23 – DES DIAMANTS ET DES RUBIS
— Revenez donc, bon Dieu, Fantômas ! Eh patron, ne foutez pas le camp. Pas de blague. Passez-moi l’échelle. Fantômas, Fantômas. Mais nom de Dieu de nom de Dieu, écoutez-moi, à la fin. Et remontez. Sapristi, bon Dieu de salaud, bougre de cochon. Fantômas ! Fantômas, mais ouvrez donc le coffret, sapristi. C’est de la monnaie de singe, que vous emportez. Venez. Revenez. Je vous donnerai les diamants. Ah la crapule. Ah le salaud. Sacré nom d’un chien.
La voix de Ribonard sombra brusquement. L’apache articula d’une voix que la peur faisait trembler :
— Ah nom de Dieu, il est parti.
Fantômas, en effet, à l’instant même, venait de déboucher du petit escalier dans la nef, Ribonard avait entendu son pas résonner sous les voûtes de l’église. Une porte avait claqué. C’était définitif, irrémédiable. Fantômas venait de partir.
Ribonard, à cet instant, se vit perdu.
Il ne courait à vrai dire aucun danger immédiat, car si sa situation était peu confortable, elle était relativement tranquille. Bien cramponné au battant de la cloche, il ne risquait pas de se laisser choir. Mais l’avenir se présentait à lui sous les plus sinistres aspects. Ribonard songeait qu’il était pris à son propre piège.
Il avait pensé faire preuve d’une extraordinaire habileté en n’envoyant à Fantômas, demeuré dans la tour, au pied de l’échelle, qu’un coffret vide. Ribonard s’était dit : « Si jamais il prenait fantaisie à Fantômas de vouloir ficher le camp avec les bijoux, je pourrais toujours calmer ses envies de fuite en lui indiquant que j’ai gardé les bijoux dans ma poche, et qu’en réalité il ne tient qu’un coffret vide ». Mais Ribonard avait été surpris par la marche des événements. Fantômas s’était enfui si vite. Il avait si bien fait la sourde oreille à ses clameurs désespérées qu’il n’avait même pas entendu l’avertissement qu’on lui criait, qu’il n’avait même pas ouvert le coffret, qu’il s’était enfui dans la nuit, volé sans doute, satisfait néanmoins.
Ribonard, d’abord, ne s’inquiéta pas exagérément. Le premier moment de stupeur passé, l’apache éclata même de rire :
— Ah bien, on peut dire qu’elle est roide celle-là. Fantômas qui se cavale à toute allure, avec un coffret rempli de peaux de balle et moi qui me marre à l’intérieur d’une cloche, avec des poches remplies de bijoux, sûr que ça n’est pas ordinaire.
La gaieté du voleur, toutefois, disparut bientôt.
— C’est pas ordinaire, songeait Ribonard, mais c’est pas distractif non plus. Faudrait voir, à voir à se tirer des pattes et presto, encore. Pour ce qui est des bijoux, ah çà, dame, le Fantômas, il peut être sûr qu’il se mettra la ceinture. J’en ai mon compte des mecs à la redresse comme lui. Ça pose un et ça retient tout. Seulement, comment que je m’en vais sortir de là-dessous ?
Ribonard, qui serrait toujours entre ses genoux le renflement du bourdon, qui pressait entre ses bras la tige du battant, leva la tête. S’évader de la cloche par en haut, impossible. Il était pris là dedans de façon irrémédiable. Il ne pouvait même songer au moindre tour d’acrobatie, à la moindre tentative d’évasion, la cloche l’enserrait dans sa cavité, l’emprisonnait plus sûrement que n’importe quelle muraille, car il n’avait rien qui lui permît d’attaquer le bronze épais dont elle était faite.
— Bouclé par en haut, bouclé sur les côtés, conclut philosophiquement Ribonard, va falloir se tirer par en dessous.
Ribonard, bientôt fit la grimace…
— C’est très joli à dire, pensa-t-il, mais c’est pas commode à faire. Comment diable m’y prendre ? Sauter sur le plancher ? D’abord il y a quatre ou cinq mètres ce qui représente déjà un bond peu agréable, et ensuite le plancher est bien trop étroit pour que j’aie la chance de pouvoir m’y rattraper. Si je saute, il y a gros à parier que je vais manquer mon coup et me casser la gueule sur les chaises de l’église, c’est-à-dire, qu’à moins de chances imprévues, je me tue net.
