19 – JUVE, BAGNARD

— Vous avez une permission de M. le bourgmestre ? Vraiment c’est étonnant. Voilà qui est curieux. En tout cas vous me ferez grand plaisir en me la montrant. Depuis que je suis directeur de la maison d’arrêt de Louvain je n’ai jamais entendu dire que quelqu’un du dehors, fût-ce le bourgmestre, le ministre de la Justice ou Sa Majesté elle-même, puisse donner à un tiers venant de l’extérieur la permission de visiter un prisonnier.

Le personnage qui prononçait ces mots paraissait sûr de son fait.

C’était un homme jeune, distingué, à l’aspect froid et correct qui adressait ces mots à Jérôme Fandor assis en face de lui dans un élégant cabinet de travail meublé avec goût, voire même avec recherche et qui aurait paru le boudoir coquet d’une jolie femme ou le cabinet de travail d’un poète, n’eussent été les fenêtres grillagées et les murs sinistres que l’on apercevait par celles-ci.

Fandor était gêné de ce début. Non sans peine il avait réussi à s’introduire dans la prison de Louvain et à se faire admettre auprès du directeur. À la vérité il possédait une lettre de recommandation pour ce personnage et cette lettre lui avait été donnée deux mois auparavant ; il l’avait obtenue alors qu’il était en France par l’intermédiaire d’un ami habitant Bruxelles et qui lui avait écrit en lui faisant parvenir ce document :

Mon cher monsieur Fandor, le directeur du bagne de Louvain, M. Van den Goossen est un brave homme, simple et cordial, mais très timoré et la recommandation signée du procureur que je vous joins sera insuffisante si vous n’arriviez auprès du directeur avec beaucoup d’aplomb et si, jouant sur les mots et le sens de la lettre, vous ne commencez pas par lui affirmer avec la plus parfaite audace que cette lettre de recommandation constitue une véritable autorisation de vous laisser communiquer même par-dessus la tête du directeur. M. Van den Goossen sera surpris, mais convaincu sans doute et vous réussirez.

Or, dans l’intervalle qui s’était écoulé entre l’envoi de cette recommandation à Fandor et la venue du journaliste à Louvain, M. Van den Goossen avait obtenu son changement, s’était vu remplacer par M. Huguelmans. Or, autant le premier directeur était un homme susceptible de se laisser intimider, autant M. Huguelmans avait conscience du rôle important qu’il jouait, de l’autorité absolue dont il disposait et Fandor qui ignorait non seulement la mentalité du nouveau chef, mais même qu’il ne s’adressait plus au précédent directeur, avait fort mal engagé son affaire et devant l’accueil qui lui était fait, tout en maudissant sa gaffe, il tenta prudemment de battre en retraite.

— Oh, une permission, je me suis mal expliqué, monsieur le directeur. C’est une recommandation simplement. Je sais en effet que vous êtes le maître chez vous et que nul n’a qualité pour intervenir dans votre administration sans votre assentiment préalable. Voici d’ailleurs cette recommandation.

M. Huguelmans lut la lettre :

— Je comprends, fit-il avec un sourire énigmatique, cette lettre est vieille de deux mois. Elle était adressée à mon prédécesseur, je ne sais pas si je dois la prendre en considération.

Fandor saisit l’occasion pour insister et obtenir la faveur sollicitée.

— Je n’ai pas de veine, pensait-il, il faut que juste au moment où je me présente je me trouve en présence d’un bonhomme imbu de sa personnalité. Mauvais ça.

Et le visage du journaliste trahissait son anxiété.

Fandor, s’il avait su le fond des choses, se serait au contraire félicité de se trouver en face de M. Huguelmans. Car Fandor demandait à voir le prisonnier D. 33. Or, M. Huguelmans, nouveau venu dans la prison, n’avait pas encore eu le loisir d’étudier les dossiers relatifs aux détenus et à ses yeux vraisemblablement le D. 33 n’avait ni plus ni moins d’importance que le A. 32 ou le C. 34, que n’importe quel autre prisonnier.

Or, si Fandor avait rencontré dans ce cabinet directorial celui qui l’occupait précédemment, c’est-à-dire M. Van den Goossen, l’ancien directeur n’aurait jamais au grand jamais, autorisé, malgré son caractère accessible aux recommandations, une communication avec un prisonnier tel que le D 33, dont M. Van den Goossen savait qu’il n’était autre que…

Somme toute, Fandor n’était pas trop mal tombé.

M. Huguelmans, après avoir lu et relu la lettre de recommandation, questionna le journaliste :

— Pourquoi, monsieur, demanda-t-il, désirez-vous voir le D. 33 ?

