9 – CHONCHON ET SES AMANTS

M. Morel, juge d’instruction à Saint-Calais, était un homme pacifique et paisible, qui n’aimait pas les émotions, cela tenait, comme il le disait lui-même, à ce qu’il avait le cœur délicat et à ce fait également qu’il commençait à être d’un âge où les passions humaines et leurs conséquences ne font plus sur nous qu’une impression très superficielle.

M. Morel allait être bientôt remplacé. Sur sa demande, on liquidait sa retraite, on lui cherchait un successeur et il n’en éprouvait pas d’amertume. Bien au contraire. Respectueux toutefois de son devoir, et résolu à le remplir avec la plus parfaite correction, sinon avec le plus grand enthousiasme, jusqu’à l’heure du repos, M. Morel cependant ne négligeait rien de ses affaires. Et c’est pour cette raison que ce matin-là, dès huit heures moins le quart, on le vit dans les rues de Saint-Calais, se rendant à petits pas au palais de justice.

Un pli barrait son front. M. Morel était soucieux. Ses préoccupations étaient nées depuis le jour du vol de bijoux, commis à l’Hôtel Européen.

Ce jour-là, précisément, M. Morel prévoyait une grosse matinée, car il avait convoqué à son cabinet, pour complément d’enquête, le bijoutier Chambérieux, le marquis de Tergall et l’abbé Jeandron.

M. Morel, en arrivant au Palais de Justice, fut assez étonné de ne pas trouver son fidèle greffier en train d’épousseter la banquette sur laquelle attendaient d’ordinaire les personnes citées par le magistrat.

— Suis-je donc très en avance ? se demanda M. Morel, qui savait son greffier homme exact.

Mais, l’étonnement de M. Morel devait s’accroître de plus en plus, et quelques secondes après, le magistrat demeura figé de stupéfaction à l’entrée de son cabinet.

Dans le petit salon qui attenait au bureau dans lequel se tenait d’ordinaire le magistrat, régnait un grand désordre et un tapage épouvantable. M. Morel s’avança et constata que, dans la pièce, se trouvaient, à côté du procureur général, deux inconnus qui s’occupaient activement à ranimer une jeune femme évanouie gisant sur le canapé.

— Monsieur le procureur, balbutia le magistrat, lorsqu’il put enfin dire une parole, qu’est-ce que cela signifie ?

Le procureur se retourna, il aperçut le juge :

— Ah vous voilà, mon cher Morel, dit-il, eh bien, je suis content que vous arriviez. Voilà une histoire extraordinaire, figurez-vous que…

Le procureur s’arrêta :

— Mais au fait, reprit-il, il faut d’abord que je fasse les présentations.

Les deux inconnus qui soignaient la femme évanouie venaient en effet de se retourner et regardaient le magistrat.

Le procureur les désigna et s’adressant au juge :

— Je vous présente, dit-il, M. Juve, inspecteur de la Sûreté, et son collaborateur. Ces messieurs ont eu l’occasion, cette nuit, de faire connaissance avec la jeune femme que vous voyez étendue sur ce canapé. Ils ont cru devoir vous l’amener, car elle peut être, paraît-il, d’un gros intérêt pour l’enquête que vous poursuivez en ce moment dans l’affaire Chambérieux-Tergall.

— Ah véritablement, est-ce possible ? Mais je ne comprends rien du tout.

— Vous allez comprendre, ces messieurs vous expliqueront.

Puis, comme s’il avait hâte de disparaître, le procureur général salua le magistrat :

— Votre bureau, monsieur Morel, n’était pas fermé à clef, c’est pourquoi nous nous y sommes introduits pour donner les premiers soins à cette personne, vous nous excuserez de cette violation de domicile.

Le procureur général s’était à peine retiré que la femme évanouie reprenait peu à peu ses sens.

Elle se redressa lentement, comprima ses tempes de ses deux mains, tapota ses cheveux d’un geste naturel et instinctif, puis son regard abasourdi s’arrêta sur Juve. Il prit une expression de haine.

— Eh bien, nom de Dieu, hurla-t-elle, vous avez une drôle de manière de traiter les gens que vous invitez à souper. Espèce de brute, lâche, cafard. C’est ça que vous appelez inviter les gens à déjeuner à la campagne. Mais soyez tranquille, ça ne se passera pas comme ça.

Juve, impassible, laissa passer l’orage des propos que tenait à son égard l’irascible Chonchon. Moins pacifique et moins calme, M. Morel sentit soudain une grosse colère monter en lui.

