- Mais nous nous sommes déjà mis d'accord, avait-elle l‚ché d'un ton las. A quoi bon ressasser les mêmes choses ? Je connais mon métier, Kolia.
Akhimas avait examiné la pièce, à la fois salon et boudoir. Tout y était parfait: fleurs, bougies, fruits. La chanteuse s'était pourvue de Champagne, mais n'avait pas oublié le Ch‚teau d'Yquem dont il avait été
question la veille.
Dans sa robe bordeaux à décolleté profond, taille moulante et tournure propre à éveiller tous les fantasmes, Wanda était follement attirante. De ce côté-là, rien à dire, mais le poisson allait-il mordre à l'hameçon ?
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Selon les prévisions d'Akhimas, il devait y mordre.
1) Aucun homme normal et vigoureux ne saurait résister aux charmes de Wanda.
2) Si les renseignements fournis étaient exacts, or jusqu'ici monsieur X
n'avait pas failli, Sobolev était non seulement un homme normal, mais encore faisait-il carême depuis au moins un mois.
3) Mademoiselle Wanda était le même type de femme que l'institutrice de Minsk à qui le général avait fait une demande en mariage, qu'elle avait refusée avant de rompre définitivement.
Bref, l'explosif était prêt. Et pour être s˚r que cela marche, il ne manquait plus que l'étincelle.
- Pourquoi ce front plissé, Kolia ? Tu crains que je ne plaise pas à ton concitoyen ?
Wanda avait posé sa question d'une manière un peu provocante, mais Akhimas avait décelé dans son ton une inquiétude inavouée. La femme la plus irrésistible, si habituée soit-elle à briser les cours, a constamment besoin d'une confirmation de son pouvoir. Chaque femme fatale a au fond d'elle-même un petit ver qui la ronge : et si jamais le charme était rompu, si l'envo˚tement n'opérait plus ?
En fonction de son caractère, il faut soit la rassurer en lui répétant, tel le miroir du conte, qu'elle est la plus charmante et la plus belle, soit, au contraire, éveiller en elle l'esprit de compétition. Akhimas était persuadé que Wanda faisait partie de cette seconde catégorie.
- Je l'ai vu aujourd'hui, avait-il dit avec un soupir et en considérant la chanteuse d'un air perplexe. J'ai bien peur de m'être trompé. Chez nous, à
Riazan, on prend MikhaÔl Andréiévitch pour un bourreau des cours, alors que c'est en fait un homme extrêmement sérieux. Et si cela ne marchait pas ? Et si le général ne s'intéressait pas à notre cadeau ?
Un éclair était passé dans les yeux de Wanda.
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- «a, mon ami, ce n'est pas ton problème. Ton rôle à toi, c'est de payer.
Tu as l'argent ?
Sans un mot, il avait déposé une liasse sur la table.
Wanda l'avait prise et fait volontairement mine de compter.
- Il y a bien dix mille roubles ? Bon, bon ! (De son doigt effilé, elle avait donné une légère tape sur le nez d'Akhimas.) Ne crains rien, Kolia.
Vous autres les hommes, vous n'êtes pas des êtres très compliqués. Ton héros ne m'échappera pas. Au fait, est-ce qu'il aime les chansons ? Je crois qu'il y a un piano dans le restaurant du Dusseaux.
La voilà, l'étincelle, s'était dit Akhimas.
- Oui, il les aime. Surtout une romance qui s'appelle L'Aubépine. Vous la connaissez ? Wanda avait réfléchi et hoché la tête.
- Non, je chante peu les romances russes, et de plus en plus des chansons européennes. Mais ce n'est pas grave, je vais la trouver tout de suite.
Elle avait pris sur son piano un recueil de chansons. Elle l'avait feuilleté et avait trouvé ce qu'elle cherchait.
- C'est bien celle-là?
Elle avait fait courir ses doigts sur le clavier, fredonné la mélodie, puis entonné à mi-voix :
Perdue d'amour, pauvre aubépine, Du chêne je ne puis approcher. Et me voila, triste orpheline, Toujours seule à me balancer.
- C'est un affreux mélo ! Les héros sont des gens sentimentaux. (Elle avait jeté un bref regard à Akhimas.) Maintenant, va. Le général va sauter sur votre cadeau et s'y accrocher à deux mains !
Akhimas ne partait pas.
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- Une dame ne se rend pas seule au restaurant, cela ne se fait pas. Comment procède-t-on ? Wanda avait levé les yeux au ciel d'un air affligé.
- Kolia, je ne me mêle pas de ton commerce de jute, ne te mêle pas de mon boulot.
Il était resté une minute à écouter la voix basse et passionnée, br˚lante du désir de se blottir contre le chêne. Puis, doucement, il s'était retourné pour se diriger vers la porte.
La mélodie s'était interrompue et, avant qu'il ne sorte, Wanda lui avait demandé :
- Cela ne te fait rien, Kolia, de me donner à un autre ? Akhimas s'était retourné.
- C'est bon, va-t'en, avait-elle dit avec un geste de la main. Les affaires sont les affaires.
Au restaurant de l'hôtel Dusseaux, tout était réservé, mais le maître d'hôtel, qui s'était volontiers laissé amadouer, avait tenu parole et laissé libre à l'intention de monsieur le reporter la table la mieux placée : dans un coin, avec vue panoramique sur toute la salle. A neuf heures moins vingt, dans un cliquetis d'éperons, on avait vu arriver d'abord trois officiers, puis le général, lui-même suivi de quatre militaires. Les autres clients, qui avaient reçu la stricte recommandation de ne pas importuner le général par des marques d'attention, se montraient discrets et faisaient mine d'être venus au restaurant non pour voir de près le grand homme, mais simplement pour dîner.
Sobolev avait consulté la carte des vins et n'y trouvant pas de Ch‚teau d'Yquem, avait demandé qu'on aille lui en chercher. La suite avait opté
pour le Champagne et le cognac.
Ces messieurs les militaires échangeaient à mi-voix des propos entrecoupés d'éclats de rire collectifs, d'o˘ se déta-360
chait nettement le baryton sonore du général. Tout indiquait que les conspirateurs étaient d'excellente humeur, ce qui convenait parfaitement à
Akhimas.
A neuf heures cinq, alors que le Ch‚teau d'Yquem avait été non seulement apporté mais également débouché, les portes du restaurant s'étaient ouvertes en grand, comme sous l'effet d'un vent magique, et Wanda était apparue sur le seuil. Telle une ballerine interrompue dans son élan, elle s'était immobilisée dans une pose d'une gr‚ce infinie. Elle avait le visage tout rouge, et ses yeux immenses scintillaient, pareils à des étoiles dans un ciel sans lune. Attirée par le bruit la salle entière s'était tournée vers la porte et restait muette, comme ensorcelée par le merveilleux spectacle. Le glorieux général avait quant à lui, paru se pétrifier, laissant en suspens sa fourchette sur laquelle était planté un lactaire mariné.
Wanda avait gardé la pause un instant, juste ce qu'il fallait pour que les présents puissent apprécier l'effet sans pour cela avoir le temps de retourner à leurs assiettes.
- Le voilà, notre héros! avait lancé la merveilleuse apparition.
Et, ses talons martelant le parquet, elle était entrée d'un pas résolu dans la salle.
La soie bordeaux avait crissé, la plume d'autruche de sa capeline s'était mise à onduler. Se rappelant l'interdiction faite de laisser se dérouler des manifestations publiques, le maître d'hôtel, horrifié, avait levé les bras au ciel. A tort cependant : loin de s'emporter, Sobolev avait essuyé
ses lèvres luisantes avec sa serviette et s'était galamment levé.
Sans laisser l'initiative lui échapper une seule seconde, l'ardente patriote s'était tournée vers la salle :
- qu'avez-vous, messieurs, à rester assis au lieu d'honorer la gloire de la terre russe ! ? Pour MikhaÔl Dmitriévitch Sobolev, hourra !
On e˚t dit que les gens attablés n'attendaient que cela. Tous avaient bondi de leurs chaises, s'étaient mis à applaudir.
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et le hourra avait été si enthousiaste qu'au plafond le lustre de cristal avait frémi.
Le général avait rougi de manière touchante, saluant dans les différentes directions. Bien que célèbre dans l'Europe entière et adulé par toute la Russie, il n'était apparemment pas habitué à de telles marques de ferveur.
La jeune beauté s'était approchée du héros d'un pas résolu en ouvrant ses bras graciles :
- Permettez-moi de vous embrasser au nom de toutes les femmes de Moscou !
Et, le prenant fermement par le cou, elle l'avait embrassé trois fois sur la bouche, conformément au vieil usage moscovite.
Sobolev avait rougi de plus belle.
- Goukmassov, change de place! avait-il ordonné en tapant sur l'épaule du capitaine de Cosaques à la moustache noire, avant d'ajouter, indiquant la chaise qui venait de se libérer : Madame, faites-moi l'honneur !
La merveilleuse blonde avait paru effarouchée :
- Non, non, je vous en prie ! Comment oserais-je ? Si vous le permettez, je préférerais chanter pour vous ma chanson préférée.
Et de son même pas impétueux, elle s'était dirigée vers le piano blanc qui trônait au milieu de la salle.
Aux yeux d'Akhimas, Wanda se comportait de façon trop directe, pour ne pas dire grossière, mais il était cependant évident qu'elle était s˚re d'elle et savait parfaitement ce qu'elle faisait. Il est agréable d'avoir affaire à une professionnelle. Il en avait été définitivement convaincu quand, dans la salle, s'était élevée la voix profonde, un peu rauque, qui, dès les premières notes, lui avait étreint le cour.
Mais qu'as-tu donc, belle aubépine,
A osciller, à balancer.
La tête basse, le cou ployé ?
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Akhimas s'était levé et avait tout doucement gagné la porte. Personne ne lui avait prêté la moindre attention, tous écoutaient la chanson.
Il lui restait à pénétrer dans l'appartement de Wanda et à remplacer la bouteille de Ch‚teau d'Yquem par une autre.
L'opération avait été d'une simplicité confinant à l'ennui. Il ne lui avait fallu qu'un peu de patience.
A minuit un quart, trois équipages s'étaient arrêtés devant l'hôtel Angleterre: dans le premier la cible et Wanda, dans les deux autres, les sept officiers.
Akhimas (affublé d'une fausse barbe et de lunettes qui lui donnaient l'air d'un respectable professeur) avait retenu d'avance un appartement de deux pièces dont les fenêtres donnaient des deux côtés, sur la rue et sur la cour o˘ était situé le pavillon occupé par Wanda. Il avait éteint la lumière pour qu'on ne risque pas d'apercevoir sa silhouette.
Le général était bien gardé. Dès que Sobolev et sa compagne s'étaient enfermés dans l'appartement de Wanda, les officiers avaient pris des dispositions pour protéger ce moment de détente de leur chef : l'un d'eux était resté dans la rue, à proximité de l'entrée de l'hôtel, un autre faisait les cent pas dans la cour intérieure, un troisième s'était doucement glissé dans le pavillon, o˘ il s'était sans doute posté dans le couloir. Les quatre autres s'étaient rendus au buffet. Probablement avaient-ils instauré des tours de garde.
A minuit trente-sept, la lumière électrique s'était éteinte dans l'appartement, et les stores n'avaient plus laissé filtrer qu'une lumière rouge tamisée. Akhimas avait eu un hochement de tête approbateur : la chanteuse connaissait toutes les ficelles de la séduction parisienne.
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1
L'officier qui arpentait la cour avait regardé autour de lui comme un voleur, s'était approché de la fenêtre aux reflets rouges et s'était hissé
sur la pointe des pieds, mais, aussitôt, comme honteux, il avait reculé
d'un bond et repris ses allées et venues en sifflotant avec une ardeur excessive.
Akhimas ne quittait pas des yeux l'aiguille des minutes de sa montre. que se passerait-il si le Général Blanc, célèbre pour son sang-froid au combat, ne perdait jamais la tête et que son pouls ne s'accélère pas, même dans le feu de la passion ? C'était peu probable, car contraire à la physiologie.
On l'avait vu s'enflammer pour les baisers de Wanda, or, là, on ne s'arrêterait pas aux baisers.
Le risque était plutôt qu'il ne touche pas au Ch‚teau d'Yquem. Mais, d'après la psychologie, il devait le faire. quand deux amants ne se jettent pas d'emblée dans les bras l'un de l'autre - or, avant que la lampe s'éteigne dans le boudoir, vingt bonnes minutes s'étaient écoulées -, il faut bien qu'ils s'occupent à quelque chose. Le mieux était de boire un verre de son vin préféré, si opportunément placé à portée de main. Et s'il ne le buvait pas aujourd'hui, il le boirait demain. Ou après-demain.
Sobolev devait rester à Moscou jusqu'au 27, et on pouvait être certain que, désormais, c'était ici, et non dans son appartement 47, qu'il préférerait passer ses nuits. La Société des marchands de Ria-zan paierait avec joie cet abonnement à son grand homme : monsieur X avait donné pour les frais généraux bien plus qu'il n'était nécessaire.
A une heure cinq, Akhimas avait entendu un cri étouffé de femme, suivi d'un autre, plus fort et plus long, mais il n'avait pas réussi à saisir ses paroles. L'officier qui allait et venait dans la cour avait sursauté et s'était précipité vers le pavillon. Une minute plus tard, une lumière vive avait illuminé les fenêtres, et des ombres s'étaient mises à courir derrière les stores. Voilà qui était fait.
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Akhimas s'était dirigé sans h‚te vers le passage du Thé‚tre en jouant avec sa canne. Il avait tout son temps. Pour arriver au Dusseaux, il suffisait de sept minutes d'un pas mesuré. Il avait fait le trajet deux fois dans la journée, en passant au plus court et en regardant sa montre. Le temps que les autres s'agitent et s'affolent, le temps qu'ils essaient de ranimer le général, qu'ils discutent pour savoir s'il fallait faire venir un médecin tout de suite ou commencer, pour sauver les apparences, par transporter Sobolev au Dusseaux, il se passerait au bas mot une bonne heure.
