Chapitre VI

Les deux rochers noirs marqués sur la carte de Douglas Haston se découpaient maintenant sur les eaux scintillantes du rio, qu’ils partageaient en trois bras distincts. Les pirogues, manœuvrées par les habiles pagayeurs jivaros se glissèrent entre la rive et l’un des rochers et regagnèrent l’eau libre.

— Si la carte de votre père est exacte, fit Morane à l’adresse de Lil Haston, qui se trouvait assise devant lui dans la pirogue, nous n’allons plus tarder à atteindre le rio secondaire, qu’il nous faudra remonter jusqu’à sa source…

La jeune fille se tourna à demi vers son compagnon.

— La carte de mon père est exacte, vous le savez bien, Bob. Les deux rochers noirs en forme de crocs sont présents à l’appel. Bientôt, nous trouverons le rio en elles.

*
* *

Le Français considéra le gracieux visage de la jeune fille avec un intérêt encore plus accru. En aucune circonstance, jusqu’alors, Lil n’avait perdu confiance, en aucun moment elle n’avait marqué un signe de découragement ni de lassitude. Elle suivait son but avec une volonté, une opiniâtreté dignes d’un homme au caractère bien trempé. Continuerait-elle, au cours des jours qui allaient suivre, dans les difficultés sans nombre qui ne manqueraient pas de se présenter, à conserver cette même foi ? Évidemment, Morane ne pouvait présager de l’avenir, mais quelque chose lui disait qu’en toute circonstance, il pourrait faire confiance à sa jeune compagne.

Trois nouvelles journées s’étaient maintenant écoulées depuis que l’on avait quitté la jivaria de Ti et, depuis vingt-quatre heures au moins, on devait avoir pénétré sur le territoire des Yaupis. Ces derniers ne s’étaient cependant pas encore manifestés. Sans doute, à la suite de la dernière attaque des Moronas, ne s’attendaient-ils pas à une nouvelle incursion et relâchaient-ils leur vigilance pour préparer de sanglantes représailles envers leurs ennemis séculaires.

De temps à autre, Bob jetait un regard aux pagayeurs jivaros, mais il ne parvenait pas à lire la moindre inquiétude sur leurs visages peints.

On avait dépassé depuis quelques centaines de mètres à présent les deux rochers noirs, quand une soudaine abondance de plantes aquatiques, roseaux et sagittaires, marqua l’embouchure d’un affluent. Celui-ci se trouvait sur la gauche, donc sur la rive droite du rio.

Lil Haston se tourna vers Morane avec un éclat de triomphe dans le regard.

— Quand je vous avais dit, Bob, que nous trouverions le rio là où mon père le situait…

Morane se força à sourire.

— Heureux de voir que vous avez raison, petite fille, dit-il. Ou je me trompe fort, ou nous allons devoir dire adieu au rio Pastaza…

Il se tourna vers la seconde pirogue et cria à l’adresse de Bill Ballantine :

— Nous avons trouvé l’embouchure du rio secondaire, là sur la gauche…

— J’ai vu, moi aussi, commandant, répondit le géant. J’ai l’impression que nous sommes sur la bonne voie…

À ce moment, le Jivaro qui se trouvait derrière Morane posa la main sur l’épaule de celui-ci, pour dire :

— Pas crier… Sons portent loin sur fleuve, et Yaupis bonnes oreilles…

L’Indien avait employé sa langue natale, en glissant par ci, par là, quelques mots d’espagnol, mais Bob, depuis près de trois semaines qu’il se trouvait parmi les Moronas, avait appris assez du langage jivaro pour comprendre et reconnaître le bien-fondé de cette remarque. De la main, il fit signe à Ballantine d’approcher et, bientôt, les deux pirogues voguèrent bord à bord. Arrivés à hauteur de l’affluent, les Indiens cessèrent de pagayer.

D’où ils se trouvaient, les explorateurs pouvaient maintenant plonger leurs regards dans le cours du rio secondaire. Celui-ci, large d’une cinquantaine de mètres à peine, semblait se diriger vers le sud-ouest, comme l’indiquait la carte du colonel Haston. Son cours était lent et aucune plage ne le bordait. Cependant, des bancs de sable, servant sans doute de refuges aux tortues aquatiques, en occupaient le milieu. Un silence quasi total régnait, rompu seulement de temps à autre par le vol lourd de quelque oiseau dont les ailes claquaient comme des torchons mouillés.

— Ce calme ne me dit rien qui vaille, fit Ballantine. Trop beau pour être vrai…

— Ici plein pays des Yaupis, fit le Morona qui avait parlé tout à l’heure. Nous prendre garde…

Tous leurs sens aux aguets, Bob, Lil Haston et Bill Ballantine regardaient autour d’eux, mais sans distinguer la moindre présence humaine. Bob se surprit à serrer un peu trop nerveusement à son gré la crosse de sa carabine. Il chassa l’air de ses poumons et se détendit.

