11 – QUE VOULAIT LE D. 33 ?

L’un après l’autre, tous les trois, le major, la sentinelle et le gardien de l’aile D, étaient arrivés dans le petit vestibule aux allures de parloir misérable qui attenait au cabinet de M. Van den Goossen, directeur du bagne de Louvain.

Les trois hommes faisaient piètre figure.

La sentinelle qui, pour une fois, avait laissé ses armes au corps de garde et ne savait où mettre ses mains, soulevait perpétuellement son képi pour se gratter le front.

Près d’elle, les deux gardiens échangeaient des regards atterrés d’abrutis.

— Quoi c’est qu’on t’a dit ? interrogea le major.

— Tout simplement que M. le directeur me demandait, qu’il voulait me parler au sujet du D. 33,

— C’est comme moi. On ne m’a pas donné d’autres explications.

La sentinelle s’approchait des deux hommes :

— Ah, bon Dieu de malheur, s’exclama le soldat, c’est tout de même pas de veine que je n’aie pas pu le dégringoler d’un coup de fusil.

— Oui, opinait le major, maintenant on n’aurait pas d’histoires. Tout se serait parfaitement passé, et même tu toucherais demain matin la prime d’évasion.

La porte du cabinet directorial s’ouvrait, M. Van den Goossen apparut en personne.

— Allons, entrez.

À son invitation, les deux gardiens et le soldat pénétrèrent dans la pièce assez élégante qu’était le bureau de M. Van den Goossen.

Le digne M. Van den Goossen se jeta sur un fauteuil dont les ressorts grincèrent sous son poids. Il s’écria :

— Alors, maintenant les prisonniers font ce qu’ils veulent ! Ils grimpent sur les murs. Ils s’évadent. Ils rentrent dans la prison. Ils en ressortent. Ils vont et viennent. En toute liberté. C’est la nouvelle consigne ?

Le directeur de plus en plus en colère avait soulevé sur son bureau un lourd presse-papier de bronze qu’il laissa retomber.

— C’est inimaginable ! Enfin, gardien, racontez-moi exactement comment les choses se sont passées.

Le gardien rougit, pâlit, se pencha en avant pour examiner le bout de ses pieds, puis se renversa en arrière :

— Monsieur le directeur, commença-t-il, moi, je n’ai fait qu’accomplir mon service. Et voici comment. Tout à l’heure, à neuf heures du soir, comme je faisais ma ronde, aile D, et que par les « espions » je surveillais les prisonniers, j’ai été avisé par le D. 33 qu’il était souffrant, il se plaignait de terribles crampes d’estomac.

— Eh bien, c’est excessivement simple. Il fallait prévenir le major et le conduire à l’infirmerie.

— C’est bien ce que j’ai fait, monsieur de directeur.

— Et alors ?

— Alors, monsieur le directeur, une fois le major prévenu et l’un de mes collègues mis en garde à ma place, j’ai ouvert la cellule et j’ai invité le D. 33 à venir à l’infirmerie.

— Bon. Après ?

— Après, monsieur le directeur, nous sommes sortis de l’aile D, et pour gagner l’infirmerie, mon prisonnier et moi, nous avons longé le mur d’enceinte.

— C’était votre chemin, je le reconnais, et ensuite ?

— Ensuite ? Monsieur le directeur, voyez-vous, c’est à ce moment-là que le malheur a commencé. Voilà-t-y pas que, tout d’un coup, pendant que nous marchions côte à côte le long du mur d’enceinte, je vois le D. 33 qui sursaute à la façon d’un homme qui a une vive émotion. Et puis, avant que j’aie eu le temps de me reconnaître, vlan ! je reçois une bourrade à l’épaule. Une bourrade, sauf votre respect, qui m’envoie m’aplatir par terre.

— C’est le D. 33 qui vous la donne, cette bourrade ?

— Oui, monsieur le directeur, c’est le D. 33 qui me la donne, et je vous assure qu’il ne perd pas son temps. Je ne suis pas encore par terre, monsieur le directeur, que je le vois qui prend sa course comme un fou. Il s’élance en avant, il s’approche du mur d’enceinte. Je ne suis pas relevé qu’il a saisi une corde, une corde lisse qui pend là, et en deux temps trois mouvements, il est sur le mur, sur le sommet et il a retiré la corde.

— Alors, qu’est-ce que vous faites ?

