24 – RAFLE AU BAL CHAMPÊTRE
— Sicoche.
— Oui, brigadier.
— Sicoche, je vous dis, qu’il va s’agir d’ouvrir l’œil et le bon. Nous nous rendons par la grand-route jusqu’à la limite de l’octroi de la localité de Bouloire, vous vous en êtes aperçu ?
— Oui, brigadier, je m’en suis rendu compte en marchant derrière vous à la distance que doit s’imposer tout bon gendarme à l’égard de son supérieur.
— Sicoche, vous avez raison, et je suis convaincu qu’avec les excellentes notes trimestrielles qui vous ont été données, vous ne tarderez pas à devenir brigadier comme moi. C’est-à-dire presque mon égal, car j’aurai toujours sur vous, n’est-ce pas, la supériorité de l’ancienneté ?
— Évidemment, brigadier.
Les deux représentants de la maréchaussée cheminèrent quelques instants en silence. Il faisait une nuit noire, froide et pluvieuse, et les gendarmes, en petite tenue, avaient relevé le collet de leur capote sombre. Il était environ neuf heures, et depuis une demi-heure environ ils marchaient. Le brigadier Boulinard et le gendarme Sicoche avaient reçu l’ordre de l’adjudant de quitter la gendarmerie sitôt après le dîner et de rejoindre leurs collègues de la brigade de Bouloire que renforceraient encore des agents en civil de la Sûreté du Mans.
Pourquoi faire ?
Les deux gendarmes n’étaient pas très renseignés et n’éprouvaient d’ailleurs à ce sujet qu’une curiosité relative, bien qu’on leur eût dit de faire très attention à leurs personnes, de se munir de menottes et de garnir les étuis de leurs revolvers.
— M’est avis, reprit le brigadier, que nous allons procéder à une opération importante. Peut-être même à des arrestations.
— C’est aussi mon avis.
Le chef poursuivit :
— Hein, tout de même, ça remue, dans le pays, depuis le commencement de l’hiver, et surtout depuis quelques jours, depuis l’installation à Saint-Calais de M. Pradier, le nouveau juge d’instruction. En voilà un qui n’a pas l’air de badiner et qui se donne du mal. Tout ce qu’il entreprend a l’air de lui réussir.
— C’en est un, proféra Sicoche, qui veut arriver et se faire une belle carrière ; peut-être qu’un jour il sera procureur général.
Le brigadier haussa les épaules et, considérant Sicoche avec un air de pitié, reprit sentencieux :
— Vous n’y entendez rien, gendarmes. Un juge d’instruction n’appartient pas à la magistrature debout comme le procureur. Par conséquent, il doit rester toute sa vie dans la magistrature assise, mais il est exact qu’un magistrat comme M. Pradier peut arriver aux plus hautes situations, tel que président du Tribunal, conseiller à la Cour d’appel, à la Cour de cassation même.
— Ça, observa Sicoche admiratif, c’est ce qu’on appelle une situation. Préférable à celle de gendarme.
— Tout dépend de la manière de voir, fit le brigadier.
Cependant, les deux hommes, au détour du chemin, voyaient s’approcher plusieurs de leurs collègues dont le galon d’argent du képi scintillait à la lueur des lanternes que portait l’un d’eux. C’étaient les délégués de la brigade de Bouloire qui venaient, avec les agents en civil du Mans, à la rencontre de leurs collègues de Saint-Calais.
Un vieux brigadier, plus ancien encore que Boulinard, commandait le petite détachement et il expliqua à ses subordonnés :
— Voici les ordres qu’il s’agit d’exécuter. Nous sommes commandés de service pour aller les uns et les autres séparément, mais sans nous perdre de vue, afin de pouvoir nous prêter main-forte, au lieu dit de la Mare-aux-Oies, à trois kilomètres d’ici. Il s’agit de surveiller une bande d’individus suspects qui, depuis quelque temps, se donnent rendez-vous au bal public qui s’est installé à proximité dudit lieu de ladite Mare-aux-Oies. Nous aurons sur place deux inspecteurs de la Sûreté du Mans, qui nous donneront les instructions définitives, et nous feront connaître les gens à arrêter s’il y a lieu.
