O˘ était-il, Anissi ? La nuit était déjà bien avancée et le gamin n'avait pas fermé l'oil la nuit précédente. Massa disait qu'il était passé en coup de vent, tête nue, l'air très pressé. Il n'avait rien raconté ni laissé
aucun message.
quelle importance ? Plus tard il se montrerait, mieux cela vaudrait.
Fandorine avait la tête complètement vide. Ni hypothèses, ni théories, ni plans d'action. Cette journée de travail intense avait donné un résultat bien maigre. L'interrogatoire des agents chargés de filer la NesvitskaÔa, Sténitch et Bouryline, ainsi que ses propres observations avaient confirmé
que n'importe lequel des trois avait pu, la nuit passée, avec un peu d'adresse, s'absenter et revenir sans se faire repérer des hommes en faction.
La NesvitskaÔa logeait dans un foyer pour étudiantes, place TroubetskoÔ ; or il y avait là quatre entrées différentes, et les portes battaient jusqu'à l'aube.
Sténitch, après sa crise de nerfs, avait passé la nuit à la clinique Notre-Dame-de-la-compassion, dont les agents s'étaient vu refuser l'entrée. Allez donc vérifier s'il y avait dormi ou s'il s'était baladé en ville armé d'un scalpel !
Pour Bouryline, c'était pire encore : sa maison était immense, il y avait plus de soixante fenêtres à l'étage, la moitié masquées par les arbres du jardin.
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Le mur d'enceinte n'était pas très haut. Ce n'était pas une maison mais une passoire.
Il ressortait que n'importe lequel d'entre eux avait pu tuer Ijitsyne. Et le plus terrible était que, ayant constaté l'inefficacité de la filature, Eraste Pétro-vitch l'avait fait suspendre complètement. Ce soir, les trois suspects avaient eu totale liberté d'agir !
" Ne désespérez pas, Eraste Pétrovitch, lui avait dit Angelina. C'est un grave péché, et vous n'en avez de toute manière pas le droit. qui capturera ce malfaiteur, ce Satan, si vous baissez les bras ? Vous êtes le seul à
pouvoir l'arrêter. "
Satan, pensa Fandorine avec indolence. Omniprésent, partout en progrès, capable de se glisser par la moindre fente. Satan changeait de visage, il adoptait n'importe quel masque, y compris celui d'ange. Ange. Angelina.
Très obligeamment, son cerveau, habitué à écha-fauder des constructions logiques et libéré du contrôle de son esprit engourdi, lui fournit aussitôt une chaîne de raisonnement.
Prenons Angelina par exemple, pourquoi ne serait-elle pas Jack l'Eventreur ? Elle était en Angleterre l'année passée. Et d'un. Chaque fois qu'un meurtre a été commis, elle a passé la soirée à l'église. Selon ce qu'elle prétend. Et de deux.
Elle apprend des rudiments de médecine à l'école d'infirmières, elle possède déjà de bonnes connaissances et un certain savoir-faire. Elle a même eu droit à des cours d'anatomie. Et de trois.
Elle est d'une nature étrange et ne ressemble guère aux autres femmes. Elle a parfois de ces regards à
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vous faire chavirer le cour, mais à quoi pense-t-elle en de tels instants ?
Mystère. Et de quatre.
A elle, Palacha e˚t ouvert la porte sans hésiter. Et de cinq.
Eraste Pétrovitch secoua la tête avec agacement, réprimant les tours à vide que donnait son outran-cière machine logique. Son cour refusait absolument de considérer pareille version, or le Sage avait dit : " L'homme bien né ne place pas les arguments de la raison plus haut que la voix du cour. " Le malheur était qu'Angelina avait raison : il n'y avait personne à part lui qui p˚t arrêter l'Eventreur, et il ne lui restait que fort peu de temps.
Juste la journée du lendemain. Réfléchir, réfléchir.
Mais quelque chose l'empêchait de se concentrer sur l'affaire, toujours cette même phrase obstinée : " II n'y survivra pas, il n'y survivra pas. "
Ainsi, le temps s'écoulait. Le conseiller de collège ébouriffait ses cheveux, se prenait par instants à arpenter la pièce, par deux fois se rafraîchit le visage à l'eau froide. Il tenta de s'absorber dans la méditation, mais y renonça aussitôt : rien à faire, tu parles !
Angelina se tenait debout contre le mur, bras croisés et coudes serrés contre le corps ; elle l'observait de ses immenses yeux gris, le regard triste et cependant exigeant.
Massa lui aussi gardait le silence. Il était assis sur le plancher, les jambes repliées formant un huit, sa face ronde immobile, ses épaisses paupières mi-closes.
Et puis à l'aube, alors qu'un brouillard laiteux avait envahi la rue, des pas précipités retentirent sur le perron, une poussée résolue fit grincer la porte mal refermée, et l'on vit surgir dans l'appartement le 395
sous-lieutenant des gendarmes Smolianinov, un jeune officier à l'esprit délié, oil noir, geste vif, joues colorées de rouge.
- Ah, voilà o˘ vous étiez ! se réjouit le nouvel arrivant. Tout le monde vous cherchait. Vous n'étiez pas chez vous, ni à la direction, ni rue de Tver ! J'ai eu l'idée de venir ici : peut-être, ai-je pensé, étiez-vous encore sur le lieu du crime. Un malheur, Eraste Pétrovitch ! Tioulpanov est blessé. Grièvement. Il a été transporté à l'hôpital Marie, il était minuit passé. Le temps qu'on nous en informe, le temps qu'on vous fasse chercher partout, il s'en est passé, des heures !... Le lieutenant Svertchinski s'est rendu sur-le-champ à l'hôpital, et nous, les ordonnances, nous avons reçu ordre de vous trouver. Une fichue histoire, hein, Eraste Pétrovitch ?
Rapport du secrétaire de gouvernement
A. P. Tioulpanov,
assistant personnel
de M. E. P. Fandorine, fonctionnaire chargé
des missions spéciales auprès de Sa Haute
Excellence le général gouverneur de Moscou
8 avril 1889, 3 h et 112 du matin
J'ai l'honneur de faire savoir à Votre Haute Noblesse qu'alors que je travaillais ce dernier soir à établir la liste des personnes susceptibles d'être soupçonnées des crimes que vous savez, il m'est apparu avec une absolue évidence que lesdits crimes ne pouvaient avoir été commis que par un
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seul individu, à savoir l'expert en médecine légale Igor Willemovitch Zakharov.
Celui-ci n'appartient pas seulement au milieu médical, il est aussi anatomopathologiste, autrement dit la dissection des entrailles humaines est pour lui un acte ordinaire et quotidien. Et d'un.
Le fait d'être constamment en contact avec des cadavres a pu susciter chez lui une insurmontable aversion pour tout le genre humain, ou bien au contraire une admiration perverse de la structure physiologique de l'organisme. Et de deux.
Il appartenait en sa jeunesse à un groupe d'étudiants en médecine qualifié
de " cercle des amis de Sade ", ce qui atteste de penchants vicieux et cruels précocement exprimés. Et de trois.
Zakharov loge dans un appartement de fonction attenant à l'institut médico-légal de la Maison-Dieu. Deux des meurtres (ceux de la demoiselle Andréitchkina et de la fillette anonyme) ont été commis à proximité de cet endroit. Et de quatre.
Zakharov se rend souvent en Angleterre visiter des parents. H y était l'an passé. Il est rentré la dernière fois de Grande-Bretagne le 31 octobre (11
novembre selon le calendrier européen), en d'autres termes il était pleinement en mesure de commettre le dernier des crimes londoniens attribués de manière certaine à l'Eventreur. Et de cinq.
Zakharov est parfaitement informé du cours de l'instruction ; et, en outre, de toutes les personnes mêlées à celle-ci, il est la seule à posséder une expérience médicale. Et de six.
Je pourrais continuer, mais j'ai de la peine à respirer et mes idées s'embrouillent... Je préfère parler des événements les plus récents.
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1
N'ayant pas trouvé Eraste Pétrovitch chez lui, j'ai pensé qu'il n'y avait pas de temps à perdre. J'étais allé dans la journée à la Maison-Dieu et m'étais entretenu avec les ouvriers du cimetière, ce qui ne pouvait avoir échappé à l'attention de Zakharov. tt était raisonnable de s'attendre qu'il s'inquiète et se trahisse d'une manière ou d'une autre. A tout hasard, j'ai pris avec moi une arme - un revolver " bouledogue " que monsieur Fan-dorine m'avait offert l'an dernier pour ma fête. Une journée épatante, une des plus agréables de ma vie. Mais cela n'a aucun rapport avec l'affaire.
La Maison-Dieu, donc. J'y suis arrivé en fiacre à 10 heures du soir, il faisait déjà nuit noire. Une des fenêtres du pavillon o˘ loge le docteur était éclairée, et je me suis réjoui que Zakharov n'e˚t pas décampé. Pas
‚me qui vive aux alentours, des tombes de l'autre côté de la clôture et pas un seul réverbère. Un chien s'est mis à aboyer, le chien d'attache qui garde la chapelle, mais j'ai rapidement traversé la cour et me suis collé
contre le mur. Le chien a aboyé, aboyé encore, puis s'est tu. J'ai grimpé
sur une caisse (la fenêtre était haute) et j'ai regardé à l'intérieur. La fenêtre éclairée était celle du bureau de Zakharov. Le nez collé au carreau, j'aperçois sur sa table des papiers et une lampe allumée. Lui-même me tourne le dos, occupé à écrire, déchirant chaque fois sa feuille et jetant les morceaux par terre. J'ai attendu longtemps dans cette position, au moins une heure, et l'autre ne cessait d'écrire et de déchirer, d'écrire et de déchirer. Je réfléchissais également au moyen de voir ce qu'il griffonnait de la sorte. Je me demandais si je n'aurais pas d˚ procéder à
son arrestation. Mais je n'avais pas de mandat, et rien ne 398
disait qu'il ne f˚t pas en train de rédiger quelque rapport sans intérêt ou bien simplement de faire ses comptes. A 11 h 17 (à cet instant j'ai consulté ma montre), il s'est levé et est sorti de la pièce. Son absence a duré un bon moment. Je l'ai entendu s'affairer bruyamment dans le couloir, puis le silence est retombé. J'ai hésité à escalader la fenêtre pour aller jeter un coup d'oil aux papiers, j'étais troublé et j'ai manqué de vigilance. J'ai été frappé d'une cuisante douleur dans le dos en même temps que je heurtais du front le rebord de fenêtre. Puis, comme je me retournais, j'ai senti une autre br˚lure dans les côtes et au bras. J'avais fixé jusqu'alors la lumière, aussi ne distinguais-je pas qui se tenait là, dans l'obscurité, cependant j'ai frappé de la main gauche comme me l'a enseigné monsieur Massa, et aussi du genou. Mes coups ont porté. Mais je n'ai jamais été un élève très assidu aux leçons de monsieur Massa, j'étais plutôt tire-au-flanc. Voilà pourquoi Zakharov avait quitté son bureau. Sans doute avait-il remarqué ma présence. Comme il s'esquivait, telle une ombre, pour échapper à mes coups, j'ai voulu courir après lui mais je n'avais pas fait trois pas que je suis tombé. Je me suis relevé et je suis tombé à
nouveau. J'ai sorti mon " bouledogue " et j'ai tiré trois fois en l'air. Je pensais que peut-être un des employés du cimetière accourrait à mon secours. J'avais tort, mes coups de feu n'ont sans doute eu pour seul effet que de les effrayer. C'est un coup de sifflet qu'il fallait donner. Je n'en ai pas eu l'idée, je n'étais pas en état de raisonner. La suite est très confuse dans ma mémoire. Je me suis traîné à quatre pattes, je ne tenais pas sur mes jambes. Passée la clôture, je me suis étendu pour reprendre mon souffle et j'ai
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d˚ m'endormir. quand je me suis réveillé, j'avais froid. Très froid.
Pourtant j'étais chaudement vêtu, j'avais enfilé exprès un chandail sous mon manteau. J'ai tiré ma montre. Un coup d'oil : plus de minuit déjà.
C'est tout, me suis-je dit, le salopard est parti. Ce n'est qu'à ce moment que j'ai repensé à mon sifflet. Je me suis mis à souffler dedans. Bientôt quelqu'un est venu, je n'ai pas discerné qui. On m'a transporté. Avant que le docteur me fasse une piq˚re, j'étais comme dans un brouillard. Mais à
présent ça va mieux. J'ai honte seulement d'avoir laissé s'échapper l'Eventreur. Si j'avais davantage écouté monsieur Massa. J'ai essayé, Eraste Pétrovitch, de faire de mon mieux. Si j'avais écouté Massa. Si...
NOTE :
L'enregistrement du présent rapport sténo-graphique a d˚ être interrompu ici car le blessé, qui au début s'exprimait de manière très vivante et correcte, a commencé à divaguer pour bientôt sombrer dans un état d'inconscience d'o˘ il n'est plus sorti. M. le docteur K. I. Médius s'est même montré surpris que M. Tioulpanov e˚t tenu si longtemps avec de telles blessures et une telle perte de sang. La mort est survenue vers 6 heures du matin, ainsi que M. Médius l'a consigné dans son rapport y afférent.
Sous-lieutenant du corps de gendarmerie
Svertchinski
Sténographie et transcription en clair par le registrateur de collège Arietti.
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quelle nuit affreuse.
Et pourtant la soirée avait si délicieusement commencé. L'idiote s'est révélée dans la mort d'une prodigieuse beauté : un pur régal pour les yeux.
Après ce chef-d'ouvre de l'art de la décoration, il e˚t été insensé de gaspiller son temps et son inspiration avec la femme de chambre, aussi ai-je laissée celle-ci telle qu'elle était. C'est péché, bien s˚r, mais jamais je n'eusse obtenu, de toute manière, contraste si frappant entre la disgr
‚ce apparente et la Beauté tout intérieure.
Surtout, j'avais le cour réchauffé à l'idée d'avoir accompli une bonne ouvre : non seulement je révélais au bon jeune homme le vrai visage de la Beauté, mais je le débarrassais en outre du lourd fardeau qui l'empêchait d'organiser sa propre vie.
Et voici quel malheur est venu conclure tout cela.
Le vilain métier qu'exerçait le bon jeune homme - fureter, espionner - a été cause de sa perte. Il est lui-même venu s'exposer à la mort. Là ne réside pas ma faute.
J'ai eu pitié du gosse, et mon geste s'en est trouvé moins précis. Ma main a tremblé. Ses blessures sont mortelles, je n'ai aucun doute sur ce point : j'ai entendu l'air s'échapper du poumon crevé, et le second coup de lame a forcément sectionné le rein gauche et le côlon descendant. Mais il aura certainement connu d'atroces souffrances avant de mourir. Cette idée me poursuit sans rel‚che.
J'ai honte. Ce n'était pas beau.
Une journée compliquée
8 avril, Samedi saint
Exposée au vent et à un odieux crachin, l'équipe d'investigation se pressait aux portes du misérable cimetière de la Maison-Dieu. Elle comprenait : le brigadier Lialine, trois jeunes agents, un photographe équipé d'un Kodak portatif américain, l'assistant du photographe et un policier de la brigade cynégétique tenant en laisse Moussia, le chien d'arrêt le plus célèbre de tout Moscou. L'équipe avait été convoquée par téléphone sur les lieux de l'agression nocturne. Elle avait reçu l'ordre exprès de ne rien entreprendre avant l'arrivée de Sa Haute Noblesse, monsieur le conseiller de collège Fando-rine, et à présent observait rigoureusement la consigne, se gardant de rien faire et frissonnant sous la détestable étreinte de cette pluvieuse matinée d'avril.
Même Moussia, auquel l'humidité donnait une allure de vieille vadrouille rouss‚tre, paraissait découragé. Son long museau étendu sur la terre détrempée, il haussait ses sourcils blanc-jaune, la mine affligée, et une fois ou deux même poussa un glapissement ténu, qui exprimait fort bien l'humeur commune du groupe.
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Lialine, policier chevronné autant qu'homme d'expérience, par un pli singulier de son caractère, traitait les caprices de la nature par le mépris et ne souffrait point de cette attente prolongée. Il savait que le fonctionnaire chargé des missions spéciales se trouvait actuellement à
l'hôpital Marie, o˘ l'on était en train de laver et d'accoutrer le pauvre corps supplicié d'Anissi Tioulpanov, esclave du Seigneur et ci-devant secrétaire de gouvernement. Le sieur Fandorine ferait ses adieux à son bien-aimé assistant, exécuterait le signe de croix, puis filerait aussitôt à fond de train à la Maison-Dieu. Il y avait là cinq minutes de course tout au plus, et les chevaux du conseiller de collège valaient s˚rement mieux que les rosses de la police.