L’apache se prit à réfléchir.
— Ce qu’il faudrait, pensa-t-il, c’est trouver le moyen de fabriquer une corde avec mes habits. Je pourrais l’attacher au battant et me laisser filer jusqu’au sol. Oui, mais voilà. Exécuter ce petit travail, ici, en équilibre comme je suis, c’est exactement comme d’essayer de transformer un violon en bateau à vapeur. Impossible. Ah, ça se complique.
Ça se compliquait, en effet.
De se tenir au battant de la cloche, serrant de toutes ses forces le renflement du bourdon, Ribonard commençait à ressentir une crampe terrible dans le mollet.
— Bon Dieu de bon Dieu, fit-il, si ça continue à aller comme ça, tout à l’heure je m’en vas lâcher prise et faire le saut périlleux. Quel salaud que Fantômas.
Ribonard, qui d’ordinaire avait peur de son ombre, montrait à présent un certain courage, tandis qu’il raisonnait assez froidement sur les chances qu’il avait de se tirer de sa situation élevée.
— Je ne peux pourtant pas rester là, finit-il par songer. D’abord, sûr de sûr, à la longue, je me laisserais tomber, et puis y a encore autre chose. Si demain matin les ratichons me dénichent, je peux bien faire mon deuil de ma qualité d’homme libre. On trouvera sur moi les diamants volés. Depuis l’autre jour, y a l’histoire de Chambérieux clamecé et depuis hier, depuis avant-hier, celle du marquis de Tergall qui embrouillent encore les affaires de Saint-Calais. Il ne ferait pas bon pour moi de me laisser coffrer. Mais c’est qu’avec tout cela, j’oublie encore que je vais pas pouvoir rester longtemps ainsi cramponné. V’là qu’c’est dans le bras maintenant que j’ai une crampe.
Ribonard fit mine de lâcher le battant de fer auquel il s’agrippait de la main droite, mais il dut vite se rendre compte qu’une telle manœuvre était d’une extrême imprudence.
— Sacrée cochonnerie de bon sort, je n’en sortirai pas vivant de cette cloche. Je me fatigue. Je vais lâcher.
Ribonard, par bonheur pour lui, avait heureusement pour lui exercé de nombreuses professions. Au cours d’une existence mouvementée, il avait été, entre autres, peintre en bâtiment. Il avait l’habitude du vide, il ne souffrait pas du vertige.
— Ma foi, risquons le tout pour le tout, finit-il par se dire. Je m’en vais, une seconde, lâcher mes deux mains, déboutonner ma veste et la reboutonner en emprisonnant le battant de fer entre mon corps et ma veste. Les boutons sont solides, le drap de mon veston résistera, ça m’attachera toujours un peu.
L’idée était excellente, Ribonard, par un prodige d’adresse réussit à la réaliser.
La situation, toutefois, n’était pas encore parfaite.
Si Ribonard ne pouvait plus basculer en arrière, il lui fallait encore étreindre, à peine de glisser, la partie renflée du bourdon. Or, à la longue, il se fatiguait terriblement le malheureux. Il eut vite la sensation que ses muscles allaient s’engourdir, se paralyser, qu’il allait desserrer son étreinte et dégringoler dans le vide, qui de plus en plus semblait le guetter, l’attendre.
Ribonard eut une autre idée.
— J’suis ici pour longtemps, gouailla-t-il, encore que l’appartement soit pas tout à fait à ma convenance… Faut que j’arrive à m’installer.
L’apache déboutonna ses bretelles. Il s’entoura l’une des cuisses d’un nœud coulant, puis, ayant ses deux mains libres, grâce à la façon dont il s’était boutonné sur le battant de fer, il attacha l’extrémité de ses bretelles à la charnière de la cloche. Dès lors, il était solidement fixé, il pourrait desserrer les jambes, il ne tomberait plus.
— Ça va mieux, murmura le malheureux qui, littéralement était à bout de forces. Ça va mieux. J’ai tout de même eu une fameuse idée le jour où j’ai acheté des bretelles en cuir de bonne qualité. Tiens, mais, j’y songe, j’ai une ceinture pour l’autre jambe.