Et le vieux brigadier, prenant familièrement le bras de son collègue Boulinard, ajouta, se penchant à son oreille :
— Je crois même que le juge d’instruction de Saint-Calais, votre nouveau juge, se trouvera présent.
— Sapristi, s’écria Boulinard, voilà ce que M. Morel n’aurait jamais fait.
— Il aurait eu bien trop peur, tout au moins pour ses rhumatismes, de s’aventurer dehors la nuit.
Puis, les chefs ayant donné encore à leurs hommes quelques instructions de détail, se remirent en marche, les précédant en direction de la Mare-aux-Oies.
***
Le bal qui s’était installé à proximité de Bouloire, à l’extrémité d’un champ, à la lisière d’un petit bois, était une nouveauté dans le pays. Des forains venus là, avec deux roulottes tramées par des chevaux étiques. Des hommes d’équipe avaient posé sur le sol une sorte de plancher qu’ils avaient surmonté d’une grande tente à peu près imperméable. Ils avaient disposé à l’intérieur un éclairage sommaire. Dans un angle de la tente, un comptoir de zinc avec quelques bouteilles de vin ou d’alcool, et de part et d’autre, ce comptoir était flanqué de barriques de cidre destinées, elles aussi, à étancher la soif de la future clientèle. Sur la porte, un écriteau : « Bal public ».
Puis, par des prospectus multicolores, les entrepreneurs avaient avisé le voisinage, à trois lieues à la ronde, que tous les soirs, de huit heures à onze heures, on pourrait venir danser à la Mare-aux-Oies moyennant un droit de dix centimes pour les cavaliers et de cinq centimes pour les dames.
Depuis quinze jours que le bal public était installé, et bien que ce fût la mauvaise saison, il faisait des affaires d’or. C’était en effet l’époque où les travailleurs de la terre ne sont pas très occupés et où celle-ci n’exige pas que l’on soit au travail aux premières lueurs du jour. Pourtant, le local où l’on conviait les danseurs à venir se réunir n’avait rien de bien engageant. Le plancher était raboteux, mal joint, l’orchestre uniquement constitué par un vieil orgue de Barbarie que tournait, le moins souvent possible, une espèce d’Arabe qui, dans la journée, allait essayer de vendre dans les fermes des peaux de biques et des tapis d’Orient. La caisse était tenue par une grosse femme à laquelle des cheveux blancs ne réussissaient pas à donner un air respectable.
Quant à la défense du comptoir contre les envahisseurs trop assoiffés, elle était principalement assurée par un grand diable long et maigre, à la figure farouche, et au poing vigoureux.
La clientèle qui fréquentait le bal se composait non seulement des inévitables amoureux qui profitent de toutes occasions bonnes ou mauvaises, pour se réunir et se prodiguer des tendresses, mais encore de temps en temps de quelques familles d’honnêtes paysans qui, naïvement, venaient se fourvoyer en ce mauvais lieu, auxquels se mêlait toute une population interlope et peu recommandable de filles et de souteneurs.
Ce bal public de la Mare-aux-Oies, était inquiétant et on aurait vite compris pourquoi, si l’on avait su que les forains, ou soi-disant tels, qui dirigeaient cette entreprise, n’étaient autre que des membres de la bande des Ténébreux, qui, en venant s’installer en pleine campagne, méditaient autre chose que de donner à danser aux populations chaque soir, pour la modique somme de deux sous.
La mère Toulouche, vieille récidiviste, habituée des maisons centrales, ancienne receleuse et criminelle impunie remplissait les fonctions de caissière. Au comptoir, trônait le grand Bec-de-Gaz, l’évadé de l’île de Ré, le forçat condamné pour le meurtre de sa maîtresse, quelques années auparavant. Et enfin, le chef d’orchestre, comme il s’intitulait d’ailleurs, non sans pompe et avec exagération, n’était autre que l’Algérien Mahamoud dit Peau-de-Zébi.
Mais, si les patrons du bal public étaient connus de la police parisienne, ils n’avaient pas eu encore maille à partir avec les autorités de la province avoisinant Saint-Calais et le Mans. Naturellement, ils s’étaient affublés de noms qui ne rappelaient en rien leur existence passée, et pendant les premiers jours ils avaient exercé leur industrie avec assez de correction pour qu’on ne songeât pas à les expulser immédiatement.