— Madame ou mademoiselle, déclara-t-il, je vous invite à modérer votre ton.

Chonchon considéra une seconde le nouveau venu, puis avec la plus parfaite désinvolture :

— Toi, fit-elle, je ne sais pas ce que tu viens faire là-dedans, mais nous sommes déjà assez sans toi. Tâche de la boucler et débine-toi, si tu n’as rien de mieux à faire.

— Madame, dit-il, la gorge serrée par l’indignation, vous ignorez donc qui je suis : je suis le juge d’instruction.

— Ah, dit Chonchon, calmée subitement, je vous demande pardon, je ne vous connaissais pas.

Puis, regardant Juve d’en dessous :

— Racaille de mouchards, cria-t-elle, vous en êtes, des mufles.

Fandor avait tiré son compagnon à l’écart :

— Juve, lui demanda-t-il, m’expliquerez-vous enfin pourquoi vous avez amené ici cette malheureuse Chonchon ?

— Je t’expliquerai. Ce n’est pas le moment.

Le policier d’ailleurs se rapprochait de Chonchon : La malheureuse chanteuse pleurait à chaudes larmes, balbutiant des paroles entrecoupées :

— C’est dégoûtant, absolument dégoûtant de profiter de ce qu’une femme est grise pour la faire causer, pour lui faire raconter des choses. Qu’est-ce que j’ai bien pu leur dire, cette nuit, lorsque j’ai tant parlé, sans même savoir avec qui j’étais ?

— Aviez-vous donc, mademoiselle, quelque chose à cacher que vous redoutiez maintenant d’avoir parlé d’une façon intempestive ?

Pendant que Juve parlait à l’oreille du magistrat, Fandor se rapprocha de la chanteuse, qui lui faisait pitié.

— Ne vous emballez pas comme ça, Chonchon, lui murmura-t-il à l’oreille, croyez bien que ce n’est pas pour le plaisir de vous embêter qu’on vous a amenée ici. Tenez, je suis sûre que Juve, qui n’est pas un méchant homme, va se contenter de vous demander quelques renseignements, et si vous lui répondez gentiment, vous serez libre de vous en aller.

Chonchon redressa la tête à ces dernières paroles :

— Libre de m’en aller ? fit-elle, mais ne le suis-je donc pas en ce moment ? Je suis arrêtée, n’est-ce pas ? Vous m’avez arrêtée tous les deux ? On va me jeter en prison ?

— Mais non, vous n’êtes pas arrêtée, pourquoi avez-vous donc si peur ? Auriez-vous par hasard une raison qui vous fasse redouter…

— Rien du tout, mais est-ce qu’on sait jamais avec vous autres, car on la connaît la police. On sait bien ce qu’elle vaut.

Chonchon s’animait de nouveau. Mais brusquement elle se tut.

M. Morel venait de frapper un coup sec sur l’acajou de son bureau.

— Silence, mademoiselle, je vous ordonne de faire silence. J’ai besoin de vous interroger, en présence de témoins. Veuillez vous asseoir et vous taire, sinon je serai obligé de sévir.

M. Morel, après avoir obtenu le silence, appuya sur un timbre, son greffier apparut.

— Faites venir les témoins, ordonnait-il, appelez ensemble Chambérieux et Tergall. L’autre attendra.

À ces mots, Chonchon devint toute pâle. Elle avait compris, on allait la mettre en présence du bijoutier et du marquis. Mais pourquoi ? La chanteuse parut atterrée et sans qu’on pût comprendre pourquoi, elle murmura :

— La gaffe, ça c’est la plus grosse gaffe qui puisse arriver.

Chonchon s’était tournée à contre-jour, elle avait pris dans son sac à main un petit flacon d’eau de Cologne dont elle humectait son mouchoir dans le sévère cabinet du juge. Chonchon avait étalé son manteau doublé de soie, son écharpe de fourrure, on se serait cru dans un boudoir. Et cet aspect inattendu du bureau occupé par le magistrat instructeur ne fut pas fait pour peu surprendre Chambérieux et Tergall lorsqu’ils y pénétrèrent.

Après avoir d’une légère inclinaison de tête salué M. Morel, les deux hommes virent Chonchon et parurent abasourdis. Juve, sans se préoccuper des nouveaux venus était allé se placer à côté de Chonchon. Il lui avait pris la main doucement et la jeune femme intriguée, résignée, s’était laissée faire sans comprendre. Juve, toutefois, avait un but : il enleva de l’annulaire de la main droite de Chonchon une fort belle bague qu’elle portait au doigt, puis il lâcha la main de la jeune femme et, déposa le bijou sur le bureau du magistrat au beau milieu du buvard.