Ribonard s’installait comme chez lui, se ficelait à l’intérieur de son étrange prison. Désormais, une jambe prise sous ses bretelles, l’autre maintenue par les nœuds de sa ceinture, il pouvait être assuré qu’il tiendrait aussi longtemps qu’il faudrait.
— Ça va bien, se déclara l’apache, maintenant, je ne tomberai pas. Mais d’autre part je ne peux pas rester ici toujours. Que diable va-t-il se passer ? Ah cochonnerie, quand je me retrouverai sur la terre ferme, si jamais je rencontre Fantômas, faudra que l’un de nous deux, lui ou moi, crève l’autre.
Mais c’étaient là de vaines menaces, et Ribonard quoi qu’il en eût, bien qu’il affectât de se rassurer un peu, songeait qu’il n’était pas encore près de descendre du clocher. Quelle solution en effet pouvait-il espérer à sa redoutable position ? Appeler ? Quand le jour serait venu, attirer l’attention des fidèles qui sans doute entreraient dans l’église ? Non, Ribonard n’appellerait pas. Ce serait à coup sûr se faire arrêter, et si Ribonard, à la rigueur se fût accommodé d’un peu de prison, il frissonnait à la perspective, certaine pour lui, de la rouge machine de Deibler. Que faire, alors ? Tâcher, quand il verrait plus clair, de sauter sur le plancher situé au milieu du clocher ?
Plus Ribonard calculait les distances, plus il mesurait de l’œil, le vide béant sous lui, et moins il se sentait disposé à risquer un pareil bond dans le vide. Non, sauter c’était se tuer à coup sûr. Et pourtant, il était évident qu’à peine de mourir de faim, d’épuisement, mourir de mort lente, il fallait coûte que coûte trouver moyen de quitter le clocher. Ribonard, soudain, alors qu’il venait de conclure qu’il n’y avait guère de chances de salut pour lui, éclata de rire, haussa les épaules, siffla, chanta, donna les signes d’une joie exubérante.
— Bon Dieu de bon Dieu, que je suis bête, murmurait l’apache, parlant tout haut sous l’empire de son émotion, sûr qu’en ce moment Fantômas est en train de s’apercevoir que je l’ai floué. Parbleu, quand il verra qu’il ne tient qu’un coffret vide, il y a gros à parier qu’il reviendra ici, pour me décrocher et reprendre les bijoux. Ma foi, ça sera bien le diable si, à ce moment-là, je ne parviens pas à l’embobiner, à le forcer à me passer l’échelle.
Rassuré à cette pensée, Ribonard commençait à voir les choses prendre meilleure tournure pour lui…
— Je donnerai la moitié des bijoux à Fantômas se disait-il, oui, ma foi, je la lui donnerai quitte à la lui reprendre sitôt que je serai à côté de lui, sur le sol ferme. Je n’ai pas perdu mon poignard, et ce n’est pas pour rien que j’ai appris à me servir de cet instrument quand je vivais au Natal. Après tout, je suis vanné, horriblement vanné. Qu’est-ce que je risque ? Maintenant que je suis attaché, si je me laissais aller à pioncer un petit peu ? C’est M. Fantômas lui-même qui me réveillera. Excusez du peu.
Ribonard ferma en effet, les yeux, se laissa envahir par une douce somnolence, épuisé qu’il était, lorsque brusquement, il se redressa, plongea des regards avides vers le bas de l’église.
Deux hommes venaient d’y entrer, un prêtre, semblait-il, un sacristain aussi, qui, dans le jour blafard de l’aube, s’affairaient, traînant derrière eux de lourds rouleaux d’étoffes noires, sortant à grands fracas, des placards de la sacristie, de grands chandeliers d’argent massif.
Alors Ribonard éclata, riant d’un rire fou et qu’il avait peine à garder muet :
— Sapristi de bonsoir, gouapa-t-il, je m’en vas entendre la messe. Y a tout de même longtemps que ça ne m’était pas arrivé.
***
Pâle à faire frémir, à toucher les cœurs de pitié, jolie malgré tout sous ses voiles de crêpe qu’elle relevait pour marcher d’un geste gracieux, élégante malgré elle, Antoinette de Tergall, à pas lents, vaillante en dépit de sa douleur, courageuse en dépit de l’angoisse intolérable qui lui serrait le cœur, suivait le convoi de son mari que l’on portait dans le caveau de la famille de Tergall.