Toutefois, depuis quelques soirs, on se plaignait dans le voisinage. Du bétail ou de la volaille disparaissaient des crèches ou des poulaillers. Les riverains de la Mare-aux-Oies chuchotaient qu’il devait se passer des choses peu édifiantes dans la clientèle qui fréquentait ce bal. De plus en plus les honnêtes gens s’en éloignaient, et la foule des rôdeurs et des individus sans aveu semblait en faire son quartier général.
Ce soir-là, cependant l’affluence était extrême, c’était un samedi, on pouvait donc se reposer le dimanche et malgré la mauvaise réputation de l’établissement, une clientèle locale, fort nombreuse, était venue. On s’écrasait sous la tente qui recouvrait le plancher, mais cela importait peu aux danseurs, désireux surtout de se remuer et de s’agiter, et aux amoureux qui ne trouvaient aucun inconvénient à être perpétuellement serrés les uns contre les autres.
Toutefois, dans la foule des campagnards, se glissaient de temps à autre des individus qui passaient inaperçus au premier abord, mais laissaient ensuite aux gens qu’ils avaient visés des surprises désagréables. Le père Grelot, venu lui aussi de Paris, comme les autres, exerçait volontiers sa coupable industrie de voleur à la tire dans la foule, venue là pour se distraire.
— C’est le moment disait-il à l’Élève, de faire ton apprentissage, vas-y, fils, et ne t’émotionne pas, c’est tous des poires, tu peux taper dans le tas, ils n’ont pas la peau sensible, et on peut fouiller dans leurs poches sans qu’ils s’en aperçoivent.
L’Élève était aussi fort que son maître, qui, d’ailleurs ne se contentait pas de donner des conseils. Et les deux gaillards, en l’espace d’une demi-heure, avaient fait une si ample provision de mouchoirs aux coins desquels étaient noués des pièces blanches et de gros porte-monnaie remplis de sous, que Bec-de-Gaz, qui n’ignorait pas leurs procédés, se vit dans l’obligation de leurs faire des reproches :
— Quand ils seront tous fauchés, déclarait le grand bandit, comment voulez-vous qu’ils viennent consommer à mon comptoir. Et puis, à force de les faire comme ça à l’esbroufe, ils finiront peut-être par s’en apercevoir.
Le père Grelot et l’Élève sourirent, ne parurent pas vouloir tenir compte des observations de l’apache, alors celui-ci se fâcha :
— D’abord, c’est très simple, fit-il, au prochain porte-monnaie que vous barbotez l’un ou l’autre, je vous sors de la tôle jusqu’à la fin du monde. Ici je suis venu pour faire du commerce, c’est pas la peine que vous attiriez l’attention de la police et me fassiez venir des histoires.
— Ça, reconnut le père Grelot, j’avoue que t’as raison. L’Élève va se tenir tranquille, moi je vais me faire la main encore deux ou trois fois, et puis j’irai boire la moitié de la recette à ton comptoir, mon vieux Bec-de-Gaz.
Cette promesse satisfaisait l’apache, qui n’insista plus pour que sa clientèle fût tenue en respect par les voleurs.
Au surplus, ses fonctions de débitant l’absorbaient, car les buveurs étaient légion. À deux ou trois reprises, Bec-de-Gaz quitta la tente pour aller dans un petit appentis voisin chercher celle qui l’aidait dans ses fonctions, et particulièrement lavait la vaisselle.
— Fleur-de-Rogue, appela-t-il, Fleur-de-Rogue.
Mais il n’obtint pas de réponse, et ce fut seulement lorsqu’il se rendit pour la troisième fois dans la soupente qu’il aperçut la personne tant recherchée, qui gisait accroupie sur le sol, entre deux baquets d’eau sale.
Bec-de-Gaz la secoua rudement par l’épaule…
— Fleur-de-Rogue, fainéante, ah, on peut dire que t’en as une cosse. Comment, t’es encore là à dormir, quand il y a du travail à ne pas savoir où donner de la tête.
La femme interpellée, secouée, ne résistait pas, se laissait aller.