Fandor avait préparé toute une petite histoire et décidé au préalable de cacher au directeur de la prison sa qualité de journaliste :

— Mon Dieu, monsieur le directeur, voici ce qui m’amène : je suis professeur de langues vivantes et attaché à l’Université de New York, où je fais des études sur l’anglais du Moyen Âge. J’ai eu l’occasion, me trouvant à Rome, de découvrir chez un bouquiniste le manuscrit d’un auteur écossais, qu’il m’a été à peu près impossible de traduire. C’est en vain que j’ai cherché quelqu’un de capable de le faire et ce n’est qu’à Berlin que j’ai rencontré un savant. Il n’a pu le traduire non plus, mais du moins m’a appris qu’il existait à la prison de Louvain un homme, un érudit, traducteur distingué et que seul cet homme pourrait me donner satisfaction.

— Et ce traducteur ? c’est le prisonnier D. 33 ?

— Oui, monsieur.

M. Huguelmans avait appuyé sur un timbre :

— Pourvu, pensa le journaliste que le renseignement que j’ai obtenu soit exact et qu’il soit vrai qu’on occupe le D. 33 à des travaux de traduction.

À l’appel du directeur, le gardien était apparu. M. Huguelmans fit demander le chef des travaux techniques, qui, quelques instants plus tard, pénétrait à son tour dans le cabinet :

— Est-il exact, demandait le supérieur à son subordonné, que le D. 33 soit un traducteur distingué ?

— Mon Dieu, je ne sais pas s’il est traducteur distingué, mais je sais qu’il y a quelques semaines, il faisait en effet des traductions. Depuis lors, toutefois, sous prétexte qu’il était fatigué, il a demandé à être remis aux travaux manuels, mais il alterne volontiers, et fait aussi des copies.

— C’est bien, monsieur, interrompit le directeur, vous pouvez vous retirer.

Quelques instants après, Fandor poussait un soupir de satisfaction. M. Huguelmans avait tracé sur un imprimé à l’en-tête de la prison quelques lignes qu’il lui remit.

— Étant donné, monsieur, fit-il, qu’il s’agit d’un travail destiné à faire progresser la littérature et que d’autre part, vous êtes seulement de passage en Belgique, et en Europe, je vous accorde l’autorisation demandée. Toutefois je vous préviens que votre entretien ne pourra dépasser dix minutes et qu’en aucun cas je ne pourrai vous accorder une autorisation semblable avant qu’une période de six mois ne se soit écoulée entre la visite que vous allez faire et celle que vous seriez tenté de solliciter à nouveau.

Fandor s’inclina :

— Je vous remercie, monsieur le directeur.

Un gardien se tenait à l’entrée du cabinet de M. Huguelmans. Son chef lui donna l’ordre de conduire Fandor au parloir. À travers les interminables couloirs de la prison, le journaliste suivit son guide. Bientôt Fandor se trouvait dans une vaste salle très sombre, éclairée seulement par des vasistas haut placés et qui ne laissaient pénétrer qu’une lumière avare dans cette cave.

Le parloir était coupé en deux par une lourde barrière de chêne. De part et d’autre, un grenadier, baïonnette au canon.

Fandor qui s’était documenté sur les règles du bagne de Louvain, savait en effet que pendant tout le temps qu’il s’entretenait avec des visiteurs, le détenu était surveillé. Le journaliste savait aussi que, par condescendance et discrétion, gardiens et militaires avaient l’ordre de ne pas écouter les propos qui s’échangeaient et cela lui suffisait, car peu lui importait qu’on le vît. Ce qu’il fallait surtout c’est qu’on ne comprît pas que dans l’entrevue qui allait avoir lieu entre lui et le D. 33, il ne serait nullement question d’ancien écossais.

Soudain, un bruit de pas retentit. Fandor bondit en avant et s’arrêta net, stupéfait. Le détenu qui venait vers lui avait le visage couvert d’un voile noir. Il portait sur la tête une véritable cagoule et Fandor éprouvait une émotion considérable à la vue de cet uniforme cependant légal et obligatoire pour tout prévenu dès qu’il sortait de sa cellule, mais auquel Fandor n’avait pas pensé.

Or, si cette cagoule avait ému Fandor à un tel point, c’est qu’elle lui rappelait l’effroyable silhouette de Fantômas, l’uniforme adopté par le monstre qu’il ne manquait jamais de revêtir dans les circonstances les plus effroyables. Et Fandor, machinalement, se disait qu’il y avait là une coïncidence curieuse, quelque chose de bizarre, d’étrange dans ce fait que la livrée du crime adoptée par l’insaisissable bandit n’était autre que la tenue d’uniforme des prisonniers incarcérés dans l’une des plus rudes prisons existant au monde : la maison d’arrêt de Louvain, celle que l’on appelle communément « le Bagne » et où les prisonniers vivent pendant toute leur peine soumis au régime rigoureux de l’isolement et du silence.

Fandor néanmoins se ressaisit, se rapprocha du prisonnier, demeuré immobile devant lui de l’autre côté de la grille.

Fandor articula :

— Juve est-ce vous ?

Une voix grave, une voix caverneuse presque, une voix que semblait paralyser l’émotion répondit lentement :

— Oui, Fandor, c’est moi. Merci d’être venu. Voici longtemps que je t’attendais.