Le problème était ailleurs: que faire à présent de Wanda ? Les règles élémentaires de l'hygiène exigeaient après une opération, de tout nettoyer derrière soi. Il n'y aurait certes ni enquête ni instruction. Sur ce point, on pouvait se fier à messieurs les officiers et, d'ailleurs, monsieur X ne le permettrait pas non plus. Il était par ailleurs totalement exclu que Wanda devine la substitution des bouteilles. Pourtant, si jamais le généreux donateur de Riazan remontait à la surface, si l'on découvrait que le véritable NikolaÔ Nikolaiévitch Klonov n'avait jamais quitté son épicerie natale, une difficulté inutile surgirait. Comme on dit, deux précautions valent mieux qu'une.
Akhimas avait fait la moue. Son travail comportait hélas, des moments désagréables.
Absorbé par ces pensées tristes mais nécessaires, il avait quitté la rue Sophie pour passer sous un long porche qui débouchait fort à propos sur l'arrière-cour du Dusseaux, juste sous les fenêtres de Sobolev.
S'étant assuré qu'aucune fenêtre n'était allumée (les hôtes de l'établissement dormaient depuis longtemps), Akhimas avait poussé contre le mur une caisse repérée d'avance. Une faible poussée avait suffi pour que la fenêtre de la chambre s'ouvre sans bruit, sinon un très léger grincement de l'espagnolette. Cinq secondes plus tard, Akhimas était à l'intérieur.
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Il avait actionné le ressort de sa lanterne de poche, laquelle s'était ranimée, fendant l'obscurité d'un mince rai de lumière, faible mais tout à
fait suffisant pour retrouver le coffre.
Il avait alors glissé dans la serrure un passe-partout qu'il s'était mis à
tourner méthodiquement et régulièrement vers la droite et vers la gauche.
En matière de casse de coffres-forts, il se considérait comme un amateur, mais en une longue carrière que n'apprenait-on pas ? A la quatrième minute, il avait entendu un déclic : c'était la première des trois tiges de la serrure qui sortait. Les deux autres lui avaient pris moins de temps, deux minutes environ.
La porte d'acier avait émis un grincement. Akhimas avait glissé la main et trouvé à t‚tons des feuilles de papier. S'éclairant avec sa lampe, il avait constaté qu'il s'agissait de listes de noms et de schémas. Monsieur X
aurait sans doute été heureux de posséder ces papiers, mais les conditions du contrat ne prévoyaient pas le vol de documents.
Et, pour l'heure, Akhimas avait autre chose en tête. Une surprise l'attendait : la serviette n'était pas dans le coffre.
Akhimas avait passé tout le vendredi sur son lit, plongé dans des réflexions intenses. Il savait d'expérience que, confronté à une situation délicate, il ne faut surtout pas se laisser aller à son premier mouvement, mais faire le mort, se ramasser comme le fait le cobra avant de bondir, rapide comme l'éclair, pour porter la mort. Si les circonstances le permettent, bien s˚r. En l'occurrence, elles le permettaient puisque les mesures de prudence essentielles avaient été prises. La nuit précédente, Akhimas avait quitté le Métropole pour s'installer à La Trinité, un ensemble de garnis
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situé à l'emplacement d'une ancienne hôtellerie de monastère. Les ruelles sales et tortueuses de ce quartier étaient à deux pas de la Khitrovka, or c'était là et nulle part ailleurs qu'il fallait chercher la serviette.
En quittant le Métropole, Akhimas n'avait pas pris de voiture. Il avait commencé par tourner un long moment dans les rues encore plongées dans l'obscurité de la nuit pour s'assurer qu'il n'était pas suivi, et, à La Trinité, il s'était inscrit sous un nouveau nom.
La chambre était sombre et malpropre, mais bien située, avec une entrée indépendante et une excellente vue sur la cour.
Il avait besoin d'analyser sérieusement ce qui s'était passé.
La nuit précédente, il avait soigneusement fouillé l'appartement de Sobolev sans trouver la serviette. En revanche, sur le rebord de la fenêtre située à l'extrémité de la chambre et solidement fermée, il avait trouvé une petite plaque de boue. Il avait levé la tête : le vasistas était entrouvert. quelqu'un était récemment sorti par là.
Akhimas avait longuement regardé le vasistas, réfléchi et tiré des conclusions.
Il avait enlevé la plaque de boue et fermé la fenêtre par laquelle il était entré.
Il était ressorti de la chambre par la porte, qu'il avait ensuite refermée de l'extérieur à l'aide de son passe-partout.
Le hall de l'hôtel était sombre et silencieux, seule une bougie br˚lait sur le comptoir de la réception, près du veilleur de nuit. Celui-ci somnolait et n'avait pas remarqué la sombre silhouette qui venait de surgir sans bruit du couloir. quand la clochette avait retenti, il s'était redressé, mais le client était déjà dans la rue. Nom d'un chien, pas moyen de dormir, avait-il marmonné en b‚illant avant d'aller remettre le verrou.
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Akhimas marchait à grandes enjambées en direction du Métropole, réfléchissant à ce qu'il convenait d'entreprendre à présent. De noir, le ciel commençait à devenir gris ; fin juin les nuits sont courtes.
Un équipage avait tourné le coin, et Akhimas avait reconnu la silhouette du capitaine de Cosaques de Sobolev. Celui-ci enlaçait une silhouette blanche, qu'un autre officier soutenait de son côté. La tête de l'homme en blanc ballait au rythme des cahots. Deux autres voitures suivaient.
Tiens, avait pensé distraitement Akhimas, je me demande comment ils vont s'y prendre pour passer devant le veilleur de nuit. Ils trouveront bien quelque chose, ils ne sont pas militaires pour rien !
Le chemin le plus court pour rejoindre le Métropole passait par une cour intérieure, et Akhimas l'avait empruntée plus d'une fois au cours des dernières quarante-huit heures. Comme il venait de s'engager sous la vo˚te sombre qui y menait, ses pas résonnant sur les pavés, il avait soudain senti une présence étrangère. Il ne l'avait perçue ni par la vue ni même par l'ouÔe, mais par un étrange et inexplicable sentiment périphérique qui, par le passé, lui avait bien des fois sauvé la vie. La peau de sa nuque avait comme deviné un vague mouvement, un léger frémissement de l'air. Cela pouvait être un chat se faufilant ou bien un rat grimpant sur un tas d'ordures, et, dans ces cas-là, Akhimas n'avait pas peur de paraître ridicule à ses propres yeux : sans hésiter, il avait fait un bond de côté.
Sa joue avait senti comme un courant d'air venu d'en haut. Du coin de l'oil, Akhimas avait entrevu, tout près de son oreille, l'éclat p‚le d'une lame d'acier fendant l'air. D'un mouvement rapide, fruit d'une longue expérience, il avait saisi son " velodog " et tiré sans viser. Un cri sourd avait retenti, une silhouette avait filé. Le rattrapant d'un bond, Akhimas avait asséné au fuyard un vigoureux coup de canne.
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Puis il avait éclairé l'homme à terre avec sa petite lanterne. Visage grossier, bestial. A travers ses cheveux gras et emmêlés coulait un sang noir. Les doigts courts et puissants qui pressaient son flanc étaient également luisants de sang.
L'assaillant était vêtu à la russe : chemise boutonnée sur le côté, gilet de drap, pantalon de velours, bottes graissées. Une hache au manche étonnamment court gisait à ses pieds.
Akhimas s'était penché davantage, dirigeant le rai de lumière sur le visage de l'homme, et il avait vu briller deux yeux ronds aux pupilles anormalement dilatées.
Un coup de sifflet avait retenti du côté de la rue Néglin-naÔa, un autre venant du passage du Thé‚tre. Il fallait faire vite.
Il s'était accroupi, de deux doigts avait saisi le visage de l'homme un peu au-dessous des pommettes et avait appuyé, tout en repoussant la hache sur le côté.
- qui t'envoie ?
- C'est la misère, noble monsieur, avait dit le blessé d'une voix rauque.
Je demande pardon.
Akhimas avait pressé son doigt sur le nerf facial, laissé l'homme se tordre de douleur pendant un moment et répété la question :
- qui t'envoie ?
- L‚che-moi... L‚che-moi, cormoran, avait soufflé le blessé tout en martelant la pierre de ses talons. Tu vois bien que je suis en train de passer...
- qui ? avait demandé pour la troisième fois Akhimas en lui appuyant sur le globe oculaire.
En même temps qu'un gémissement, un épais filet de sang avait jailli de la bouche du mourant.
- Micha, avait-il grommelé d'une voix à peine audible. Micha le Petit... L
‚che-moi ! J'ai mal !
- C'est qui, ce Micha ?
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Akhimas avait encore intensifié la pression. Cette fois, c'était une erreur. L'assassin manqué vivait de toute façon ses derniers instants. Le gémissement s'était mué en un r‚le sifflant, le sang coulait sur sa barbe en un flot continu. Il était clair qu'il ne pourrait plus rien dire.
Akhimas s'était redressé. Le sifflet du sergent de ville trillait tout près.
Aux environs de midi, toutes les possibilités avaient été envisagées et la décision d'Akhimas était prise.
Ainsi donc, on avait commencé par le voler, puis tenté de le tuer. Ces deux événements étaient-ils liés ? Certainement. Celui qui le guettait sous le porche savait quand et par o˘ il passerait.
Donc : 1) il avait été suivi la veille alors qu'il mettait son itinéraire au point, et cela avait été fait très habilement, car il n'avait rien remarqué ; 2) quelqu'un savait pertinemment ce à quoi il s'était employé
dans la nuit ; 3) l'homme qui avait pris la serviette savait à coup s˚r que Sobolev ne reviendrait plus dans sa chambre, sinon pourquoi refermer si soigneusement le coffre-fort et ressortir par le vasistas ? Le général aurait de toute façon découvert le vol.
question : qui était au courant à la fois de l'opération et de l'existence de la serviette ? Réponse : Monsieur X et ses gens, personne d'autre. Si l'on avait tout simplement voulu l'éliminer, Akhimas aurait trouvé cela vexant, mais compréhensible.
Vexant, parce que cela signifiait que lui, un professionnel de première classe, avait mal apprécié la situation, s'était trompé dans ses calculs et laissé berner.
Compréhensible, parce que, dans une affaire de cette importance et aussi lourde de conséquences, il convient, bien s˚r, de se débarrasser de l'exécutant. A la place du commanditaire, c'est très exactement ainsi qu'Akhimas lui-même aurait procédé. Ce tribunal impérial secret n'était peut-être qu'une invention. Mais une invention habile 370
puisqu'un homme aussi expérimenté que monsieur Velde s'était laissé abuser.
Bref, tout aurait été explicable et compréhensible s'il n'y avait pas eu la disparition de la serviette.
Monsieur X et un vol avec effraction ? Absurde. Prendre le million de roubles et laisser les archives des conspirateurs? Invraisemblable. quant à
imaginer un lien quelconque entre l'homme à face bestiale qui avait tenté
de l'assassiner sous le porche et monsieur X ou le " baron von Steinitz ", c'était tout à fait impossible.
L'homme à la hache l'avait traité de " cormoran ". Akhimas croyait savoir que, dans le jargon des criminels, cette insulte exprimait le mépris le plus extrême et ne désignait ni un voleur ni un cambrioleur, mais un paisible bourgeois.
Cet homme était donc un bandit ? Un acteur de la célèbre Khitrovka ?
Par son allure et sa façon de parler, c'était bien l'impression qu'il donnait. Alors que, chez monsieur X, même le cocher avait un port d'officier. Il y avait ici quelque chose qui ne collait pas.
Considérant qu'il manquait d'informations pour une analyse sérieuse, Akhimas avait essayé d'aborder le problème sous un autre angle. quand les points de départ ne sont pas clairs, il est plus commode de commencer par la définition des buts.
qu'était-il indispensable de faire ?
1) Faire le ménage derrière soi puisque l'opération était achevée.
2) Retrouver la serviette.
3) Régler ses comptes avec celui ou ceux qui avaient entraîné Akhimas Velde dans un jeu déloyal.
Et c'est précisément dans cet ordre qu'il fallait le faire. D'abord se protéger, ensuite récupérer son bien et garder sa vengeance pour le dessert. Mais dessert il y aurait : c'était une question de principe et d'éthique professionnelle.
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Du point de vue des actions concrètes, les étapes de son plan se résumaient comme suit :
1 ) Eliminer Wanda. C'était dommage, bien s˚r, mais il fallait en passer par là.
2) S'occuper de ce mystérieux Micha le Petit.
3) Par l'intermédiaire dudit Micha, il pourrait s'assurer du dessert. Un des hommes de monsieur X entretenait d'étranges relations.
Son programme d'action mis au point, Akhimas s'était tourné sur le côté et endormi instantanément.
L'exécution du point n" 1 était fixée au soir même.
II avait réussi à pénétrer dans l'appartement de Wanda sans se faire remarquer. Comme il fallait s'y attendre, la chanteuse n'était pas encore revenue de VAIpenrose. Entre son boudoir et l'entrée se trouvait une penderie entièrement remplie de robes accrochées à des cintres et de boîtes à chapeaux et à chaussures. L'emplacement de ce réduit était tout simplement idéal : une porte ouvrait sur le boudoir, une autre sur l'entrée.
Si Wanda rentrait seule, tout se passerait très vite, sans difficultés.
Elle ouvrirait la porte pour se changer et mourrait à la seconde même, sans avoir le temps d'être effrayée. Akhimas ne voulait surtout pas qu'elle ressente de la peur ou de la douleur avant de mourir.
Il s'était demandé ce qui serait plus adéquat, un accident ou le suicide, et avait opté pour le suicide. Une jeune femme du demi-monde n'a-t-elle pas mille raisons de vouloir en finir avec la vie ?
La t‚che d'Akhimas se trouvait facilitée par le fait que Wanda n'utilisait pas les services d'une femme de chambre. quand on a, depuis l'enfance, l'habitude de s'occuper de
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soi-même, il est plus commode de se passer de domestique. Il le savait d'expérience. Sur l'île de Santa Croce, les serviteurs vivraient à part, il leur ferait construire une maison à distance de la résidence du comte.
quand il aurait besoin d'eux, il pourrait toujours les appeler.