Bec-de-Gaz, machinalement, lui prit le menton, releva sa tête, la regarda les yeux dans les yeux. Ses yeux étaient rouges et vagues.
— Bon Dieu, grogna Bec-de-Gaz, elle est saoule comme une bourrique. Y a rien à foutre, pour la sortir de là.
Cependant, la femme essayait de remuer. En vain. D’une voix pâteuse et pénible elle protestait :
— Saoule que tu dis, Bec-de-Gaz, c’est pas vrai, et d’abord je défends qu’on dise que je suis saoule.
— Ça va, fit Bec-de-Gaz conciliant, car il ne respectait qu’une chose : l’ivresse.
Mais Fleur-de-Rogue l’avait attrapé par le bas de son pantalon tout effiloché et l’empêchait de retourner à ses occupations.
— C’est pas que je suis saoule, reprenait la femme, mais j’ai du chagrin, et j’ai bu pour m’étourdir. Comprends-tu, Bec-de-Gaz, qu’ils ont démoli Ribonard, mon homme. Il est crevé. Encore un. Décidément j’ai pas de chance.
— Un homme, conclut Bec-de-Gaz, ça se remplace. Faut pas te faire de bile.
Mais la pierreuse secoua la tête, sans souci de ses cheveux dénoués qui trempaient dans le baquet d’eau sale.
— C’est toujours à moi qu’il arrive des histoires de ce genre-là. T’as bien connu Jean-Marie, dis voir, Bec-de-Gaz ?
— Probable, fit l’évadé, Jean-Marie, l’aide du bourreau ?
— Oui, approuva Fleur-de-Rogue, eh ben, c’était mon amant, mon premier, il est mort, c’est la « Veuve » qui l’a zigouillé, et dire qu’il n’avait rien fait pour ça.
— Ça, reconnut Bec-de-Gaz, toujours conciliant, on peut dire que c’est vrai. Y a des gens qu’ont de la chance, d’autres qui n’en ont pas. Jean-Marie avait la poisse, il a été fadé. Qu’est-ce que tu veux y faire ?
— Après Jean-Marie, j’ai pris Ribonard. On s’aimait bien tous les deux. Celui-là c’était un homme dans le genre de mon premier, un costaud qui connaissait pas la peur. Voilà-t-y pas qu’il est mort, lui aussi, et crevé comme un chien, avec le crâne défoncé par une cloche. Ah, c’est des trucs à la manque, qu’est-ce que je vais devenir ?
— Bah, tu en trouveras ben un troisième.
— À quoi bon. Sûr qu’il crèvera, lui aussi, c’est sûr comme je te le dis, et pis les hommes vont dire que je leur porte la guigne. Ah, c’est bien fini, j’ai plus qu’à me détruire.
Soudain le père Grelot écarta la toile qui séparait cette sorte d’office de la grande salle de bal.
— Bec-de-Gaz, murmura-t-il, rapplique voilà Bébé.
Bec-de-Gaz accourait. Depuis quelques jours, on n’avait pas vu l’apache. Ribonard avait raconté dans l’entourage de Bec-de-Gaz l’extraordinaire entretien que Bébé et lui avaient eu quelques jours auparavant avec le Maître.
Le bruit avait couru que Fantômas allait avoir des monceaux d’or en sa possession, qu’un partage ne tarderait pas à avoir lieu.
— Eh ben, quoi de neuf ?
Bébé prit un air narquois :
— Du neuf ? y en a probablement. Mais qu’est-ce que t’attends, Bec-de-Gaz, pour me verser une chopine ? Il fait plutôt humide dehors, et un verre de rouge n’a jamais fait de mal à un honnête homme.
Le père Grelot, qui profitait de l’occasion pour se faire servir à boire, interrogeait curieusement :
— Dis voir. Bébé, connais-tu des détails sur le coup de Ribonard ? Il a été zigouillé, pas vrai ?
— ’Turellement, on y a fait son affaire, et c’est ben de sa faute aussi. Il a voulu monter le coup à Fantômas, et c’est pas des combines dans le genre de celle-là qui peuvent réussir. Faut pas le regretter, c’était en somme, un faux frère, il avait garé à côté tous les bijoux de Chambérieux. Ça lui apprendra.