Lialine avait à peine formé cette pensée que de splendides trotteurs arborant panache blanc s'arrêtaient devant les lourdes portes de fer du cimetière. Le cocher aurait pu passer pour un général, couvert qu'il était de passements dorés, et la calèche resplendissait sous la pluie, toute laquée de noir, les portières ornées des armes du prince DolgoroukoÔ.
Le sieur Fandorine sauta à terre, la confortable suspension vacilla, et la voiture alla se ranger un peu plus loin. Visiblement, elle avait ordre d'attendre.
Certes, le visage du nouvel arrivant était p‚le, et ses yeux br˚laient d'un éclat plus vif qu'à l'accoutumée mais, si exercé que f˚t son regard, Lialine ne releva sur sa physionomie aucun autre indice des émotions et des nuits blanches que l'homme venait de traverser. Au contraire, il eut même l'impression que le fonctionnaire chargé des missions spéciales marchait d'un pas incomparablement plus énergique et alerte qu'à l'ordinaire.
Lialine voulut s'avancer
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pour lui présenter ses condoléances, mais un coup d'oil plus attentif aux lèvres étroitement serrées de Sa Haute Noblesse le fit se raviser. Sa riche expérience de la vie lui souffla que mieux valait éviter les larmoiements et aborder directement l'affaire.
- Nous nous sommes gardés de nous introduire dans le logement de monsieur Zakharov, conformément aux instructions reçues. Les employés ont été
interrogés, mais aucun n'a vu le docteur depuis hier soir. Ils sont là-bas, ils attendent.
Fandorine jeta un bref regard dans la direction qu'on lui indiquait et aperçut quelques hommes qui piétinaient près du b‚timent de la morgue.
- Je croyais m'être exprimé clairement : ne rien entreprendre avant mon arrivée. Enfin, allons-y.
Il est de mauvaise humeur, jugea Lialine. Ce qui n'avait rien d'étonnant dans d'aussi tristes circonstances. L'homme jouait sa carrière, et la mort de Tioulpanov ne venait rien arranger.
Le conseiller de collège gravit lestement le perron du pavillon qu'occupait Zakharov et tira sur la poignée de la porte. Celle-ci résista : elle était fermée à
clé.
Lialine hocha la tête : un homme circonspect que ce docteur Zakharov, soigneux et prudent ! Même pressé de s'enfuir, il n'avait pas oublié de verrouiller derrière lui. Un individu de cette sorte ne laissait ni preuves ni indices stupides.
Fandorine, sans se retourner, claqua des doigts, et le brigadier comprit sans qu'il f˚t besoin de mots. Il tira de sa poche une collection de rossignols, fouilla un moment dans la serrure au moyen d'un crochet de la longueur voulue, et la porte s'ouvrit.
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Le représentant de l'autorité traversa chaque pièce en coup de vent, jetant de brèves instructions au passage, soudain mystérieusement délivré de son léger bégaiement habituel, comme s'il n'en e˚t jamais été affecté :
- Vérifier le linge dans l'armoire. En faire le compte. Etablir ce qui manque... Tous les instruments médicaux, en particulier chirurgicaux, là-bas, sur la table... Il y avait un tapis dans le couloir, regardez, il y a une trace rectangulaire sur le sol. O˘ est-il passé? Le retrouver!... C'est quoi? Son bureau? Rassembler tous les papiers. Redoubler d'attention quant aux fragments et aux bouts déchirés.
Lialine promena son regard autour de la pièce et n'y découvrit rien qui ressembl‚t à un fragment de papier. Il régnait dans ce bureau un ordre parfait. L'agent s'émerveilla à nouveau de la solidité des nerfs du docteur en fuite. Il avait tout bien proprement rangé, comme s'il s'apprêtait à
recevoir des visiteurs. On ne risquait pas d'y relever des confettis par terre.
Mais à ce moment le conseiller de collège se pencha et ramassa sous une chaise un petit morceau de papier chiffonné. Il le déplissa, le lut et le tendit à Lialine.
" A joindre au dossier. "
Le bout de feuille comportait juste trois mots :
- Procédez à la perquisition, ordonna Fandorine avant de sortir du pavillon.
Cinq minutes après, quand il eut réparti entre ses hommes les différents secteurs de fouille, Lialine
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jeta un coup d'oil par la fenêtre et vit le conseiller de collège et le chien Moussia occupés à ramper dans les buissons. Des branches y avaient été cassées, la terre piétinée. Il était permis de supposer que c'était là
que le défunt Tioulpanov s'était empoigné avec le criminel. Lialine poussa un soupir, se signa et s'attela à sonder les murs de la chambre. La perquisition ne donna rien de très intéressant. Fandorine feuilleta rapidement une pile de lettres rédigées en anglais - à l'évidence expédiées par des parents de Zakharov - , mais il ne s'attarda pas à les lire et ne prêta de réelle attention qu'aux dates. Il consigna quelques mots dans son bloc-notes, mais ne fit aucune remarque à haute voix.
L'agent Syssouiev se distingua en découvrant sous le divan du bureau un autre fragment de papier, un peu plus grand que le premier mais porteur d'une inscription encore moins intelligible :
Ce logogriphe parut curieusement beaucoup intéresser le conseiller de collège. Il accorda également une grande attention au revolver système CoÔt trouvé dans le tiroir du secrétaire. Le revolver était chargé, mais depuis fort peu de temps : on relevait sur la crosse et le barillet des traces de graisse encore fraîche. Pourquoi Zakharov ne l'avait-il pas emporté ?
s'étonna Lialine. Il l'avait oublié, peut-être ? Ou bien l'avait-il laissé
à dessein ? Mais en ce cas pourquoi ? Moussia se couvrit de ridicule. Tout d'abord, en dépit de la pluie et de la boue, il s'élança assez 406
vivement sur une piste, mais il fallut alors qu'un énorme molosse à longs poils déboul‚t par la porte du cimetière ; il se mit à jeter des aboiements si furieux que Moussia s'accroupit sur ses pattes arrière et battit en retraite. Il fut impossible après cela de lui faire quitter sa place. Le gardien rattacha le molosse à sa chaîne, mais Moussia avait perdu tout son allant. Les chiens au flair sensible sont généralement nerveux, tout chez eux dépend de leur humeur.
- qui est qui, parmi ceux-là ? demanda Fandorine en montrant par la fenêtre les employés.
Lialine entreprit de le lui expliquer :
- Le gros à casquette, c'est le surveillant. Il vit hors de l'enceinte du cimetière et n'est pas concerné par l'activité de l'institut médico-légal.
Il est parti hier à cinq heures et demie et est arrivé ce matin, un quart d'heure avant vous. Le grand souffreteux, c'est l'assistant de Zakharov, son nom de famille est Groumov. Lui aussi vient d'arriver de chez lui.
Celui qui baisse la tête, c'est le gardien. Les deux autres sont les ouvriers. Ils creusent les tombes, entretiennent le mur d'enceinte, sortent les détritus, etc. Le gardien et les ouvriers logent ici, à côté du cimetière, il se peut qu'ils aient entendu quelque chose. Mais nous n'avons pas mené d'interrogatoire détaillé, nous n'avions pas d'ordre.
Le conseiller de collège s'entretint lui-même avec les employés.
Il les convoqua dans la maison et en premier lieu leur montra le CoÔt :
- Vous le reconnaissez ?
L'assistant Groumov et le gardien Pakhomenko témoignèrent (Lialine le nota au crayon dans le
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procès-verbal) avoir déjà aperçu l'arme - ou bien une autre exactement semblable - chez le médecin. quant au fossoyeur Koulkov, il ajouta qu'il n'avait jamais vu le " rigolvert " de près, mais qu'en revanche, le mois précédent, il était allé regarder " m'sieur le docteur " tirer les freux, et que le spectacle valait le coup d'oil : chaque fois qu'il en prenait un pour cible, il n'en restait que des plumes.
La nuit passée, les trois coups de feu du secrétaire de gouvernement Tioulpanov avaient été entendus du gardien Pakhomenko et de l'ouvrier Khrioukine. Koulkov dormait, ivre mort, et le bruit ne l'avait pas réveillé.
Ceux qui avaient entendu les tirs déclarèrent avoir eu peur de sortir de chez eux : savait-on tous les brigands qui traînaient dehors la nuit, et puis il n'y avait pas eu, semblait-il, d'appels au secours. Khrioukine s'était rendormi bientôt après, mais Pakhomenko avait continué de veiller.
Selon ses dires, immédiatement après les coups de feu, une porte avait claqué violemment et quelqu'un était passé très vite, qui se dirigeait vers le portail.
- quoi, vous tendiez l'oreille ? demanda Fando-rine au gardien.
- Et comment ! répondit celui-ci. «a canardait, n'est-ce pas ? Et puis je dors vilainement la nuit. Toutes sortes d'idées viennent me traverser la cervelle. J'ai pas cessé de me retourner jusqu'au point du jour. Dites voir, m'sieur le général, c'est-il bien vrai que le jeune gars aurait trépassé ? Lui qu'avait l'oil si vif, et puis qu'était si aimable avec les petites
gens...
Le conseiller de collège était connu pour être toujours courtois et indulgent avec ses inférieurs,
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cependant cette fois-ci Lialine crut tout bonnement avoir affaire à une autre personne. Aux touchantes paroles du gardien, le fonctionnaire ne répondit rien, non plus qu'il ne manifesta le moindre intérêt à ses pensées nocturnes. Il lui tourna brusquement le dos et jeta par-dessus son épaule aux témoins :
- Allez. Interdiction à chacun de quitter le cimetière. On peut avoir besoin de vous. Et vous, Grou-mov, veuillez rester.
«a par exemple, on aurait dit qu'on vous avait changé l'homme !
Fandorine demanda à l'assistant, qui battait des paupières, la mine effarée :
- qu'a fait Zakharov hier soir ? Et soyez précis. Groumov écarta les bras d'un air coupable :
- Je ne peux pas vous dire. Igor Willemovitch était hier de très mauvaise humeur, il jurait sans arrêt, et après le repas il m'a donné l'ordre de rentrer chez moi. Je suis donc parti. Nous ne nous sommes même pas dit au revoir : il s'était enfermé dans son bureau.
- " Après le repas ", c'était à quelle heure ?
- A quatre heures, monsieur.
- " A quatre heures, monsieur ", répéta le fonctionnaire.
Il hocha la tête bizarrement et se désintéressa aussitôt de l'assistant souffreteux.
- Vous pouvez disposer.
Lialine s'approcha du conseiller de collège et toussota avec discrétion.
- J'ai ébauché ici un signalement de Zakharov. Souhaitez-vous le lire ?
Le nouveau Fandorine ne jeta pas même un coup d'oil à la description si excellemment rédigée, il
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refusa d'un geste. Il était assez mortifiant d'observer un tel manque de considération pour le zèle déployé dans l'intérêt du service.
- Ce sera tout, déclara le fonctionnaire d'un ton sec. Je n'ai besoin d'interroger personne d'autre. Vous, Lialine, filez à la clinique Notre-Dame-de-la-compassion, à Lefortovo, et ramenez-moi, rue de Tver, l'infirmier Sténitch. Syssouiev, de son côté, se rendra quai IakimanskaÔa, pour prendre Bouryline, l'industriel. C'est urgent.
- Mais que fait-on pour le signalement de Zakha-rov ? demanda Lialine, un tremblement dans la voix. Nous allons sans doute lancer un avis de recherche ?
- Non, nous n'allons pas... répondit Fandorine d'un air distrait, plongeant le vieux briscard dans une absolue perplexité.
Puis il s'éloigna d'un pas vif en direction de son fabuleux équipage.
Le fonctionnaire trouva Védichtchev qui l'attendait dans son bureau de la rue de Tver.
- Dernier jour, dit sévèrement l'éminence grise du prince DolgoroukoÔ en guise de salutation. Il faut retrouver cet Anglais malade. Le retrouver et en informer qui de droit. Autrement, vous savez...
- Mais dites-moi, Frol Grigoriévitch, comment êtes-vous au courant pour Zakharov ? demanda Fandorine, sans paraître au demeurant particulièrement surpris.
- Védichtchev sait tout ce qui se passe à Moscou.
- Il conviendrait alors de vous inclure vous aussi dans la liste des suspects. Vous posez bien les ven-
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touses à Sa Haute Excellence et lui faites même des saignées ? Par conséquent vous n'êtes pas novice dans l'art de la médecine.
La plaisanterie fut toutefois prononcée d'une voix terne. Il était évident que le fonctionnaire pensait à tout autre chose.
- Anissi, hein ? soupira Védichtchev. Pour un malheur, c'est vrai, c'est un malheur. Un garçon intelligent, de la cervelle à revendre... qui était promis à aller loin.
- Vous feriez mieux de rentrer chez vous, Frol Grigoriévitch, rétorqua Fandorine, manifestement peu disposé ce jour-là à s'abandonner au sentimentalisme.
Le valet de chambre fronça ses sourcils gris-bleu d'un air outragé et opta pour le ton officiel :
- J'ai reçu ordre, Votre Haute Noblesse, de vous informer que le comte ministre est reparti ce matin pour Saint-Pétersbourg de fort mauvaise humeur et qu'il s'est montré avant son départ extrêmement menaçant. J'ai également ordre d'établir si l'enquête sera bientôt terminée.
- Très bientôt. Transmettez à Sa Haute Excellence qu'il me reste encore à
interroger deux personnes, à recevoir une dépêche télégraphique et à
opérer une petite sortie en ville.
- Eraste Pétrovitch, par le Christ Notre Seigneur, en aurez-vous fini pour demain ? demanda Védichtchev d'une voix soudain suppliante.
Autrement, nous sommes tous perdus...
Fandorine n'eut pas le temps de répondre, car à cet instant précis l'officier d'ordonnance frappa à la porte et annonça .
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- Les prisonniers Sténitch et Bouryline sont arrivés. Ils sont gardés chacun dans une pièce différente, conformément à vos instructions.
- D'abord Sténitch, commanda le fonctionnaire à l'officier, puis il se tourna vers le valet de chambre en lui désignant la porte d'un mouvement du menton. Voilà le premier interrogatoire dont je parlais. Allez, Frol Grigoriévitch, retirez-vous, le temps me
manque.
Le vieillard inclina de bonne gr‚ce sa tête chauve et s'en alla en clopinant vers la sortie. Parvenu au seuil, il manqua se heurter à un individu d'allure un peu bizarre, hirsute, visiblement très nerveux et maigre comme un clou ; cependant il ne s'attarda pas à le dévisager.
Traînant ses semelles de feutre, il remonta rapidement le couloir, tourna au coin et ouvrit avec une clé la porte d'un débarras.
Il ne s'agissait pas d'un simple réduit puisqu'une porte dérobée se découpait dans l'angle opposé. Celle-ci s'ouvrait également au moyen d'une clé spéciale et donnait dans une sorte de placard. Frol Grigoriévitch s'y introduisit non sans mal, s'assit sur une chaise garnie d'un confortable coussin, fit jouer un panneau dissimulé dans la cloison, et brusquement tout l'intérieur du bureau secret apparut derrière une glace tandis que s'élevait la voix, légèrement assourdie, d'Eraste Pétrovitch :
- Je vous remercie. Vous allez devoir passer encore quelque temps au poste de police. Pour votre propre sécurité.
Le valet de chambre chaussa des lunettes à verres épais et se colla à
l'ouverture secrète mais ne vit que le dos de la personne qui sortait. On appelait ça un interrogatoire : trois minutes n'étaient pas passées !
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Védichtchev émit un gloussement sceptique et attendit la suite.
- Introduisez Bouryline, ordonna Fandorine à l'officier.
Entra un individu au faciès tatar, joue épaisse, regard effronté de brigand. Sans attendre d'y être invité, il s'installa sur une chaise, croisa les jambes et se mit à balancer sa superbe canne à pommeau doré. On voyait tout de suite le millionnaire.
- quoi, vous allez encore une fois m'emmener admirer de la tripaille ?
demanda-t-il d'un ton jovial. Seulement il en faut plus pour m'impressionner, j'ai le cuir épais. qui vient de sortir à l'instant ?
N'était-ce pas Vanka Sténitch ? Vous avez vu ça, comme il a détourné la figure ! Comme s'il ne devait rien à Bouryline ! Après s'être baladé dans toute l'Europe à mes frais et avoir vécu à mes crochets ! Je l'avais pris en pitié, le malheureux. Et lui m'a craché au visage. Il m'a planté en Angleterre et s'est sauvé. Il s'était pris de dégo˚t pour ma trop sordide personne, il aspirait à une existence bien propre, voyez-vous. Mais grand bien lui fasse, ce pauvre type est fini. En un mot, c'est un malade. Vous permettez que j'allume un cigare ?