— Mademoiselle, demandait M. Morel, vous avez cette nuit, en soupant avec ces messieurs…

Et le magistrat, d’un geste large de la main, désignait Juve et Fandor.

Mais à ce moment deux exclamations étouffées l’interrompirent. Elles émanaient de Chambérieux et de Tergall :

— Comment Chonchon ? avaient murmuré l’un et l’autre.

— Silence, messieurs.

Le magistrat poursuivit :

— … En soupant cette nuit avec ces messieurs, mademoiselle, vous leur avez fait une déclaration des plus graves, si grave même qu’elle a déterminé M. l’Inspecteur de la Sûreté ici présent à vous amener en mon cabinet. Je vais vous demander de la confirmer de la façon la plus précise. Cette bague – et le magistrat désigna le bijou – vous la portiez il y a un instant. M. Juve en vous interrogeant, sur son origine, cette nuit vous a dit : « D’où tenez-vous donc cette bague ? »

« Vous lui avez répondu : « C’est un cadeau de mon amant ». Voulez-vous confirmer ? »

Mais cette fois le magistrat fut encore interrompu. Deux protestations violentes avaient retenti :

— Ça n’est pas vrai, dit le bijoutier.

— C’est faux, dit le marquis.

Or, ces deux protestations émanaient, l’une du bijoutier Chambérieux, l’autre du marquis de Tergall…

Et l’infortunée Chonchon, baissant la tête, se répétait in petto : la gaffe la voilà bien. Ah, il n’y manque rien.

Fandor et Juve avaient compris, et malgré le sérieux de la situation, ne pouvaient s’empêcher de sourire.

Chambérieux et le marquis de Tergall s’apostrophaient déjà :

— Qu’avez-vous donc à dire, monsieur ?

— Et vous-même, monsieur, de quel droit répondez-vous lorsqu’on demande à mademoiselle le nom de son amant ?

Les deux hommes s’arrêtèrent soudain, ils avaient compris l’un et l’autre, et ils s’en prirent à Chonchon :

— Chonchon, demandait Chambérieux, qu’est-ce que cela signifie ? Tu es la maîtresse du marquis de Tergall ? Réponds, dis la vérité. Ah, je m’en doutais bien que tu me trompais.

Le marquis de Tergall avait croisé les bras, furieux il considérait la chanteuse, grommelant à part :

— Parbleu, j’en étais sûr, elle me le cachait, mais elle était la maîtresse de cet usurier.

Sur un signe de Juve, M. Morel n’avait pas interrompu cette petite scène de ménage – ou pour mieux dire de faux ménage – et il espérait que de cette discussion allait peut-être jaillir la lumière.

Quelques instants auparavant, Juve en effet avait dit à M. Morel :

— La bague de cette femme est l’un des bijoux volés à l’Hôtel Européen. Elle l’ignore évidemment, sans quoi elle ne l’aurait pas portée de façon ostentatoire. Il faut savoir d’elle quel est le donateur de ce bijou, et puisqu’elle m’a déclaré que c’était son amant, étant donné qu’elle en a deux, il faut l’obliger à préciser.

Mais non, ce n’était ni l’usurier-bijoutier, ni le gentilhomme. M. Morel récapitula :

— La situation me paraît très simple : Mlle Chonchon a formellement déclaré que cette bague lui avait été offerte par son amant. Or, nous venons d’apprendre, de l’aveu même des intéressés, que mademoiselle à deux amants. Je lui repose donc la question : lequel de ces deux messieurs…

Juve l’empêcha de terminer.

Depuis quelques instants, il échangeait des signes avec l’infortunée Chonchon.

— Je vous serais très reconnaissant, monsieur le juge, dit-il, de faire sortir pendant quelques instants M. Chambérieux et M. de Tergall.

Ils protestèrent à grand bruit, mais M. Morel s’inclina.

— Je vous en prie, messieurs, n’insistez pas et sortez, leur dit-il. Toutefois, demeurez à la disposition de la Justice, j’aurai peut-être besoin de vous tantôt.

Baissant la tête, Chambérieux se retira, suivi du marquis.

Chonchon remercia Juve d’un sourire.

Quant au policier, il expliquait au magistrat :

— Mademoiselle m’a fait signe, il y a un instant, qu’elle avait une révélation intéressante à nous faire, mais qu’elle préférait ne pas s’expliquer devant « ses amis ».