L’enterrement, auquel avaient été invitées toutes les personnalités de Saint-Calais, auquel s’étaient rendues toutes les notabilités habitant le pays à dix lieues à la ronde, auxquelles s’étaient jointes bien des personnes venues de Paris, déroulait ses méandres le long de la route de campagne, entre les champs, par les vallons, dans une simplicité grandiose de décors que doublait encore le tragique apparat de la cérémonie.
Le pays ne possédant qu’un corbillard fort modeste, nulle voiture de deuil ne l’accompagnait, les proches suivaient à pied et, ainsi qu’il est coutume dans la Sarthe, la veuve marchait seule au premier rang tandis que le funèbre cortège à pas ralentis se dirigeait vers l’église et que le clergé, venu tout entier opérer la levée du corps, se tenait sur les bas côtés de la route, précédé d’un crucifix porté par un enfant de chœur et psalmodiant les graves cantiques d’espérance et de foi.
En arrière du cortège, un peu à l’écart, se groupant par sympathie naturelle, les magistrats de Saint-Calais échangeaient des propos qui n’étaient pas empreints de bienveillance exagérée.
— Vous direz tout ce que vous voudrez, monsieur le président, affirmait le procureur général, mais pour moi, ce décès demeure archi mystérieux. Il est inadmissible qu’il s’agisse d’un accident. Et d’autre part, il est impossible que l’assassin de Tergall soit le même que celui de Chambérieux. Que diable pour M. Chambérieux, nous sommes tous d’accord, maintenant. C’est de Fantômas qu’il faut parler. Chambérieux a été tué, comme conséquence directe, j’imagine, du vol des bijoux dont il avait été victime. Fantômas s’est débarrassé de lui, peut-être parce que Chambérieux le gênait. Peut-être parce que le jour du meurtre le bijoutier avait sur lui une somme importante. On n’en sait rien encore. Quelle explication, au contraire, peut-on proposer à la mort de Maxime de Tergall ? Fantômas n’assistait pourtant pas au déjeuner de chasse qui a précédé l’assassinat.
Le président, un homme doux et tranquille, haussa les épaules ennuyé.
— Mon cher procureur, répondit-il, on ne sait pas, on ne peut pas savoir. Il ne faut rien affirmer.
Après un petit instant de silence, le président questionna :
— D’ailleurs, qui soupçonneriez-vous, Roche ?
— Moi ? monsieur le président, personne. Cependant, la veuve avait intérêt.
Le juge d’instruction Pradier, qui marchait derrière le président pressa un peu l’allure pour se mettre à la hauteur du magistrat.
— Messieurs, messieurs, dit-il d’un ton grave, croyez bien que l’instruction fera tout le nécessaire pour connaître la vérité relativement au décès de M. de Tergall, mais croyez bien aussi que, si je n’ai point inculpé Mme Antoinette de Tergall, c’est qu’il m’est apparu, dès le début de mon enquête, qu’elle était parfaitement innocente, radicalement hors de cause.
C’était là une déclaration péremptoire.
Les deux magistrats s’inclinèrent d’autant plus volontiers que, depuis son arrivée au Tribunal, Fantômas avait trouvé le moyen de s’attirer la sympathie universelle.
Tout en devisant, d’ailleurs, ceux qui accompagnaient Maxime de Tergall à sa dernière demeure venaient de faire le long trajet séparant le château de l’église.
Le cortège, au moment précis où Charles Pradier intervenait entre le procureur général et le président pour innocenter Antoinette de Tergall, s’immobilisait brusquement. Le corbillard arrêté devant l’église de Bouloire était déchargé des couronnes entassées sur le cercueil, le drap noir recouvrant la bière, apparaissait, puis de robustes campagnards – les quatre plus vieux fermiers dépendant du château des Loges – chargèrent sur leurs épaules le cercueil, qu’ils déposèrent à l’entrée de l’église où le clergé, groupé, entonnait les prières de la bénédiction.