Toutes les questions du millionnaire demeurèrent sans réponse. Au lieu de les relever, Fandorine en posa une à son tour, dont le sens échappa totalement à Védichtchev.
- Il y avait chez vous, à votre réunion d'anciens étudiants, un individu à
cheveux longs, plutôt mal fagoté. qui est-ce ?
Mais Bouryline, quant à lui, comprit fort bien ce qu'on lui demandait et répondit sans se faire prier :
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- Filka Rozen. Lui, moi et Sténitch avons été virés ensemble de médecine, pour nous être particulièrement distingués dans le domaine de l'immoralité.
Il travaille comme réceptionnaire au mont-de-piété. Il boit, bien s˚r.
- O˘ peut-on le trouver ?
- Nulle part, je le crains ! quand vous m'avez rendu visite, je venais bêtement de lui refiler cinq cents roubles, pour ne plus l'entendre pleurnicher à propos du bon vieux temps. Maintenant il ne reparaîtra plus avant d'avoir tout bu jusqu'au dernier kopeck. Peut-être est-il en train de faire la nouba dans quelque bastringue moscovite, mais peut-être aussi est-il à Pétersbourg ou à Nijni-Novgorod. L'animal est comme ça.
Cette nouvelle, bizarrement, parut contrarier Fan-dorine à l'extrême. Il se leva même d'un bond de son bureau, tira de sa poche une sorte de collier de perles vertes et l'y renfouit aussitôt.
Le joufflu personnage observait l'étrange conduite du fonctionnaire avec curiosité. Il sortit un gros cigare qu'il alluma. Ah, quel culot ! Il secouait sa cendre sur le tapis ! Cependant il se gardait bien de réclamer des éclaircissements et attendait.
- Dites-moi, demanda Fandorine après un assez long silence, pourquoi Sténitch, Rozen et vous avez-vous été renvoyés de la faculté, et Zakharov seulement transféré à la section d'anatomopathologie ?
- Ce fut selon les frasques de chacun. (Bouryline eut un ricanement ironique.) Sotski, le plus tête br˚lée d'entre nous, fut expédié, sac au dos, aux bataillons disciplinaires. Pauvre vieux, il ne manquait pas d'imagination, même si c'était une fripouille. (Il lança un clin d'oil espiègle tout en exhalant un nuage
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de fumée de cigare.) Les étudiantes, nos joyeuses amies, en ont pris également pour leur grade, du seul fait qu'elles étaient des filles. Elles sont parties en Sibérie, assignées à résidence. L'une est devenue morphinomane, l'autre a épousé un pope. Je me suis renseigné. (Le millionnaire éclata de rire.) Mais l'Anglais, je veux dire Zakharov, ne s'était alors signalé par aucun exploit particulier, aussi s'en est-il tiré
avec une légère punition. " Etait présent et n'est pas intervenu ", c'étaient les ternies de l'arrêté administratif.
Fandorine claqua des doigts, comme s'il venait de recevoir une bonne nouvelle attendue depuis longtemps. Il voulut poser une autre question, mais Bouryline l'en empêcha en tirant de sa poche une feuille de papier pliée en quatre :
- C'est drôle que vous m'interrogiez sur Zakharov. J'ai reçu ce matin de lui une lettre plutôt insolite, juste avant que vos sbires viennent me prendre. C'est un gosse des rues qui l'a apportée. Tenez, lisez.
Frol Grigoriévitch se plia en deux, s'aplatit le nez contre la glace, mais peine perdue : impossible de lire d'aussi loin. Tout témoignait cependant que cette lettre revêtait une importance considérable : Eraste Pétrovitch l'examina de très près durant un bon moment.
- Je lui donnerai l'argent, bien entendu, ce n'est pas ce qui m'importe, disait le millionnaire. Seulement il n'a jamais été question entre lui et moi d'aucune " vieille amitié ", il écrit ça pour le sentiment. Et puis qu'est-ce que c'est que ce style de mélodrame : " Ami, ne me garde pas rancune " ! qu'a-t-il donc commis comme bêtise, notre Pluton ?
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Il a fait rompre le carême aux frangines d'hier, celles qui étaient étendues sur les tables à la morgue ?
Bouryline renversa sa tête en arrière et partit d'un grand éclat de rire, très satisfait de sa plaisanterie.
Fandorine continuait d'étudier le billet. Il s'éloigna vers la fenêtre, leva le feuillet plus haut, et Frol Grigoriévitch put apercevoir des lignes inégales s'étalant un peu en tous sens.
- Oui, c'est un tel gribouillage qu'on parvient à peine à déchiffrer, observa le millionnaire de sa voix de basse tout en cherchant des yeux o˘
se débarrasser de son mégot de cigare. On dirait que c'a été écrit dans une voiture ou bien sous l'effet d'une
sacrée cuite.
Ne trouvant pas, il fit mine de jeter l'objet par terre, mais au dernier moment se ravisa. Il lança un regard furtif au conseiller de collège qui lui tournait le dos, enveloppa le mégot dans un mouchoir et le fourra dans sa poche. Eh bien voilà !
- Allez, Bouryline, dit Eraste Pétrovitch sans se retourner. Vous resterez jusqu'à demain sous la protection de la police.
A cette nouvelle, le millionnaire parut affreusement affligé.
- J'en ai ma claque ! J'ai déjà nourri pendant une nuit les punaises de vos flics ! Et ce sont des féroces, des affamées ! Il faut les voir se précipiter sur un corps de chrétien !
Fandorine, sans en écouter davantage, pressa le bouton d'une sonnette. Un officier des gendarmes parut, qui entraîna le rupin vers la porte.
- Et pour Zakharov, que fait-on ? cria Bouryline, ayant déjà franchi le seuil. C'est qu'il va passer chercher l'argent !
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- Ce n'est pas votre affaire, répondit Eraste Pétrovitch avant de demander à l'officier : Le ministère a-t-il répondu à ma demande d'information ?
- Oui, monsieur.
- Donnez.
Le gendarme sortit, rapporta une sorte de télégramme puis disparut à
nouveau dans le couloir.
La dépêche produisit sur le fonctionnaire un effet pour le moins surprenant. Tout en lisant, il jeta la feuille sur sa table et se livra soudain à une curieuse extravagance : il frappa plusieurs fois de suite dans ses mains, à coups très rapides, et si sonores que Frol Grigoriévitch sous la surprise se cogna le front contre la glace, et que gendarme, secrétaire et officier d'ordonnance surgirent en même temps dans l'embrasure de la porte.
- Ce n'est rien, messieurs, les rassura Fandorine. C'est un exercice japonais qui aide à la concentration de l'esprit. Vous pouvez disposer.
Et ensuite ce ne fut plus qu'un enchaînement de prodiges.
quand ses subordonnés eurent refermé la porte, Eraste Pétrovitch se mit soudain à se déshabiller. Une fois en linge de corps, il tira de sous la table un sac de voyage que Védichtchev jusqu'alors n'avait pas remarqué, et de ce sac sortit un paquet. Dans le paquet, des vêtements : étroit pantalon à rayures et sous-pieds, plastron de coton bon marché, gilet cramoisi, veston jaune à carreaux.
Le conseiller de collège fut bientôt métamorphosé d'homme sérieux qu'il était en dandy d'un genre douteux, comme il en rôde le soir autour des demoiselles de petite vertu. Il se campa devant le miroir, exactement à
trois pieds de Frol Grigoriévitch,
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partagea ses cheveux noirs d'une raie au milieu, y plaqua une épaisse couche de brillantine et dissimula les mèches blanches de ses tempes au moyen d'une autre pommade. Il recourba ses fines moustaches vers le haut et les dressa en deux pointes. (Cire de Bohême, devina Frol Grigoriévitch, qui fixait de la même manière les célèbres favoris du prince Vladimir Andréiévitch afin qu'ils se déployassent telles les ailes d'un aigle.) Après quoi Fandorine plaça quelque chose dans sa bouche, puis découvrit ses dents, laissant paraître l'éclat d'une couronne en or. Il exécuta encore plusieurs grimaces et, sembla-t-il, se trouva pleinement satisfait de son apparence.
Du sac de voyage, le fonctionnaire tira encore un assez gros porte-monnaie en écaille, et Védichtchev se rendit compte qu'il ne s'agissait pas là d'un porte-monnaie ordinaire, puisqu'il renfermait un canon de faible calibre en acier oxydé et un barillet de type revolver. Fandorine inséra dans le barillet cinq cartouches, referma le couvercle d'un coup sec et contrôla du doigt la souplesse du fermoir qui, vraisemblablement, jouait le rôle de détente. " que ne va-t-on pas inventer pour trucider son prochain ! pensa le valet de chambre en secouant la tête. Et o˘ donc t'apprêtes-tu à sortir, Eraste Pétrovitch, ainsi accoutré en dandy des bas-fonds ? "
Comme s'il avait entendu la question, Fandorine se retourna vers le miroir, se coiffa d'un bonnet de castor qu'il inclina cr‚nement sur son oreille et, lançant un clin d'oil désinvolte, prononça à mi-voix :
- Pour le coup, Frol Grigoriévitch, faites br˚ler un cierge pour moi à la messe de minuit. Sans l'aide de Dieu, aujourd'hui je ne m'en tirerai pas.
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Inès souffrait terriblement en sa chair et en son ‚me. En sa chair parce que, la veille au soir, le Taon, son ancien maquereau, avait guetté la pauvre fille près du cabaret A la ville de Paris et l'avait longuement tabassée pour la punir de sa trahison. Heureusement, au moins il ne lui avait pas amoché la figure, ce sale type. En revanche elle avait le ventre et les côtes comme passés au bleu de lessive : la nuit, pas moyen de se retourner, elle était restée jusqu'au matin sans pouvoir fermer l'oil, gémissante et si apitoyée d'elle-même qu'elle en versait des larmes. Mais les bleus, ça pouvait encore passer, c'était chose dont on guérissait, alors que le tendre cour de la jeune femme était si dolent et douloureux qu'il lui semblait n'y pouvoir survivre.
Disparu son doux chéri, envolé son prince de conte de fées, le bel Erastouchka : deux jours déjà qu'il n'avait pas montré son joli museau appétissant comme un bonbon. Du coup le Taon était fumasse, du coup il montrait les dents. Elle avait d˚ la veille lui remettre, à cet affreux, presque tout ce qu'elle avait gagné, or ce n'était pas bien, une fille correcte qui veille à être fidèle n'agit pas de cette manière.
C'était s˚r, Erastouchka était tombé, l'autre avorton aux oreilles en feuilles de chou l'avait livré à la police, et le bon ange croupissait en ce moment au violon, au poste de police du premier sous-secteur de l'Arbat, le plus ignoble de tout Moscou. Elle aurait bien fait passer un colis à son adoré, mais le chef de poste Koulebiako était une vraie bête fauve. Il la collerait encore une fois au bloc, comme l'an passé, la menacerait de lui confisquer sa carte jaune, et il lui faudrait ensuite cajoler à l'oil toute la brigade, jusqu'au dernier morveux de flic. Ce seul 419
souvenir lui soulevait encore le cour. Et cependant Inès se f˚t résolue à
subir à nouveau pareille humiliation dès lors qu'il s'agissait de secourir son bien-aimé, mais Erastouchka était un vrai monsieur avec de la cervelle, très propre de sa personne, avec du go˚t, et s˚r qu'après ça il la mépriserait. Or, on peut le dire, il n'y avait pas encore entre eux de passion bien formée, juste un petit commencement d'amour, mais au premier regard Inès s'était embrasée de tout son être pour ce garçon aux yeux si bleus et aux dents si blanches, avait craqué plus violemment encore qu'à seize ans pour Jorjik, le coiffeur, puisse-t-on lui aplatir sa jolie gueule, à ce serpent, ce salopard, s'il n'est pas, bien s˚r, déjà mort de cirrhose.
Ah, s'il pouvait vite réapparaître, lui qui est le sucre et le miel ! Il flanquerait une dérouillée au Taon, ce monstre ignoble, et c‚linerait sa petite Inès, lui ferait mille caresses. Car elle avait réussi à obtenir le renseignement qu'il lui avait demandé, et aussi à planquer une partie de son argent dans sa jarretière. Il serait content. Elle avait de quoi l'accueillir, de quoi le fêter.
Erastik. Comme ce nom était doux, aussi doux que de la marmelade de pomme.
En réalité, le chou avait s˚rement un nom un peu plus commun, Inès ellemême n'avait pas toujours été espagnole, elle s'appelait devant Dieu Efrossinia, Froska pour les
intimes.
Inès et Eraste, ça vous chantait à l'oreille comme un air d'harmonium. Ah, se balader avec lui, main dans la main, dans le quartier de la Gratchovka, pour que Sanka la Bouchère, Lioudka l'Echalas et, surtout, AdelaÔdka voient un peu quel genre de cava-420
lier donnait le bras à Inès, et qu'elles en crèvent de jalousie.
Et ensuite, ici, dans sa carrée. Elle est petite, c'est vrai, mais propre, et même coquette à sa manière : murs ornés de gravures découpées dans des revues de mode, abat-jour en velours de coton, miroir trumeau, édredon des plus moelleux, et des oreillers, grands et petits, sept en tout, chaque taie brodée à la main par Inès en personne.
Ce fut alors qu'elle était plongée dans les plus douces pensées que le rêve si longtemps caressé se réalisa. D'abord il y eut quelques coups discrets frappés à la porte - toc-toc-toc -, puis Erastouchka fit son entrée, avec son bonnet de castor, son écharpe blanche à la Gladstone et son manteau de drap éternellement déboutonné, col de fourrure assorti au bonnet. Jamais on n'aurait dit qu'il sortait du violon.
Inès sentit son cour s'arrêter de battre. Elle bondit du lit, telle qu'elle était, en chemise d'indienne et cheveux pendants, et sauta au coup de son chéri. Elle ne réussit qu'une toute petite fois à baiser ses lèvres : lui, sévère, la saisit par les épaules et la força à s'asseoir à la table. Son regard était dur.
- Allez, raconte, dit-il.
Inès comprit : de méchantes gens l'avaient cafardée, on avait eu le temps.
- Bats-moi ! répondit-elle. Bats-moi, Erastouchka ! Je suis coupable.
Seulement ce n'est pas tout de ma faute, ne va pas croire n'importe qui. Le Taon a essayé de me violer (là elle mentait, bien s˚r, mais pas tant que cela), j'ai résisté, alors il m'a cognée. Tiens, regarde !
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Elle retroussa sa chemise et lui montra les marques bleues, jaunes et violacées dont elle était couverte. qu'il la plaigne un peu !
Mais cela ne suffit pas à l'attendrir. Erastouchka au contraire fronça les sourcils :
- J'aurai plus tard une petite discussion avec le Taon, il ne t'embêtera plus. Mais dis-moi une chose. Tu as trouvé la personne que je te demandais ? Eh bien ! Celle qui est allée avec le type que tu avais vu, et qui a failli y passer ?
Inès fut ravie de voir la conversation abandonner un terrain glissant.
- Je l'ai trouvée, Erastouchka, je l'ai trouvée. Elle s'appelle Glachka.
Glachka la Pie, de la rue Pankra-tiev. Elle s'en souvient très bien, de ce monstre, il lui a presque tranché la gorge d'un coup de canif. Depuis elle porte toujours un foulard enroulé autour du cou.
- Conduis-moi.
- Je vais t'y conduire, Erastouchka, je vais t'y conduire. Mais d'abord, que dirais-tu d'un petit verre de cognac ?
Elle tira de sa minuscule armoire une bouteille qu'elle gardait en réserve, puis jeta sur ses épaules un ch‚le persan, à grosses fleurs multicolores, et s'empara d'un peigne, pour donner du volume à ses cheveux, pour qu'ils moussent, qu'ils étincellent.
- Nous boirons après. J'ai dit : conduis-moi. D'abord notre affaire.
Inès soupira, sentant bien qu'elle allait fondre : il n'y avait rien à
faire, elle aimait les hommes autoritaires. Elle s'approcha de lui, regarda de bas en haut son beau visage, ses grands yeux courroucés, ses moustaches frisées.
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- Mes jambes ne me portent plus, Erastouchka, murmura-t-elle d'une voix alanguie.
Mais le destin d'Inès n'était pas de go˚ter au plaisir. A cet instant retentit un grand bruit, puis il y eut un craquement, et la porte sous le choc manqua voler hors de ses gonds.
Le Taon se tenait dans l'embrasure, ivre et mauvais, un sourire féroce peint sur sa face glabre. Oh, les voisins, la sale engeance de rats, ils l'avaient mouchardée, ils n'avaient pas traîné.