M. Morel comprenant qu’avec de la douceur on obtiendrait tout ce qu’on voudrait de Chonchon, la regarda d’un air bienveillant.

— Venez auprès de moi, mademoiselle, lui dit-il, et ne craignez rien. Vous voyez que nous ne demandons qu’à arranger les choses, qu’à vous être agréables.

Chonchon ne l’entendait pas de cette oreille :

— Eh bien, merci, vous pouvez me passer de la pommade maintenant et me casser du sucre sur le nez, cela n’empêche qu’avec vos sacrées questions de tout à l’heure, vous m’avez brouillée avec mes amants, et des amants par le temps qui court, généreux comme ces types-là, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval.

— Ça s’arrangera voyons.

— Non, mais c’est vous qui allez réparer la casse ?

Le magistrat redevint sérieux :

— Voyons, assez plaisanté. Nous voulons bien avoir à votre égard, mademoiselle, de la condescendance et de la familiarité, mais il y a des limites, que l’on ne saurait dépasser sans porter atteinte au prestige de la magistrature. Maintenant, dites-nous vite comment les choses se sont passées dans la réalité.

Chonchon se décida à parler, plus libre, plus confiante désormais, depuis qu’on l’avait éloignée de son couple d’amants.

— Voilà, commença-t-elle, un peu gênée, mais s’enhardissant à mesure, voilà : ce que j’ai dit à monsieur, cette nuit, est exact. On m’a bien donné cette bague, et c’était bien un amant, bien mon amant, mais ni Chambérieux, ni Tergall.

— Alors, un troisième ?

— Et reprit M. Morel, voulez-vous nous dire qui ?

Chonchon parut gênée, rougit, balbutia.

— Vous dites ?

— Je dis, répéta Chonchon, que c’est le curé.

— Le curé ?

— Le curé, à vrai dire, je ne sais pas s’il est curé, mais enfin c’est un prêtre.

— Ce que vous venez de dire est très important. Mais il faut préciser, mademoiselle, n’oubliez pas un seul détail, racontez-nous comment la chose s’est passée. Comment s’appelle ce prêtre ?

— Ça, je ne sais pas.

— Comment, c’est votre amant, et vous ne connaissez pas son nom ?

— Dame, vous devez comprendre, surtout quand il s’agit d’un monsieur prêtre. Ils n’aiment pas crier sur les toits comment ils s’appellent.

— Vous le connaissez depuis longtemps ?

— Moi ? pas du tout, fit Chonchon, je l’ai vu pour la première fois mercredi dernier.

— Mercredi, le jour du vol.

— Mercredi vers midi moins un quart. Je sais que c’est un prêtre mais, naturellement, il ne s’en est pas vanté.

— Voyons, voyons, fit M. Morel en tapant de son geste familier sur la table avec son porte-plume, si nous procédons de la sorte, nous n’en finirons jamais. Je vous en prie, mademoiselle, racontez-nous de a à z vos relations avec ce prêtre, qui, assurez-vous, vous a donné cette bague. Surtout, n’omettez pas un seul détail.

— Donc, voilà, recommença Chonchon, je revenais de Paris par le train du matin, qui s’arrête à Connerré. J’allais au Mans pour rejoindre la boîte où je débutais le soir même, pour la saison d’automne. J’étais montée dans le wagon à couloir première classe, et je crois bien que j’étais seule depuis La Ferté-Bernard. Voilà t’y pas, qu’à la gare de Connerré, je vois quelqu’un qui monte dans le compartiment à côté du mien. Tiens, que je me dis, en voyant que c’était un homme habillé d’une grande robe noire, un curé. Et naturellement je pense à l’accident.

— Quel accident ?

— Vous savez bien comme ça que de voir des curés, ça porte la guigne. Alors tout de suite, pour conjurer la guigne, voilà que je touche du fer.

— Je vous en prie, Mademoiselle, épargnez-nous vos superstitions et vos plaisanteries ridicules. Vous dites que ce prêtre est monté dans le compartiment voisin du vôtre ?

— Oui, monsieur le juge.

— Continuez.

— Donc, voilà le train qui se débine dans la direction du Mans et moi qui avais acheté les journaux illustrés, je me mets à regarder les images, et je ne pense pas plus à mon voisin le curé qu’à Jules César. Tout d’un coup, je vois quelqu’un qui entre dans mon compartiment (car il faut vous dire qu’il y avait dans mon wagon un couloir faisant communiquer les compartiments entre eux). C’était un type très chic, bien habillé, avec de belles manières. Le voilà qui se met à me faire du boniment, me faire de l’œil, du pied, toute la lyre, vous connaissez ça, pas vrai, monsieur le juge ?