— Qu’est-ce que je pouvais faire, monsieur le directeur ? Il avait retiré la corde, donc je ne pouvais pas le poursuivre. Mais, tout de même, je me mets à crier, à hurler, à gueuler. Ah ouitche ! je vous assure, monsieur le directeur, que ça n’avait pas l’air de l’impressionner beaucoup. Je vous ai dit qu’il était monté en moins de dix secondes sur le haut du mur, sûr comme je vis qu’il n’y est pas resté plus de cinq secondes, le temps de crier trois fois, et je ne voyais plus rien du tout. Du mur d’enceinte, il avait sauté sur le mur de clôture. Moi, naturellement, monsieur le directeur, quand je ne l’ai plus vu, je me suis sauvé comme un voleur pour aller donner l’alarme au poste. Et voilà tout.

Le directeur ronchonna quelque chose d’indistinct, puis, brutalement, interrogea le soldat :

— Et vous ? qu’est-ce que vous savez ? À quoi sert-il que vous soyez de garde si vous n’êtes même pas capable d’empêcher un prisonnier de se sauver ?

Le soldat se gratta la tête.

— Mais, monsieur le directeur, protesta-t-il, c’est tout de même moi qui l’ai empêché, en l’empêchant pas et en l’empêchant tout de même.

— Expliquez-vous.

— Eh bien, voilà la chose. Monsieur le directeur. J’étais de garde dans le chemin de ronde, entre les deux murs, le mur d’enceinte et le mur de clôture. Bougez pas, m’avait dit le caporal, surtout ne bougez pas, seulement levez la tête tout le temps parce que si un détenu se sauve, il faut que vous lui tiriez dessus.

— Et vous n’avez pas osé tirer sur le D. 33 ?

— Pardon, excuse, monsieur le directeur, j’aurais très bien osé, seulement j’ai pas eu le temps.

Et s’échauffant à son tour, le malheureux militaire expliqua :

— Il y avait déjà une heure et demie que j’étais de garde. Je ne voyais rien. Tout était tranquille. Je ne pensais même pas à grand-chose. Et puis, tout d’un coup, voilà que j’entends de l’autre côté du mur d’enceinte, des hurlements, des cris, des jurons, des appels. Bref, un raffut du diable. Bon, que je me dis, y en a encore un qu’est en train de s’empoigner avec les gardiens. Ça ne me troublait pas autrement, vous comprenez. Et puis tout d’un coup, ah sapristi, monsieur le directeur, ça m’en a fait une émotion ! je vois un grand diable qui est pour ainsi dire à cheval sur le mur d’enceinte. Oh, que je pense, ça devient grave. Bien sûr, je ne me trompais pas, l’individu en moins de rien court sur le mur et je le vois qui empoigne quelque chose, une corde qui était jetée du mur d’enceinte sur le mur de clôture. Cette corde-là, monsieur le directeur, ça faisait comme qui dirait un pont pour passer. L’homme la suit comme un gymnaste : en deux secondes, il était sur le faîte du mur de clôture.

— Et vous ne tiriez toujours pas ?

— J’aurais bien tiré, monsieur le directeur, mais il allait vite, le bougre. Et puis je ne voyais pas clair. Je me disais : c’est-y un détenu ? c’est-y un gardien ?

— Imbécile. Et alors ?

— Alors, ça c’est le plus étrange ! Tandis que je l’ajustais avec mon mousqueton, prêt à le descendre ni plus ni moins qu’un lapin, voilà qu’il me crie : « Fais donc pas feu, espèce de tourte, tu vois bien que je reviens. » Et c’était la vérité vraie, monsieur le directeur, il revenait. Je le vois qui repasse au-dessus du chemin de ronde, qui remonte sur le mur d’enceinte, et puis qui prend son élan, qui saute…

Le soldat n’ajouta rien à son récit. Il avait l’air de ne pas comprendre ce qu’il disait.

Pour le directeur, après avoir haussé les épaules deux ou trois fois, il se tourna vers le gardien-chef :

— Et vous, major, qu’est-ce que vous savez ?

— Moi, monsieur le directeur, ne pensant qu’à mon service, je suivais le mur d’enceinte bien tranquillement, dans le sens opposé à celui où venait le D. 33 et son gardien. Je ne les voyais pas encore. Ils étaient masqués par les bâtiments. Et puis, subitement, à l’improviste, j’entends crier, j’entends hurler ! Devant moi ou derrière moi ? Ma foi, je n’en savais rien. Naturellement, je m’arrête, je cherche à m’orienter, à deviner ce qui se passe. Et voilà que pendant que je réfléchis, j’entends au-dessus de ma tête, à ma hauteur, un bruit extraordinaire. Le temps de me détourner, monsieur le directeur, et crac, j’aperçois le D. 33 qui saute du mur d’enceinte à mes côtés. Il a fait un bond formidable. Il y avait de quoi être surpris, vous pensez bien.