- On se fait des mamours ? (Son sourire s'élargit jusqu'à ses oreilles.) Et moi, pauvre abandonné que je suis, on m'oublie ?
Cette fois-ci le rictus s'effaça de sa trogne, ses épais sourcils se froncèrent.
- Toi, Inès, petite pourriture, je te causerai plus tard. Tu m'as l'air d'une sacrée carotteuse. quant à toi, l'emplumé, sors donc dans la cour. On va régler ça.
Inès se précipita à la fenêtre : il y avait deux types dehors, les deux
‚mes damnées du Taon - la Tombe et le Verrat.
- N'y va pas ! cria-t-elle. Ils vont te tuer ! Tire-toi, le Taon, ou je vais faire tellement de raffut que tout le quartier va rappliquer !
Déjà elle emplissait ses poumons pour pousser un hurlement, mais son Erastouchka l'en empêcha :
- que dis-tu là, Inès ? Laisse-moi parler un peu avec cet homme.
- Erastik, la Tombe cache un flingot à canon scié sous son cafetan !
expliqua Inès au malheureux qui décidément ne comprenait rien. Ils veulent te descendre. Te descendre et te balancer dans l'égout. «a ne serait pas la première fois pour eux !
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Son doux chéri ne l'écouta pas. Il secoua la main d'un air indifférent, puis tira de sa poche un gros porte-monnaie en écaille.
- T'inquiète pas, dit-il. Je vais marchander.
Et il sortit en compagnie du Taon, affronter la mort qui l'attendait.
Inès s'effondra, le nez dans ses sept oreillers, étouffant des sanglots désespérés, accablée à l'idée de son sort funeste, de son rêve à jamais brisé, et de l'atroce souffrance à venir.
Dehors, un coup de feu éclata, immédiatement suivi de trois autres très rapprochés, et aussitôt quelqu'un se mit à pousser des lamentations, non pas une personne, en vérité, mais plusieurs à l'unisson.
Inès cessa de sangloter et tourna son regard vers l'icône de la Vierge accrochée dans l'angle, qu'elle avait ornée pour P‚ques de fleurs en papier et de petits lampions multicolores.
- Sainte Mère de Dieu, supplia Inès, accomplis un miracle pour le dimanche de la Résurrection, fais que mon Erastouchka reste en vie. S'il est blessé, ce n'est pas grave, je m'occuperai de lui. Pourvu seulement qu'il soit vivant.
Et la bonne Dame eut pitié de la pauvre Inès : la porte grinça, et son Erastouchka apparut. Sans une blessure, parfaitement sain et sauf, sans même un pli de travers à son merveilleux cache-col.
- C'est réglé, Inès, essuie cette flotte sur ta figure. Le Taon ne te touchera plus, il n'en est plus capable. Je lui ai troué les deux pinces.
quant aux deux autres, ils s'en souviendront aussi. Fringue-toi, et conduis-moi chez ta Glachka.
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II était dit qu'au moins un des rêves d'Inès s'accomplirait. Elle traversa tout le quartier de la Gratchovka au bras de son prince, empruntant exprès un long chemin de détour alors que le Vladi-mirka, l'hôtel o˘ logeait Glachka, e˚t été bien plus vite atteint si elle avait pris par les cours intérieures, quitte à traverser la décharge et l'équarrissoir. Inès avait revêtu un chemisier de batiste et une jaquette de velours, elle étrennait une jupe en crêpe Lisette et n'avait pas craint de chausser des bottes légères nullement faites pour la pluie. Puis elle avait poudré son visage bouffi de larmes et ébouriffé sa frange. Au total, Sanka et Lioudka eurent de quoi devenir vertes. Dommage seulement qu'ils n'eussent pas croisé
AdelaÔdka. Mais ce n'était rien, ses copines lui peindraient le tableau.
Inès ne parvenait toujours pas à se rassasier de la vue de son bien-aimé, elle ne cessait de lui couler des regards et jacassait comme une pie :
- Elle a une fille anormale, cette Glachka. C'est ce que m'ont dit les bonnes gens qui m'ont renseignée : " Demande la Glachka qui a une fille anormale. "
- Anormale ? Comment ça ?
- Il paraît qu'elle a une envie qui lui mange la moitié de la figure.
Couleur lie-de-vin, une horreur, un vrai cauchemar. Je préférerais me pendre que de vivre avec une telle physionomomie. Tiens, par exemple, chez nous, dans l'immeuble voisin, il y avait Nadka, la fille du tailleur...
Elle n'eut pas le temps de raconter l'histoire de Nadka la bossue, car déjà
ils arrivaient devant l'hôtel.
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Ils gravirent un escalier grinçant qui menait à l'étage o˘ se trouvaient les chambres.
Celle de Glachka était ignoble, rien à voir avec le nid douillet d'Inès.
Glachka elle-même était devant la glace, occupée à se maquiller la figure : c'était bientôt l'heure pour elle de sortir se livrer à son commerce.
- Tiens, Glafira, je t'ai amené un monsieur en qui on peut avoir confiance. Réponds à ce qu'il te demande, au sujet du malfaisant qui a voulu t'égor-ger, recommanda Inès avant de s'asseoir, très digne, dans un coin.
Erastik posa d'emblée un billet de trois roubles
sur la table.
- Accepte ceci, Glachka, pour le dérangement. quel genre de type était-ce ?
Comment était-il ?
Glachka, fille plutôt joliment tournée même si, aux yeux sévères d'Inès, elle était un peu négligée, ne regarda même pas le billet.
- C'est pas compliqué, comment il était. A moitié frappé ! répondit-elle en haussant coquettement les
épaules.
Elle fourra néanmoins les trois roubles sous sa jupe, mais sans y accorder grand intérêt, par pure politesse. En revanche elle fixa Erastouchka avec une telle insistance, elle le dévisagea avec de tels yeux, l'effrontée, qu'Inès sentit son cour se serrer d'inquiétude.
- Les hommes s'intéressent toujours à moi d'habitude, déclara modestement Glachka en guise d'introduction à son récit. Mais là
j'étais dans l'angoisse. Cette semaine-là, celle du mardi gras, j'avais des espèces de cro˚tes purulentes plein la figure, je n'osais même pas me regarder dans la
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glace. Je marche, je marche, personne ne veut de moi, à aucun prix, même pour quinze kopecks. Et celle-ci, là, qui avait faim... (Elle esquissa un signe de tête, désignant un rideau derrière lequel on entendait la respiration pesante d'une personne endormie.) Une vraie catastrophe. Et là
un type s'approche, très poli...
- C'est bien ça ! Il m'a abordée exactement de la même façon ! intervint Inès, jalouse. Et, remarque une chose, j'avais moi aussi la gueule toute griffée et amochée. Je m'étais bagarrée avec AdelaÔdka, la sale garce.
J'avais beau faire la retape, personne ne s'arrêtait, sauf celui-là : "
Ne sois pas triste, qu'il me dit tout à coup, je vais te donner de la joie.
" Seulement j'ai pas fait comme Glachka, je l'ai pas suivi, c'est pourquoi...
- J'ai déjà entendu ton histoire, coupa Erastouchka. Et tu n'as pas vu l'homme clairement. Tais-toi un peu. Laisse parler Glafira.
Celle-ci la toisa avec orgueil, et Inès se sentit brutalement au plus mal.
Et c'était elle qui l'avait amené, elle-même, l'imbécile !
- Et il ajoute encore : " qu'as-tu à rester le nez baissé ? Allons chez toi. Je tiens à te rendre heureuse. " Moi, je l'étais déjà, heureuse. Je vais y gagner un rouble, je me dis, peut-être deux. Je paierai à Matriochka un petit pain, des g‚teaux. Ah ça, pour payer, j'ai payé... Et puis encore cinq roubles au toubib pour qu'il me raccommode le col.
Elle montra sa gorge, et là, sous la couche de poudre, transparaissait une ligne violacée, étroite et régulière, comme un fil noué autour du cou.
- Raconte dans l'ordre, lui enjoignit Erastouchka.
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- Eh bien quoi, nous arrivons ici. Il me fait asseoir sur le lit, celui-ci, juste là, il me pose une main sur l'épaule tout en gardant l'autre derrière son dos. Et il me dit, sa voix était douce, on aurait dit celle d'une femme, il me dit : " Tu penses être laide ? " Alors moi, vas-y que je lui balance : " Et pourquoi ça ? Ma gueule va guérir. Alors que ma fille, elle, restera défigurée toute sa vie. - quelle fille ? il me demande.
- Mais celle-ci, que je > réponds, admirez mon trésor. " Et je tire le rideau que voilà. quand il a vu Matriochka, elle dormait aussi à ce moment-là, elle a le sommeil lourd, elle est habituée à tout, il s'est mis à trembler de tous ses membres, fallait voir ! " Je vais la rendre belle comme une princesse. Et ce sera en plus pour toi un soulagement. " Je regarde mieux, je m'aperçois que quelque chose brille dans son poing, celui qu'il tient derrière son dos. Sainte Mère, un canif ! A lame courte, étroite comme ça.
- Un scalpel ? demanda Erastik, qui aimait les mots compliqués.
- Hein ?
Il eut un geste indifférent de la main, comme pour dire : " C'est bon, continue. "
- Je le repousse aussitôt de toutes mes forces, et puis je me mets à
brailler, à brailler : " Au secours ! A l'assassin ! " II me regarde, il a maintenant une figure à flanquer la trouille tellement il grimace. "
Silence, imbécile ! Tu ne comprends pas ton bonheur ! " Et vlan ! il me flanque un coup de lame ! J'ai fait un bond en arrière, mais il m'a quand même chope le cou. A ce moment j'ai poussé un tel cri que Matriochka s'est réveillée. Elle aussi s'est mise à hurler, et elle a une voix, je vous assure, à faire péter
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les vitres. Voyant ça, l'autre s'est pas obstiné et a mis les bouts. Voilà
toute l'aventure. Merci à la Sainte Vierge qui nous a protégées.
Glachka se signa le front, puis aussitôt demanda, tout à trac, avant même d'avoir baissé la main :
- Et vous, monsieur, vous vous intéressez à c't'histoire pour une affaire, ou bien juste comme ça, par curiosité ?
Et la voilà qui lui joue de la prunelle à présent, la traîtresse !
Mais Erastik lui rétorqua d'une voix sévère :
- Décris-le-moi, Glafira. Eh bien, comment était-il, ce type ?
- Ordinaire. Un peu plus grand que moi, un peu plus petit que vous. Tenez, il vous arriverait là.
Et elle passe un doigt sur la joue d'Erastouchka, lentement, comme ça ! Il y en a, des sans-gêne !
- Visage ordinaire, aussi. Lisse, sans barbe ni moustache. Je ne sais pas quoi encore. Montrez-le-moi, je le reconnaîtrai du premier coup.
- On te le montrera, on te le montrera, murmura l'adoré en plissant son beau front pur tandis qu'il réfléchissait. Ainsi, il voulait t'offrir un soulagement ?
- qu'il s'y soit avisé seulement, l'ordure, je lui aurais dévidé les tripes à mains nues, dit Glachka d'un ton calme et convaincant. Le Seigneur a aussi besoin, sans doute, des disgraciés. qu'elle vive, ma petite Matriochka, ça ne regarde personne.
- Et d'après sa manière de parler, était-ce un monsieur ou un homme du peuple ? Comment était-il habillé, au fait ?
- Ses vêtements ne disaient pas grand-chose. Il aurait pu passer pour un commis, ou même un
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fonctionnaire. Mais il parlait comme un monsieur. Et même, on ne comprenait pas tous les mots qu'il disait. J'en ai retenu un. quand il regardé Matriochka, il a dit tout bas : " Ce n'est pas la teigne, c'est un exemple rare de nevus matevus ". Nevus matevus, c'est comme ça qu'il a appelé ma gosse, ça m'est resté gravé.
- Naevus matemus, corrigea Erastik. Dans le langage des docteurs, ça veut dire " tache de naissance ".
quelle tête, décidément ! Il savait tout.
- Erastik, on y va, dis ? (Inès toucha la manche de son chéri.) Le cognac nous attend.
- Et pourquoi vous en aller ? s'exclama soudain cette grue effrontée de Glachka. Puisque vous êtes là ! Du cognac, il n'en manque jamais non plus chez moi pour un visiteur qu'on apprécie : j'ai du Chous-tov, que je gardais pour fêter P‚ques. Comment vous appelez-vous, au fait, joli cavalier ?
Massahiro Shibata s'était enfermé dans sa chambre, il avait allumé des b
‚tonnets aromatiques et récitait des soutras à la mémoire du serviteur de l'empereur, Anissi Tioulpanov, prématurément enlevé à ce monde, de sa sour Sonia-san et de la femme de chambre Palacha, que le ressortissant japonais avait des raisons toutes personnelles de pleurer.
Massa avait aménagé lui-même sa chambre, y consacrant une somme assez considérable de temps et d'argent. Les tatamis de paille dont le plancher était recouvert avaient été commandés au Japon et livrés par bateau. En contrepartie, la pièce s'était
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aussitôt emplie d'or et de soleil, et le sol faisait joyeusement ressort sous le pied, ce qui était autre chose que d'arpenter un stupide parquet de chêne, froid et insensible. Il n'y avait dans cette chambre aucun meuble, mais dans l'épaisseur d'un des murs s'ouvrait un vaste placard à porte coulissante o˘ Massa rangeait oreillers et couvertures, ainsi que toute sa garde-robe : peignoir de coton, dit yukata, larges pantalons blancs et veste assortie pour le ren-siu, deux costumes trois pièces, un d'été, un d'hiver, et enfin une splendide livrée verte que le Japonais affectionnait particulièrement et n'endossait que pour les grandes occasions. Pour le plaisir de l'oil, les murs étaient ornés de lithographies en couleurs représentant le tsar Alexandre et l'empereur Mutsu-Hito, tandis que dans un angle, au-dessus de l'étagère servant d'autel, était accroché un rouleau de papier portant cette antique et sage maxime : " Vis en juste et ne regrette rien. " Aujourd'hui, une photographie avait été placée sur l'autel : Massa et Anissi Tioulpanov au jardin zoologique. Un cliché remontant à l'été
passé. Massa en costume d'été couleur sable et chapeau melon, Anissi souriant jusqu'aux oreilles, lesquelles dépassaient largement de sa casquette, cependant qu'un éléphant, à l'arrière-plan, arborait exactement les mêmes, certes en beaucoup plus grand.
La sonnerie du téléphone vint distraire Massa de ses tristes pensées concernant la précarité du monde et la vanité de toute quête d'harmonie.
Le valet de Fandorine gagna le vestibule par une enfilade de pièces vides et sombres : le maître était quelque part en ville, décidé à retrouver l'assassin pour se venger ; la maîtresse était partie à l'église et 431
ne serait pas de retour avant longtemps, car c'était cette nuit-là la grande fête russe de Pasuha.
- Allô, dit Massa dans l'évasement conique de l'appareil. Ici noumélo de monsieur Fandoline. qui p‚lie ?
- Monsieur Fandorine, c'est vous ? dit une voix métallique déformée par des stridulations électriques. Eraste Pétrovitch ?
- Non, monsieur Fandoline n'est pas là, répondit Massa en haussant la voix pour couvrir le sifflement.
On disait dans le journal que de nouveaux modèles d'appareils étaient sortis, qui permettaient de transmettre n'importe quelle conversation "
sans la moindre perte, avec une clarté et une intensité sonore remarquables
". Il faudrait en acheter un.
- Lappelez plus ta. Y a-t-il un message ?
- Je vous remercie. (La voix, de hurlement, s'était changée en un bruissement ténu.) C'est confidentiel. Je retéléphonerai plus tard.
- Tlès heuleux de faile votle connaissance, répondit poliment Massa, puis il raccrocha.
«a allait mal, très mal. Le maître en était à sa troisième nuit blanche, la maîtresse non plus ne dormait pas, elle priait sans cesse, tantôt à
l'église, tantôt à la maison, devant l'icône. Elle avait toujours beaucoup prié, mais à ce point, jamais. Tout cela allait se terminer très mal, même si on ne voyait guère ce qui pouvait arriver de pire.
Ah ! si seulement le maître parvenait à capturer celui qui avait tué
Tiouli-san, qui avait égorgé Sonia-san et Palacha ! S'il parvenait à le trouver et qu'il accord‚t une faveur à son fidèle serviteur : qu'il 432
lui abandonn‚t cet homme ! Pas bien longtemps, une petite demi-heure. Non, plutôt une heure...
Plongé dans ces agréables pensées, Massa ne vit pas le temps s'écouler.