— Mais nullement, mademoiselle, je ne suis pas plus habitué à faire du pied comme vous dites que je ne suis accoutumé à ce qu’on m’en fasse. Poursuivez votre récit.

— Bref, de fil en aiguille, je lui raconte ma vie, il me raconte la sienne, soi-disant qu’il était un fils de famille, voyageant pour son plaisir, qu’il avait beaucoup d’argent, et patati et patata. Toujours est-il qu’en arrivant au Mans, j’avais plus grand’chose à lui refuser. Je dois reconnaître que ce garçon-là s’est très bien conduit avec moi. Il y en a qui, après avoir obtenu ce qu’ils voulaient, m’auraient laissée là sur le quai de la gare, à me dépêtrer toute seule. Eh bien, non, il a été plus chic que ça. « Vous venez déjeuner avec moi ? qu’il m’a dit. On va faire une petite noce ». Ma répétition n’était qu’à quatre heures du soir, il était midi et demi, vous pensez si j’ai accepté. À la fin du déjeuner, il m’a donné cette bague, et voilà toute l’histoire.

— Je voudrais bien, mademoiselle Chonchon, que vous nous reparliez de ce prêtre qui était monté dans le train à Connerré.

— Le prêtre, vous n’avez pas deviné que c’était lui ? Ce jeune homme, mon amant, l’homme à la bague quoi. Vous pensez bien que je l’ai reconnu. Il avait des yeux c’t’homme-là, quand on les voit une fois, on ne les oublie jamais. Seulement, vous comprenez, avant de venir me faire du boniment, il est probable qu’il avait changé de costume. Car, bien entendu, j’aurais tout de même pas été déjeuner avec un prêtre en soutane.

Juve demanda :

— L’avez-vous revu ce monsieur ?

— Non, dit Chonchon. Mais il a promis de m’écrire. Seulement, vous comprenez, c’est fort embêtant pour moi d’aller raconter cette histoire devant Chambérieux ou devant Tergall qui se figurent qu’ils sont les seuls.

Juve réfléchissait :

— Naturellement, demanda-t-il, vous reconnaîtriez cet homme, je veux dire l’homme à la bague, si on vous le montrait. Même habillé en prêtre ?

— Comment donc, si je le reconnaîtrais.

— Oui, dit Juve à mi-voix, au juge, il faut faire comparaître l’abbé Jeandron. Il est cité si je ne me trompe.

— Introduisez l’abbé, ordonna M. Morel.

Quelques instants plus tard, le prêtre pénétrait dans le cabinet du juge. Il s’inclina devant Chonchon, toute troublée, salua Juve, et Fandor, puis s’adressant au magistrat :

— Monsieur le juge, j’ai oublié la dernière fois que vous m’avez fait l’honneur de me recevoir, de vous signaler un détail qui peut-être aura de l’importance à vos yeux : lorsque je suis revenu coucher à l’Hôtel Européen, j’en suis reparti, comme vous le savez – comme je vous l’ai déclaré du moins – le lendemain matin, de fort bonne heure. J’ai laissé dans ma chambre quelques menus bagages. Notamment une soutane et un chapeau de rechange dont j’avais fait emplette le jour précédent et que je rapportais à la cure. Or, je me suis aperçu, il y a deux ou trois jours seulement, que cette soutane et ce chapeau me manquaient. J’ai interrogé ma mémoire, et acquis la certitude que j’avais laissé ces vêtements dans la chambre de l’hôtel et que je ne les avais pas revus depuis.

— De mieux en mieux, s’écria Juve.

Le prêtre s’arrêta, dévisagea le policier :

— Ma déclaration vous intéresse, monsieur ?

— Énormément, répondit le policier.

Cependant, M. Morel s’adressait à Chonchon :

— Voici M. l’abbé Jeandron, persistez-vous dans vos déclarations ?

— Quelles déclarations ?

— Le prêtre qui est monté dans le train du Mans à Connerré avec lequel vous avez passé l’après-midi, est-ce monsieur ?

Le juge désigna l’abbé Jeandron.

— Mais non, fit Chonchon, je le connais bien, monsieur, c’est M. l’abbé Jeandron, le vicaire de Poncé.

— Alors, ce que vous nous avez raconté est inexact ?