— Les bijoux ? interrogea Bec-de-Gaz, qu’est-ce qu’ils sont devenus ?
— Ça, reconnut Bébé en baissant la tête, c’est ce qu’il y a de plus toquard dans cette affaire. Lorsque Ribonard est claqué, c’est arrivé à un si mauvais moment que les bijoux sont tombés de ses poches juste devant le nez du « curieux » de la localité. Oui, le juge d’instruction n’a eu qu’à étendre les mains pour les ramasser, et je vous prie de croire qu’il n’a pas perdu son temps avant de le faire.
— Où c’est, demanda le père Grelot, qu’il les a donc foutus ?
— Dans la tôle des jugeurs probablement, répondit Bébé. Ils ont des coffres-forts blindés et des armoires secrètes dans leurs boutiques. Ce serait un foin du diable, maintenant pour les rattraper.
— Tu comptes donc aller les reprendre ?
— Probable.
Mais comme le père Grelot lui demandait encore :
— Iras-tu tout seul ?
Bébé, modestement, avoua :
— Tout seul, non. Je n’ai pas le trac et je sais vous descendre un pante tout comme n’importe qui, mais dans c’t’affaire-là, je marcherai avec un copain.
— Je suis ton homme, suggéra Grelot, tu sais que je sais travailler.
— J’ai mieux que ça.
— Qui donc ? demandèrent ensemble, le professeur de vols et l’apache Bec-de-Gaz.
Bébé, à ce moment, regardait un coin obscur de la salle et semblait examiner minutieusement un personnage qui, tournant le dos, était accroupi derrière un amoncellement de barriques et dont on ne voyait que l’extrémité des membres.
— Je marche, fit-il tout bas, avec Lui.
Et Bébé désignait du doigt l’individu dissimulé dans cette sorte de cachette, il avait dit : « Lui » avec une telle emphase que ses deux interlocuteurs se regardèrent. Quel pouvait être ce personnage dont Bébé paraissait tant respecter la personnalité et en qui, cependant audacieux et capable, il semblait avoir une si grande confiance ?
Les apaches ne devaient pas tarder à le savoir. Bébé leur murmura à l’oreille :
— C’est Fantômas. Fantômas est là.
Insensiblement, dans la bande des rôdeurs qui pouvaient circuler aisément sans se faire remarquer, au milieu du bal, car la foule des clients devenait si nombreuse que l’on devait refuser des gens à l’entrée, le bruit se répandit que Fantômas était là. Mais ils étaient fort peu à connaître l’Insaisissable, et deux ou trois à peine, d’ailleurs, auraient osé s’approcher de lui, se seraient permis de lui adresser la parole.
Bébé, cependant, s’était dirigé vers l’endroit où se tenait le Maître. Quelques instants il avait écouté les propos que celui-ci lui avait tenu, puis il avait fait signe à Bec-de-Gaz et au père Grelot de se rapprocher. Les trois hommes, alors, étaient passés dans la soupente et sans souci du corps de Fleur-de-Rogue, qui gisait toujours immobile par terre, car la pierreuse était loin d’avoir achevé de cuver son vin, ils avaient causé dans le plus grand mystère.
Fantômas, enveloppé d’un grand manteau noir, avait, ce soir-là, recouvert sa figure de sa tragique cagoule, de telle sorte qu’on ne voyait rien de ses traits et que seuls ses yeux brillaient comme des braises à travers les orifices ménagés dans le masque.
— Oui, répétait Fantômas, l’affaire de Ribonard ne nous a pas profité, car le « curieux » s’est emparé de tous les bijoux. Pourvu, poursuivait-il en jetant un coup d’œil sur Bébé, qu’il n’en soit pas de même de l’argent pris dans la poche du marquis de Tergall.
— Ça patron, fit-il, rien à craindre, la galette est ici, sur place. Et dans la bonne cachette, vous pouvez m’en croire. Moi, je ne suis pas monteur de cou, ce que je dis je le fais. J’ai promis de rapporter le pèse aux aminches, ou pour mieux dire, à vous le grand patron, qui en ferez ce que vous voudrez. Vous comprenez bien que j’ai trop le respect d’un costaud comme vous.