Et si Wanda ne rentrait pas seule ?
Eh bien, ce serait alors un double suicide. C'était très à la mode ces temps-ci.
Il avait entendu une porte s'ouvrir, puis de légers pas.
Elle était seule.
Akhimas s'était crispé en se rappelant la façon qu'elle avait eue de demander : " Kolia, dis-moi, tu ne vas pas me tromper ? " Au même instant, la porte de la penderie s'était entrouverte côté boudoir et une main fine avait tiré d'un cintre un peignoir de soie chinois, orné de dragons.
Le bon moment était passé. Akhimas avait regardé par la porte très légèrement entreb‚illée. Wanda était debout devant son miroir, toujours en robe, son peignoir à la main.
Trois pas silencieux, et tout serait réglé. Elle aurait à peine le temps de voir dans la glace la silhouette s'approchant dans son dos.
Akhimas avait tout doucement poussé la porte, mais s'était aussitôt reculé : un bref coup de sonnette électrique venait de tinter.
Wanda était allée dans l'entrée, avait échangé quelques mots avec un inconnu et était revenue dans le salon un petit carton à la main. Une carte de visite ?
Elle était maintenant de profil par rapport à Akhimas, qui avait vu un frémissement parcourir son visage.
Presque aussitôt, on avait de nouveau sonné à la porte.
Cette fois encore, Akhimas n'avait pas réussi à entendre ce qui se disait dans l'entrée, la porte de ce côté-là étant soigneusement fermée. Mais Wanda et son visiteur tardif étaient immédiatement passés dans le salon, si bien
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qu'Akhimas pouvait non seulement tout entendre, mais également tout voir.
Et là, le destin lui avait réservé une sacrée surprise. quand le visiteur, un beau jeune homme en redingote à la mode, était entré dans le cercle de lumière délimité par l'abat-jour, Akhimas avait immédiatement reconnu son visage. Les années l'avaient beaucoup changé, m˚ri ; il avait perdu sa douceur juvénile, mais c'était le même homme, sans doute possible. Akhimas gardait ses " cibles " ancrées dans sa mémoire, il se les rappelait dans leurs moindres détails, et celle-ci à plus forte raison.
C'était une vieille histoire qui remontait à cette période intéressante o˘
Akhimas travaillait en contrat permanent avec l'organisation " Azazel1 ".
Des gens très sérieux, qui payaient au meilleur tarif, mais des romantiques. Il suffisait de se souvenir, par exemple, de cette obligation qu'il y avait de répéter avant chaque action le mot " Azazel ".
Sentimentalisme ridicule. Mais Akhimas respectait cette condition absurde : un contrat est un contrat.
Il lui était désagréable de retrouver le beau brun. Déjà du seul fait qu'il respirait encore et qu'il allait et venait à la surface de la terre. De toute sa carrière professionnelle, Akhimas n'avait connu que trois échecs, et il avait devant lui le rappel vivant d'un d'entre eux. Il aurait pu se dire que trois échecs en vingt ans de carrière, ce n'est pas un si mauvais bilan. Mais son humeur déjà exécrable avait achevé de se détériorer.
Comment s'appelait donc ce blanc-bec? Son nom commençait par un F.
- Sur votre carte de visite, monsieur Fandorine, est écrit " Je sais tout
". Tout quoi ? Et d'ailleurs qui êtes-vous ? avait demandé Wanda avec une certaine hostilité.
1. Cf., du même auteur, Azazel, Presses de la Cité, 2001.
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Oui, oui, Fandorine, c'était ainsi qu'il s'appelait. Eraste Pétrovitch Fandorine. Et voilà qu'il était maintenant fonctionnaire pour les missions spéciales auprès du général gouverneur de Moscou !
Tout en écoutant avec attention la conversation qui se déroulait dans la pièce, Akhimas essayait de comprendre la signification de cette rencontre inattendue. Il le savait : de telles coÔncidences ne sont jamais fortuites, c'était un signe du destin. Bon ou mauvais ?
Son sens du travail bien fait l'incitait à tuer le beau brun, bien que le délai du contrat f˚t expiré depuis des lustres et que les commanditaires eux-mêmes eussent disparu. Il n'est jamais élégant de laisser un travail inachevé. D'un autre côté, céder à ses émotions n'était pas digne d'un professionnel. que monsieur Fandorine aille sa route. Finalement, il y a six ans, Akhimas n'avait déjà rien contre lui personnellement.
Le fonctionnaire avait orienté la conversation dans la direction la plus dangereuse, celle du Ch‚teau d'Yquem, et Akhimas était déjà sur le point de revoir sa position: monsieur Fandorine ne sortirait pas d'ici vivant Mais le comportement de Wanda l'avait étonné : elle n'avait pas dit un mot du marchand de Riazan et de la connaissance surprenante qu'il avait des go˚ts du défunt héros et avait fait dévier la conversation. qu'est-ce que cela signifiait ?
Bientôt le beau brun avait pris congé.
Wanda était assise devant sa table, le visage dans ses mains. La tuer à ce moment-là e˚t été un jeu d'enfant, mais Akhimas tergiversait.
Pourquoi la tuer ? Elle avait passé l'épreuve de l'interrogatoire en ne disant pas un mot de trop. Puisque les autorités s'étaient révélées assez perspicaces pour percer à jour la fruste mise en scène de la suite de Sobolev et remonter jusqu'à mademoiselle Wanda, il était préférable de ne pas
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y toucher pour l'instant. Le suicide subit de ce témoin pourrait paraître suspect.
Akhimas avait secoué la tête, furieux contre lui-même. Il ne devait pas se raconter d'histoires, ce n'était pas dans ses principes. Tous ces raisonnements n'étaient que des prétextes pour la laisser en vie. C'est à
présent, tout au contraire, que le suicide de celle qui s'était involontairement trouvée à l'origine de la tragédie nationale paraîtrait explicable : remords, choc nerveux, peur des conséquences possibles. Assez perdu de temps, au travail !
Nouveau coup de sonnette.
Décidément, aujourd'hui, mademoiselle Wanda faisait salle comble.
Et cette fois encore, le visiteur n'était pas un inconnu, mais, à la différence de Fandorine, ce n'était cependant pas une vieille mais une toute nouvelle connaissance, puisqu'il s'agissait de l'espion allemand Hans-Georg Knabe.
Dès les premiers mots, Akhimas avait été intrigué.
- Je suis mécontent de vos services, Fraulein Tollé.
«a alors ! Akhimas avait continué d'écouter et n'en croyait pas ses oreilles. De quel " produit " s'agissait-il ? Wanda avait-elle donc reçu pour mission d'empoisonner Sobolev ? " Dieu protège notre Allemagne ! "
C'était délirant ! Ou était-ce au contraire un rare concours de circonstances dont il pouvait tirer profit ?
A peine l'Allemand avait-il repassé la porte qu'Akhimas était sorti de sa cachette. De retour dans le salon, Wanda n'avait pas immédiatement remarqué
que quelqu'un se tenait dans le coin, mais quand elle l'avait vu, elle avait porté la main à son cour et poussé un petit cri.
- Vous êtes une espionne allemande? avait demandé Akhimas, prêt à lui clore le bec si elle essayait de crier. Vous m'avez mené en bateau ?
- Kolia... avait-elle balbutié, portant sa main à sa bouche. Tu étais en train d'écouter ? qui es-tu ? qui êtes-vous ?
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II avait secoué la tête avec impatience, comme pour chasser une mouche.
- O˘ est le produit?
- Comment êtes-vous entré chez moi ? Pour quelle raison ? bredouillait Wanda, semblant ne pas entendre ses questions.
Akhimas l'avait prise par les épaules pour la faire asseoir. Elle le regardait de ses pupilles dilatées dans lesquelles dansaient deux minuscules abat-jour.
- Nous avons une bien étrange conversation, mademoiselle, avait-il dit en prenant place en face d'elle. Rien que des questions et pas une seule réponse. L'un de nous deux doit commencer. Eh bien, que ce soit moi. Vous m'avez posé trois questions : qui suis-je, comment je suis entré ici, et pour quelle raison. Je réponds. Mon nom est NikolaÔ Nikolaiévitch Klonov.
Je suis entré par la porte. quant à savoir pourquoi, je crois que c'est clair. Je vous ai engagée pour que vous procuriez une belle soirée à
MikhaÔl Dmitriévitch Sobolev, notre gloire de Riazan, et au lieu de cela, voilà qu'il est passé de vie à trépas. Comment ne pas essayer d'y voir clair ? Ce ne serait pas sérieux, surtout pour un marchand. que vais-je dire à ma société ? Sans compter que l'argent est dépensé.
- Je vous rendrai votre argent, s'était empressée de dire Wanda, prête à
bondir de sa chaise. Mais Akhimas l'avait retenue :
- Nous n'en sommes plus là ! J'ai longuement écouté les propos que vous avez échangés avec vos visiteurs, et je constate que l'affaire a pris une tout autre tournure. J'ai compris que vous meniez votre propre jeu avec monsieur Knabe. Il m'importe de savoir, mademoiselle, ce que vous avez fait à notre héros.
- Rien, je le jure ! (Elle avait couru vers un petit placard d'o˘ elle avait sorti quelque chose.) Voici le flacon que m'avait donné Knabe. Voyez, il est plein. Je ne joue pas aux jeux des autres !
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Des larmes roulaient sur son visage, mais dans son regard on ne lisait ni prière ni regret. On pouvait dire ce qu'on voulait, c'était une femme hors du commun. Elle n'était pas accablée, alors qu'elle se trouvait dans une situation inextricable : d'un côté la police russe, d'un autre le réseau d'espionnage allemand et, pour finir, lui, Akhimas Velde, plus redoutable que toutes les polices et tous les réseaux d'espionnage réunis. Il est vrai que, cela, elle ne pouvait pas le deviner. Il avait considéré son visage tendu. Ou bien l'avait-elle deviné ?
Akhimas avait agité le flacon avant de le regarder à la lumière, puis flairé le bouchon. Apparemment du vulgaire cyanure.
- Racontez-moi tout, mademoiselle, sans rien dissimuler. Depuis quand êtes-vous liée à l'espionnage allemand ? quelle mission vous avait confiée Knabe ?
Un changement dont il n'avait pas tout à fait saisi le sens s'était produit en Wanda. Elle ne tremblait plus, ses larmes s'étaient taries, et dans ses yeux était apparue une expression singulière, qu'Akhimas avait déjà eu l'occasion de remarquer une fois, la veille au soir, quand elle lui avait demandé si cela ne lui faisait rien de la donner à un autre.
Elle s'était rapprochée de lui, s'était assise sur l'accoudoir de son fauteuil et lui avait posé la main sur l'épaule. Sa voix était devenue douce, lasse.
- Bien s˚r, Kolia, je vais tout te dire. Je ne te cacherai rien. Knabe est un espion allemand. Cela fait plus de deux ans qu'il vient me voir. J'étais alors une petite imbécile qui voulait amasser de l'argent au plus vite, et il payait grassement. Pas l'amour, les renseignements. Il est vrai que toutes sortes d'individus viennent me voir, et le plus souvent des hommes influents. Même parfois de très puissants. Comme ton Sobolev. Or, sur l'oreiller, la langue d'un homme se délie. (Elle passa une main sur la joue 378
d'Akhimas.) Avec quelqu'un comme toi, je ne crois pas que ce serait le cas.
Mais ces hommes-là sont rares. Est-ce que tu crois que j'ai accumulé
cinquante mille roubles uniquement gr‚ce au lit ? Non, mon ami, je ne vais pas avec n'importe qui, il faut me plaire. Il est arrivé, bien s˚r, que Knabe me fasse volontairement rencontrer quelqu'un. Un peu comme toi avec Sobolev. J'ai essayé parfois de me rebiffer, mais il me tenait. Au début, il y est allé au sentiment : " Pourquoi vivre en Russie, Fr‚ulein ? me disait-il, vous êtes allemande, vous avez une patrie. Elle n'oubliera pas vos services. Là-bas vous attendent le respect et la sécurité. Ici, vous serez toujours une cocotte, même avec beaucoup d'argent. En Allemagne, personne ne connaîtra votre passé. Dès que vous le souhaiterez, nous vous aiderons à vous établir de façon honorable et confortable. " Par la suite, il a malheureusement changé de discours, et il a de plus en plus été
question du fait que le droit à la nationalité allemande devait se mériter.
Je n'en avais même plus envie, de leur maudite nationalité, mais j'étais coincée, étranglée. Il est même capable de me tuer. Cela ne lui poserait pas de problème. Pour que je serve d'exemple aux autres. Je ne suis pas la seule qu'il ait ainsi à sa merci. (Wanda s'était une minute recroquevillée sur elle-même, puis, aussitôt, elle avait secoué sa somptueuse chevelure d'un geste insouciant.) Avant-hier, quand il a su que j'allais rencontrer Sobolev - c'est moi-même, pauvre idiote, qui le lui ai dit pour faire l'intéressante -, Knabe ne m'a plus laissée en paix. Selon lui, Sobolev était un grand ennemi de l'Allemagne. Il a vaguement bredouillé quelque chose au sujet d'un complot de militaires, en ayant l'air de dire que si l'on ne se débarrassait pas du général, il y aurait une terrible guerre et que l'Allemagne n'y était pas suffisamment préparée. Il m'a dit: "Je me creuse la tête pour savoir comment arrêter ce Scythe, et voilà qu'une occasion pareille se présente I C'est la providence !" Et il 379
m'a apporté le flacon de poison. Il m'a promis monts et merveilles, mais je n'ai pas cédé. Alors il est passé aux menaces. Il était comme fou. J'ai préféré ne pas discuter et j'ai promis. Mais je n'ai pas donné de poison à
Sobolev, parole d'honneur ! Il est mort comme ça, d'une crise cardiaque.
Kolia, crois-moi. Je suis une mauvaise femme, cynique et vénale, mais je ne suis pas une meurtrière.
Cette fois, dans les yeux verts se lisait une prière, mais il n'y avait pas pour autant d'humilité. Une femme fière. Mais il ne pouvait cependant pas la laisser en vie. Dommage !
