7 – CHERCHEZ LA FEMME

En chemise, pieds nus, claquant des dents au contact du parquet glacé, Fandor entrouvrit la porte du petit appartement qu’il habitait depuis de longues années déjà, rue Richer.

Fandor avait les cheveux ébouriffés, les yeux gros de sommeil, on devinait qu’il venait de se lever, qu’il était encore mal éveillé, et peu disposé à éterniser sa station dans le vestibule de son logis.

— C’est vous, madame Angélique ? demanda le journaliste. Oui. Cela va bien. Donnez-moi les lettres et les journaux. Merci. Décidément, vous êtes la femme la plus exquise que je connaisse, et, si ça peut vous faire plaisir, je vous déclare que vous embellissez chaque jour, si bien que d’ici une trentaine d’années, vous pourrez remplacer la Joconde, au Louvre. Là-dessus, adieu. À tout à l’heure. Je me recouche.

Un claquement sec, et la porte de Fandor se refermait sur les lamentations de la brave Angélique Oudry, concierge du journaliste, qui gémissait scandalisée :

— Si c’est pas malheureux de tourner en dérision une femme de mon âge et de ma situation. Le Diable vous punira, monsieur Fandor.

Sans l’écouter, Fandor se hâta de traverser l’étroit corridor qui conduisait à sa chambre, puis de se rejeter sur son lit. Avec une volupté satisfaite, il retrouvait la tiédeur des draps et des couvertures, et, psalmodiant un air connu, il s’écriait :

— La chaleur, n’y a que ça.

Tout de même, si paresseux qu’il fût, Fandor était curieux plus encore.

Ce matin-là comme d’ordinaire, Jérôme Fandor, après avoir éprouvé la satisfaction de se replonger dans le lit tiède, abandonné quelques minutes avant, au coup de sonnette de la concierge, se décida à se tirer définitivement de la somnolence où il était encore.

— Tu dors, Brutus, se déclarait à lui-même Fandor, et tu ne sais pas si Paris est dans les fers. Lève-toi donc, animal. Il y a peut-être une révolution. Peut-être te recherche-t-on pour succession aux annonces notariales. Enfin, tu ne peux pas savoir ce que les journaux de ce matin vont t’apprendre d’extraordinaire ou d’inouï. Lève-toi, Fandor.

Fandor ne s’obéissait pas tout à fait. À coup sûr il était indulgent pour lui-même. À coup sûr il cherchait une transaction entre ce qu’il considérait comme son devoir et ce qui était incontestablement son désir.

Il ne se leva pas. Il s’assit dans son lit.

— Diable, cela va mieux, constata-t-il, achevant de s’éveiller. Et maintenant, au travail.

Fandor, bien entendu, recevait une dizaine de journaux, qu’il lisait à la façon spéciale employée par tous les rédacteurs de quotidiens. Il parcourait les titres, inspectait les manchettes. En une seconde, il eut donc dépouillé tout ce qui pouvait l’intéresser dans les feuilles. Un journal demeurait intact sous sa bande.

— Hé, hé, soliloquait Fandor, je n’ai plus que La Capitale à « borgnoter ». Parbleu, j’imagine bien que je n’y trouverai rien de sensationnel, car, hier soir, la rédaction était fort calme, mais enfin je vais pouvoir me délecter à la lecture de ma propre prose, tout comme un orgueilleux m’as-tu lu. C’est qu’après tout, j’imagine qu’il va faire un certain potin, mon article complètement idiot.

À la première page, un titre flamboyait sur deux colonnes, un titre qui fit sourire le journaliste :

— Dieu que je suis bête, murmura-t-il et il regardait amusé, se détachant sur le texte du quotidien, les gros caractères gras de ce titre : « Cherchez la Femme ». Fandor s’était amusé, la veille, par pur dilettantisme, et parce qu’il n’avait rien de mieux à faire, à proposer une explication au vol mystérieux de Saint-Calais, qui, de la paisible petite ville de la Sarthe, commençait à éveiller des échos jusque dans la haute société parisienne.

« Cherchez la Femme » avait écrit, en substance, Fandor, qui n’était pas éloigné d’être un adorateur dévot de l’éternel féminin. Cherchez la Femme… la femme qui, certainement, que ce soit du côté du marquis de Tergall, ou surtout du côté de Chambérieux, a dû être mêlée à ces intrigues. »

Et Fandor, avait développé ce thème :

« Du moment qu’il s’agit d’un vol de bijoux, ce vol a dû être commis pour une femme ou par une femme.

« Du moment qu’il s’agit d’un vol incompréhensible, ce vol a dû être commis par ce qu’il y a de plus incompréhensible au monde, par l’être énigmatique par excellence, par une femme.