— Où est-il cet argent ?
— Dans la salle, il y a une femme, la mienne, c’est Rosa, elle fait semblant de s’amuser à danser, mais vous pouvez être sûr qu’elle sait de quoi il retourne. On va la faire venir. C’est elle qui a les billets, ils sont glissés entre sa chemise et son corset. C’est moi-même qui les ai mis là hier soir. Je vous jure, que Mirette se ferait plutôt tuer que d’en laisser déchirer le petit bout d’un seul sans mon autorisation.
— Va la chercher, dit Fantômas.
— On y va patron, ne vous impatientez pas. Moi, je veux pas faire des coups à la Ribonard. Quand j’ai de la recette, c’est pour la communauté.
— Ouais, grommela Bec-de-Gaz, cependant que Bébé s’en allait, avoue donc que t’as plutôt la cosse et que l’exemple de Ribonard n’est pas fait pour te donner envie de l’imiter.
Fantômas fit mine de ne rien entendre.
Bébé, lorsqu’il rentra dans la salle, étouffa un juron. L’aspect de la foule qui la remplissait n’était plus le même qu’une demi-heure auparavant. L’affluence était tout aussi grande, mais la franche gaieté, l’entrain endiablé qui régnaient jusqu’alors avaient fait place à une nervosité inquiète, aune sourde colère qui se généralisaient. Les gens semblaient s’accuser entre eux, se faire de mutuels reproches, les couples les plus unis en venaient aux paroles désagréables, et il semblait que dans l’atmosphère surchauffée de cette tente mal éclairée eût soufflé soudain comme un vent de discorde.
Un gros garçon de ferme à la face ronde comme une motte de beurre et couverte de taches de rousseur, grognait en se tapant sur la cuisse :
— Puisque je te dis que je l’avions là, dans ma culotte, y a pas plus d’un petit quart d’heure, j’avions pourtant point dansé sur la tête, comment que c’est-y donc qu’elle aurait pu s’en sauver ?
Et, à ses voisins, le brave paysan expliquait qu’il s’agissait de sa montre d’argent qui avait disparu.
Mais une jeune laitière pleurnichait dans un coin.
— Mon Dieu, gémissait-elle, qu’est-ce que va dire ma mère ? Jamais j’oserons rentrer chez nous.
La pauvre jeune fille déplorait la perte d’une petite croix en or qu’elle portait autour du cou attachée par un ruban de velours.
— Sûr, ajoutait-elle, ma mère va croire que je l’ai donnée à Nicolas.
— Eh bien, puisque c’est ton promis, il n’y aurait que demi-mal.
— C’est vrai, poursuivait la laitière, mais voilà, Nicolas, lui, va s’imaginer que je l’ai donnée à un autre. Tu sais bien, à Justin qui me courtise, je te le dis, ça va faire une histoire épouvantable. Je n’ai plus qu’à périr dans la mare aux Oies, si je ne retrouve pas la croix de ma mère.
Deux paysans, mari et femme, s’apostrophaient rudement au milieu des badauds qui faisaient cercle autour d’eux.
— C’est toué qui l’a emporté.
— Puisque je te dis que c’est toué.
— Ah, n’insiste pas, jurait l’homme, ce que je sais je le sais. Et si tu continues à me tracasser, sûr comme j’ai fait cette année deux récoltes de blé, je te flanque une baffe devant toute la société.
Mais la femme, une vigoureuse gaillarde, ne s’effarouchait pas devant cette menace :
— Essaye donc voir un peu de me toucher. Non par exemple, c’est-y malheureux d’entendre des hommes nous parler comme ça. Quand je te dis que c’est toué qui l’as perdu, grosse bête, tu ne sais plus que faire de tes mains, t’es tout le temps planté comme une citrouille et plus bête qu’un navet.
— Si c’est possible, si c’est possible, grommelait l’homme, qui, malgré tout, subjugué par l’autorité de sa femme, retourna ses poches, une à une.
Ce couple déplorait la disparition du porte-monnaie commun, qu’ils prétendaient l’un et l’autre ne pas avoir emporté.