— La journée n’est pas encore très avancée, dit-il. Commençons à remonter cette rivière, en ouvrant l’œil bien sûr.

— Si vous voulez mon avis, commandant, fit Ballantine, les Yaupis ne nous ont pas encore repérés, sinon nous aurions déjà entendu leurs fichus tambours…

— C’est possible, Bill, mais mieux vaut nous méfier malgré tout. Une précaution superflue n’a jamais fait de mal à personne. De toute façon, inutile de nous faire des illusions. Tôt ou tard, nous aurons les Yaupis sur le dos et, alors, il nous faudra jouer serré.

En lui-même, le Français songeait que, en cas de rencontre avec ces Yaupis, la présence des Moronas, leurs ennemis héréditaires, ne serait pas pour arranger les choses. Pourtant, comme ces mêmes Moronas se révélaient indispensables à la bonne marche de l’expédition, il était difficile de trouver une solution au problème. De toute façon d’ailleurs, d’après ce qu’avait entendu Morane, les Yaupis étaient aussi bien les ennemis des civilisés que des autres Jivaros. Mieux valait donc attendre et voir le tour que prendraient les événements. Une entreprise comme la leur comportait pas mal de risques, et il fallait les envisager avec un minimum de confiance.

Les canots s’étaient engagés à la suite l’un de l’autre dans un étroit chenal entre la rive droite de l’affluent et un banc de sable qui en obstruait en partie l’embouchure. Le silence continuait à peser et l’on entendait seulement le murmure ténu et régulier des pagaies plongeant dans l’eau.

Et soudain, le Morona qui se trouvait assis derrière Bob poussa un cri :

— Là, Yaupi.

Sur une basse branche, un Indien se tenait accroupi, surveillant les embarcations. Il était à demi masqué par le feuillage et il avait fallu les regards exercés du Morona pour déceler sa présence. Se rendant compte qu’il était repéré, le Yaupi voulut gagner le couvert de la forêt, mais il n’en eut guère le temps. Le Morona, qui l’avait aperçu, porta un long tube de bois à ses lèvres et souffla. Un dard terminé par une petite boule d’étoupe vint se planter dans la poitrine du Yaupi, qui poussa un cri de douleur. Il arracha le trait et voulut courir le long de la branche, mais il trébucha et, avant même que le curare ait eu le temps de faire totalement son effet, il tomba dans la rivière. À peine avait-il touché l’eau que son corps fut agité de façon frénétique. On put voir alors des grappes de petits poissons, à peine plus grands que la main, s’acharner sur lui.

— Les piranhas, murmura Morane.

Attirés par le sang sourdant de la blessure, les poissons carnivores s’étaient précipités par bandes entières sur la victime, la dépeçant vive. L’affreux repas dura quelques minutes à peine. On n’entendait que le clapotis provoqué par les piranhas se lançant à la curée. Bientôt, il n’y eut plus qu’un squelette parfaitement nettoyé, qui coula aussitôt.

Comme fascinés, les trois Blancs avaient assisté à ce repoussant spectacle, sans pouvoir se détourner. Quand tout fut terminé, Lil Haston sembla soudain s’affaisser, un grand frisson fit vibrer son corps et elle enfouit son visage dans ses mains ouvertes en murmurant d’une voix plaintive !…

— Quelle horreur !… Quelle horreur !…

Morane demeura silencieux. La scène à laquelle il venait d’assister le remplissait d’un dégoût sans nom, mais il savait que si le Morona n’avait pas agi de cette façon, le Yaupi aurait fui pour prévenir ses compagnons et, avant longtemps, l’expédition aurait eu affaire à toute la tribu. D’autre part, si le pagayeur s’était servi de la sarbacane, de préférence à sa carabine, c’était à cause de la détonation, qui n’aurait pas manqué d’éveiller l’attention des Yaupis.

Bob considérait à présent la jeune Américaine, dont les épaules étaient secouées de sanglots convulsifs. « Si ses nerfs pouvaient la lâcher, songea-t-il. Si elle pouvait tout laisser tomber, renoncer à son projet alors qu’il en est temps encore… »

Mais son espoir fut de courte durée. Lil se redressa soudain, sécha d’un revers de main les larmes coulant le long de ses joues. Elle tourna alors vers Morane un visage marqué par une volonté nouvelle.