Akhimas avait poussé un soupir et mis sa main droite sur le cou dénudé de la jeune femme. Son pouce reposait sur l'artère et son médium sur la quatrième vertèbre, à la base du cr‚ne. Il restait à presser très fort, et ces yeux vifs, qui le regardaient d'en haut avec tant de confiance, allaient se brouiller, puis s'éteindre.
Et là, il s'était passé quelque chose d'imprévu : Wanda avait pris ellemême Akhimas par le cou, l'avait attiré à elle et avait pressé sa joue br˚lante sur son front.
- Est-ce toi ? avait-elle murmuré. Est-ce toi que j'attends depuis si longtemps ?
Akhimas regardait sa peau blanche et fine. Il lui arrivait quelque chose d'étrange.
quand il était reparti à l'aube, Wanda dormait profondément, la bouche entrouverte comme un enfant.
Akhimas était resté une bonne minute penchée sur elle, sentant un curieux frémissement dans la partie gauche de sa poitrine. Puis il était sorti sans faire de bruit.
Elle ne parlera pas, pensait-il en retrouvant la rue Pétrovka. Si elle n'a rien dit à Fandorine hier, ce n'est pas maintenant qu'elle va le faire. Il est inutile de la tuer.
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Mais il n'avait pas la conscience tranquille : il est inadmissible de mêler le travail et les affaires personnelles. Jusque-là il ne se l'était jamais permis.
Mais une voix provenant de l'endroit o˘ quelque chose en lui remuait de façon inquiétante lui avait murmuré : " Et Evguénia ? " II était vraiment temps qu'il se retire des affaires.
Ce qui s'était passé cette nuit ne devait pas se répéter. Il n'aurait plus aucun contact avec Wanda.
qui pouvait établir un lien entre le marchand Klonov, qui, jusqu'à la veille habitait l'hôtel Métropole, et la chanteuse de VAIpenrose ?
Personne. Si ce n'était à la rigueur le kellner TimofeÔ. C'était peu vraisemblable, mais mieux valait ne pas prendre de risques. Ce serait plus s˚r et ne demanderait pas longtemps.
La voix avait murmuré : " Le kellner va mourir pour que Wanda puisse vivre.
"
En revanche, avec Knabe, les choses tournaient plutôt bien. Hier soir, en partant de chez Wanda, monsieur Fandorine avait s˚rement rencontré
l'espion. Policier méticuleux et intelligent, il n'avait pas pu ne pas s'intéresser à ce visiteur tardif. On pouvait également supposer que les véritables activités de Herr Knabe étaient depuis longtemps connues des autorités russes. Un résident des services de renseignements est un personnage important.
S'ébauchait ainsi une manoeuvre remarquable qui allait engager l'enquête dans une direction s˚re.
" Et Wanda se débarrasserait de sa corde au cou ", avait ajouté, impitoyable, la perspicace voix.
Akhimas s'était installé dans un grenier, juste en face de l'immeuble de Knabe. C'était un point d'observation commode avec une excellente vue sur les fenêtres du quatrième étage, o˘ logeait l'espion.
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Par chance, la journée était chaude. Certes, alors qu'il n'était encore que huit heures du matin, le toit en tôle qui coiffait le grenier était déjà
br˚lant et rendait l'atmosphère étouffante, mais Akhimas était insensible à
ces menus inconvénients. Avantage, en revanche: les fenêtres de Knabe étaient grandes ouvertes.
Tous les déplacements de l'espion d'une pièce à l'autre lui apparaissaient aussi nettement que s'ils s'étaient trouvés dans la même pièce : il venait de se raser devant sa glace, avait bu son café, feuilleté les journaux en y notant quelque chose au crayon. A en juger par son allant et par l'expression de son visage (l'observation se faisait à l'aide d'une lunette qui grossissait vingt fois), monsieur Knabe était d'excellente humeur.
Un peu après dix heures, sortant de son immeuble, il était parti en direction des portes Pétrovski. Akhimas lui avait emboîté le pas. A le voir, on aurait pu le prendre pour un petit employé ou un commis : casquette à la visière laquée toute craquelée, robuste redingote à longs pans, barbichette poivre et sel.
Balançant énergiquement le bras, Knabe n'avait pas mis plus d'un quart d'heure pour arriver à la poste. A l'intérieur du b‚timent, Akhimas avait réduit la distance qui les séparait et, lorsque l'espion s'était approché
du guichet du télégraphe, il s'était placé derrière lui.
Knabe avait cordialement salué le guichetier, auquel il avait visiblement déjà plus d'une fois eu affaire, et lui avait tendu une feuille :
- Comme toujours, c'est pour Berlin, à l'intention de la compagnie Kerbel und Schmidt. Des cotations boursières. Mais, je vous en prie, PantéléÔmon Kouzmitch, soyez gentil, avait-il ajouté avec un sourire, ne le confiez pas à Serdiouk comme la dernière fois. Il avait interverti deux chiffres, et moi, après, j'ai eu des ennuis avec mes supérieurs. Je vous le demande par amitié, faites-le envoyer par Séménov.
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- Très bien, Ivan Egorytch, avait répondu le guichetier sur le même ton enjoué. Ce sera fait !
- J'attends une réponse par retour, je repasserai donc tout à l'heure, avait dit Knabe.
Et, effleurant de son regard le visage d'Akhimas, il s'était dirigé vers la sortie.
A présent l'espion allait d'un pas nonchalant, un pas de promenade.
Sifflotant avec insouciance, il suivait le trottoir. En bon professionnel, il avait une fois vérifié s'il n'était pas suivi, mais plus par habitude que pour autre chose. Il n'avait pas l'air de soupçonner une filature.
Et pourtant il était filé, bel et bien. Akhimas ne s'en était pas aperçu tout de suite. Mais l'ouvrier, de l'autre côté de la rue, portait beaucoup trop d'attention aux vitrines des élégants magasins qui, de toute évidence, n'étaient pas à la portée de sa bourse : l'homme surveillait l'Allemand dans le reflet des vitrines. Derrière, à une cinquantaine de pas, un fiacre suivait à petite allure. Un premier client l'avait hélé, le cocher avait refusé ; un second, pareil. Drôle de fiacre !
Monsieur Fandorine n'avait visiblement pas perdu son temps la veille.
Akhimas avait pris des mesures de précaution pour éviter d'attirer l'attention. S'engouffrant sous une porte cochère, il avait d'un geste arraché sa barbiche, chaussé des lunettes, enlevé sa casquette et retourné
sa redingote. L'envers de celle-ci n'était pas ordinaire : c'était un manteau d'uniforme dont les pattes de col avaient été décousues. Un commis de magasin venait de pénétrer sous le porche, dix secondes plus tard en sortait un fonctionnaire à la retraite.
Knabe n'avait pas eu le temps d'aller très loin. Après être resté un instant devant la porte vitrée d'une p‚tisserie française, il avait pénétré
à l'intérieur.
Akhimas à sa suite.
Alors que l'espion dégustait une crème br˚lée qu'il accompagnait d'eau de Seltz, surgi d'on ne sait o˘, était
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apparu à la table voisine un jeune homme en costume d'été, au regard étonnamment vif. Il s'était dissimulé derrière une revue à la mode, mais jetait de temps à autre des regards par-dessus la couverture. Le fiacre vu précédemment s'était arrêté le long du trottoir. Entre-temps, il est vrai, l'ouvrier avait disparu. Herr Knabe était solidement pris en main. Mais ce n'était pas gênant, au contraire, cela facilitait les choses. Le tout était qu'ils ne l'arrêtent pas. Ils semblaient d'ailleurs ne pas en avoir l'intention car, dans ce cas, pourquoi une filature ? Ils voulaient connaître ses contacts. Mais Knabe n'avait pas de contacts, sinon il ne communiquerait pas avec Berlin par dépêches.
L'espion était resté un long moment dans la p‚tisserie. Après une glace, il avait pris un massepain, bu un chocolat et pour finir commandé un tutti f rutti. Il avait un bel appétit ! Le jeune limier avait été remplacé par un autre, plus ‚gé. Un autre fiacre avait pris la place du précédent, et son cocher refusait avec la même obstination de prendre des passagers.
Akhimas s'était alors dit qu'il avait assez traîné dans l'entourage de la police, et il était parti le premier. Il avait pris son poste d'observation à la poste et avait attendu. En y allant, il avait rabaissé son statut social : il s'était défait de sa redingote, avait sorti sa chemise de son pantalon, mis une ceinture, enlevé ses lunettes et s'était enfoncé sur la tête un bonnet de drap.
A l'arrivée de Knabe, Akhimas se tenait devant le guichet du télégraphe et, tout en remuant les lèvres, promenait avec application son crayon sur un formulaire.
- Dis voir, mon brave, avait-il demandé au préposé, t'es bien s˚r que ça arrivera demain ?
- Je te l'ai déjà dit, il arrivera aujourd'hui même, avait répondu l'autre d'un air condescendant. Mais attention, sois bref, ce n'est pas une lettre que tu rédiges, sinon tu vas y laisser ta fortune ! Ivan Egorytch, un télégramme pour vous !
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Akhimas avait fait mine de regarder l'Allemand aux joues rosés d'un air courroucé, mais en fait avait jeté un coup d'oeil au feuillet qu'on venait de lui glisser par le guichet
Très peu de texte et des colonnes de chiffres ressemblant à des cotations d'actions. Mmm... ils travaillaient plutôt grossièrement à Berlin. Ils sous-estimaient la gendarmerie russe.
Knabe n'avait jeté qu'un bref coup d'oeil à la dépêche avant de la glisser dans sa poche. Normal, elle était chiffrée. Maintenant, il allait forcément rentrer chez lui pour la décoder.
Akhimas avait interrompu sa filature et regagné son point d'observation dans le grenier.
L'espion était déjà de retour. Il avait d˚ prendre un fiacre (peut-être celui de la police !). Il était à sa table et feuilletait un livre dont il recopiait des éléments sur une feuille.
Puis le plus intéressant avait commencé. Les gestes de Knabe s'étaient accélérés. Il s'était plusieurs fois essuyé nerveusement le front. Il avait jeté son livre par terre et s'était pris la tête à deux mains. Puis il avait bondi de sa chaise et s'était mis à courir dans tous les sens. De nouveau, il avait relu ses notes.
Apparemment, la nouvelle qu'il venait de recevoir n'était pas des plus agréables.
La suite avait été plus passionnante encore: l'espion avait disparu un instant au fond de l'appartement pour reparaître un revolver à la main.
Il s'était assis devant un miroir. A trois reprises il avait porté l'arme à
sa tempe, une fois il se t'était enfoncée dans la bouche.
Akhimas avait hoché la tête. «a tombait à merveille. Un vrai conte de fées.
Bon, alors, vas-y, tire !
que venait-on de lui faire savoir de si terrible ? En fait, c'était évident. L'initiative prise par le résident n'avait pas reçu l'approbation de Berlin. Et c'était un euphémisme. La carrière de l'assassin supposé du général Sobolev était désespérément fichue.
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Mais non, il ne s'était pas tué. Il avait laissé retomber la main qui tenait le revolver. Et, de nouveau il s'était mis à courir à travers la pièce. Il avait fourré l'arme dans sa poche. Dommage.
Akhimas n'avait pas vu ce qui s'était passé ensuite, car Knabe avait fermé
ses fenêtres.
Pendant près de trois heures, il n'avait eu pour tout spectacle que les reflets du soleil qui enflammaient les vitres. Akhimas jetait de temps à
autre un regard au limier qui faisait du surplace en bas de l'immeuble et imaginait le ch‚teau qui, bientôt, s'élèverait au sommet du plus haut rocher de Santa Croce. Le ch‚teau ferait penser à une tour comme celles qui veillent sur la paix des villages du Caucase, à cela près qu'il tenait absolument à avoir un jardin sur la terrasse supérieure. Les palmiers devraient, bien s˚r, être plantés dans des bacs, mais pour les arbustes et autres plantes, il suffirait d'étaler une petite couche d'humus.
Akhimas en était à résoudre le problème de l'arrosage de son jardin suspendu quand Knabe était sorti de son immeuble. D'abord, le limier avait montré des signes d'agitation : il s'était éloigné à la h‚te de la porte pour aller se cacher derrière le coin de l'immeuble. Une seconde plus tard, l'espion en personne était apparu. Il s'était immobilisé près du porche avec l'air d'attendre quelque chose. Très vite on avait su quoi.
De la cour avait émergé une calèche à une place, tirée par un cheval Isabelle. Sautant du siège, le palefrenier avait tendu les rênes à Knabe, qui s'était empressé de prendre sa place, et le fringant cheval était parti au trot.
Voilà qui n'était pas prévu. Knabe échappait à son observation et il n'y avait aucun moyen de savoir ce qu'il allait faire. Sautant sur sa lunette, Akhimas avait tout juste eu le temps de voir l'espion s'accrocher une barbe rousse. qu'avait-il donc manigancé ?
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Le policier, quant à lui, ne s'était pas départi de son calme. Il avait accompagné la voiture du regard et noté quelque chose dans son carnet avant de partir. Visiblement, il savait o˘ se rendait Knabe et ce qu'il allait y faire.
Bon, puisqu'il était parti les mains vides, l'espion allait s˚rement revenir. Il était temps de préparer l'opération.
Cinq minutes plus tard, Akhimas était dans l'appartement de Knabe. Il l'avait inspecté sans se presser. Il y avait découvert deux cachettes. La première contenait un petit laboratoire de chimie : des encres sympathiques, des poisons, une pleine bonbonne de nitroglycérine (il s'apprêtait à faire sauter le Kremlin ou quoi ?). La seconde, plusieurs revolvers, de l'argent - une trentaine de milliers de roubles, à vue de nez
- et un livre avec des tables de logarithmes qui contenait sans doute les clés du chiffre.
Akhimas n'avait pas touché aux deux cachettes : que les gendarmes s'en débrouillent I quant au télégramme déchiffré, Knabe l'avait malheureusement br˚lé : il y avait des traces de cendre dans le lavabo.
L'appartement n'avait pas d'entrée de service, et c'était bien regrettable.