« Du moment que sont seuls soupçonnables, deux individus d’honorabilité parfaite, M. Chambérieux et le marquis de Tergall, il est certain que ces personnes n’ont pu être entraînées à un acte indélicat que par un affolement passionnel, que par un amour, que par une femme. »

Et après avoir envisagé toutes les conséquences de ces axiomes, Fandor avait terminé son article par des phrases lapidaires :

« Le marquis de Tergall est marié, avait précisé Jérôme Fandor ; le bijoutier Chambérieux est célibataire. Nous ne voulons pas supposer que le marquis de Tergall ait une maîtresse, nous serions fort étonnés que le bijoutier n’en eût pas. Or, ce n’est pas pour une femme légitime que l’on vole après trente ans d’honorabilité, c’est pour une maîtresse. Il semble donc bien que M. Chambérieux soit la personnalité la plus incriminable. Cherchez la femme. Cherchez la femme de Chambérieux. »

Fandor, toujours couché dans son lit, continuait à rire en lisant son papier :

— Ma foi, murmurait le journaliste, ce que j’ai écrit là dépasse, en crétinisme accumulé, tout ce que j’avais osé écrire jusqu’ici. Je n’ai oublié qu’une seule chose, j’aurais dû mettre le curé hors de cause, en établissant qu’un curé ne peut pas avoir de femme. Hum. Enfin, cela ne fait rien. Si j’étais M. Chambérieux, je prendrais le train aujourd’hui même et je viendrais flanquer une paire de gifles à l’excellent Jérôme Fandor.

Jérôme Fandor s’apprêtait à se rendormir tout tranquillement, lorsqu’il sursauta violemment. On carillonnait à sa porte.

— Allons, bon, grommela le reporter, voilà encore quelqu’un qui s’imagine que j’ai des habitudes matinales.

Le visiteur devait « se l’imaginer » en effet car il s’était remis à carillonner.

Pour toute réponse, Fandor se retourna dans son lit.

— On n’a pas idée de ça, maugréait le journaliste, venir me voir à huit heures du matin.

Un troisième coup de sonnette, prolongé, lui coupa la parole.

— Zut, cria le journaliste, rigoureusement décidé à ne pas se lever. On verra bien qui se lassera.

Mais une idée soudain agitait Fandor :

— Si c’était de la part du journal ?

Fandor chassa vite cette supposition :

— Non, du journal on ne viendrait pas me voir à cette heure-ci, on téléphonerait.

Fandor, malheureusement, n’avait pas formulé cette supposition, qu’un nouveau carillon retentissait dans sa chambre.

Il provenait précisément de l’appareil téléphonique placé à la tête de son lit, et cette fois, le journaliste bondit :

— Ah çà, ils ont juré de se donner rendez-vous. En voilà des raseurs.

On continuait de carillonner à la porte.

— Bon Dieu, hurla Fandor, qui, soudain, venait de se décider à quitter sa nonchalante torpeur : Patientez, que diable, je vais vous ouvrir tout de suite. On m’appelle au téléphone.

La sonnerie de la porte s’arrêta. Fandor décrocha le récepteur de l’appareil téléphonique et, maussade, hurla :

— Allo ?

C’était une voix inconnue qui lui demandait :

— C’est bien à M. Jérôme Fandor, auteur de l’article « Cherchez la femme » que j’ai l’avantage de parler ?

— À lui-même, répondit Fandor, qui, en même temps grimaça en songeant :

— Voilà le nommé Chambérieux qui rouspète.

Mais ce n’était pas Chambérieux.

— C’est Fantômas qui vous parle, et Fantômas vous ordonne de ne pas vous occuper des affaires de Saint-Calais.

Un déclenchement sonore suivit immédiatement la fin de la phrase.

Le correspondant avait raccroché son téléphone.

— Nom de Dieu, murmura le journaliste. Fantômas ! Fantômas m’ordonne. Fantômas est mêlé aux affaires de Saint-Calais.

Puis avec son insouciante gaieté habituelle, Fandor soudain éclata de rire :

— Eh bien, il en a un culot, Fantômas, de me réveiller à huit heures du matin pour me flanquer des ordres.

L’éclat de rire de Fandor, toutefois, fut brusquement interrompu.

— Est-ce que vous ouvrez, monsieur ? ou est-ce que vous n’ouvrez pas ? criait à travers la porte de l’appartement, le visiteur qui, quelques minutes auparavant, sonnait de toutes ses forces.

— J’ouvre.

Fandor se trouva en présence d’un petit télégraphiste :

— M. Jérôme Fandor ?

— Lui-même.

— Une dépêche pour vous.

— Donnez.

Il lut.

La dépêche qu’il venait de recevoir était explicite et brève :

« Fantômas vous ordonne de ne pas vous occuper des affaires de Saint-Calais. »

***

Brusquement, une grande colère avait envahi le journaliste.

— Ah, Fantômas m’ordonne de ne pas m’occuper des affaires de Saint-Calais, avait hurlé Jérôme Fandor, eh bien, on va voir et on va rire. L’imbécile. Je n’imaginais pas qu’il fût en cause. Mais puisqu’il se dénonce lui-même, puisqu’il m’invite à me tenir tranquille, je m’en vais encore une fois lui déclarer la guerre.