— Pas du tout. C’est d’un autre qu’il s’agit, voilà tout. Je vous dis que c’était un curé, ou tout au moins un bonhomme habillé avec une soutane.

Juve intervint :

— J’attire votre attention, monsieur Morel, sur la réticence que vient de formuler mademoiselle. « Ou tout au moins ». Retenez bien cette opinion…

— Je ne comprends pas, fit le magistrat.

— Pour moi, fit Juve, la chose est claire comme de l’eau de roche.

Le magistrat passa dans la pièce voisine en compagnie du policier. L’abbé Jeandron, la chanteuse, et Fandor, restaient à se regarder dans le blanc des yeux.

— Monsieur, expliqua Juve au magistrat instructeur, la situation s’éclaircit. Il résulte des déclarations de Chonchon qu’un homme habillé en prêtre a pris le train à Connerré et s’est dirigé vers Le Mans. Cet homme habillé en prêtre est parti de Saint-Calais par le train de onze heures dix. Nous savons qu’un billet lui a été délivré. Il paraît être le voleur des bijoux. Le fait qu’il ait offert à la chanteuse une bague provenant du vol le confirme. La question était de savoir comment notre voleur a pu revêtir un vêtement d’ecclésiastique, pourquoi et comment il se l’est procuré ? Tout s’explique depuis la déclaration de l’abbé Jeandron. J’en conclus donc : l’abbé Jeandron vous a dit la vérité, monsieur le juge, lorsqu’il a déclaré avoir quitté l’Hôtel Européen de fort bonne heure le jour du vol ; les témoins, qui assurent avoir vu un prêtre sortir précipitamment de l’hôtel quelques instants après onze heures n’ont pas menti non plus. Ils ont vu en effet sortir le voleur, et le voleur qui s’était affublé de la soutane et du chapeau dérobés à M. l’abbé Jeandron. Reste donc à découvrir l’auteur de cette audacieuse supercherie, mais il nous faut le chercher hors d’ici et écarter définitivement tout soupçon au sujet des personnes incriminées jusqu’ici.

Fandor, sans vergogne, s’était introduit dans la pièce où les deux hommes s’entretenaient :

— L’abbé, interrompit-il, demande s’il peut se retirer ?

— Mais certainement, fit le magistrat, qui abandonna un instant Juve pour aller rendre la liberté au prêtre.

— Bravo, mon cher, disait Fandor à son professeur de police, voilà qui est bien raisonné. Je viens de vous entendre et j’ai admiré une fois de plus la logique de votre esprit.

— C’était simple, fit Juve, voilà tout.

— Joli tout de même le tour. Bien exécuté, pas vrai ?

— Pas trop mal, déclara Juve, quoique ne cassant rien, à vrai dire. Mais où veux-tu en venir ?

— À ceci, Fandor : si Fantômas n’était pas en prison, s’il n’était pas enfermé dans une cellule de la maison d’arrêt de Louvain, ça pourrait bien être, j’en mettrais ma main au feu, un coup à la Fantômas.

— Et pourquoi est-ce que ce n’en serait pas un ? On pourrait toujours voir.

— Au fait, poursuivit Fandor, on pourrait voir à télégraphier une insinuation de ce genre à La Capitale.

— Oui, fais donc un article dans ce sens.

Mais soudain un cri. C’était M. Morel qui venait de le pousser. Au moment où il rentrait dans la pièce, il avait surpris les dernières paroles de Juve.

— Un journaliste, hurla le magistrat terrifié, monsieur Juve, vous vous êtes permis d’introduire un journaliste dans mon cabinet ?

— N’ayez aucune crainte, monsieur le magistrat, mon ami Jérôme Fandor n’est pas un journaliste comme les autres, il ne bavarde pas. D’ailleurs, voyez, il se retire.

— Parbleu, quand tout est terminé.

Cependant Fandor s’était éclipsé, riant sous cape des émotions du brave magistrat.

Au passage, il prit par le bras la malheureuse Chonchon, abandonnée de tous, qui, profitant d’un petit miroir, avait remis son chapeau et réparé le désordre de sa toilette.

— Allons, ces émotions ont dû vous creuser. Venez avec moi, je vous invite à déjeuner.

— Ma foi, je veux bien, dit Chonchon, vous êtes le seul à peu près propre dans toute cette bande de mufles.

Elle poussa un gros soupir :

— Comment diable est-ce que je vais m’en tirer avec mes deux numéros ? Qu’est-ce que je vais dire à Chambérieux et à Tergall ?