La fenêtre du couloir donnait sur le toit d'une petite construction attenante. Akhimas y était descendu, mais après quelques pas sur la tôle en faisant un bruit de tonnerre, il s'était rendu compte que ce toit ne menait nulle part. La gouttière, elle, était toute rouillée, impossible de l'utiliser pour descendre. Bon.
S'asseyant à une des fenêtres donnant sur la rue, il s'était préparé à une longue attente.
Peu après neuf heures, alors que la lumière de la longue journée d'été
commençait à décliner, la calèche bien connue avait tourné le coin de la rue. Le cheval Isabelle allait à toute bride, dispersant autour de lui des lambeaux d'écume. Knabe conduisait debout, agitant son fouet comme un forcené.
Etait-il poursuivi ?
Sans doute que non, puisque l'on n'entendait rien.
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L'espion avait jeté ses rênes et s'était engouffré dans l'immeuble.
Le moment était venu.
Akhimas avait gagné l'endroit sur lequel il avait jeté son dévolu : le couloir, derrière le portemanteau. Il tenait à la main un couteau pointu, pris à la cuisine.
L'appartement avait été préparé : tout y était sens dessus dessous, les placards et les armoires avaient été vidés, l'édredon avait même été crevé.
Grossière imitation d'un cambriolage. Monsieur Fandorine devait en venir à
la conclusion que Herr Knabe avait été supprimé par les siens, lesquels avaient maladroitement maquillé leur action en banal crime crapuleux.
L'affaire elle-même ne lui avait pris qu'une seconde.
La clé avait tourné dans la serrure, Herr Knabe n'avait eu que le temps de faire quelques pas dans le couloir obscur, et il était mort, sans même comprendre ce qui se passait.
Après un dernier examen attentif pour s'assurer que tout était parfait, Akhimas était sorti et avait commencé à descendre l'escalier.
En bas, une porte avait claqué, des voix sonores s'étaient fait entendre.
quelqu'un montait en courant. Ennuyeux.
Il avait rebroussé chemin et regagné l'appartement, avec l'impression de faire plus de bruit qu'il ne l'aurait d˚ en refermant la porte.
Il disposait d'un quart de minute, pas d'une seconde de plus.
Il avait ouvert la fenêtre au fond du couloir et regagné sa cachette derrière le portemanteau.
A la seconde suivante très exactement, un homme avait fait irruption dans l'appartement. Il avait l'air d'un marchand.
Dans sa main, le " marchand " tenait un Herstal. Un bon joujou, Akhimas en avait possédé un dans le temps. Le " marchand " s'était figé une instant au-dessus du corps inerte, puis, comme prévu, avait couru dans les différentes
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pièces avant de sauter par la fenêtre du couloir sur le toit du b‚timent attenant.
L'escalier était silencieux, et Akhimas s'était glissé hors de l'appartement sans faire de bruit.
Il ne lui restait plus qu'à en finir avec le kellner du Métropole, après quoi il pourrait considérer la première partie de son plan comme achevée.
Avant de passer au second point, il avait fallu faire un peu fonctionner ses méninges.
La nuit, allongé dans sa chambre à la Trinité, Akhimas avait regardé le plafond en faisant un bilan minutieux de la situation.
Ainsi le ménage était terminé.
Avec le kellner, les choses étaient réglées. Il n'y avait plus à craindre la police qui en aurait pour un moment à débrouiller la filière allemande.
Il était temps de s'occuper des honoraires qu'on lui avait volés.
question : comment retrouver le bandit surnommé Micha le Petit ?
que savait-il de lui ?
C'était un chef de bande, sinon il n'aurait pas pu, dans un premier temps, suivre ses faits et gestes et, dans un second temps, lui envoyer un tueur.
Pour le moment c'était à peu près tout.
Il y avait aussi le rat d'hôtel qui avait subtilisé la serviette. que pouvait-on en dire ? Un homme normal n'aurait pas pu passer par le vasistas. S'agirait-il donc d'un gamin ? Non, il serait étonnant qu'un gamin, même dégourdi, soit capable d'ouvrir un coffre-fort avec une telle habileté ; pour cela, il fallait de l'expérience. Le travail avait été fait proprement :
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pas de vitre brisée, pas de trace d'effraction. Le voleur avait même pris la peine de refermer la porte du coffre avant de partir. Il s'agissait donc non pas d'un gamin, mais d'un homme de petite taille. Or Micha l'était, vu son surnom. En bonne logique, on pouvait donc supposer que le rat d'hôtel et lui n'étaient qu'une seule et même personne. C'était donc ce fameux Micha qui avait la serviette.
Conclusion : un homme de petite taille, habile et rusé, surnommé Micha le Petit, capable de fracturer les coffres-forts et se trouvant à la tête d'une bande sérieuse. Ce n'était déjà pas si mal !
On pouvait être certain qu'un professionnel de ce niveau était connu à la Khitrovka.
Mais c'est aussi pour cela qu'il ne serait pas simple de mettre la main dessus. Il était inutile d'essayer de se faire passer pour un bandit. Il aurait fallu connaître leurs habitudes, leur jargon, leurs codes. Il serait plus judicieux de se faire passer pour un " cormoran " recherchant les services d'un bon cambrioleur.
Disons, un commis de magasin rêvant de mettre un peu son nez dans le coffre de son patron.
Le dimanche matin, avant de se rendre à la Khitrovka, Akhimas n'avait pas résisté à la tentation et avait poussé jusqu'à la rue MiasnitskaÔa pour voir la procession funèbre.
Le spectacle était impressionnant. Des nombreuses actions de sa longue carrière, aucune n'avait produit un effet pareil.
Perdu au milieu de la foule qui priait et se signait, Akhimas se sentait le personnage principal de cette représentation grandiose, son centre invisible.
C'était un sentiment inhabituel et grisant.
Juste derrière le catafalque venait un imposant général monté sur un cheval moreau. Guindé, bouffi d'orgueil, il était persuadé d'être, à ce spectacle, une étoile de première grandeur.
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En fait, il n'était, comme tous les autres, qu'une marionnette. Celui qui tirait les ficelles se tenait modestement sur le trottoir, noyé dans une mer de visages. Nul ne le connaissait, nul ne le regardait, mais la conscience de la singularité de son rôle lui faisait tourner la tête plus que ne l'aurait fait n'importe quel alcool.
- C'est Cyril Alexandrovitch, le frère du tsar, avait dit quelqu'un en désignant le général à cheval. quelle allure !
Soudain, bousculant un policier du cordon de sécurité, une femme, la tête recouverte d'un ch‚le noir, avait jailli de la foule pour se jeter sur le catafalque et, enfouissant son visage dans le velours pourpre, avait entonné des lamentations d'une voix criarde :
- Pourquoi nous as-tu abandonnés, petit père bien-aimé ! qu'allons-nous devenir sans toi !...
Effrayé par ces glapissements, le cheval arabe du grand-duc avait gonflé
les naseaux et s'était cabré.
Un des aides de camp avait voulu se précipiter pour attraper par le frein l'animal paniqué, mais, d'une voix sonore et autoritaire, Cyril Alexandrovitch l'avait arrêté :
- Arrière, Népliouev ! Ne te mêle pas de ça ! Je n'ai besoin de personne !
Restant en selle sans la moindre difficulté, il avait calmé son cheval en deux temps trois mouvements. Soufflant nerveusement, la bête avait fait quelques pas en tirant sur le côté, puis avait repris son allure normale.
La pleureuse hystérique avait été reconduite manu militari dans la foule, sur quoi le petit incident avait été clos.
Mais l'humeur d'Akhimas n'était plus la même. Il n'avait plus l'impression d'être celui qui tire les fils dans un thé‚tre de marionnettes.
La voix qui venait d'interdire à l'aide de camp de s'approcher ne lui était que trop familière. quiconque l'entendait une fois ne pouvait l'oublier.
quelle rencontre inattendue : monsieur X !
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Akhimas avait suivi du regard la haute silhouette sanglée dans l'uniforme de la garde. Le véritable maître du thé‚tre de marionnettes, celui qui tirait les fils, c'était lui. Le cavalière Velde, alias futur comte de Santa Croce, n'était au contraire qu'un accessoire parmi tant d'autres, rien de plus. Eh bien, tant pis !
Il avait passé toute la journée à la Khitrovka. Le glas sonnant dans la multitude des églises y parvenait également, mais les habitants du quartier n'avaient rien à faire de la ville " propre " qui pleurait un vague général. Ici, comme dans une goutte d'eau sale placée sous un microscope, grouillait une autre vie secrète.
Akhimas, habillé en commis, avait failli être dépouillé à deux reprises, trois fois on avait glissé une main dans sa poche, dont une fois avec succès : fendant discrètement son pardessus de drap avec un objet coupant, quelqu'un avait réussi à attraper son portefeuille. Il ne contenait pratiquement rien, mais la virtuosité du bandit l'avait laissé pantois. Il avait connu également de sérieuses difficultés dans la recherche de son cambrioleur. Le plus souvent, la conversation avec les gens était tout simplement impossible à engager, et quand c'était possible, on ne lui indiquait pas la bonne personne: tantôt c'était un certain Kirioukh, ensuite Chtoukar ou encore Kolcha le Lycéen. C'est seulement à quatre heures et quelques que, pour la première fois, le nom de Micha le Petit avait retenti.
Les choses s'étaient passées de la manière suivante : installé dans une taverne nommée La Sibérie, o˘ se réunissaient des revendeurs et des mendiants professionnels plus florissants que d'autres, Akhimas bavardait avec un loqueteux plein d'avenir, dont les yeux possédaient cette capacité
d'accommodation extrêmement rapide que seuls possèdent les voleurs et les receleurs.
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II régalait son interlocuteur d'un inf‚me tord-boyaux et se faisait passer pour le commis roué mais pas très malin d'une mercerie du boulevard de Tver. quand il avait raconté que son patron avait dans son coffre-fort de l'argent dont il ne connaissait pas le montant et que si un homme de l'art lui apprenait à ouvrir la serrure on pourrait facilement, une à deux fois par semaine, prendre deux ou trois cents roubles en menue monnaie sans que personne s'en aperçoive, le regard du va-nu-pieds s'était acéré : une proie stupide venait d'elle-même se poser dans le creux de sa main !
- Faut que tu voies Micha, avait dit l'expert d'un air convaincu. Y fera ça proprement. Faisant mine d'hésiter, Akhimas avait demandé :
- C'est un gars sensé ? Pas un traîne-savates ?
- qui ça, Micha le Petit ? avait fait le loqueteux avec un regard méprisant. Traîne-savates toi-même, pauv'type! Viens faire un petit tour au Bagne ce soir, y a toujours des gars de chez lui qui bambochent. J'y passerai aussi, je leur dirai trois mots sur toi, et y te feront bon accueil.
Les yeux rusés du malfrat avaient lancé des éclairs : il comptait bien toucher une commission de Micha le Petit pour avoir déniché une affaire aussi juteuse.
Akhimas s'était installé au Bagne tôt dans la soirée. Habillé cette fois non plus en commis de magasin, mais en mendiant aveugle : dépenaillé, chaussé de vieilles savates, un morceau de vessie de porc sous chaque paupière. Il y voyait comme à travers un brouillard mais, en revanche, l'impression produite était vraiment celle d'yeux recouverts d'une taie.
Akhimas savait d'expérience que les aveugles n'éveillent les soupçons de personne et n'attirent pas l'attention. quand un aveugle se tient tranquille, c'est comme si tous les gens alentour oubliaient sa présence.
Or, il se tenait tranquille, plus attentif à ce qu'il entendait qu'à ce qu'il pouvait voir. A une table non loin était réunie 393
une compagnie de brigands manifestes. Peut-être faisaient-ils partie de la bande de Micha, mais aucun d'eux n'était fluet et alerte.
Les événements avaient commencé alors que, derrière les minuscules fenêtres, il faisait déjà sombre.
Akhimas n'avait d'abord prêté aucune attention aux nouveaux venus. Deux hommes : un vieux chiffonnier et un Kir-ghize aux jambes torses, vêtu d'une houppelande crasseuse. Une minute après, un troisième avait poussé la porte : un bossu tout difforme. Jamais il ne lui serait venu à l'idée qu'il p˚t s'agir de policiers. Il fallait reconnaître ce qui était, la police moscovite connaissait son métier ! Et malgré cela, les bandits avaient réussi, on ne sait trop comment, à les identifier.
Tout s'était passé en une minute. Un instant avant, l'atmosphère était calme et paisible, et voilà que les deux premiers - le chiffonnier et le Kirghize - n'étaient déjà plus de ce monde, que le bossu gisait, estourbi, tandis qu'un des bandits se roulait par terre et, d'une épouvantable voix qu'on e˚t dite contrefaite, hurlait sa douleur.
Bientôt était apparu celui qu'Akhimas attendait. Un petit gandin alerte et dévoré de tics, vêtu à l'européenne, mais qui portait son pantalon rentré
dans des bottes en box, brillantes comme des miroirs. Akhimas connaissait parfaitement ce type de criminel, qu'il rangeait, selon une classification qui lui était propre, dans la catégorie des " putois ", rapaces d'envergure modeste, mais dangereux. Il était surprenant que Micha ait atteint une position aussi élevée dans le monde criminel de Moscou. Habituellement, le
" putois " finit provocateur ou agent double.
Mais qu'importé, il saurait bientôt à quel genre de loustic il avait affaire.
Les deux agents avaient été traînés derrière la cloison. On avait également emmené quelque part celui qui n'était qu'inconscient.
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Micha et ses acolytes s'étaient attablés et avaient commencé à boire et à
manger. Celui qui se roulait par terre en gémissant s'était bientôt tu, péripétie qui était passée inaperçue. Ce n'est qu'une demi-heure plus tard que, se souvenant brusquement de lui, les bandits avaient vidé un verre "
pour le repos de l'‚me de Sénia le quignon " et que Micha le Petit avait prononcé de sa voix fluette un discours émouvant dont Akhimas n'avait pas compris la moitié des mots. L'orateur avait respectueusement qualifié le défunt d'" actif de première ", ce que les autres avaient approuvé en hochant la tête. La cérémonie du souvenir ne s'était pas prolongée outre mesure. Tiré par les pieds, le quignon était allé rejoindre les deux agents morts, et la ripaille s'était poursuivie comme si de rien n'était.