Malheureusement, si Fandor se sentait envahi d’une ardeur belliqueuse, il ne savait trop comment agir.

C’était très bien de vouloir relever le défi porté par Fantômas, c’était superbe de vouloir lutter encore une fois contre le Maître de l’Épouvante. Mais c’était difficile.

Fantômas, Jérôme Fandor ne pouvait l’oublier, était en prison, en Belgique. Les tribunaux l’avaient condamné à mort, en raison de l’assassinat du prince Nikita, tué au moment où le bandit usurpait la personnalité du tsar. Fantômas était détenu à Louvain, détenu à perpétuité. D’où cette conclusion de Fandor :

— Si Fantômas s’est donné la peine de me donner des ordres, à moi, c’est évidemment qu’il peut craindre mon Intervention. Or, je ne suis intervenu dans les affaires de Saint-Calais que par l’article : « Cherchez la femme ». Cet article paru dans le journal de ce matin, n’a pas pu être encore entre les mains de Fantômas, s’il se trouve en Belgique. Or, pour que Fantômas m’ait écrit, il faut précisément qu’il ait lu cet article, donc Fantômas n’est pas en Belgique. Alors où diable est-il ?

Fandor qui aimait les décisions promptes, sauta sur son indicateur de chemin de fer, compulsa le Chaix, puis se frotta les mains :

— Cherchez la femme. Par Dieu, puisque c’est cela qui semble gêner Fantômas, c’est précisément ce que je vais faire. Il y a un train à midi treize. Je m’en vais le prendre. Je serai ce soir au Mans. Je verrai Chambérieux. Je chercherai la femme.

***

— De sorte, cher monsieur Chambérieux, de sorte que la bijouterie n’est pour vous qu’un prétexte à petites opérations financières ? Et le célibat qu’un moyen de posséder toutes les femmes qui vous font plaisir ? Hé hé, on ne s’embête pas en province.

Après avoir multiplié les courses et les démarches, Fandor était arrivé à joindre au Mans, le bijoutier Chambérieux. Il l’avait trouvé aplati, affalé, sur une chaise, derrière une petite table surchargée de soucoupes, au café du Grüber, place de la République, au Mans. Et Fandor avait immédiatement deviné, découvrant là celui qu’il cherchait, qu’il était fort possible que M. Chambérieux en effet connût « quelque petite femme… ».

— Chambérieux est au Grüber, s’était dit Fandor, ce doit être un farceur. Il se pourrait fort bien que j’aie touché juste en écrivant : « Cherchez la femme ».

Partant de ce principe, Jérôme Fandor qui connaissait à fond l’art de se rendre sympathique, avait trouvé immédiatement le moyen de devenir l’intime de Chambérieux. Il y avait toutes les raisons du monde pour que le gros bijoutier fît un mauvais accueil à Jérôme Fandor, mais Jérôme Fandor le salua, l’aborda avec une face si aimable, un sourire si prenant, une poignée de main d’une rondeur si parfaite, que Chambérieux tout de suite, se sentit en confiance. D’ailleurs, Fandor affectait de traiter le gros homme comme un esprit fort, dégagé de toutes les petitesses provinciales.

— Parbleu, disait le journaliste, qui venait de se présenter, je ne m’excuse pas d’avoir insinué que vous aviez une maîtresse ? Vous devez vous en moquer ? On n’est pas de bois, n’est-il pas vrai ? et même j’imagine bien que vous me ferez faire connaissance avec votre petite amie.

Ébouriffé par le bagout du reporter, Chambérieux s’était mal défendu.

— Enfin. C’est-à-dire. Mon Dieu…

Il avait bégayé quelques commencements de phrase, puis soudain, il s’était décidé, et tapant sur l’épaule de Fandor :

— Bien entendu, avait répondu Chambérieux, je vous présenterai quand vous voudrez. C’est une petite chanteuse, elle s’appelle Chonchon. Actuellement je l’ai fait engager à l’Alcazar, mais je pense à lui faire abandonner les planches.

— Il y a longtemps que vous êtes avec elle ?

— Oui et non, deux ans. Seulement, ce que je me demande, cher monsieur Fandor, c’est comment vous avez pu savoir que j’avais une maîtresse ?

— On sait tout, dans notre métier.

— Vous comprenez, un quart de million, ça ne se trouve pas dans un cachet de quinine. Et puis maintenant, tout le monde sait, ici, après votre article, que j’ai une maîtresse. Ce que je cachais soigneusement.

— Naturellement.

— Et puis enfin, mon cher Fandor, toutes ces histoires-là, ça ne vaut rien pour mon négoce.

— La bijouterie ?

— Oh, ce n’est qu’une corde à mon arc, c’est surtout avec les opérations de banque que je fais un peu d’argent.

L’orchestre du Grüber écorchait toujours des valses lentes, il était minuit et demie, heure très tardive pour une ville de province, on rentrait les tables à l’intérieur du café, que Jérôme Fandor et Chambérieux causaient toujours.