L'horloge sonna onze coups. Habituellement, à pareille heure, on dormait depuis longtemps dans les maisons voisines, mais aujourd'hui toutes les fenêtres étaient éclairées. Telle était cette nuit-là. Bientôt par toute la ville retentirait le vacarme des cloches, puis des feux multicolores crépiteraient dans le ciel, on se mettrait à crier et à chanter dans les rues, et le lendemain il y aurait beaucoup de gens complètement so˚ls. Ce serait P‚ques.
Ne devrait-il pas se rendre à l'église, se tenir debout au milieu des autres, écouter le chant grave et monotone des bonzes chrétiens ? Tout vaudrait mieux que de rester enfermé seul ici à attendre, attendre, attendre.
Mais il n'eut pas à attendre davantage. La porte d'entrée claqua, des pas fermes et assurés résonnèrent. Le maître était de retour !
- quoi, tu broies du noir tout seul ? demanda le maître en japonais, avant d'effleurer très légèrement l'épaule de son serviteur.
Pareilles effusions n'étaient pas de mise entre eux, et, sous le coup de la surprise, Massa ne put se contenir plus longtemps, il poussa un sanglot, puis fondit en larmes pour de bon. Il ne chercha pas à éponger son visage : puissent les larmes couler. Un homme n'a pas à avoir honte de pleurer pourvu seulement que ce ne soit ni de douleur ni de peur.
Le maître avait les yeux secs et brillants.
- Je n'ai pas obtenu tout ce que j'aurais voulu, dit-il. Je pensais le prendre sur le fait, mais nous
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n'avons plus le temps d'attendre. Aujourd'hui, l'assassin est à Moscou, mais demain il faudra courir le monde entier pour le retrouver. Je dispose de preuves indirectes, j'ai un témoin qui peut l'identifier. C'est assez.
Il ne niera pas.
- Vous m'emmenez avec vous ? demanda Massa, ne croyant pas à son bonheur.
C'est vrai ?
- Oui, fit le maître. L'adversaire est dangereux et il est inutile de prendre des risques. Je peux avoir besoin de ton aide.
Le téléphone sonna à nouveau.
- Maître, quelqu'un a déjà appelé. Pour une affaire secrète. Il ne s'est pas nommé. Il a dit qu'il rappellerait.
- En ce cas, prends l'autre écouteur et essaye de déterminer si c'est la même personne ou non.
Massa colla le cornet métallique à son oreille et se prépara à écouter.
- Allô, Eraste Pétrovitch Fandorine à l'appareil, dit le maître.
- Eraste Pétrovitch, c'est vous ? grinça une voix. Etait-ce la même ou bien une autre ? Impossible à
dire. Massa haussa les épaules.
- Oui. A qui ai-je l'honneur ?
- C'est moi, Zakharov.
- Vous ? ! s'exclama le maître.
Les doigts vigoureux de sa main libre se replièrent, et il serra le poing.
- Eraste Pétrovitch, je dois avoir une explication avec vous. Je sais que tout est contre moi, mais je n'ai tué personne, je vous le jure !
- Et qui d'autre en ce cas ?
- Je vous expliquerai tout. Mais donnez-moi votre parole d'honneur que vous viendrez seul, sans
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la police. Autrement je disparaîtrai, vous ne me reverrez plus jamais, et l'assassin restera en liberté. Vous me donnez votre parole ?
- Je vous la donne, répondit le maître sans hésitation.
- Je vous crois, car je vous sais homme d'honneur. Vous n'avez rien à
craindre de moi, je ne suis pas dangereux pour vous, et d'ailleurs je n'ai pas d'arme. J'ai seulement besoin de m'expliquer... Si malgré tout vous n'avez pas confiance, amenez votre Japonais, je n'y vois pas d'inconvénient. Mais pas de policiers.
- Comment connaissez-vous l'existence du Japonais ?
- J'en sais beaucoup sur vous, Eraste Pétrovitch. C'est pourquoi, du reste, je n'ai confiance qu'en vous seul... Rendez-vous tout de suite, sans tarder, à la barrière de PokrovskoÔé. Vous y trouverez, boulevard Rogojski, l'hôtel Constantinople, un b‚timent gris à deux étages. Vous devez arriver dans une heure au plus tard. Montez à la chambre 52 et attendez-moi. Dès que je me serai assuré que vous n'êtes effectivement que deux, je vous rejoindrai. Je vous dirai toute la vérité, et vous jugerez alors du sort à
me réserver. Je me soumettrai à votre décision, quelle qu'elle soit.
- Il n'y aura pas de policiers, parole d'honneur, dit le maître, et il raccrocha.
- Terminé, Massa, à présent c'est terminé, déclara-t-il, et son visage s'anima très légèrement. Nous allons le prendre en flagrant délit. Sers-moi du thé vert très fort : j'ai encore une nuit à ne pas dormir.
- que dois-je préparer comme armes ? s'enquit Massa.
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- Je prendrai mon revolver, je n'aurai besoin de rien d'autre. Et toi, prends ce que tu veux. Mais rappelle-toi : cet homme est un monstre. Il est fort, rapide, imprévisible. (Puis il ajouta à mi-voix :) J'ai résolu de me passer effectivement de la police.
Massa hocha la tête d'un air entendu. Dans une telle affaire, sans policiers, bien s˚r, c'était mieux.
Je reconnais avoir été injuste : tous les enquêteurs* de police ne sont pas hideux. Celui-ci, par exemple, est très beau.
Mon cour délicieusement défaille quand je le vois resserrer ses cercles autour de moi et se rapprocher. Hide and seek.
// n'y a aucun intérêt à dévoiler au monde ce que recèle un être tel que lui : il est à l'extérieur presque aussi beau qu'à l'intérieur.
Mais on peut contribuer à illuminer son esprit. Si je ne me trompe pas sur son compte, c'est un homme qui sort du lot. Il n'a pas peur, il appréciera.
Je sais, il souffrira beaucoup. Au début. Mais ensuite, il me remerciera.
qui sait même si nous ne deviendrons pas amis ? Il me semble deviner une
‚me sour. Ou peut-être deux, ‚mes sours ? Son serviteur japonais est issu d'une nation qui comprend ce qu'est la vraie Beauté. Le plus noble instant d'une vie, pour un habitant de ces îles lointaines, est de dévoiler ses entrailles au monde. Au Japon, tous ceux qui meurent par ce charmant moyen sont tenus pour des héros. La vue de tripes fumantes là-bas n'effraie personne.
Oui, nous serons trois, je le sens.
Comme la solitude m'est devenue odieuse ! Partager le fardeau de ma responsabilité avec une ou même
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deux autres personnes, ce serait un bonheur indicible. Je ne suis pas un dieu, n'est-ce pas ? Je ne suis qu'un homme.
Attrapez-moi, monsieur Fandorine. Aidez-moi. Mais d'abord, il faut vous ouvrir les yeux.
Une sale fin pour une sale histoire
9 avril, dimanche de la Résurrection, pendant la nuit Clop-clop-clop, les sabots ferrés martèlent allègrement le pavé de la chaussée, les bandages de caoutchouc produisent un doux bruissement régulier, les ressorts d'acier oscillent avec souplesse. Le Décorateur roule dans la nuit à travers Moscou, le cour en fête, accompagné d'une brise légère, tandis que carillonnent les cloches de P‚ques, tandis que tonnent les salves de canon. La rue de Tver est illuminée de mille lampions multicolores, et à main gauche, o˘ se dresse le Kremlin, la vo˚te céleste chatoie de toutes les nuances de l'arc-en-ciel : on y tire un feu d'artifice en l'honneur de la Résurrection. Il y a foule sur le boulevard.
Ce ne sont qu'éclats de voix, rires et embrasements de feux de Bengale. Les Moscovites se saluent entre connaissances, s'embrassent, quelque part même on entend sauter un bouchon de Champagne.
Mais voici le dernier tournant avant la rue MalaÔa NikitskaÔa. Ici tout est noir et désert, pas une ‚me qui vive.
- Stop ! l'ami, nous sommes arrivés, dit le Décorateur.
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Le cocher saute de son siège, ouvre la portière de la voiture décorée de guirlandes de papier. Il ôte sa casquette et prononce les saintes paroles :
- Christ est ressuscité.
- En vérité, il est ressuscité, répond le Décorateur d'une voix fervente et, rejetant son voile en arrière, il dépose un baiser sur la joue hérissée de poil du bon chrétien.
Puis lui donne un rouble de pourboire. L'heure présente est si radieuse.
- Soyez bénie, madame, dit le cocher en s'inclinant, moins ému par l'argent que par le baiser reçu.
Le Décorateur se sent l'‚me quiète, limpide.
Son flair infaillible, qui jamais encore ne l'a trompé, le lui souffle : c'est aujourd'hui une grande nuit, toutes les infortunes et les menus échecs appartiennent déjà au passé. Le bonheur est devant lui, tout près.
Tout va bien se passer, merveilleusement bien.
Ah ! quel tour de force il a machiné ! Le sieur Fandorine, lui-même orfèvre en sa partie, sera contraint de lui rendre justice. Il s'affligera, certes, il versera des larmes - finalement nous ne sommes tous que de pauvres humains -, mais ensuite il méditera ce qui s'est passé et il comprendra, forcément il comprendra. C'est un homme, après tout, intelligent et, semble-t-il, capable de voir la Beauté.
L'espoir d'une vie nouvelle, l'espoir d'être reconnu et compris, réchauffe le cour naÔf et confiant du Décorateur. Il est si seul et la croix de sa noble mission est si lourde à porter. Même le Christ, même Lui, a eu Simon de Cyrène pour glisser une épaule sous l'instrument de son supplice.
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A l'heure présente, Fandorine et son Japonais foncent à bride abattue vers le boulevard Rogojski. Il leur faudra encore trouver la chambre 52, puis attendre... Et si même le fonctionnaire chargé des missions spéciales vient à concevoir des soupçons, il ne trouvera pas de téléphone dans un hôtel de troisième ordre comme le Constantinople. Il a tout son temps. Inutile de se presser. La femme aimée par le sieur Fandorine est pieuse. En ce moment elle est encore à l'église, mais l'office célébré à la cathédrale de l'Ascension toute proche va bientôt s'achever, et elle sera immanquablement de retour vers une heure, pour dresser la table pascale et attendre son homme.
Une porte-grille surmontée d'une couronne, au-delà une cour, puis les fenêtres noires d'un pavillon plongé dans l'obscurité. C'est ici.
Le Décorateur écarte son voile, observe un instant les alentours, puis s'engouffre par la porte piétonne. L'huis du pavillon lui donne un peu de fil à retordre, mais ses doigts habiles et talentueux connaissent leur affaire. Un claquement de serrure, un grincement de gonds, et voici le Décorateur dans le vestibule envahi d'ombre.
Il n'a pas besoin d'attendre que ses yeux s'habituent aux ténèbres, celles-ci ne sont pas un obstacle pour eux. S'avançant dans le noir, le Décorateur inspecte rapidement les lieux.
Au salon, il connaît un instant de frayeur : une énorme horloge en forme de Big Ben se met soudain à sonner, déclenchant un vacarme assourdissant. Estil possible qu'il soit si tard ? Le Décorateur, troublé, consulte sa petite montre de dame : non, Big Ben avance. Il n'est encore que moins le quart.
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II convient de choisir un endroit pour la cérémonie.
Le Décorateur aujourd'hui est en veine, il vole sur les ailes de l'inspiration. Et pourquoi pas carrément là, dans le salon, sur la table destinée au repas ?
Les choses se dérouleront ainsi : monsieur Fandorine entrera par là, venant du vestibule, allumera l'éclairage électrique et découvrira un ravissant tableau.
C'est décidé. O˘ peuvent-ils bien ranger les nappes ici ?
Fouillant dans une armoire à linge, le Décorateur choisit une nappe de dentelle à la blancheur immaculée et en recouvre la grande table dont la surface polie luit faiblement dans l'ombre.
Oui, ce sera beau. Et là, dans ce buffet, ne serait-ce pas un service de Meissen ? Placer les assiettes de porcelaine au bord de la table, en cercle, et y disposer tous les trésors qu'il aura retirés. Ce sera la plus parfaite de toutes ses créations.
Ainsi, la décoration est trouvée.
Le Décorateur retourne dans l'entrée, se poste devant la lucarne et attend.
Son cour déborde d'un avant-go˚t de bonheur et d'une sainte extase.
La cour soudain s'inonde de lumière : c'est la lune qui vient de paraître.
Un signe ! Un signe manifeste ! Voici des semaines que le temps n'est que maussade, pluvieux, et aujourd'hui c'est comme si on venait brusquement d'ôter le voile qui recouvrait le monde du Seigneur. quel ciel clair et étoile ! C'est en vérité la radieuse Résurrection. Le Décorateur se signe par trois fois.
Elle arrive !
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quelques rapides battements de cils pour en décrocher les larmes de joie.
Elle arrive. Une modeste silhouette franchit le portail, vêtue d'un ample manteau et coiffée d'un chapeau. Comme elle s'approche de la porte, on distingue qu'il s'agit d'un chapeau de deuil garni de gaze noire. Ah oui !
c'est à cause du garçon, Anissi Tioulpanov. Ne t'afflige pas, ma chérie, lui et ses familiers sont déjà auprès du Seigneur. Ils y sont bien. Et toi aussi tu t'y sentiras bien, patiente un peu.
La porte s'ouvre, la femme entre.
- Christ est ressuscité, dit pour l'accueillir le Décorateur, d'une voix douce et claire. N'ayez pas peur, mon amie. Je suis venue pour vous donner de la joie.
La femme, à dire vrai, ne paraît nullement effrayée. Elle ne crie ni ne tente de s'enfuir. Au contraire, elle avance d'un pas à sa rencontre. La lune éclaire uniformément l'entrée de son halo laiteux, et l'on voit les yeux de l'arrivante briller à travers le voile.
- Mais que restons-nous là voilées comme des musulmanes ? plaisante le Décorateur. Découvrons nos visages.
Il relève son voile, sourit avec tendresse, de tout son cour.
- Et puis tutoyons-nous, ajoute-t-il. Nous sommes appelées à faire étroite connaissance. Nous serons bientôt plus proches que deux sours. Allons, laisse-moi contempler un peu ta frimousse. Je sais que tu es belle, mais je t'aiderai à devenir plus belle encore
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II tend prudemment la main, mais la femme n'esquisse aucun mouvement de recul, elle attend. C'est une parfaite maîtresse qu'a le sieur Fandorine, calme, silencieuse, le Décorateur a toujours apprécié les créatures de cette sorte. Il n'aimerait pas qu'elle g‚ch‚t tout par un cri de terreur, par un regard empli d'effroi. Elle mourra sur le coup, sans peur ni souffrance. Ce sera son cadeau.
De la main droite, le Décorateur tire d'un étui fixé à sa ceinture, dans son dos, un scalpel, et de la gauche rejette la fine gaze qui lui dérobe le visage de la bienheureuse.
Lui apparaît une large face idéalement ronde fendue de deux yeux obliques.
quelle est cette sorcellerie !
Mais il n'a pas le temps de reprendre ses esprits que déjà dans l'entrée retentit un claquement sec, et une vive lumière, intolérable après l'obscurité, inonde soudain la pièce.
Le Décorateur, aveuglé, cligne les paupières. Une voix s'élève derrière lui :
- Moi aussi je vais vous donner de la joie, monsieur Pakhomenko. Ou bien préférez-vous qu'on vous appelle par votre ancien nom, monsieur Sotski ?
Entrouvrant à peine les yeux, le Décorateur voit devant lui le serviteur japonais qui le dévisage sans ciller. Le Décorateur ne se retourne pas. A quoi bon : il est clair que le sieur Fandorine est derrière lui, probablement armé d'un revolver. Le rusé fonctionnaire n'est pas allé à
l'hôtel Constantinople. Le conseiller de collège n'a pas cru à la culpabilité de Zakharov. Pourquoi ? Tout était pourtant si habilement combiné. C'est à croire que Satan en personne a tout révélé à Fandorine.
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Eli ! Eli ! Lamma sabakthani ? Ou bien ne m'as-tu pas abandonné et veux-tu éprouver la fermeté de mon cour ?
Nous allons voir.
Le fonctionnaire ne va pas tirer : sa balle transpercerait le Décorateur et irait se loger dans le corps du Japonais.
Un coup de scalpel dans le ventre du nabot. Un coup bref, juste en dessous du diaphragme. Puis, d'une seule secousse, le faire pivoter par les épaules, s'en servir de bouclier et le pousser vers Fandorine. Deux bonds suffiront pour atteindre la porte, et là nous verrons qui est le plus rapide à la course. Le détenu n∞ 3576 n'a jamais été rattrapé, même par les féroces chiens-loups de la prison de Kherson. D'une manière ou d'une autre, il saura bien semer également monsieur le conseiller de collège.