Cependant, des petits groupes de ce genre se formaient de plus en plus nombreux au milieu du bal, et c’était à chaque instant, de nouvelles protestations, des lamentations, des cris de rage, des sanglots de désespoir.
Chacun, au début, s’était imaginé qu’il était seul dans ce cas, et qu’il ne devait s’en prendre qu’à sa négligence ou à sa distraction, mais au fur et à mesure, on comprenait qu’il avait dû se passer quelque chose d’anormal, et dès lors, chacun regardait son voisin avec méfiance.
Bébé s’en était aperçu. Mais, l’apache ne s’en préoccupait guère, sachant qu’il était, parmi ses copains, assez de gaillards audacieux et habiles pour dépouiller de tous les objets de quelque valeur qu’ils pouvaient porter sur eux, ces balourds de paysans.
Bébé avisa Rosa, dite Mirette, et lui fit signe :
— Amène-toi, ma gosse, lui murmura-t-il doucement, lorsque la jeune femme de chambre se fut rapprochée de lui, ça va être le moment de les dénicher, on va les mettre à jour les petits billets bleus. D’ailleurs, n’aie pas de crainte, il va nous en coller quelques-uns au bout des doigts. C’est égal, j’ai eu le nez creux d’obéir à Fantômas, si j’avais voulu me débiner avec toi et la galette, probable que le patron nous aurait vite rattrapés.
— Et, poursuivit Rosa, vois-tu qu’il t’ait arrangé comme il a arrangé ce pauvre Ribonard ? C’est égal, Fantômas, c’est un homme cruel.
— Ta bouche, interrompit Bébé, les femmes, ça a toujours des sentiments, de la pitié et des larmes pour ceux qui n’en méritent pas. Ribonard était un salaud, il a voulu nous monter le coup à tous, il a payé, c’est bien fait.
— Après tout, reconnut Rosa, c’est vrai, t’as raison c’est bien fait.
Machinalement, la jeune femme palpait son corsage :
— Ils sont là, toujours là, dit-elle, mais c’est égal, j’aime autant m’en débarrasser, j’étais pas tranquille avec ces papiers-là.
Bébé l’entraîna.
Mais, au moment où, avec sa maîtresse, l’apache s’enfonçait au milieu de la foule, une grande clameur retentit. Bébé, ayant retourné la tête, ne put retenir un juron de dépit.
— Ah nom de Dieu, fit-il, qu’est-ce qui se passe donc ? Il va y avoir du tabac, v’là les flics.
Devant l’entrée du bal public, venaient en effet de surgir les silhouettes imposantes et redoutables d’une demi-douzaine de gendarmes, devant qui fuyait la mère Toulouche, serrant dans ses bras deux gros sacs de toile contenant la recette.
Les gendarmes avaient des airs rébarbatifs et Bébé se douta aussitôt qu’ils n’étaient pas là uniquement pour faire observer le silence et la correction, mais bien qu’ils venaient avec l’intention d’effectuer une opération, une rafle, des arrestations peut-être.
À vrai dire, on vivait des heures troublées. Le pays n’était plus sûr pour les malfaiteurs, depuis les vols de Chambérieux et de Tergall, depuis l’assassinat du bijoutier, depuis la mort tragique de Ribonard. Mais Bébé n’eut pas le temps de réfléchir.
Une poussée le sépara de Rosa cependant qu’il était brusquement entouré de ténèbres. La lumière en effet venait de s’éteindre. L’Algérien Mahamoud, ayant vu rentrer la gendarmerie, s’était dit que l’essentiel était de faire du noir, afin de permettre aux uns et aux autres de s’évader plus facilement. Mais, les gendarmes et les quelques civils qui les guidaient, c’est-à-dire les agents de la Sûreté du Mans avaient prévu le cas. Mahamoud, à peine avait-il éteint le compteur à gaz, qu’il s’était glissé sous la toile de la tente et qu’il était ressorti dans le champ. Mais là, il s’aperçut que toute fuite était impossible. Le bal public était cerné, par un cordon de gendarmes. Ils étaient une quarantaine au moins. Certains tenaient des torches allumées, et d’autres mettaient le feu à de petits fagots qu’ils avaient disposés de distance en distance et dont les lueurs rougeâtres illuminaient le voisinage.