Or, la voix de Juve était si transformée, si changée, elle avait un ton si douloureux, si sépulcral, que Fandor un instant se demanda s’il n’était pas le jouet d’une abominable hallucination, s’il n’était pas encore victime d’un tour de Fantômas, si l’homme revêtu de la cagoule noire avec lequel il s’entretenait était réellement son ami.

Mais cette hésitation ne dura pas. Juve de son côté, triomphant de son émotion première, interrogeait le journaliste :

— Fantômas, demanda-t-il, d’une voix pleine d’anxiété, a-t-il été arrêté au sortir de prison ? Léon et Michel ont-ils réussi dans la mission que je leur ai confiée ?

— Je ne puis pas vous le dire, Juve, je ne le sais pas.

— Comment, tu n’as vu personne ? tu n’es au courant de rien ?

— Je connaissais votre projet, votre plan, Juve, mais je n’ai vu ni Léon ni Michel.

Et après une hésitation Fandor ajouta :

— Ni Fantômas.

Cependant que Juve se taisait, atterré, semblait-il, se cramponnait aux barreaux comme pour ne point défaillir, Fandor secoué par une anxiété terrible, interrogeait à son tour :

— Juve, comment se fait-il que vous soyez encore ici ? N’aviez-vous pas tout prévu pour vous faire reconnaître, s’il y avait lieu ?

— Si, mais les affaires les mieux préparées ne réussissent pas toujours, hélas. Tu savais mon projet : passer pour Fantômas le plus longtemps possible, me faire extrader à sa place et le démasquer ensuite. Je me disais en outre que si l’extradition ne venait pas, il me serait toujours facile de me faire reconnaître, j’avais des vêtements que Fantômas devait dissimuler. Je comptais même sur les gardiens pour les appeler en témoignage au jour dit et leur faire déclarer que le D. 33 que j’incarnais, n’était pas le D. 33 qui avait été amené ici au lendemain de la condamnation prononcée par la Cour de Bruxelles. Tous ces moyens-là, d’ailleurs, Fandor, je ne voulais les employer qu’en dernier lieu, qu’en cas où l’extradition ne serait pas accordée. Ne voyant pas venir cette extradition et commençant à m’inquiéter, j’ai fait une enquête discrète et j’ai acquis la certitude, non seulement que mes vêtements ne se retrouveraient pas, (ils ont été brûlés), mais encore que les gardiens seraient bien incapables de distinguer entre Fantômas et moi, pour la bonne raison que ces hommes changent perpétuellement et ne connaissent pas les prisonniers dont ils ont la garde. Je suis donc bouclé, Fandor, irrémédiablement, si on n’obtient pas l’extradition.

Fandor s’inquiétait à l’idée qu’en effet l’extradition, qui avait semblé imminente quelques semaines auparavant, n’avait pas encore été décidée. Allait-on la refuser par hasard ? Le Gouvernement français ne voulait-il plus la demander, le Gouvernement belge refusait-il de l’admettre ? Fandor ne dit rien de ses appréhensions, mais Juve à travers sa cagoule noire lisait nettement sur le visage du jeune homme :

— Fandor, murmura-t-il, il faut absolument que je sorte d’ici. Ce régime cellulaire auquel je me suis condamné volontairement, risquant l’impossible pour reprendre Fantômas, je sens que d’ici peu je ne vais plus pouvoir le supporter. Tu ne te doutes pas de ce que c’est épouvantable, inimaginable, fou.

— Croyez-moi, Juve, je m’en doute.

Le journaliste à ce moment pensait à la voix de Juve, à cette voix si vibrante et si forte en temps ordinaire, et qui n’était désormais que l’ombre, l’écho affaibli de celle qu’il avait connue.

Il fallait tirer Juve de là, par tous les moyens. Fandor le lui dit.

— Tous les moyens. Ne t’illusionne pas, Fandor, il n’en existe qu’un, un seul, c’est l’extradition, car on ne s’évade pas du bagne de Louvain, et pour que Fantômas en sorte, il a fallu que ce soit moi qui le veuille. J’en suis cruellement puni, car, à l’heure actuelle, je crains que Léon et Michel n’aient pas réussi à arrêter le monstre et que désormais libre et me sachant en prison, car il doit savoir que je suis en prison, il n’emploie à m’y maintenir toute son activité, toute son intelligence.

Les propos de Juve n’étaient pas faits pour rassurer Fandor et le journaliste hésitait, en présence de l’abattement de son ami, à le mettre au courant des incidents de Saint-Calais.

Il commença cependant, car il connaissait l’indomptable énergie de Juve, à lui raconter les crimes survenus depuis que le policier s’était fait enfermer dans le bagne de Louvain. Mais Fandor n’osa pas le mettre au courant de l’extraordinaire affaire du chapeau de Pradier.

Au surplus, les dix minutes s’étaient écoulées, un gardien survenait :

— D. 33, s’écria-t-il, le temps est passé, rentrez.

Juve, docilement, obéit.

À peine s’il eut le temps de faire un signe de tête à Fandor. Les deux amis s’étaient vus, puis ils s’étaient quittés, sans même avoir pu se serrer la main.