Allons, aide-moi, Seigneur !
Son bras droit se détend en avant avec la puissance d'un ressort, mais la lame acérée ne fend que le vide : d'un bond en arrière d'une incroyable souplesse, le Japonais esquive le coup et dans le même temps frappe le Décorateur au poignet, du tranchant de la main. Le scalpel s'en va valdinguer à terre avec un faible tintement pitoyable, tandis que l'Asiate se fige à nouveau sur place, les bras très légèrement écartés.
L'instinct pousse le Décorateur à se retourner. Il voit le canon du revolver braqué sur lui. Le fonctionnaire tient l'arme à la hanche. S'il tire dans cette position, du bas vers le haut, la balle lui emportera le sommet du cr‚ne et ne touchera pas le Japonais. Cela change tout.
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- Et je vais vous dire quelle joie précisément, poursuit Fandorine de la même voix égale, comme si la conversation n'avait nullement été
interrompue. Je vous épargne arrestation, enquête, procès et verdict inéluctable. Vous aurez été abattu au moment de votre capture.
Détourné. Finalement II s'est détourné de moi, pense le Décorateur, mais cette idée ne l'afflige pas longtemps, supplantée qu'elle est par un soudain sentiment d'allégresse. Non, II ne s'est pas détourné ! Il l'a pris en pitié et l'autorise à Le rejoindre ! Maintenant, délivre-moi, Seigneur.
La porte d'entrée grince sur ses gonds. Une voix de femme s'écrie, désespérée et suppliante :
- Eraste, non !
Le Décorateur quitte les hauteurs vertigineuses qu'il venait d'entrevoir et redescend sur terre. Il se retourne avec curiosité et découvre dans l'encadrement de la porte une très jolie femme svelte et élancée, en robe de deuil et chapeau noir garni d'un voile. Un ch‚le lilas recouvre ses épaules ; elle tient dans sa main droite un carré de tissu noué contenant une paskha1, dans l'autre une couronne de rosés de papier.
- Angelina, pourquoi es-tu revenue ? s'exclame le conseiller de collège, furieux. Je t'avais demandé de passer la nuit au Métropole !
quelle beauté ! Il est peu probable qu'elle e˚t acquis beaucoup plus de gr
‚ce, étendue sur la table, inondée de sa propre sève, tous les pétales de son corps éployés. A peine un soupçon, peut-être.
1. P‚tisserie à base de fromage blanc, en forme de pyramide tronquée, qui est bénie durant la nuit de P‚ques.
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- Mon cour m'a dicté de n'en rien faire, répond la jolie femme à Fandorine en se tordant les mains. Eraste Pétrovitch, ne le tuez pas, ne vous chargez pas d'un tel péché. Votre ‚me plierait sous pareil fardeau et se briserait.
Intéressant, mais qu'en pense le conseiller de collège ?
Il ne reste plus trace de son précédent sang-froid, il regarde la jolie femme d'un oil furieux et désemparé. Le Japonais lui aussi demeure interdit : il tourne sa grosse tête rasée tantôt vers le maître, tantôt vers la maîtresse, avec une mine de parfait ahuri.
Eh bien, c'est là une affaire de famille. Ne nous imposons pas. Ils se débrouilleront bien sans nous.
En deux bonds, le Décorateur contourne le Japonais, cinq pas encore et il atteindra la porte salvatrice, alors que Fandorine ne peut pas tirer sans risquer de toucher la femme. Adieu, messieurs !
Une courte jambe bien tournée, chaussée d'un bottillon de feutre noir, fauche le Décorateur à la cheville, celui-ci part en vol plané, et dans son élan va heurter du front le chambranle de la porte.
Un grand choc. Puis l'obscurité.
Tout était prêt pour l'ouverture du procès.
L'accusé, vêtu d'une robe de femme, mais tête nue, était affalé, inerte, dans un fauteuil. Sur son front, une impressionnante bosse se colorait de pourpre.
A côté de lui, bras croisés sur la poitrine, se tenait l'huissier appariteur, en la personne de Massa.
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Eraste Pétrovitch avait assigné à Angelina la fonction de juge, se chargeant de tenir lui-même le rôle de procureur.
Mais il y eut d'abord controverse.
- Je ne puis juger personne, déclara Angelina. Il y a pour cela des magistrats nommés par le souverain ; qu'ils décident, eux, si cet homme est coupable ou non. Et qu'il en soit selon leur verdict.
- Leur v-verdict, allons donc ! railla Fandorine avec amertume.
Depuis que le criminel était arrêté, il bégayait à nouveau, de manière plus prononcée encore qu'avant, comme s'il était dans son intention de rattraper le temps perdu.
- qui a besoin d'un p-procès aussi scandaleux ? On se fera un plaisir de juger Sotski irresponsable, on l'enfermera dans une maison de fous, et il trouvera forcément le moyen de s'en évader. Aucune grille ne saurait retenir un individu de cette sorte. Je voulais l'abattre, comme on abat un chien enragé, mais tu m'en as emp-pêché. A présent décide toi-même de son sort, puisque tu as tenu à t'en mêler. Tu n'ignores rien des actes de ce ddégénéré.
- Et si ce n'était pas lui ? Ne pouvez-vous donc vous tromper ? répliqua Angelina avec feu.
- Je te démontrerai que c'est lui l'assassin, et personne d'autre. C'est mon rôle de p-procureur. quant à toi, tu n'auras qu'à rendre ta sentence en b-bonne justice. Il ne trouverait pas de juge plus clément dans le monde entier. Mais si tu ne veux pas être son juge, retire-toi au Métropole et ne me dérange plus.
- Non, je ne m'en irai pas, dit-elle vivement. Va pour ce procès. Mais qui dit procès dit avocat. qui donc va le défendre ?
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- Je puis t'assurer que ce m-monsieur ne voudra céder ce rôle à personne.
Il saura fort bien p-plaider sa propre cause. Commençons !
Eraste adressa un signe de tête à Massa, et celui-ci plaça un flacon de sels sous le nez de l'accusé toujours inanimé.
L'homme travesti en femme releva brusquement la tête et battit des paupières. Ses yeux, d'abord vagues, acquirent rapidement un éclat sensé, renforcé encore par la pureté de leur azur, tandis que son visage aux traits agréables s'illuminait d'un sourire bienveillant.
- Vos nom et qualité, dit sèchement Fandorine, usurpant dans une certaine mesure les prérogatives du président.
L'intéressé observa un instant la mise en scène. Son sourire ne s'effaça pas, mais d'affable se fit ironique.
- On a décidé de jouer au tribunal ? Fort bien, à votre guise. Mes nom et qualité ? Oui, Sotski... Ancien noble, ancien étudiant, ancien détenu n∞
3576. Et aujourd'hui : personne.
- Vous reconnaissez-vous coupable des meurtres... (Eraste Pétrovitch se mit à lire dans son bloc-notes en ménageant une pause après chaque nom)... de la prostituée Emma Elizabeth Smith, assassinée le 3 avril 1888 dans Osborn Street à Londres ; de la prostituée Martha Tabram, assassinée le 7 ao˚t 1888 au George Yard à Londres ; de la prostituée Mary Ann Nichols, assassinée le 31 ao˚t 1888 dans Buck's Row à Londres ; de la prostituée Ann Chapman, assassinée le 8 septembre 1888 dans Hanbury Street à Londres ; de la prostituée Elizabeth Stride, assassinée le 30 septembre 1888 dans
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Berner Street à Londres ; de la prostituée Catherine Eddowes, assassinée le même 30 septembre, dans Mitre Square à Londres ; de la prostituée Mary Jane Kelly, assassinée le 9 novembre 1888 dans Dorset Street à Londres ; de la prostituée Rosé Mylett, assassinée le 20 décembre 1888 dans Poplar High Street à Londres ; de la prostituée Alexandra Zotova, assassinée le 5
février 1889 passage Svinine à Moscou ; de la mendiante Maria la Bigle, assassinée le 11 février 1889 passage des Trois-Saints à Moscou ; de la prostituée Stepanida Andréitchkina, assassinée dans la nuit du 4 avril 1889
rue SeleznevskaÔa à Moscou ; d'une jeune mendiante, mineure non identifiée, assassinée le 5 avril 1889 près du passage à niveau de la rue Novo-TikhvinskaÔa à Moscou ; du conseiller aulique Léonti Ijitsyne et de sa femme de chambre ZinaÔda Matiouchkina, assassinés dans la nuit du 6 avril 1889 rue Vozdvijenka à Moscou ; de la demoiselle Sofia Tioulpanova et de sa gouvernante Pelagueia Makarova, assassinées le 7 avril 1889 rue des Grenades à Moscou ; enfin du secrétaire de gouvernement Anissi Tioulpanov et du médecin Igor Zakharov, assassinés dans la nuit du 8 avril 1889 au cimetière de la Maison-Dieu à Moscou ? En tout dix-huit personnes, dont huit ont été tuées par vous en Angleterre, et dix en Russie. Et ce ne sont là que les victimes recensées par l'enquête. Je répète ma question : vous reconnaissez-vous coupable de ces meurtres ?
La voix de Fandorine semblait s'être affermie à la lecture de la longue liste, elle était à présent forte et sonore, comme si le conseiller de collège prononçait un discours devant une salle bondée. Son bégaiement, encore une fois, avait mystérieusement disparu.
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- Mais ceci, mon cher Eraste Pétrovitch, demande des preuves, répondit aimablement l'accusé, apparemment très satisfait du jeu qu'on lui proposait. Aussi, considérons que je n'avoue rien. J'ai très envie d'entendre votre réquisitoire. Par pure curiosité. Puisque aussi bien vous avez décidé de remettre à un peu plus tard mon élimination.
- Fort bien, écoutez, répondit Fandorine d'un ton sévère.
Il tourna une page de son bloc-notes et reprit, en s'adressant certes à
Pakhomenko-Sotski, mais en regardant essentiellement Angelina :
- D'abord, la préhistoire. En 1882, à Moscou, éclate un scandale auquel sont mêlés des étudiants de la faculté de médecine et des élèves du cours supérieur féminin. Vous étiez le meneur, le mauvais génie de ce groupe de débauchés, et c'est la raison pour laquelle, seul entre tous vos complices, vous avez subi un ch‚timent sévère : vous avez été condamné à quatre années de bataillon disciplinaire, sans jugement afin d'éviter toute publicité à l'affaire. Vous vous étiez montré cruel avec de malheureuses prostituées reléguées au ban de la société, le destin vous a rendu la monnaie de votre pièce. Vous avez atterri à la prison militaire de Kherson, dont on raconte qu'elle est pire qu'un bagne sibérien. Il y a deux ans, à
la suite d'une enquête portant sur des abus d'autorité, le commandement entier des compagnies de discipline a été traduit en justice. Mais à ce moment, vous étiez déjà loin...
Eraste Pétrovitch s'interrompit brusquement, en proie à une sorte de débat intérieur, puis il poursuivit :
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- Je suis l'accusateur et en conséquence ne suis nullement tenu de chercher des justifications à vos actes, cependant je ne puis passer sous silence que la société elle-même a sans doute contribué à changer définitivement le jeune homme vicieux que vous étiez en une bête sanguinaire et insatiable.
Le contraste entre la vie estudiantine et l'enfer de la prison militaire e˚t suffi à rendre fou n'importe qui. Dès la première année, pour vous défendre, vous avez commis un meurtre. Le tribunal militaire vous a reconnu des circonstances atténuantes, mais cela ne l'a pas empêché de porter la durée de votre peine à huit ans, et lorsque vous avez agressé un homme d'escorte, vous avez été mis aux fers et enfermé au cachot pour une période prolongée. Sans doute les conditions inhumaines de détention que vous avez connues vous ont-elles fait perdre justement toute humanité. Car non, Sotski, vous n'avez pas été brisé pour autant, vous n'avez pas sombré dans la folie, vous n'avez pas cherché à vous donner la mort. Pour survivre, vous êtes devenu une autre créature, qui n'a de l'homme que l'apparence. En 1886, vos parents, qui, du reste, s'étaient depuis longtemps détournés de vous, furent informés que le prisonnier Sotski s'était noyé dans le Dniepr lors d'une tentative d'évasion. J'ai déposé une requête auprès du département de la justice militaire, pour savoir si le corps du fugitif avait jamais été retrouvé. Il m'a été répondu que non. C'était bien la réponse que j'attendais. Les autorités de la prison ont simplement dissimulé une évasion réussie. La chose est des plus courantes.
L'accusé avait jusqu'ici écouté Fandorine avec un très vif intérêt, sans confirmer ses paroles, mais sans non plus les réfuter.
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- Dites-moi, mon cher procureur, mais qu'est-ce qui vous a pris, tout de même, d'aller exhumer le dossier de ce Sotski depuis longtemps oublié ?
Vous me pardonnerez de vous interrompre, mais ce procès, après tout, n'a rien de très officiel, même si je suppose que le verdict sera définitif et sans appel.
- Deux des personnes comptant initialement au nombre des suspects, Sténitch et Bouryline, avaient été vos complices dans l'affaire du " cercle des amis de Sade " et ont évoqué plusieurs fois votre nom. Il est apparu par ailleurs que l'expert en médecine légale Zakharov, qui collaborait à
l'enquête, avait été compromis lui aussi dans cette histoire. J'ai tout de suite compris que le criminel ne pouvait être informé de la marche de l'instruction que par l'intermédiaire de ce dernier. J'ai voulu m'intéresser de plus près à son entourage, mais me suis engagé au début sur une fausse piste : j'ai soupçonné l'industriel Bouryline. Tout semblait en effet concorder à merveille.
- Et pourquoi n'avez-vous pas pensé à Zakharov lui-même ? demanda Sotski d'un ton presque outragé. Tout pourtant le désignait, je m'y suis suffisamment employé.
- Non, je ne pouvais croire que Zakharov f˚t l'assassin. Il avait été moins gravement compromis que les autres dans l'affaire des " sadiques ", il n'avait jamais été qu'un spectateur passif de vos jeux cruels. De plus, Zakharov se montrait ouvertement cynique, de manière même provocante, or pareille tournure d'esprit n'est pas celle d'un assassin de type maniaque.
Mais ce ne sont là que des présomptions, le point essentiel était que Zakharov n'avait séjourné l'an passé en Angleterre qu'un mois et demi 452
et qu'il se trouvait à Moscou au moment de la plupart des crimes commis à
Londres. Je l'ai vérifié en tout premier lieu, de sorte que j'ai rayé
d'emblée notre médecin du nombre des candidats. Il ne pouvait être Jack l'Eventreur.
- C'est une obsession pour vous que ce Jack ! maugréa Sotski avec un haussement d'épaule agacé. Tenez, on peut aussi bien supposer que Zakharov, en visite en Angleterre chez ses parents, se soit gavé d'articles de journaux concernant l'Eventreur et ait décidé de poursuivre son ouvre à
Moscou. J'ai déjà remarqué tout à l'heure que vous aviez une drôle de manière de compter les victimes. Le juge Ijitsyne parvenait, lui, à un tout autre résultat : c'est treize cadavres qu'il alignait sur ses tables, alors que vous ne m'annoncez que dix meurtres pour Moscou. Et cela en incluant des cas survenus après l'" expérience judiciaire ", autrement ça n'en ferait même que quatre. quelque chose ne colle pas dans votre histoire, monsieur l'accusateur.
- Tout colle parfaitement, au contraire. (Eraste Pétrovitch ne semblait nullement troublé par cette attaque inattendue.) Sur les treize corps exhumés présentant des traces de mutilations, seulement quatre venaient directement du lieu du crime : ceux de Zotova, de Maria la Bigle, d'Andréitchkina et de la fillette inconnue. En outre vous n'aviez pas eu le temps de travailler vos deux victimes de février selon votre méthode complète : visiblement quelqu'un avait d˚ vous effrayer et vous faire fuir.
Les neuf autres dépouilles, les plus atrocement mutilées, avaient été
tirées des fosses communes. La police moscovite est, je vous l'accorde, très loin d'être parfaite, mais il est impossible d'imaginer que 453
personne n'e˚t prêté attention à des corps esquintés d'aussi monstrueuse façon. Chez nous, en Russie, on tue beaucoup, mais simplement, sans fioritures. Ainsi, quand on a découvert le corps d'Andréitchkina littéralement découpé en morceaux, vous avez vu quel vent de panique, d'un seul coup, s'est levé. Le général gouverneur a été sur-le-champ informé du fait, et Sa Haute Excellence a aussitôt dépêché sur les lieux son fonctionnaire chargé des missions spéciales. J'ajouterai sans forfanterie que le prince ne me confie que les affaires auxquelles il accorde une exceptionnelle importance. Or là, on aurait trouvé une dizaine de cadavres affreusement massacrés, et personne n'aurait donné l'alarme ? Impossible.