Bébé avait lancé un coup de sifflet strident. Et le jeune apache, procédant comme l’Algérien, se glissa dans l’intervalle laissé entre le bas de la tente et le sol, pour s’éclipser le plus rapidement possible, lorsqu’il fut brusquement appréhendé. On lui passa les menottes. Deux secondes après. Bébé, stupéfait de cette arrestation brusque, que rien ne permettait de prévoir, distingua à côté de lui le grand Bec-de-Gaz, tout pâle, le père Grelot, aux poches bourrées des porte-monnaie et des montres volés pendant la soirée, puis la mère Toulouche qui protestait, gémissait, renâclait, vainement.
Qu’était devenue Rosa ? La maîtresse de Bébé avait compris, elle aussi, qu’il se passait quelque chose de grave.
Depuis quelques jours, elle ne vivait plus. C’étaient des transes continuelles, de perpétuelles inquiétudes. Non seulement elle avait la responsabilité, vis-à-vis de son amant et de ses amis, de la bande des Ténébreux, d’une énorme somme d’argent, mais encore elle redoutait quelque indiscrétion, quelque maladresse qui pourrait renseigner la police et la faire découvrir comme étant la receleuse de l’argent volé à son propre maître : le marquis de Tergall.
Rosa, donc, demeurée dans la salle de bal, n’osait faire un mouvement, toute tremblante d’émotion qu’elle était, souhaitant simplement et par-dessus tout ne pas attirer l’attention sur elle, et pouvoir passer inaperçue.
Les gendarmes avaient rallumé les becs de gaz. Puis, on invita les assistants à se retirer, lentement, par couples, voire même un par un.
Ils déclinaient leurs noms et qualités au brigadier de gendarmerie posté devant l’entrée. Et celui-ci décidait, sur les conseils d’un monsieur placé derrière lui, qui se dissimulait dans l’ombre, de leur liberté ou de leur arrestation.
La plupart des personnes qui avaient été ainsi enfermées dans la salle, sous la tente, s’étaient retirées lorsque Rosa, affectant une allure dégagée, se présenta devant le brigadier.
— Après tout, se disait la jeune femme, je n’ai pas de raison de m’inquiéter, je suis du pays et connue, tout le monde sait que je suis la femme de chambre de la marquise de Tergall, personne ne peut soupçonner que je suis aussi et surtout la maîtresse de Bébé, que j’appartiens à la bande des Ténébreux, et que…
Le brigadier lui toucha le bras au moment eu elle passait :
— Et vous, mademoiselle ? fit-il, vos nom, prénoms, qualité, domicile ?
Payant d’audace, la pierreuse jeta avec un essai de sourire :
— Quoi, vous ne me reconnaissez pas, monsieur le brigadier, je suis pourtant de Saint-Calais comme vous. Vous savez bien, Rosa, la femme de chambre…
Elle n’acheva pas. Deux hommes s’étaient précipité sur elle. Deux agents en bourgeois, qui l’entraînaient à l’écart, la ligotaient. Terrifiée et espérant encore qu’il s’agissait d’un malentendu, la pierreuse protestait de toutes ses forces :
— Au secours. Vous me faites mal. Mais vous vous trompez. Je ne suis pas une rôdeuse, je suis domestique. Je suis Rosa la femme de chambre.
Elle s’arrêta net, pensant défaillir. Quelqu’un venait de dire aux agents qui la maintenaient, un homme qu’elle n’avait pu voir parce qu’il passait rapidement derrière elle :
— Déshabillez cette femme, qu’elle enlève son corset, elle a sur elle l’argent volé au marquis de Tergall.
À demi morte d’effroi, à demi suffoquée par la rage, la jeune femme, tandis qu’elle se révoltait contre la familiarité exagérée des agents de la Sûreté qui, l’ayant à demi dévêtue lui palpaient tout le corps, entendit l’un d’eux s’écrier, au moment précis où il trouvait, sous son sein gauche la liasse de billets de banque qu’elle dissimulait entre corset et chemise :
— C’est égal, il est joliment fort, M. Pradier, notre nouveau juge d’instruction, pour avoir découvert si habilement les voleurs de ce pauvre Chambérieux et du marquis de Tergall.