. Dès qu’elle l’entendait claquer la
porte de son appartement, elle sortait de chez elle et le croisait
sur le palier comme si c’était par hasard. Je me souviens le
mercredi, quand elle nous gardait, mon frère et moi, on restait des
heures dans l’entrée, le manteau sur le dos pour être prêts quand
le voisin arriverait !
— Et comment ça s’est terminé ?
— La pauvre ! Ce manège a duré des
années. Et puis un jour, il s’est enfin décidé. Il s’est mis sur
son trente-et-un et il est descendu, un bouquet de fleurs à la main, jusque sur le palier de ma
grand-mère. Personne. C’était la première fois qu’elle n’était pas
là à l’attendre. Il a sonné. Pas de réponse. Alors il a alerté la
concierge qui est venue avec ses clefs. C’est lui qui a découvert
ma grand-mère dans son lit. Elle était morte dans son sommeil. Je
me souviens qu’à son enterrement, il n’arrêtait pas de
répéter : « J’ai même pas eu le temps de lui
dire… »
Colette semble fixer quelque chose dans le vague.
À moins qu’elle n’ait pas entendu la fin de l’histoire…
— J’ai compris, finit-elle par dire d’un ton
ferme, le ton d’un malade qui, décidé à guérir, vient de prendre
une importante résolution. Je vends mon studio et je m’installe
dans le Lot. Gilbert se trouvera une maison à Soulzac…
— Mais René… ?
Elle lui mettra le marché en main, comme à
Gilbert. Elle leur dira qu’elle ne voit pas pourquoi elle devrait
se priver de l’un ou de l’autre. S’ils l’aiment, ils
comprendront.
Colette est soudain soulagée.
— C’est cela la solution. On fera ménage à
trois.
— Et puis ils devront s’y faire s’ils ne
veulent pas finir leur vie tout seuls…, ajoute Julia.
Colette ne bronche pas. Elle n’avait pas d’humour,
ou en tout cas ne prenait pas les choses avec humour. Une
plaisanterie pouvait bien sûr l’amuser et elle
aimait rire mais il fallait qu’elle s’y attende, sinon elle restait
de marbre.
Julia saisit le reflet du visage de Vincent dans
la fenêtre.
Et avec lui, ce serait comment ?