Or, au moment même où, d’une voix de basse, le curé de la paroisse lançait vers le ciel les paroles traditionnelles qui crient si bien le désespoir, la douleur humaine, et aussi l’espérance et la confiance chrétiennes, tandis qu’en haut du clocher le glas résonnait, lourdement sonné par le battant de la grosse cloche, soudain ce fut un long hurlement. Puis la ruée folle de ceux qui étaient encore massés sous le porche de l’église, et qui voulaient pénétrer dans la nef, bousculade insensée derrière Antoinette de Tergall elle-même qui perdait l’équilibre.
Sur le cercueil, tombant du haut du clocher, crépitant sur le chêne de la bière, une pluie étrange s’abattit. Pluie de diamants, pluie de rubis que l’on vit scintiller dans les rayons de lumière descendant des vitraux.
Et maintenant, oubliant la tragique horreur du moment, poussant des cris que le glas dominait avec peine, les assistants se bousculèrent presque pour ramasser les pierres précieuses. Chacun voulait voir, savoir, chacun voulait toucher les joyaux extraordinaires tombés du ciel. Puis stupeur nouvelle. On avait vu tomber des diamants et des rubis. On ne ramassait que des diamants. Mais non les rubis que l’on avait aperçus. C’étaient des gouttes de sang qui tachaient le sol, qui tachaient le cercueil, qui marquaient de rouge les vêtements noirs de la foule accourue à l’enterrement du marquis de Tergall.
***
Réveillé par les préparatifs d’un desservant et d’un sacristain, Ribonard, qui sommeillait, toujours attaché au battant de sa cloche, dominant ainsi le chœur même de l’église, assistait à toute une mise en scène qui, d’abord, lui parut incompréhensible.
Le prêtre et le sacristain balayèrent avec un soin extrême un espace qu’ils venaient de dégarnir de chaises. Ils étalèrent alors sur le sol de lourdes étoffes noires, semées de larmes d’argent, sur lesquelles bientôt ils disposèrent des chandeliers garnis de longs cierges, puis deux tréteaux, qu’une housse recouvrit.
— Qu’est-ce que c’est que tout ça ? se demandait Ribonard, une messe noire ? Ah, c’est rien farce.
Mais soudain, une grimace s’ébaucha sur le visage de l’apache :
— Une messe noire, oui, ronchonnait-il, mais pas une messe noire à la blague. Eh bien, ça va être gai. C’est un enterrement qui se prépare.
Ribonard ne se trompait pas. Il venait en effet d’être le témoin des dispositions prises pour l’enterrement du marquis de Tergall.
— Ça va bien. Ça va de mieux en mieux. Cet enterrement-là, c’est la certitude que Fantômas ne pourra pas venir me décrocher avant cet après-midi ou même ce soir. Il y aura du monde dans l’église tout le temps d’ici là. Le patron ne pourrait pas opérer.
Ribonard d’abord, s’intéressait à surveiller de son observatoire les manœuvres des gens d’église, mais bientôt il se lassa, et, s’arrangeant au mieux sur les liens qui le maintenaient, se disposa à faire un nouveau somme.
— J’m’en vas toujours roupiller le plus longtemps possible. J’ai grande chance de ne pas déjeuner, tâchons de dormir. Qui dort dîne.
Il était dit que Ribonard se verrait contrarié dans tous ses projets. L’apache n’était pas reparti au pays des songes, qu’il en était brusquement tiré par le bruit fait par un homme gravissant le petit escalier conduisant au plancher inférieur du clocher.
— Crédié, songea Ribonard, qui frissonna en voyant la porte s’ouvrir, je n’avais pas pensé à celle-là. Ce type qui s’amène, c’est assurément le sonneur. Bon sang de sort, s’il vient carillonner, mon affaire est claire, je suis frit.
Ribonard se trompait. Il était six heures du matin. Si le sonneur avait rejoint son poste, c’était pour l’angélus du matin qui se sonnait sur une petite cloche, plus facile à manier que la lourde savoyarde où l’apache était enfermé.
— J’ai de la veine, pensa Ribonard, faut croire que mon habitation, à moi, ne sert qu’aux jours de grande cérémonie ?
Et il se tint coi, évitant de respirer, terrifié à la pensée qu’il pouvait être pris d’une quinte de toux. Finalement, il vit avec satisfaction le sonneur raccrocher son câble, l’angélus fini, et redescendre à l’intérieur de l’église.
— De mieux en mieux, songeait Ribonard, maintenant, je pense que me voilà tranquille ?