Akhimas essayait de ne pas perdre un mot des propos échangés. Plus ça allait, plus il était conforté dans l'idée que les bandits n'étaient pas au courant du million volé. Autrement dit, Micha avait fait son affaire en douce, sans ses petits camarades.
De toute façon, désormais il ne lui échapperait plus. Il suffisait d'attendre le moment propice pour une conversation en tête à tête.
Au petit matin, alors que la taverne était pratiquement vide, Micha s'était levé et avait déclaré à haute voix :
- Bon, assez bavasse ! Maintenant chacun fait ce qu'il a à faire, moi, je vais retrouver Fiska. Mais d'abord allons faire un brin de causette avec le mouchard.
Et, en ricanant, la bande s'était retirée derrière le comptoir pour descendre dans la cave.
Akhimas avait regardé autour de lui. Le cabaretier ronflait depuis longtemps derrière une cloison de planches, et il ne restait plus que deux clients, un type et une fille, par terre, ivres morts. C'était le bon moment.
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Derrière le comptoir, il avait découvert un couloir sombre. Devant, à ses pieds, se découpait un vague carré de lumière d'o˘ montaient des voix assourdies. La cave ?
Akhimas avait ôté la pellicule d'un de ses yeux. Prudemment il avait jeté
un coup d'oil en bas. Les cinq bandits étaient bien là.
Cinq, c'était un peu beaucoup. Mieux valait attendre qu'ils en finissent avec le faux bossu, après quoi, quand ils commenceraient à remonter, il les abattrait un à un sans faire de bruit.
Mais tout s'était passé autrement.
L'agent s'était révélé un petit gars débrouillard. Akhimas n'avait jamais eu l'occasion d'observer pareille adresse. Le bossu était venu à bout de toute la bande en quelques secondes. Sans même se lever, il avait lancé
successivement ses deux bras en avant, et deux des bandits avaient porté
leurs mains à leur gorge. Il leur avait balancé des couteaux ou quoi ? A deux des autres malfrats, l'agent avait défoncé le cr‚ne au moyen d'un instrument extrêmement curieux : un bout de bois monté sur une chaîne. Ce n'était peut-être pas grand-chose, mais quelle efficacité !
Mais ce qui avait encore plus suscité l'admiration et le respect d'Akhimas, c'était l'habileté avec laquelle le bossu avait conduit son interrogatoire.
Désormais, il savait tout ce qu'il avait besoin de savoir. Il s'était dissimulé dans l'obscurité et, sans faire de bruit, avait suivi l'agent et son prisonnier le long du sombre labyrinthe.
Les deux hommes avaient pénétré dans une pièce, et, une minute plus tard, des coups de feu avaient éclaté. qui l'avait emporté ? Akhimas était certain que ce n'était pas Micha. Et puisqu'il en était ainsi, il n'était pas raisonnable d'aller s'exposer au feu d'un agent aussi expéditif. Plutôt attendre qu'il ressorte dans le couloir. Non, il faisait trop sombre. Il pouvait rater son coup, et le blesser au lieu de le tuer.
Akhimas était retourné dans la taverne et s'était couché sur un banc.
L'habile policier était apparu presque aussitôt, et Akhimas avait eu le plaisir de constater qu'il avait la serviette. Fallait-il tirer ou attendre encore ? Mais le bossu tenait son arme prête à servir et, ses réactions étant rapides comme l'éclair, il était capable de tirer au moindre geste.
Akhimas avait cligné l'oeil débarrassé de sa vessie de porc. N'était-ce pas le même Herstal ? L'homme n'était-il pas le marchand qu'il avait vu chez Knabe ?
Puis les événements s'étaient succédé à une vitesse vertigineuse. L'agent avait arrêté le cabaretier, retrouvé les deux hommes qui l'avaient accompagné, dont l'un, le Kirghize, était encore en vie.
Détail intéressant : pendant que le bossu bandait la nuque fracassée de l'Asiate avec un long torchon, les deux hommes avaient parlé japonais.
Voilà qui tenait du prodige : un Japonais à la Khitrovka ! Les sonorités propres à cette langue étaient connues d'Akhimas depuis une affaire vieille de trois ans, un contrat qui l'avait amené à Hong Kong. L'agent appelait le Japonais " Massa ".
A présent que le policier ne cherchait plus à déguiser sa voix pour jouer les vieillards chevrotants, Akhimas était de plus en plus persuadé de reconnaître ce timbre. Il avait prêté une oreille encore plus attentive : mais oui, pas de doute, c'était monsieur Fandorine ! Un jeune homme sacrement débrouillard, décidément ! On n'en rencontrait pas souvent des comme ça.
Et Akhimas avait définitivement renoncé à prendre des risques inutiles.
Avec un coco pareil, il fallait se montrer doublement prudent. D'autant plus que le policier ne rel‚chait pas son attention : ses yeux étaient des pistolets dirigés dans toutes les directions à la fois, et il ne l‚chait pas son Herstal.
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Les trois hommes - Fandorine, le Japonais et le tenancier ligoté - étaient sortis dans la rue. Akhimas les avait observés par la petite fenêtre poussiéreuse. Sans l‚cher la serviette, le policier avait couru chercher un fiacre tandis que le Japonais gardait le prisonnier. Le cabaretier avait bien manifesté quelque velléité de résistance, mais le robuste petit Japonais avait émis un sifflement haineux et, d'un mouvement, renversé le solide Tatar.
Il va encore falloir que je me démène pour récupérer la serviette, avait pensé Akhimas. Mais tôt ou tard monsieur Fandorine finirait par se calmer et par rel‚cher sa vigilance. En attendant, il importait de vérifier si son débiteur, Micha le Petit, était bien mort.
Akhimas avait enfilé d'un pas rapide le couloir sombre et tiré la porte entrouverte, pour se retrouver dans une minuscule pièce faiblement éclairée. Apparemment il n'y avait personne.
Il s'était approché du lit froissé, l'avait t‚té : encore tiède.
Là, un faible soupir lui était parvenu. Akhimas s'était retourné
brutalement et avait découvert une silhouette recroquevillée. Micha le Petit était assis par terre, se tenant le ventre des deux mains. Il avait levé ses yeux qui luisaient d'un éclat humide, sa bouche s'était tordue comme s'il avait été sur le point de pleurer et il en était sorti un nouveau son faible et plaintif :
- C'est moi, frangin, Micha... J'suis blessé... Aide-moi... T'es qui, frangin ?
D'une chiquenaude, Akhimas avait sorti la lame de sa navaja, s'était penché
et avait tranché la gorge du blessé. Voilà, comme ça il serait plus tranquille. Et puis, comme on dit, à beau jeu, beau retour.
Il avait regagné la salle en courant et repris sa place sur le banc.
Depuis la rue parvenaient un bruit de sabots et un grincement de roues.
Fandorine était entré en courant, cette fois
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sans la serviette. Akhimas l'avait vu disparaître dans le couloir : il allait chercher Micha le Petit. Mais o˘ était la serviette ? L'avait-il confiée au Japonais ?
Akhimas avait glissé ses jambes par terre.
Non, il n'avait pas le temps !
Il s'était de nouveau allongé en commençant à pester. Mais il ne fallait surtout pas céder à l'énervement : c'est de là que venaient toutes les erreurs.
Bientôt, Fandorine avait surgi des entrailles du labyrinthe. Son visage était révulsé, et il promenait son Herstal dans toutes les directions.
N'accordant qu'un court regard à l'aveugle, il s'était précipité dehors.
Et l'on avait entendu :
- En avant ! Fonce rue MalaÔa NikitskaÔa, à la direction de la gendarmerie !
Akhimas avait libéré son autre oeil. Il fallait faire vite.
Arrivant à la direction de la gendarmerie, il avait sauté en marche du fiacre et, d'un air impatient, avait demandé à l'homme en faction :
- Deux des nôtres viennent d'amener un prisonnier. O˘ sont-ils ?
Le gendarme ne s'était nullement étonné du ton autoritaire de cet homme décidé, certes en guenilles, mais au regard à l'éclat impérieux.
- Ils sont montés directement chez Son Excellence. Il n'y a pas deux minutes qu'ils sont arrivés. quant à l'homme qu'ils ont arrêté, il a été
remis à l'officier de garde pour les formalités.
- Lui, je m'en fiche ! avait-il lancé avec un geste agacé de la main. C'est Fandorine que je veux voir. Tu dis qu'ils sont chez Son Excellence ?
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- Cela même. Vous prenez le petit escalier, après c'est dans le couloir à
gauche.
- Comme si je ne le savais pas !
Suivant l'indication donnée, Akhimas s'était rué à l'étage. A droite, tout au fond du couloir, apparaissait une porte blanche derrière laquelle on entendait un cliquetis. Bon, la salle de gymnastique. Rien de dangereux.
Il avait tourné à gauche. Le large couloir était vide, si ce n'était, de loin en loin, un commissionnaire en uniforme ou en civil surgissant d'un cabinet pour s'engouffrer immédiatement dans un autre.
Brusquement, Akhimas s'était figé : après une longue suite d'absurdités et de malchances, la fortune lui souriait enfin. Devant une porte dont la plaque indiquait " Réception ", il venait d'apercevoir le Japonais, assis sur une chaise, la serviette à la main.
Fandorine devait être en train de faire son rapport à la direction sur les événements de la nuit. Pourquoi était-il entré sans la serviette ? Il avait envie de faire le malin, de cr‚ner. Les événements de la nuit avaient été
nombreux, il avait de quoi raconter. Il restait donc quelques minutes.
S'approcher d'un pas tranquille. Lui donner un coup de couteau sous la clavicule. S'emparer de la serviette. Sortir comme il était entré. C'était l'affaire d'une minute.
Akhimas avait examiné le Japonais avec attention. Celui-ci regardait droit devant lui, tenait la serviette de ses deux mains et avait toute l'apparence d'un ressort tendu. Akhimas avait eu l'occasion, à Hong Kong, d'apprécier la maîtrise parfaite qu'ont les Nippons du combat à mains nues.
Les maîtres de la boxe anglaise ou de la lutte française ne leur arrivaient pas à la cheville. D'un seul geste, ce court sur pattes avait jeté à terre le solide Tatar, tenancier de la taverne. L'affaire d'une minute, vraiment ?
Il ne pouvait pas prendre de risques. La moindre anicroche, le plus petit bruit, et on accourrait de tous côtés.
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II fallait penser, penser vite, car le temps passait.
Brusquement, il avait fait demi-tour et s'était dirigé à pas rapides vers l'endroit o˘ cliquetaient les rapières. En ouvrant la porte sur laquelle on pouvait lire " Salle de gymnastique des officiers ", Akhimas avait vu une dizaine de silhouettes en masque et en tenue blanche d'escrime. Ils avaient l'air malin, ces nouveaux mousquetaires I
Ah, voilà, l'entrée des vestiaires.
Il avait arraché ses guenilles et ses savates, passé le premier uniforme qui lui était tombé sous la main et choisi des chaussures à sa taille - ça, c'était important. Vite, vite I
Alors qu'il revenait, adoptant le petit trot léger du fonctionnaire zélé, une plaque sur une porte avait accroché son regard : " Courrier ".
Derrière le comptoir, un fonctionnaire triait des enveloppes.
- Y a-t-il quelque chose pour le capitaine Pevtsov? avait-il demandé en donnant le premier nom qui lui était venu à l'esprit.
- Non, rien.
- Vérifiez quand même, s'il vous plaît.
Le fonctionnaire avait haussé les épaules, plongé son nez dans un registre, s'était mis à feuilleter les pages.
Akhimas s'était emparé subrepticement d'un pli officiel couvert de cachets, posé sur le comptoir, et l'avait glissé sous le revers de sa manche.
- Tant pis, ne cherchez pas ! Je repasserai. Il s'était approché d'un pas martial du Japonais, l'avait salué:
- Monsieur Massa?
L'Asiate avait bondi sur ses jambes et s'était courbé en un profond salut.
- Je viens de la part de monsieur Fandorine. Fandorine, vous comprenez ?
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Le Japonais s'était incliné plus bas encore. C'était parfait, il avait l'air de ne pas connaître un traître mot de russe.
- Voici un ordre écrit demandant que vous me remettiez la serviette.
Akhimas lui avait tendu l'enveloppe tout en désignant du doigt la serviette.
Le Japonais avait hésité. Akhimas attendait en comptant les secondes. Sa main gauche, dissimulée derrière son dos, serrait un couteau. Encore cinq secondes, et il devrait frapper. Impossible d'attendre davantage.
Cinq, quatre, trois, deux...
Le Japonais s'était incliné une nouvelle fois, avait tendu la serviette.
quant au pli, il l'avait saisi des deux mains et porté à son front. L'heure de sa mort n'était sans doute pas arrivée.
Akhimas avait salué en claquant des talons, fait demi-tour et pénétré dans la réception. Il ne pouvait pas repartir par le couloir, le Japonais aurait trouvé cela suspect.
C'était une vaste pièce. Devant, le bureau du chef. Fandorine y était certainement. A gauche, une fenêtre. A droite, un panonceau " Section spéciale ".
L'officier de garde tournait autour de la porte du chef, et cela tombait bien. Akhimas lui avait fait un geste de la main pour lui dire de ne pas se déranger et s'était empressé de pousser la porte de droite. Là encore, la chance avait joué pour lui. La fortune se montrait plus généreuse à chaque minute qui passait. Au lieu de se retrouver dans un bureau o˘ il aurait encore fallu improviser, il était dans un petit couloir avec des fenêtres donnant sur la cour.
Adieu, messieurs les gendarmes I Akhimas Velde passait au troisième et dernier point de son programme.
Un capitaine de gendarmerie de belle prestance s'était présenté à l'étage des bureaux de la maison du gouverneur.
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D'une voix sévère, il avait demandé à l'huissier de service o˘ se trouvait le cabinet du conseiller aulique Khourtinski et avait pris la direction indiquée, balançant une lourde serviette au bout de son bras.