- Il y a une chose que je ne comprends pas, intervint Angelina, ouvrant pour la première fois la bouche depuis le début du " procès ". qui donc, en ce cas, a infligé pareil sort à ces malheureux ?
Eraste Pétrovitch fut manifestement heureux qu'elle pos‚t cette question : le silence obstiné du " juge " ôtait toute espèce de sens aux débats.
- Les corps les plus anciens ont été exhumés de la fosse commune de novembre. Cependant cela ne signifie en rien que Jack l'Eventreur f˚t déjà
à Moscou à cette date.
- Je ne vous le fais pas dire ! coupa l'accusé. Pour autant qu'il me souvienne, le dernier meurtre londonien fut commis la veille de NoÎl.
J'ignore si vous réussirez à prouver à notre ravissant juge que je suis l'auteur des crimes perpétrés à Moscou, mais quant à me confondre avec l'Eventreur, cela me paraît hors de votre portée.
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Le visage d'Eraste Pétrovitch s'éclaira un instant d'un sourire de glace, puis aussitôt redevint sombre et sévère :
- Je comprends parfaitement le sens de votre objection. Vous n'êtes pas en mesure de vous disculper des crimes commis à Moscou. Plus ils seront nombreux, plus ils seront monstrueux et révoltants, mieux ce sera pour vous : plus facilement vous passerez pour fou. Alors que les Anglais ne manqueront pas de réclamer votre extradition pour les exploits de Jack, et trouveront en Russie une Thémis toute disposée à se débarrasser d'un psychopathe aussi encombrant. Vous serez renvoyé en Grande-Bretagne, o˘
l'opinion publique a son mot à dire, et n'aurez pas droit au procès expédié
en catimini qui vous e˚t attendu chez nous. Vous serez bon, cher monsieur, pour vous balancer au bout d'une corde. Non, ça ne vous dit rien ? (La voix de Fandorine était descendue d'une octave, comme si le noud coulant e˚t enserré sa propre gorge.) Vous n'échapperez pas à votre " passé "
londonien, n'y songez même pas. quant à l'apparent défaut de coÔncidence des dates, tout s'explique très simplement. Le " gardien Pakhomenko " a fait son apparition au cimetière de la Maison-Dieu juste après le Nouvel An. Je suppose que c'est Zakharov qui vous y a fait entrer, en souvenir de votre vieille amitié. Le plus probable est que vous vous étiez rencontrés à
Londres lors de son dernier voyage. Zakharov, bien entendu, ignorait tout de votre nouveau hobby. Il pensait que vous vous étiez évadé de prison.
Comment refuser d'aider un vieux camarade maltraité par le destin ? C'est bien cela ?
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Sotski ne répondit pas, se contentant de hausser une épaule, comme pour signifier : j'écoute, poursuivez.
- quoi, cela commençait à sentir le br˚lé pour vous, à Londres ? La police vous serrait d'un peu trop près ? Je ne sais avec quel passeport vous avez franchi la frontière, mais quand vous êtes arrivé à Moscou vous aviez déjà
pris l'identité d'un simple paysan petit-russien, un de ces pèlerins vagabonds comme il y en a tant en Russie. C'est pourquoi les -registres de la police qui recensent tous les voyageurs arrivant de l'étranger ne font aucune mention de vous. Vous avez vécu quelque temps au cimetière, votre emploi vous est devenu familier, vous avez pris vos habitudes. Zakharov, visiblement, vous plaignait, il vous avait pris sous sa tutelle, vous aidait en vous donnant de l'argent. Vous avez tenu assez longtemps sans tuer personne, plus d'un mois. Peut-être aviez-vous l'intention d'entamer une vie nouvelle. Mais c'était au-dessus de vos forces. Après l'excitation de Londres, il vous était impossible de retrouver une existence ordinaire.
Cette particularité de la psychologie des maniaques est bien connue de la criminologie. Ceux qui ont go˚té une fois au sang ne peuvent plus s'en priver. Au début, mettant à profit votre charge, vous vous contentiez d'exercer vos talents sur des cadavres tirés des tombes, attendu qu'on était en plein hiver et que les corps enterrés depuis fin novembre étaient en parfait état de conservation. Une fois, vous avez fait l'épreuve d'un corps d'homme ; l'expérience vous a déplu. quelque chose ne collait pas avec votre " idée ". En quoi consiste-t-elle, votre idée ? Vous ne supportez pas les femmes laides et coupables ? " Je veux vous 456
donner de la joie ", " je vous aiderai à devenir plus belle "... A coups de scalpel, vous sauvez les pécheresses de la laideur, c'est ça ? De là le baiser sanglant ?
L'accusé gardait le silence. Son visage s'était fait solennel et lointain.
Ses yeux d'un bleu lumineux avaient perdu leur éclat, voilés par les cils à
demi baissés.
- Puis les corps inanimés ne vous ont plus suffi. Vous avez commis plusieurs agressions, par bonheur manquées, puis deux meurtres. Ou bien davantage ?! s'écria soudain Fandorine, pour aussitôt se ruer sur Sotski et le secouer par les épaules avec tant de violence qu'il s'en fallut de peu qu'il ne lui bris‚t le cou. Répondez !
- Eraste ! cria Angelina. Il ne faut pas !
Le conseiller de collège s'écarta de l'accusé en chancelant, recula vivement de deux pas et dissimula ses mains derrière son dos, luttant contre l'émotion. L'Eventreur, quant à lui, nullement effrayé par l'explosion de colère d'Eraste Pétrovitch, demeurait assis, immobile, et observait le fonctionnaire d'un regard empli de calme et de supériorité.
- que pouvez-vous comprendre ? prononcèrent en un souffle à peine audible ses lèvres rouges et charnues.
Eraste Pétrovitch fronça les sourcils d'un air mécontent, releva d'un mouvement de tête une mèche de cheveux noirs tombée sur son front et reprit son discours interrompu :
- Le soir du 3 avril, un an après le premier meurtre londonien, vous avez tué la demoiselle Andréit-chkina et profané son corps. Deux jours après, votre victime était une petite mendiante, une enfant. Les 457
événements qui ont suivi se sont déroulés très vite. L'" expérience "
dljitsyne a provoqué chez vous un accès d'excitation dont vous vous êtes libéré en tuant et en étripant Ijitsyne lui-même. Par la même occasion vous avez assassiné sa femme de chambre, qui ne représentait pourtant aucune menace pour vous. A partir de ce moment, vous vous écartez de votre " idée
" : vous tuez pour effacer vos traces et échapper au ch‚timent. quand vous comprenez que le cercle se resserre, vous vous dites que le plus commode serait de faire passer pour coupable votre ami et protecteur Zakharov.
D'autant plus que le médecin légiste commence à nourrir des soupçons contre vous. Sans doute a-t-il confronté les faits, ou bien est-il au courant d'un détail que j'ignore. Toujours est-il que vendredi soir Zakharov écrivait une lettre adressée au Parquet, dans laquelle il projetait de vous dénoncer. Il la déchire, en entame une autre qu'il déchire de la même façon. Son assistant Grou-mov a raconté que Zakharov s'était enfermé dans son bureau dès quatre heures de l'après-midi, et qu'il avait donc peiné de la sorte jusqu'au soir. Il était gêné par des scrupules très compréhensibles mais parfaitement déplacés dans le cas présent : questions d'honneur, d'éthique corporative, mais aussi, en fin de compte, simple sentiment de pitié pour un camarade malmené par le sort. Vous avez emporté
la lettre et ramassé tous les brouillons déchirés. Mais deux petits fragments ont néanmoins échappé à votre attention. Sur l'un était écrit : "
plus me taire ", sur l'autre "... sidérations d'honneur corporatif et certaine compassion pour un vieux cam... ". Le sens est évident : Zakharov écrivait qu'il ne pouvait plus se taire et, pour se justifier d'avoir si 458
longtemps couvert un assassin, évoquait des considérations d'honneur corporatif et un sentiment de compassion pour un vieux camarade. J'ai acquis à ce moment l'absolue certitude que le criminel était à rechercher parmi les anciens condisciples de Zakharov. Si " compassion " il y avait, c'est que notre homme était de ceux dont la vie avait mal tourné, ce qui excluait le millionnaire Bouryline. N'en restaient que trois : Sténitch, dont la raison était chancelante, Rozen, devenu ivrogne invétéré, et Sotski, dont le nom revenait encore et toujours dans les propos des anciens
" amis de Sade ". Il passait pour mort, mais cela demandait à être vérifié.
- Eraste Pétrovitch, mais comment pouvez-vous être aussi certain que ce médecin, Zakharov, a été tué ? demanda Angelina.
- Parce qu'il a disparu alors qu'il n'avait aucune raison de disparaître, répondit Fandorine. Zakharov est innocent des meurtres et il croyait au début protéger non pas un assassin sanguinaire, mais un prisonnier en fuite. quand il a compris, cependant, quel serpent il avait réchauffé en son sein, il a pris peur. Il gardait un revolver chargé près de son lit.
C'est de vous, Sotski, qu'il voulait se protéger. Après le double assassinat de la rue des Grenades, vous êtes revenu au cimetière et avez aperçu Tioulpanov qui espionnait aux abords du pavillon. Le chien de garde n'a pas aboyé à votre approche, il vous connaît bien. Absorbé par sa surveillance, Tioulpanov ne vous a pas remarqué. Vous avez compris que les soupçons s'étaient portés sur l'expert et avez décidé d'en tirer profit.
Dans le rapport qu'il a dicté avant de mourir, Tioulpanov déclare qu'un peu après onze heures Zakharov est sorti de son bureau, puis 459
qu'une sorte de grand vacarme a retenti dans le couloir. A l'évidence, c'est à cet instant précis qu'a été commis le meurtre du médecin. Vous vous êtes introduit discrètement dans la maison et avez attendu que Zakharov sorte dans le couloir pour une raison ou une autre. Ce n'est pas un hasard si le tapis qui s'y trouvait a disparu : il devait être taché de sang, et vous l'avez escamoté. Une fois réglé le sort de Zakharov, vous vous êtes glissé dehors sans bruit et avez assailli Tioulpanov par-derrière. Vous l'avez blessé mortellement et laissé se vider de son sang. Je suppose que vous l'avez vu se relever, franchir le portail en titubant et s'effondrer à
nouveau. Vous n'avez pas osé vous approcher pour l'achever : vous saviez qu'il était armé, et vous saviez également que les blessures qu'il avait reçues étaient fatales. Sans perdre de temps, vous avez tiré le corps de Zakharov hors de la maison et l'avez enterré dans le cimetière. Je sais même o˘ exactement : vous l'avez jeté dans la tranchée d'avril destinée aux cadavres non identifiés et l'avez légèrement recouvert de terre. Au fait, savez-vous comment vous vous êtes trahi ?
Sotski sursauta, et son visage figé dans l'indifférence s'éclaira à nouveau de curiosité, mais pour quelques instants seulement. Ensuite l'invisible rideau retomba, effaçant toute trace de sentiment vivant.
- quand j'ai parlé avec vous hier matin, vous m'avez dit être resté éveillé
jusqu'à l'aube et avoir entendu pendant la nuit des coups de feu, puis un claquement de porte suivi d'un bruit de pas qui s'éloignaient. J'étais censé en déduire que Zakharov était en vie et avait pris la fuite. Mais j'en ai conclu
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tout autre chose. Si le gardien Pakhomenko avait l'ouÔe assez fine pour entendre des pas de loin, comme pouvait-il être resté sourd aux coups de sifflet lancés par Tioulpanov quand celui-ci avait repris connaissance ? La réponse allait de soi : à ce moment, il n'était pas dans sa loge. Il se trouvait à une distance assez grande du portail d'entrée, par exemple à
l'autre bout du cimetière, o˘ est justement située la tranchée d'avril. Et d'un. Zakharov, s'il était l'assassin, ne pouvait avoir passé le portail, car Tioulpanov gisait là, blessé, encore inconscient. Le criminel n'e˚t pas manqué de l'achever. Et de deux. J'ai ainsi reçu confirmation du fait que Zakharov, qui déjà ne pouvait en aucune manière être le tueur de Londres, était également innocent de la mort de Tioulpanov. Or, si vous mentiez quant aux circonstances de sa disparition, c'est forcément que vous y étiez mêlé. Je me suis rappelé aussi que les deux meurtres conformes à l'" idée "
du maniaque, ceux de la prostituée Andréitchkina et de la petite mendiante, avaient été commis dans un rayon de moins d'une verste autour de la Maison-Dieu. C'est Ijitsyne qui le premier a prêté attention à ce détail, même s'il en a tiré, il est vrai, de fausses conclusions. Ces quelques faits additionnés aux bribes de phrases de la lettre envolée ont presque achevé
de me convaincre que le " vieux camarade " que Zakharov avait pris en pitié
et se refusait à livrer, c'était vous. En raison de la nature de votre emploi, vous avez participé à l'exhumation des cadavres et vous étiez bien renseigné sur l'état d'avancement de l'instruction. Et d'un. Vous étiez présent lors de l'" expérience judiciaire ". Et de deux. Vous aviez librement accès aux tombes et aux fosses communes. Et de trois.
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Vous connaissiez Tioulpanov et étiez même en excellents termes avec lui. Et de quatre. La liste des témoins de l'" expérience " établie par Tioulpanov avant sa mort donne de vous la description suivante. Eraste Pétrovitch s'approcha de la table, y prit une feuille et lut :
- " Pakhomenko, gardien du cimetière. Je ne connais ni son prénom ni son patronyme. Les autres employés l'appellent "Pakho". Age indéfini : entre trente et cinquante ans. Taille plus grande que la moyenne, forte constitution physique. Visage rond, agréable, ne porte ni barbe ni moustache. Accent petit-russien. J'ai eu avec lui de nombreuses conversations sur les sujets les plus variés. J'ai écouté l'histoire de sa vie (c'est un habitué des pèlerinages et il en a tiré une assez riche expérience), je lui ai parlé de moi. Il est intelligent, observateur, religieux, bon H m'a été d'un grand secours durant l'enquête. Peut-être est-il le seul de tous dont l'innocence ne puisse être mise en doute. "
- quel gentil garçon ! prononça l'accusé d'une voix attendrie.
A ces mots le visage du conseiller de collège se tordit d'une grimace, tandis que l'huissier, jusqu'alors impassible, murmurait en japonais quelques paroles, brutales, sifflantes.
Angelina tressaillit elle aussi et regarda avec horreur l'homme assis devant elle.
- Les confidences de Tioulpanov vous ont été utiles, vendredi, pour vous introduire dans son logement et y commettre un double meurtre, reprit Eraste Pétrovitch après une courte pause. quant à mes propres... affaires privées, je n'en fais pas grand mystère, et Zakharov a fort bien pu vous informer.
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Ainsi aujourd'hui, ou plus exactement hier matin déjà, je ne disposais plus que d'un seul suspect : vous. Restait, premièrement, à obtenir un signalement de Sotski, deuxièmement, à établir s'il avait bel et bien péri, enfin à trouver des témoins qui puissent vous identifier. Sténitch m'a fourni une description du Sotski d'il y a sept ans. Sans doute avez-vous beaucoup changé depuis lors, mais la taille, la couleur des yeux, la forme du nez ne sont guère sujettes à modifications importantes, et toutes ces données concordaient. Une dépêche du département de la justice militaire retraçant en détail le séjour en détention du dénommé Sotski et sa prétendue évasion manquée m'a démontré que le prisonnier pouvait fort bien être encore en vie. Ce sont les témoins qui m'ont donné le plus de mal. Je comptais beaucoup sur l'ancien " ami de Sade " Filip Rozen. En ma présence, parlant de Sotski, il avait prononcé une phrase énigmatique qui m'était restée gravée dans la mémoire : " Ces derniers temps, avait-il dit, son fantôme me poursuit partout. Ainsi hier... " La phrase était demeurée en suspens, Rozen ayant été interrompu. Mais le jour d'hier en question, autrement dit le soir du 4 avril, Rozen se trouvait avec les autres à la morgue chez Zakharov. Ne pouvait-il, m'étais-je dit, y avoir aperçu par hasard le gardien Pakhomenko et relevé dans sa physionomie des traits de ressemblance avec son ancien camarade ? Hélas, je n'ai pas réussi à mettre la main sur lui. En revanche, j'ai retrouvé une prostituée que vous aviez tenté de tuer il y a sept semaines, au moment de mardi gras. Elle se souvient bien de vous et pourrait vous reconnaître. Cette fois je pouvais procéder à votre arrestation, j'avais suffi-463
samment de preuves. Et c'est ainsi que j'aurais agi si vous n'étiez vous-même passé à l'attaque. J'ai alors compris qu'il n'était qu'un seul moyen de mettre hors d'état de nuire un individu tel que vous...