Tenace dans ses projets, Ribonard ferma les yeux, se rendormit.
Mais alors qu’il était au pays des songes, un grand coup sur le crâne lui rouvrit les yeux.
Il n’eut pas le temps de pousser un nouveau juron. Une formidable sonorité l’assourdit. En même temps, avec une force plus grande encore, on lui assénait un nouveau coup sur la tête.
— Aïe, commença-t-il, au secours.
Un troisième coup, si violent qu’il crut que son cerveau allait éclater, l’étourdit en même temps.
Et alors, tandis que le vacarme grandissait autour de lui, contre lui, au point que ses cris désespérés ne devaient pas s’entendre à un mètre, Ribonard comprit qui l’assommait à moitié, qui produisait ce bruit assourdissant. Dans un brouillard, car ses yeux se congestionnaient sous la violence des coups qui le meurtrissaient, Ribonard aperçut, semblant se balancer en-dessous de lui, l’église, où des cierges brûlaient, un catafalque sur lequel reposait un cercueil, des prêtres qui chantaient, une foule recueillie, et puis, entre cela et lui, visible par moments, caché en d’autres, par l’étrange balancement, l’être difforme qu’était le sonneur, le sonneur qui le tuait sans s’en douter, le sonneur qui se suspendait au câble commandant la grosse cloche, qui lançait d’un mouvement régulier, s’étonnant de la peine qu’il éprouvait, le battant de fer où était attaché Ribonard contre le bronze sonore de la cloche.
— Il va me fracasser le crâne, nom de Dieu, hurla Ribonard qui, déjà, ne songeait plus qu’avec peine, tant il était étourdi.
Et il râla :
— Au secours, au secours.
Ces appels, personne ne les entendit. De la cloche, les ondes sonores tombaient avec tant de force qu’elles assourdissaient ses cris. Ribonard, prêt à tout, songea que mieux valait encore risquer le saut périlleux que de se laisser ainsi écraser. Il voulut s’élancer au vide. Impossible. Les liens qui lui avaient permis de rester attaché au battant s’étaient resserrés sous son poids, il ne put les défaire.
— Nom de Dieu de nom de Dieu. Je ne vais pourtant pas crever là.
Une idée lui vint. Dans sa poche, il saisit, tant bien que mal, de sa main gauche, car maintenant, son bras droit pendait inerte, brisé peut-être, les bijoux volés. Il les lâcha, il les jeta, espérant ainsi attirer l’attention. Mais ou moment précis où Ribonard ouvrait la main, lançant les diamants volés, le sonneur venait de réussir à donner toute son amplitude au mouvement de la cloche.
Le malheureux Ribonard était précipité avec tant de force contre l’intérieur de la grosse savoyarde, qu’il se brisait le crâne, qu’il se rompait les os, qu’il mourait dans une atroce agonie.
À peine sur le sol, les diamants furent suivis d’une pluie de gouttes de sang.
***
Deux heures plus tard, tandis que les obsèques du marquis de Tergall, tragiquement troublées, s’achevaient au cimetière voisin, tandis que les psaumes ultimes résonnaient sous la voûte du ciel bleu, Charles Pradier, demeuré à la sacristie en compagnie du médecin, examinait le cadavre de Ribonard que l’on venait de descendre du clocher.
Et Charles Pradier disait :
— Mon Dieu, mon Dieu, c’est à devenir fou. Quel peut donc être cet individu ? qui nous dira jamais son nom ? Comment deviner par quel hasard il était suspendu à l’intérieur de la grosse cloche, et tenait dans ses mains les bijoux volés à M. Chambérieux ?
Le médecin ne répondait rien.
— Au fait, mon cher praticien, dit alors le juge d’instruction, je vais vous demander une seconde de patience. Dans l’intérêt de la justice, je vais emporter, pour les remettre au greffe, les perles et les diamants que l’on a retrouvés dans l’église. Vous voudrez bien signer le procès-verbal à titre de témoin ?
— Mais certainement.
Pradier eut peine à dissimuler un sourire ironique, cependant qu’il enfouissait dans sa poche les bijoux retrouvés.
— À coup sûr, songeait Pradier-Fantômas, Ribonard, hier soir, s’est moqué de moi, mais ce matin, je me suis bien vengé.
Ce fut toute l’oraison funèbre du misérable.