— Continuons, dit-elle. Il faut que nous ayons remonté la rivière le plus loin possible avant la nuit…

Pendant un instant, Bob eut la tentation de lui conseiller à nouveau d’abandonner, de retourner en arrière. Une fois de plus cependant, il réalisa combien il serait difficile de détourner la jeune fille d’un but qu’elle s’était assigné depuis cinq années : retrouver son père coûte que coûte, ou du moins s’assurer qu’il était bien mort et, dans ce cas, rapporter cette Idole verte à la recherche de laquelle il était parti, en même temps que des autres trésors archéologiques enfermés sans doute dans le temple perdu. En outre, Bob savait que si lui-même et Ballantine refusaient de continuer, Lil persévérerait seule, et ils ne pouvaient songer à l’abandonner dans cette contrée pleine de pièges, en compagnie de guerriers jivaros dont le seul but était de récolter de nouvelles tzanzas.

De la seconde pirogue, la voix de Ballantine parvint à Morane.

— Que faisons-nous, commandant ?

Bob se tourna vers l’Écossais :

— Nous continuons, Bill, puisqu’il le faut…

Une grimace de contrariété apparut sur le large visage du géant. Lui aussi aurait préféré retourner en arrière, mais lui non plus ne voulait pas abandonner la jeune fille au moment où, plus que jamais sans doute, elle pouvait avoir besoin de leur secours.

*
* *

Durant tout le reste de la journée, et aussi la journée suivante, les deux pirogues avaient remonté l’affluent auquel Morane, en souvenir du dramatique spectacle auquel ses compagnons et lui avaient assisté à son embouchure, avait donné le nom de rio des Piranhas.

À la fin du second jour, ce rio n’était plus qu’un étroit canal aux eaux claires, large de cinq mètres à peine et recouvert par un tunnel de verdure du plus charmant aspect. Les pirogues pouvaient encore passer mais, par endroits cependant, l’une ou l’autre d’entre elles touchait le fond et il fallait alors descendre à l’eau pour l’alléger et la remettre à flot. Par bonheur, au fur et à mesure que l’on remontait vers l’amont, les piranhas s’étaient faits de plus en plus rares, pour enfin disparaître tout à fait.

Le troisième jour, la navigation devait se révéler plus difficile encore, à cause des nombreuses chutes qui rompaient le cours de la rivière. Très souvent, il fallait se mettre à l’eau pour hisser, à l’aide de cordes, les pirogues au-delà de la cascade, puis la navigation reprenait jusqu’à la prochaine chute.

Il s’avérait évident que l’on se rapprochait de plus en plus de la source du rio et que, avant peu, la navigation deviendrait impossible. Il faudrait alors abandonner les canots et se mettre en route, toujours en direction du sud-ouest, à travers la jungle.

Vers le milieu de l’après-midi cependant, la végétation sur les rives sembla s’éclaircir et, soudain, la forêt disparut, faisant place à une étroite savane courant jusqu’à une colline couronnée de grands arbres et du sommet de laquelle on devait pouvoir embrasser les environs.

— Il doit s’agir de la montagne portée sur la carte de mon père, dit Lil Haston.

Morane tira la carte en question de sa poche et y jeta un coup d’œil. Bientôt, il n’y eut plus de doute : cette colline était bien celle repérée par le colonel Haston lors de ses reconnaissances aériennes et du haut de laquelle on devait logiquement apercevoir la crête du Saurien Couché et, peut-être, les murailles du temple perdu.

— Nous camperons ici, dit Morane, et demain je gagnerai cette colline à pied, pour me rendre compte.

— Je vous accompagnerai, commandant, fit Ballantine. En cas de coup dur nous ne serons pas trop de deux pour y faire face…

— J’irai seul, Bill. Les Yaupis ne semblent pas nous avoir encore repérés, sinon ils se seraient déjà manifestés d’une façon ou d’une autre. Celui que nous avons rencontré l’autre jour, au confluent du rio Pastaza, devait être un chasseur isolé…

Ballantine avait enjambé le rebord de la seconde pirogue et avait de l’eau jusqu’à mi-jambes, tandis que les Jivaros tiraient les canots sur la berge, il se dirigea vers Morane et Lil Haston, qui avaient déjà gagné la rive.

— En admettant que les Yaupis ne nous aient pas encore découverts, commandant, je préférerais vous accompagner malgré tout, fit encore le géant.

— Rien à faire, Bill, répondit Morane en secouant la tête. Lil ne peut rester isolée et nous ne pouvons exposer nos trois vies au cours d’une simple reconnaissance. Je partirai seul…

Bill Ballantine connaissait trop son ami pour ignorer que ses décisions étaient presque toujours irrévocables. Aussi se garda-t-il bien d’insister davantage.

De son côté, Bob avait tourné à nouveau ses regards vers la colline. Si seulement, après en avoir atteint le sommet, il pouvait ne pas apercevoir la crête du Saurien Couché, ni les ruines du temple, peut-être parviendrait-il encore, devant l’impossible, à décider Lil Haston à rebrousser chemin, à lui faire comprendre combien il serait absurde de vouloir continuer à avancer dans l’inconnu. Jamais sans doute, au cours de son existence mouvementée, Morane n’avait ainsi misé sur un échec.