La menace que contenaient ces paroles parut échapper à Sotski. En tout cas il ne manifesta pas le moindre signe d'inquiétude, au contraire il sourit distraitement à quelqu'une de ses pensées.
- Ah oui, il y a eu encore la lettre adressée à Bou-ryline, se rappela Fandorine. Une démarche assez maladroite. En fait, cette lettre m'était destinée, n'est-ce pas ? Il fallait persuader les enquêteurs que Zakharov était vivant et se cachait. Vous vous êtes même efforcé de reproduire certains caractères particuliers de l'écriture de Zakharov, mais vous n'avez fait ainsi que me conforter dans la certitude que mon suspect n'était pas un simple gardien illettré, mais un homme cultivé, connaissant bien le médecin légiste ainsi que Bouryline. Votre appel téléphonique exploitant l'imperfection de la technique actuelle n'a pas réussi davantage à me tromper. J'ai moi-même eu l'occasion de recourir à ce subterfuge. Votre plan se laissait également deviner parfaitement. Vous agissez toujours en vous gouvernant sur la même monstrueuse logique : dès lors que quelqu'un éveille votre intérêt, vous t‚chez de tuer les êtres qui lui sont le plus chers. C'est ainsi que vous avez procédé avec la sour de Tioulpanov. C'est ainsi que vous vouliez procéder avec la fille d'une prostituée qui, pour une raison ou une autre, avait attiré votre attention perverse. Vous mentionniez avec insistance mon serviteur japonais, vous désiriez à l'évidence qu'il m'accompagn‚t. Pourquoi ? Bien évidemment pour qu'Angelina Samsonovna se
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retrouv‚t seule à la maison. J'aime mieux ne pas penser au sort que vous lui réserviez. Autrement je ne pourrais pas me contenir et...
Fandorine s'interrompit pour se tourner brutalement vers Angelina :
- quel est ton verdict ? Est-il coupable, oui ou non ?
Elle, p‚le et tremblante, lui répondit d'une voix douce mais ferme :
- A lui à présent. qu'il se justifie s'il le peut. Sotski restait silencieux, affichant toujours le
même sourire distrait. Une minute s'écoula, puis une autre, et alors que plus rien ne laissait attendre un plaidoyer en faveur de l'accusé, les lèvres de ce dernier s'entrouvrirent, libérant le flot d'un discours, mesuré, sonore, empli de dignité, comme si ce n'était pas ce travesti au visage de commère qui le prononçait, mais quelque puissance supérieure imbue de la conscience de son droit et de la justesse de sa cause.
- Je n'ai à me justifier de rien, ni devant personne. Et je n'ai qu'un seul juge : le Seigneur des Cieux qui connaît mes motifs et mes desseins. J'ai toujours vécu à part. Déjà, enfant, je savais que j'étais singulier, différent des autres. J'étais dévoré d'une irrépressible curiosité, je voulais tout comprendre de la stupéfiante architecture du monde créé par Dieu, tout éprouver, tout essayer. J'ai toujours aimé les êtres humains, et ils le sentaient, ils étaient attirés par moi. J'aurais pu faire un grand guérisseur, car la nature m'a octroyé le don de comprendre d'o˘ viennent la douleur et la souffrance, et comprendre est synonyme de sauver, n'importe quel médecin vous le dira. Il n'était qu'une seule chose que je ne 465
supportais pas : la laideur. Je voyais en elle une offense à l'ouvre de Dieu. quant à la difformité, elle me rendait littéralement enragé. Un jour, au cours d'une crise de cette sorte, je n'ai pu m'arrêter à temps. Une atroce vieille putain, dont le seul aspect, à mes yeux d'alors, constituait un blasphème, est morte sous mes coups de canne. J'étais tombé dans un véritable état de fureur, non point emporté par je ne sais quelle volupté
sadique, comme l'ont imaginé mes juges, mais sous l'effet de la colère, la sainte colère d'une ‚me tout imprégnée de beauté. Du point de vue de la société, il s'était produit un accident certes malheureux mais très ordinaire : la jeunesse dorée, à toutes les époques, en avait causé bien d'autres. Mais je n'appartenais pas au monde des chemises et des culottes de soie, et j'ai été condamné à un ch‚timent exemplaire, propre à
intimider les autres. Moi, seul d'entre tous ! A présent je sais que c'était le Seigneur qui avait décidé de me tirer du lot, car je suis en vérité unique entre tous. Mais à vingt-quatre ans, pareille chose est difficile à comprendre. Je n'étais pas prêt. Pour un homme cultivé, doué
d'une sensibilité délicate, les horreurs de l'univers pénitentiaire, ou plutôt non, cent fois pire que pénitentiaire, disciplinaire, échappent à
toute description. J'y étais constamment en butte à des humiliations cruelles, personne dans la caserne n'était plus que moi victime de l'oppression et de l'arbitraire. On m'infligeait tortures et violences sexuelles, on me forçait à porter des vêtements de femme. Mais je sentais m˚rir progressivement en moi une force, une puissance, qui avait toujours été présente en mon être, mais qui maintenant grandissait et aspirait au soleil tel un germe sortant de
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terre. Et un beau jour j'ai su que j'étais prêt. La peur m'avait quitté et plus jamais elle ne me reviendrait. Ce jour-là j'ai tué mon principal tortionnaire, je l'ai tué sous les yeux de tous : je me suis approché, je l'ai empoigné à deux mains par les oreilles et lui ai fracassé le cr‚ne contre le mur, son cr‚ne de forçat à moitié tondu1. J'ai été mis aux fers et maintenu durant sept mois au cachot. Mais je n'ai pas faibli, je ne me suis pas laissé gagner par la phtisie. Au contraire, chaque jour je devenais plus fort, plus assuré, mes yeux avaient appris désormais à percer les ténèbres. Tout le monde me craignait : les surveillants, la direction, les autres détenus. Même les rats avaient déserté ma cellule. Chaque jour je tendais mon esprit, sentant que quelque chose de très important frappait à la porte de mon ‚me sans parvenir à se faire ouvrir. Tout ce qui m'entourait était laid et repoussant. J'aimais la Beauté par-dessus tout, or le monde o˘ je vivais n'en contenait plus une trace. Pour ne pas sombrer dans la folie, je me remémorais mes cours de l'université et avec un bout de bois traçais sur le sol de terre battue la structure de l'organisme humain. Là, tout était cohérent, harmonieux, sublime. Là était la Beauté, là était Dieu. Avec le temps, Dieu s'est mis à me parler, et j'ai compris que c'était lui qui m'accordait cette force mystérieuse. Je me suis évadé
du pénitencier. Mon énergie et mon endurance étaient sans limites. Les chiens-loups spécialement entraînés pour la chasse à l'homme ne m'ont pas rattrapé, les
1. Dans la Russie tsariste, on tondait la moitié du cr‚ne aux forçats, de manière qu'ils fussent plus facilement repérables en cas d'évasion.
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balles ne m'ont pas touché. J'ai nagé, d'abord le fleuve, puis l'estuaire, j'ai nagé durant des heures et des heures jusqu'à ce que des contrebandiers turcs me repêchent et me prennent à leur bord. J'ai mené une vie de vagabond à travers les Balkans et l'Europe. Je me suis retrouvé
plusieurs fois en prison, mais il était toujours facile de s'en évader, beaucoup plus facile que de la forteresse de Kher-son. Pour finir j'ai trouvé un bon emploi. A Londres, aux abattoirs de Whitechapel. J'y travaillais au dépeçage. Voilà o˘ mes connaissances chirurgicales m'ont été utiles ! J'étais très bien noté, je gagnais beaucoup, je mettais de l'argent de côté. Mais quelque chose à nouveau s'éveillait en moi au spectacle des caillettes, des foies, des boyaux lavés pour la fabrication des saucisses, des rognons et autre mou, le tout joliment étalé. Toute cette tripaille était ficelée en élégants paquets et livrée aux boucheries de la ville, afin d'y trôner en devanture de la plus appétissante manière. Pourquoi, pensais-je, l'homme s'abaisse-t-il autant ? Est-ce qu'une stupide panse de bouf juste bonne à remoudre du foin était plus digne de respect que notre propre appareil intérieur créé à la ressemblance de Dieu ? L'illumination m'est venue il y a un an, le 3
avril. Je revenais des abattoirs, après la relève de l'équipe du soir. Dans une ruelle déserte que n'éclairait pas même un réverbère, une ignoble mégère m'aborda pour me proposer de passer un moment avec elle sous un porche. Comme je refusais poliment, elle s'approcha tout près de moi et, me soufflant au visage son haleine infecte, se mit à m'agonir d'injures parfaitement scandaleuses. quelle odieuse caricature de l'image divine ! me suis-je dit alors. A quoi sert-il
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que tout son organisme travaille jour et nuit, que son cour infatigable pompe sans rel‚che son sang précieux, que les myriades de cellules de son corps naissent, meurent et se renouvellent obstinément ? Et j'ai été pris du désir irrépressible de transformer la laideur en Beauté, de contempler l'essence véritable de cette créature si misérable d'aspect. J'avais mon couteau à dépecer pendu à la ceinture. Plus tard j'ai acheté un assortiment complet d'excellents scalpels, mais cette toute première fois, un simple couteau de boucher m'a amplement suffi. Le résultat a dépassé toutes mes espérances. La sorcière hideuse s'est trouvée métamorphosée ! Sous mes yeux, elle est devenue la Beauté même ! Et je suis resté figé en adoration devant un si manifeste témoignage du Miracle divin !
Ses yeux se noyèrent de larmes, il voulut poursuivre, mais il eut un geste de renoncement et il ne prononça plus un mot. Sa poitrine se soulevait à un rythme rapide, ses yeux exaltés étaient tournés vers le ciel.
- Tu en as entendu assez ? demanda Fandorine. Tu le reconnais coupable ?
- Oui, murmura Angelina, qui se signa. Il est le coupable de tous ces crimes.
- Tu vois toi-même qu'il ne peut continuer à vivre. Il porte en lui la mort et le malheur. Il faut le supprimer.
Angelina tressaillit :
- Non, Eraste Pétrovitch. Il est fou. Il faut le soigner. J'ignore si on y parviendra, mais il faut essayer.
- Non, il n'est pas fou, répliqua Eraste Pétrovitch d'un ton convaincu. Il est rusé et prudent, possède
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une volonté de fer et un esprit d'initiative à faire bien des jaloux.
L'homme qui est devant toi n'est pas un fou, mais un monstre. Il en est qui naissent affligés d'une bosse ou d'un bec-de-lièvre. Mais il en est d'autres dont la difformité passe inaperçue à l'oil nu. Or pareille difformité est plus terrible que tout. Cet homme n'a que l'apparence d'un être humain, en réalité il lui en manque le principal élément distinctif. Cette corde invisible qui vibre et résonne dans l'‚me du criminel le plus endurci. Même faible, même à peine audible, elle tinte, elle fait entendre sa voix, et par elle l'homme sait dans le fond de son
‚me s'il a bien ou mal agi. Il le sait toujours, même si, de toute sa vie, il n'en a pas suivi une seule fois le conseil. Tu sais les crimes de Sotski, tu as entendu ses paroles, tu vois qui il est. Il ne soupçonne même pas l'existence de cette corde intime, ses actes obéissent à une tout autre voix. Dans l'ancien temps, on aurait dit que c'était un serviteur du diable. Je dirais, moi, plus simplement qu'il est inhumain. Il ne montre aucun repentir. Les moyens ordinaires sont impuissants à l'arrêter. Il n'ira pas à l'échafaud, et les murs d'un asile de fous ne sont pas faits pour le garder longtemps prisonnier. Tout recommencera de la même façon.
- Eraste Pétrovitch, vous avez bien dit vous-même tout à l'heure que les Anglais le réclameraient, s'écria Angelina d'une voix brisée, comme si elle se raccrochait à un dernier fétu de paille. qu'ils le tuent, eux, mais pas toi, Eraste. Pas toi !
Fandorine secoua la tête :
- La procédure d'extradition est longue. Il s'évadera, de la prison, du convoi, du train, du bateau. Je ne peux pas prendre ce risque.
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- Tu n'as pas confiance en Dieu, dit-elle tristement, baissant le front.
Dieu seul sait comment et quand mettre un terme à la méchanceté.
- Je ne sais rien de Dieu. Et je ne puis être un observateur passif. A mon avis, il n'est pas de plus grand péché. C'est tout, Angelina, c'est tout.
Eraste Pétrovitch s'adressa à Massa en japonais :
- Conduis-le dans la cour.
- Maître, vous n'avez encore jamais tué d'homme désarmé, répondit dans la même langue le serviteur visiblement troublé. Vous vous sentirez mal ensuite. Et la maîtresse sera f‚chée. Je vais m'en charger moi-même.
- Cela ne changerait rien. Et le fait qu'il soit désarmé n'a aucune importance. Organiser un duel ne serait que mascarade. Je le tuerais avec la même facilité avec ou sans arme. Passons-nous plutôt de ces effets de thé‚tre à deux sous.
Au moment o˘ Massa et Fandorine empoignèrent l'accusé par les bras pour l'entraîner dehors, Angelina laissa échapper un cri :
- Eraste, pour l'amour de moi, pour l'amour de nous !
Les épaules du conseiller de collège tressaillirent, mais il ne se retourna pas.
Le Décorateur en revanche regarda derrière lui et dit en souriant :
- Madame, vous êtes la Beauté même. Mais je vous assure qu'étendue sur la table, entourée des assiettes de porcelaine, vous eussiez été encore plus délicieuse.
Angelina eut beau fermer très fort les paupières et coller les mains sur ses oreilles, elle entendit malgré tout le coup de feu dans la cour : sec, bref, presque
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indiscernable au milieu du vacarme des pétards et des fusées qui s'élançaient dans le ciel étoile.
Eraste Pétrovitch revint seul. Il s'arrêta à la porte, essuya son front couvert de sueur, puis dit, claquant des dents :
- Sais-tu ce qu'il a murmuré ? " Seigneur, quel bonheur ! "
Ils demeurèrent ainsi longtemps : Angelina assise, les yeux clos, des larmes coulant entre ses cils, et Fandorine debout, hésitant à s'approcher.
Enfin elle se leva. Elle marcha jusqu'à lui, le serra dans ses bras, l'embrassa plusieurs fois avec fougue, sur le front, les yeux, les lèvres.
- Je m'en vais, Eraste Pétrovitch. Ne m'en veuillez pas.
- Angelina... (Le visage du conseiller de collège, de blême qu'il était, avait viré au gris.) Est-il possible qu'à cause de ce vampire, de ce dégénéré... ?
- Je ne fais que vous gêner, vous détourner de votre voie, coupa-t-elle sans vouloir l'écouter. Les sours m'invitent depuis longtemps à les rejoindre, au monastère Saint-Boris-et-Saint-Gleb. Il aurait d˚ en être ainsi depuis le début, depuis que papa est mort. Mais j'ai été faible avec vous, j'ai souhaité m'abandonner à la fête. Or voilà, la fête est finie.
Les fêtes ne seraient pas des fêtes si elles duraient longtemps. Je continuerai à veiller sur vous de loin. Et je prierai Dieu pour vous.
Agissez comme vous le dicte votre cour, et s'il venait à se tromper, ne craignez rien, mes prières vous rachèteront toujours.
- Tu ne peux pas aller t-t'enfermer au c-couvent ! s'exclama Fandorine dans un débit confus et précipité. Tu n'es p-pas comme elles, tu es pleine de vie,
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pleine de f-fougue. Tu ne tiendras pas. Et moi, je ne pourrai pas vivre sans toi.
- Vous le pourrez, vous êtes fort. Je vous complique l'existence. Sans moi, vous serez plus libre... quant au fait que je suis pleine de vie et de fougue, les sours ne le sont pas moins. Dieu n'a que faire des tièdes et des indifférents. Adieu, adieu. Je savais depuis longtemps que vous et moi, c'était impossible.
Eraste Pétrovitch ne répondit rien, anéanti, sentant bien qu'il n'était pas d'argument qui p˚t la faire revenir sur sa décision. Angelina, silencieuse elle aussi, caressait avec précaution sa joue, puis sa tempe blanchie.
Du cour de la nuit, du fond des rues encore enté-nébrées, en complète dysharmonie avec la tristesse de cet instant d'adieu, montait vers eux le battement incessant, triomphant, des cloches de P‚ques.