Khourtinski avait accueilli le " courrier urgent de Saint-Pétersbourg "
avec un sourire faussement aimable. Akhimas avait souri, lui aussi, mais sans aucune hypocrisie, franchement : voilà longtemps qu'il attendait cette rencontre.
- Bonjour, canaille, avait-il dit en fixant les yeux gris et ternes de monsieur Némo, esclave perfide de monsieur X. Je suis Kionov. Voici la serviette de Sobolev. Et ceci est ta mort.
Et il avait ouvert avec bruit sa navaja. Le visage du conseiller aulique était devenu blanc comme un linge et ses yeux noirs comme du charbon, car ses pupilles dilatées dévoraient entièrement l'iris.
- Je vais tout vous expliquer, avait bredouillé le chef de la section spéciale de la chancellerie d'une voix atone. Mais ne me tuez pas !
- Si j'avais voulu te tuer, tu serais déjà à terre, la gorge tranchée. Je veux autre chose de toi, avait lancé Akhimas en haussant le ton et en jouant la colère froide.
- Tout ce que vous voulez mais, je vous en supplie, parlez moins fort !
Khourtinski avait passé la tête dans son antichambre et donné l'ordre au secrétaire de ne laisser entrer personne.
A son retour, il avait commencé à dire en chuchotant :
- Ecoutez, je vais tout vous expliquer...
- C'est au grand-duc que tu vas tout expliquer, Judas, l'avait interrompu Akhimas. Assieds-toi et écris I Ecris !
Il avait fait mine de lever son couteau, et Khourtinski, terrifié, avait eu un mouvement de recul.
- D'accord, d'accord ! Mais écrire quoi ?
- La vérité.
Akhimas s'était placé derrière le dos du fonctionnaire tremblant.
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Le conseiller aulique avait tourné la tête craintivement mais, de noirs, ses yeux étaient redevenus gris. Sans doute le rusé monsieur Némo était-il déjà en train de se creuser les méninges pour trouver un moyen de s'en sortir.
- Ecris : " Moi, Piotr Khourtinski, suis coupable d'avoir, par avidité, failli à mon devoir et trahi celui que je devais servir fidèlement et aider sans réserve dans l'accomplissement de sa difficile t‚che. Dieu soit mon juge. Je porte à la connaissance de Sa Majesté l'Empereur... "
quand Khourtinski avait achevé de tracer le mot " juge ", du tranchant de la main Akhimas lui avait brisé les vertèbres cervicales.
Puis il avait accroché le cadavre à la corde du vasistas et considéré avec satisfaction le visage étonné du mort. Faire l'imbécile avec Akhimas Velde est un jeu dangereux.
Voilà, ses affaires à Moscou étaient terminées.
De la poste, toujours vêtu de son uniforme de gendarme, Akhimas avait expédié un télégramme à monsieur X, à une adresse donnée pour les cas d'urgence. On savait par les journaux que, dès la veille, Cyril Alexandrovitch était reparti pour Saint-Pétersbourg.
Le contenu du télégramme était le suivant :
"Ai perçu mon d˚. Monsieur Némo s'est révélé un partenaire déloyal. Des difficultés sont apparues avec M. Fandorine, de la filiale moscovite de la compagnie. Votre assistance est nécessaire. Klonov. "
Après une courte hésitation, il avait donné son adresse à La Trinité. Cela comportait une part de risque, bien s˚r, mais qui restait tout de même dans des limites acceptables. Maintenant que l'identité de monsieur X était connue, la probabilité d'un double jeu paraissait faible. C'était un personnage trop important pour s'abaisser à cela.
quant à l'aide du grand prince, elle lui était effectivement nécessaire.
L'opération était achevée, mais il ne manquerait
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plus qu'il parte en Europe avec la police à ses basques. C'était bien la dernière chose dont le futur comte de Santa Croce e˚t besoin. Monsieur Fandorine était bien trop intelligent et bien trop véloce. que quelqu'un calme un peu ses ardeurs.
Ensuite, il avait fait un saut à la gare de Briansk et réservé une place sur le train de Paris. Le lendemain matin, à huit heures, Akhimas Velde quitterait la ville o˘ il venait de remplir son dernier contrat. Sa brillante carrière professionnelle s'achevait en beauté.
Brusquement, il avait eu envie de se faire un cadeau. Un homme libre, qui plus est déjà retiré des affaires, peut avoir ses faiblesses.
Il avait écrit cette lettre : " Demain matin, sois à six heures à /
Hôtellerie de la Trinité, située rue Khokhlov. J'occupe la chambre sept, entrée par la cour. Frappe deux fois, puis trois, puis encore deux. Je pars, et voudrais te dire au revoir. NicotaÔ. " II avait envoyé sa missive depuis la gare, par la poste urbaine, en indiquant sur l'enveloppe: "A madame Tollé, en main propre. Hôtel Angleterre, à l'angle des rues Pétrovka et Stoléchnikov. "
Bah ! il pouvait se le permettre. Le ménage avait été proprement fait.
Evidemment, mieux valait ne pas se montrer en personne à {'Angleterre.
Wanda pouvait faire l'objet d'une surveillance secrète. Mais bientôt cette surveillance serait levée et l'affaire classée, monsieur X y veillerait.
Faire à Wanda un cadeau d'adieu, lui donner ces malheureux cinquante mille roubles qui lui permettraient de se sentir libre et de vivre comme elle l'entendait.
Et peut-être, pourquoi pas, convenir de se revoir ? Dans une autre vie, une vie libre.
La voix qui avait depuis quelque temps élu domicile dans la partie gauche de sa poitrine et que les considérations professionnelles avaient un moment étouffée s'en donnait maintenant à cour joie. " Et pourquoi se quitter ?
avait-elle murmuré. Le comte de Santa Croce n'a plus rien à voir avec 405
Akhimas Velde. Sa Seigneurie n'est pas obligée de vivre seule I "
Ordre avait été donné à la voix de se taire, mais Akhimas n'en était pas moins retourné à la caisse pour rendre son billet et réserver à la place un compartiment pour deux. Cent vingt roubles de plus ou de moins n'allaient pas le ruiner et, de toute façon, il serait plus agréable de voyager sans voisins. " Ha ! ha ! ha !" avait commenté la voix.
Tu décideras demain, quand tu la verras, s'était intimé Akhimas. Ou bien elle aura ses cinquante mille roubles, ou bien elle partira avec toi.
Tout à coup il s'était souvenu : il avait déjà vécu cette scène. Vingt ans plus tôt, avec Evguénia. A cette différence près qu'alors, n'ayant pas pris de décision définitive, il n'avait pas amené de cheval pour elle. Cette fois le cheval était sellé.
Tout le reste de la journée, Akhimas n'avait pensé qu'à ça et, le soir, dans sa chambre, il était resté longuement allongé sans pouvoir s'endormir, ce qui ne lui était jamais arrivé.
Finalement ses pensées avaient commencé à s'embrouiller, supplantées par des images fugitives et incohérentes. Wanda avait surgi, son visage avait trembloté, se muant imperceptiblement en celui d'Evguénia. Curieux, lui qui pensait que les traits de celle-ci s'étaient depuis longtemps effacés de sa mémoire. Wanda-Evguénia avait regardé tendrement Akhimas et dit : " Comme tes yeux sont transparents, Lia. On dirait de l'eau. "
A un coup léger frappé à la porte, Akhimas s'était dressé sur son séant, encore à moitié endormi, et avait saisi son revolver sous son oreiller.
Dehors, apparaissaient les premières lueurs de l'aube.
On avait frappé de nouveau, cette fois plusieurs coups d'affilée. Avançant à pas de loup, il avait descendu le petit escalier.
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- Monsieur Klonov I avait-on crié. Une dépêche urgente pour vous I De la part de monsieur X.
Akhimas avait ouvert, tenant dans son dos sa main armée du revolver.
Il avait devant lui un homme de haute taille, en capote. La longue visière de sa casquette empêchait de voir son visage, et l'on ne distinguait que sa moustache frisée à la façon des militaires. Après avoir remis son pli, le messager s'était retiré sans un mot pour disparaître dans l'obscurité
trouble de l'aube.
" Monsieur Velde, l'enquête est arrêtée, mais une petite difficulté a surgi. Agissant de sa propre initiative, l'assesseur de collège Fandorine a découvert votre cachette et a l'intention de vous arrêter. C'est le grand maître de la police de Moscou qui nous en a informé, en nous demandant notre aval. Nous lui avons donné ordre de n'entreprendre aucune action, sans toutefois en avertir l'assesseur de collège. Fandorine se présentera chez vous à six heures du matin. Il viendra seul sans savoir qu'il ne bénéficie d'aucun appui de la police. Par son comportement, cet homme met en péril toute l'opération. Faites avec lui ce que vous jugerez bon.
Je vous remercie pour votre excellent travail. X. "
Akhimas avait été en proie à deux sentiments: l'un agréable, l'autre profondément déplaisant.
Côté sentiment agréable, tout était clair. Tuer Fandorine serait la plus belle façon de mettre un point final à ses états de service. C'était à la fois indispensable pour mener à bien cette dernière opération et l'occasion de régler un vieux compte.
Pour ce qui était du second sentiment, les choses étaient plus complexes.
De qui Fandorine tenait-il son adresse ? Pas de monsieur X, tout de même.
Sans compter que six heures était l'heure qu'il avait fixée à Wanda.
L'aurait-elle trahi ? Voilà qui changeait tout.
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Il avait regardé sa montre. Il était quatre heures et demie. Il disposait pour se préparer de plus de temps qu'il n'en fallait. Le risque était en fait inexistant. Akhimas avait tous les avantages de son côté, mais monsieur Fandorine était un homme sérieux, aucune négligence n'était permise.
Puis avait surgi une difficulté supplémentaire. Tuer un homme qui ne s'attend pas à être attaqué était chose facile, mais il fallait d'abord faire dire à Fandorine de qui il tenait son adresse.
Si seulement ce pouvait ne pas être de Wanda.
Pour l'heure, rien n'était plus important pour Akhimas.
Dès cinq heures et demie, il s'était placé en sentinelle à sa fenêtre, dissimulé par le store.
A six heures trois minutes, un homme portant une élégante veste crème et un pantalon étroit à la dernière mode avait pénétré dans la cour intérieure, inondée de la douce lumière du matin. Cette fois, Akhimas avait eu la possibilité d'examiner dans tous ses détails le visage de sa vieille connaissance. Et ce visage lui avait plu car il respirait l'énergie et l'intelligence. Un adversaire digne de respect. Simplement, cette fois, il n'avait pas de chance avec ses partenaires.
Fandorine s'était arrêté devant la porte et s'était empli les poumons d'air. Puis, gonflant bizarrement les joues, il les avait vidés par une suite de petites expirations. S'agissait-il d'une gymnastique particulière ?
Après cela, levant la main, il avait frappé doucement.
Deux fois, trois fois, puis encore deux fois.
Troisième partie
Le blanc et le noir
on/
Eraste Pétrovitch tendit l'oreille : tout était calme. Il frappa de nouveau. Rien. Il poussa prudemment la porte, et elle céda brusquement, avec un grincement mauvais.
Etait-il possible que la souricière f˚t vide ?
Tendant la main qui tenait le revolver, il gravit d'un bond les trois marches du petit escalier intérieur et se trouva dans une pièce carrée au plafond bas.
Après la lumière déjà vive du jour, l'endroit lui parut très sombre. A droite, se dessinait vaguement le rectangle gris foncé d'une fenêtre aux stores baissés, plus loin, près du mur, on devinait un lit en fer, une armoire et une chaise.
C'était quoi, là, sur le lit ? Une forme, sous une couverture. quelqu'un était allongé.
Ses yeux s'étant habitués à la pénombre, l'assesseur de collège distingua une main, ou plus exactement une manche, pendant sans vie hors de la couverture. La main, gantée, était tournée paume vers le haut. Par terre gisait un revolver coÔt près duquel s'étalait une flaque sombre.
Pour une surprise, c'en était une ! Une déception mêlée d'amertume étreignit le cour de Fandorine.
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Il remit dans sa poche le Herstal désormais inutile, traversa la pièce et rabattit la couverture.
Akhimas se tenait immobile près de la fenêtre, derrière l'épais rideau.
quand le policier avait frappé en utilisant le signal convenu, il avait ressenti un profond malaise. C'était donc tout de même Wanda...
Dans la chambre, tout avait été préparé pour que, au lieu de promener ses yeux fureteurs dans toute la pièce, Fandorine concentre d'emblée son attention dans une fausse direction, se place de dos et range son arme.
Les trois objectifs étaient donc atteints.
- Parfait, dit Akhimas à mi-voix. Maintenant, mains sur la nuque. Et n'essayez pas de vous retourner, monsieur Fandorine, sinon je vous tue.
Le dépit, tel fut le premier sentiment qui saisit Eraste Pétrovitch lorsqu'il découvrit sous la couverture un mannequin rudimentaire fabriqué à
l'aide de vêtements et qu'il entendit dans son dos la voix calme et assurée. Il s'était fait avoir comme un imbécile !
Mais ce dépit laissa immédiatement place à la perplexité. Comment Klonov-Pevtsov avait-il eu l'idée de préparer cette mise en scène ? Avait-il surveillé la fenêtre et vu qu'à la place de Wanda arrivait quelqu'un d'autre ? Mais il venait de l'appeler par son nom ! Il savait donc qu'il allait venir et l'attendait. Comment le savait-il ? Etait-ce Wanda qui avait tout de même réussi à le prévenir ? Mais, dans ce cas, pourquoi l'avait-il attendu au lieu de disparaître ?
Force était de conclure que l'individu était au courant de la visite imminente de " monsieur Fandorine ", mais pas de l'opération policière.
Bizarre.
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Mais l'heure n'était pas à échafauder des hypothèses. que fallait-il faire ? Se jeter sur le côté ? Toucher un homme qui a fait ses classes chez les " rampants " est infiniment plus compliqué que ne saurait l'imaginer un faux capitaine de gendarmerie.