— En effet. Et alors ?

— Oh alors, monsieur le directeur, ça ne traîne pas, comme vous pensez. À peine le D. 33 est tombé devant moi, tombé du ciel pour ainsi dire, que je me précipite sur lui, que je l’empoigne, que je le couche par terre. « Bouge pas que je lui crie, ou je te casse la figure ». Et je l’aurais fait, monsieur le Directeur, je ne m’en cache pas.

— Le D. 33 s’est débattu ?

— Non, pas du tout, monsieur le directeur. C’est même ça qui m’a le plus surpris. Il s’est laissé coucher sur le sol comme un enfant. Il n’a rien dit du tout. Alors, j’ai appelé le gardien, mais comme il vous l’a dit lui-même, à ce moment-là, le gardien était occupé à donner l’alarme au poste. Ne comprenant rien à ce qui se passait, j’ai pris le D. 33, je l’ai ramené dans sa cellule. J’étais en train de faire une rapide enquête quand vous m’avez demandé.

— Et vous ne savez rien de plus ?

— Rien de plus.

— C’est incompréhensible, murmura le directeur, c’est ahurissant ! Si le D. 33 avait voulu s’évader, une fois parvenu sur le mur de clôture, rien ne lui était plus facile que de sauter hors de la prison. Donc il n’a pas voulu s’évader, mais alors, pourquoi ce commencement de tentative d’évasion ? Pourquoi est-il monté sur ces murs ? Qu’est-ce qu’il dit maintenant ?

— Il dit, répondait le major, qu’il a horriblement mal à la tête et qu’il ne se rappelle rien.

— C’est peut-être bien que le D. 33 a eu une attaque de fièvre chaude ?

— Et la corde lisse, la corde lisse qui était là à point donné, vous l’oubliez ?

— Oh la corde, protestait le major, cela ne prouve pas grand-chose. Justement on répare le chemin de ronde, c’est peut-être bien les ouvriers qui, sans penser à mal l’ont laissée traîner là.

Et le major, qui peut-être ne voulait pas s’attarder à parler de la corde qu’une surveillance plus active aurait permis de déceler, se dépêcha de demander :

— En tout cas, monsieur le directeur, qu’est-ce qu’on va faire au D. 33 ? Va-t-on le punir ? Va-t-on le mettre au cachot ?

M. Van den Goossen, précisément, réfléchissait sur la conduite à tenir.

Il interrogea de nouveau le soldat :

— Voyons, d’après vous, sentinelle, est-ce que cet individu aurait pu fuir s’il l’avait voulu ?

— Oh ça, faisait-il, c’est sûr et certain. Il a eu le temps voulu pour sauter au bas du mur. S’il est revenu à l’intérieur de la prison, c’est qu’il l’a bien voulu.

— C’est bien, pour le moment, on ne punira pas le D. 33, car il n’est pas certain qu’il ait voulu s’évader. Vous pouvez vous retirer gardien, et vous soldat. Restez major.

M. Van den Goossen, demeuré seul avec le major, deux minutes plus tard, s’approcha de lui pour lui souffler à l’oreille :

— Écoutez-moi bien, major, je vais obtenir d’ici peu de temps de l’avancement, donc je ne veux pas de scandale, pas d’histoire à aucun prix dans la maison. Ceci dit, je vous avoue que je ne suis pas tranquille quand je songe à la mystérieuse conduite que vient d’avoir le D. 33. Il faut veiller à ce que rien de pareil ne se reproduise. Je vous recommande en conséquence la plus grande vigilance. Tenez à l’œil ce gaillard-là. Faites tous les jours changer ses gardiens. On ne sait jamais.

— Oui, monsieur le directeur, c’est juste, on ne sait jamais.

Or, tandis que les gardiens et la sentinelle étaient interrogés par M. Van den Goossen, Fantômas, le D. 33 songeait, prostré, dans la cellule solitaire.

« Ai-je eu tort ? Ai-je eu raison ? J’avais reçu cet avis : « cavale-toi, on sera là ». Pourquoi n’était-on pas là ? Pourquoi ceux qui me facilitaient mon évasion et qui m’avaient jeté cette corde lisse, manquaient-ils au rendez-vous ? Ai-je été bien inspiré en redoutant un piège, en refusant de m’évader, en revenant à l’intérieur de cette maudite prison ? Ou bien ce bagne sera-t-il mon tombeau ? Mes complices vont-ils à tout jamais renoncer à me sortir d’ici ? Suis-je condamné maintenant, par mes amis comme par mes ennemis, à la détention perpétuelle ?