Mais dans tous les cas, les coups de feu attireraient les policiers, qui tireraient, de telle sorte qu'on n'arriverait pas à prendre la cible vivante.
Fandorine posa ses deux mains sur sa nuque. Calmement, du même ton que son adversaire, il demanda :
- Et maintenant ?
- Otez votre veste, ordonna Akhimas. Jetez-la au milieu de la pièce.
Ladite veste fit entendre un bruit métallique nettement perceptible.
Apparemment, à part le Herstal, il avait des réserves dans ses poches.
Derrière, le policier portait à sa ceinture un étui contenant un tout petit pistolet.
- Détachez le Derringer. Envoyez-le sous le lit, le plus loin possible. A présent, baissez-vous. Lentement. Relevez la jambe gauche de votre pantalon. Plus haut. Maintenant, la droite.
Il ne s'était pas trompé : manche vers le bas, un stylet était fixé à sa cheville gauche. Monsieur Fandorine était décidément bien équipé. quel plaisir d'avoir affaire à un homme prévoyant I
- Maintenant, vous pouvez vous retourner.
Le policier fit ce qu'on lui demandait : sans aucune précipitation, afin de ne pas énerver inutilement son adversaire.
Pourquoi ces quatre étoiles métalliques sur ses bretelles ? Sans doute encore un de ces trucs orientaux.
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- Enlevez vos bretelles, et jetez-les sous le lit.
Le joli visage du policier se tordit en un rictus de rage. Ses longs cils frémirent. Fandorine clignait des yeux, essayant de distinguer les traits de son vis-à-vis qui se tenait à contre-jour.
Bon, maintenant il allait pouvoir se montrer et vérifier si la mémoire visuelle du jeune homme était bonne.
Elle l'était. Akhimas fit deux pas en avant et remarqua avec satisfaction que les joues du beau brun se couvraient dans un premier temps de taches pourpres avant de devenir d'un seul coup livides.
Eh oui, jeune homme ! La destinée est une dame fantasque.
Ce n'était pas un homme, mais un démon ! Il avait même compris que les shuriken étaient des armes. Eraste Pétrovitch bouillait de fureur de se voir délesté de tout son arsenal.
Ou plus exactement, presque tout.
De l'impressionnante quantité de moyens de défense dont il s'était pourvu (il lui avait pourtant semblé aller bien au-delà du nécessaire), il ne lui restait plus qu'une flèche dans la manche de sa chemise. Il s'agissait d'une flèche fine, en acier, fixée à un ressort. Il suffisait de plier brusquement le bras pour que le ressort se détende. Hélas, il est difficile de tuer quelqu'un avec une flèche, à moins de tomber en plein dans l'oil.
D'ailleurs, comment faire un mouvement brusque alors qu'on est tenu en joue par un Bayard à six coups ?
Puis la sombre silhouette s'approcha, et Fandorine put enfin distinguer les traits de son adversaire.
Ces yeux ! Ces yeux blancs ! Ce visage qui, durant tant d'années, avait hanté ses rêves ! Non, ce n'était pas possible ! C'était de nouveau un cauchemar ! Vite, se réveiller !
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II fallait profiter de son avantage psychologique tant que la cible n'avait pas recouvré ses esprits.
- qui vous a communiqué mon adresse, l'heure et le signal ?
Le policier se taisait.
Akhimas abaissa le canon de son arme, visant le genou, mais Fandorine n'eut pas l'air d'avoir peur. Tout au contraire, sa p‚leur commença à s'estomper.
- Wanda? ne put s'empêcher de demander Akhimas, une note rauque et traîtresse perçant dans sa voix.
Non, cet homme ne répondra pas, se dit-il. Il se fera tuer, mais il ne dira pas un mot. Il est fait comme ça !
Mais soudain le policier ouvrit la bouche :
- Je vous répondrai. Mais en échange d'une réponse à ma propre question.
Comment Sobolev a-t-il été tué ?
Akhimas hocha la tête. Les bizarreries de la nature humaine ne cessaient de l'étonner. Cela étant, une telle curiosité professionnelle au seuil de la mort méritait le respect.
- D'accord, dit-il avec un léger signe d'assentiment. Mais la réponse doit être honnête. C'est juré ?
- Juré !
- Extrait d'une fougère d'Amazonie. Paralysie du muscle cardiaque à
l'accélération du cour. Aucune trace. Ch‚teau d'Yquem.
Aucune précision supplémentaire ne fut nécessaire.
- C'était donc cela... marmonna Fandorine.
- Alors, c'est Wanda ? demanda Akhimas entre ses dents.
- Non ! Elle ne vous a pas trahi. Akhimas se sentit tellement soulagé qu'il en suffoqua. Il alla même jusqu'à fermer un court instant les yeux.
En voyant le visage de cet homme surgi de son passé se contracter dans l'attente d'une réponse, Eraste Pétrovitch comprit pourquoi il était encore en vie.
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Mais à peine la réponse à cette question, si importante pour l'homme aux yeux blancs, retentirait-elle qu'un coup de feu claquerait.
Il ne fallait pas laisser échapper la seconde précise durant laquelle, ébauchant son mouvement, le doigt bougerait sur la détente. Ayant affaire à
un adversaire désarmé, l'homme qui tient une arme rel‚che immanquablement sa vigilance ; se sentant hors de danger, il s'en remet à l'excès au métal insensible. Les réactions d'un homme dans cette situation sont ralenties : c'est là le b.a.-ba de l'art des " rampants ".
L'essentiel était de choisir le bon moment. Il convenait alors de se précipiter en avant et sur la gauche : la première balle passerait à
droite. De se jeter ensuite sous les pieds de l'adversaire : la seconde balle passerait au-dessus de la tête. Après cela, il ne resterait plus qu'à
lui faire perdre l'équilibre.
Le risque était grand. Huit pas, c'était beaucoup. Et si, par malheur, il venait à l'idée de l'adversaire de reculer un tant soit peu, c'était fichu.
Mais il n'avait pas le choix.
C'est alors que l'homme aux yeux blancs commit sa première erreur en fermant les yeux une seconde.
C'était suffisant. Plutôt que de prendre des risques en se jetant sous les balles, Eraste Pétrovitch bondit, tel un ressort, pour sauter par la fenêtre.
Brisant le ch‚ssis de ses deux coudes, il s'envola dans un tourbillon d'éclats de verre. Il se retourna en l'air et atterrit avec succès sur les talons. Sans la moindre égratignure.
Ses oreilles tintaient. Apparemment, l'homme aux yeux blancs avait tout de même eu le temps de tirer. Mais sans le toucher, bien s˚r.
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Fandorine partit en courant le long du mur. Il sortit à toute vitesse son sifflet de la poche de son pantalon et fit le signal annonçant le début de l'opération.
Akhimas n'avait encore jamais vu un homme se déplacer à une telle rapidité.
Alors qu'il se tenait devant lui une seconde plus tôt, ses bottines vernies à guêtres blanches avaient déjà disparu par la fenêtre. Il tira, mais une fraction de seconde trop tard.
Sans réfléchir, il sauta à son tour par-dessus l'appui de la fenêtre parsemé de morceaux de verre et retomba dans la cour à quatre pattes.
Le policier courait en soufflant désespérément dans son sifflet. Akhimas eut même légèrement pitié de lui : le pauvre qui comptait sur une aide I Léger et souple comme un gamin, Fandorine tournait déjà le coin. Akhimas tira main sur la hanche. Une poussière de pl‚tre s'envola du mur. Il l'avait manqué.
Mais la cour extérieure était plus vaste que la cour intérieure. Il n'aurait pas le temps d'arriver au portail.
Le portail d'entrée était là, devant lui, avec son petit auvent en bois et ses poteaux sculptés. Une construction typiquement russe, datant d'avant Pierre le Grand et que l'on appelait, allez donc savoir pourquoi, " porte suédoise ". Sans doute, dans des temps immémoriaux, les habitants de l'ancienne Moscovie avaient-ils appris cette technique de charpenterie de quelque marchand venu du Nord. Au milieu de la cour, ahuri, sa bouche ébréchée grande ouverte, le concierge restait planté, son balai à la main.
Celui qui faisait l'ivrogne ne bougeait pas de son banc, les yeux rivés sur l'assesseur de collège qui passait en courant. La bonne femme, 417
avec son ch‚le à ramages et sa houppelande, se serrait craintivement contre le mur. Et Eraste Pétrovitch comprit brusquement : ce n'étaient pas des agents ! C'étaient tout bonnement un concierge, un fêtard, une mendiante.
Un bruit de pas précipités résonna dans son dos.
Fandorine fit un bond de côté. Juste à temps, car il ressentit une br˚lure à l'épaule. C'était sans gravité, la balle l'avait simplement frôlé.
Au-delà du portail, on apercevait la rue dorée par le soleil. Elle paraissait toute proche, mais il ne l'atteindrait pas.
Eraste Pétrovitch s'arrêta, fit volte-face. Il n'allait tout de même pas se faire tirer dans le dos !
L'homme aux yeux blancs s'arrêta, lui aussi. Il avait tiré trois fois, il restait donc trois balles dans son Bayard. C'était plus que suffisant pour mettre un terme au passage sur terre de monsieur Fandorine, vingt-six ans, sans famille.
quinze pas les séparaient. C'était trop pour essayer d'entreprendre quoi que ce f˚t. O˘ était Karatchentsev ? O˘ étaient ses gens ? Il n'avait pas le temps de se poser la question.
Sous sa manchette, il avait sa flèche qui, à cette distance, n'avait malheureusement que peu de chances d'être efficace. Néanmoins, Eraste Pétrovitch leva le bras, se préparant à plier brutalement son coude.
De son côté, prenant son temps, l'homme aux yeux blancs le visait à la poitrine.
Par association d'idées, une image traversa fugitivement l'esprit de l'assesseur de collège : la scène du duel dans l'opéra Eugène Onéguine.
L'homme
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aux yeux blancs allait se mettre à chanter : " Vais-je périr, transpercé
par cette flèche... "
Deux balles dans la poitrine. Puis s'approcher et tirer la troisième dans la tête.
Les coups de feu n'attireraient personne. Dans ce coin de la ville, même en plein jour, il était impossible de trouver un sergent de ville. Il pouvait prendre son temps.
C'est alors qu'Akhimas perçut du coin de l'oil un mouvement rapide. Une ombre courte et rapide qui se détachait du mur.
Se retournant brutalement, il découvrit, sous un ridicule ch‚le bariolé, un visage aux yeux étroits, défiguré par une grimace féroce, la bouche ouverte en un ululement sauvage. Le Japonais !
Son doigt pressa la détente.
La vieille mendiante qui se serrait craintivement contre le mur lança soudain le cri de guerre des yakuzas de Yokohama et se rua sur l'homme aux yeux blancs selon toutes les règles du jiu-jitsu.
Ce dernier se retourna promptement et tira, mais la femme plongea sous la balle et, d'un mawashi giri exécuté avec une maestria remarquable, fit tomber le tireur. Son ch‚le ridicule glissa sur ses épaules, et l'on vit apparaître une tête aux cheveux noirs, entourée d'un bandage blanc.
Massa ! D'o˘ sortait-il ? Il l'avait suivi, l'animal ! Voilà pourquoi il avait si facilement laissé partir son maître seul !
Et ce n'était pas du tout un ch‚le qu'il avait sur la tête, c'était le petit tapis de l'hôtel Dusseaux. quant à sa houppelande, elle n'était rien d'autre que la housse du fauteuil !
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Mais l'heure n'était pas à faire preuve d'un esprit d'observation pour le moins tardif. Eraste Pétro-vitch se rua en avant, brandissant son bras porteur de la flèche, mais craignant de tirer de peur de toucher Massa par inadvertance.
Du tranchant de la main, le Japonais frappa l'homme à terre au poignet. Le Bayard voltigea sur le côté, alla heurter une pierre, et un coup partit en direction du ciel bleu.
La seconde suivante, un poing de fer s'abattait de toute sa force sur la tempe du Japonais. Massa vacilla et tomba le nez dans la terre.
Jetant un très bref regard à Fandorine qui s'approchait, puis au revolver propulsé à distance, l'homme aux yeux blancs bondit sur ses pieds avec une agilité suprême, fit demi-tour pour s'élancer de nouveau vers la cour intérieure.
Le Bayard était hors d'atteinte. L'adversaire était habile et possédait à
fond la technique du corps-à-corps. Ils auraient à peine commencé à se battre que le Japonais aurait recouvré ses esprits, or, à lui seul, il ne viendrait pas à bout de deux adversaires de cette qualité.
Il fallait retourner au plus vite dans la chambre. Le, par terre, près du lit, se trouvait son coÔt chargé.
Ralentissant un instant sa course, Fandorine ramassa le revolver.
L'opération ne lui prit qu'une demi-seconde, mais l'homme aux yeux blancs avait eu le temps de disparaître derrière le coin du b‚timent. De nouveau, comme peu avant, une pensée totalement hors de propos lui vint : on dirait des enfants jouant à ce jeu consistant à courir tous ensemble dans une direction, puis tous ensemble dans une autre.
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Cinq coups avaient été tirés, il ne restait donc plus qu'une balle dans le barillet. L'erreur n'était pas permise.
Comme il débouchait enfin dans la cour intérieure, il vit que l'homme aux yeux blancs avait déjà la main sur la poignée de la porte numéro sept. Sans viser, l'assesseur de collège décocha sa flèche.
Peine perdue, la cible avait disparu dans l'entreb‚illement de la porte.
Une fois passée la porte, Akhimas trébucha, sa jambe venait de lui manquer et ne voulait plus lui obéir.
Ne comprenant pas ce qui se passait, il regarda : sur le côté, au niveau de la cheville, pointait une fine tige métallique. qu'était-ce encore que cette chimère ?
Essayant de dominer une douleur aiguÎ, il réussit tant bien que mal à
grimper les trois marches et rampa à quatre pattes en direction du coÔt.
Mais à l'instant précis o˘ ses doigts se refermaient sur la crosse striée, un coup de tonnerre éclata dans son dos.
Il avait fait mouche !
La sombre silhouette s'étira de tout son long. Le revolver noir glissa de ses doigts desserrés.