20 – LA RÈGLE DU JEU
Assis derrière le bureau qui meublait son cabinet de juge d’instruction, Fantômas, définitivement devenu de façon irrévocable M. Charles Pradier, Juge au Tribunal de Saint-Calais chargé de l’instruction des affaires en cours, travaillait depuis près de deux heures d’horloge avec une ardeur compréhensible.
Le bandit qui passait maintenant aux yeux de toutes les personnalités du Tribunal pour un magistrat des plus zélés, pour un juge d’instruction remarquablement habile et merveilleusement inspiré, s’appliquait depuis son extraordinaire arrivée à Saint-Calais à étudier minutieusement le dossier déjà compliqué, déjà volumineux, de ce que l’on était convenu d’appeler au Parquet « les Affaires Fantômas ».
Certes, le bandit, en maintes pièces de l’instruction, en maints procès-verbaux, en maints réquisitoires, décelait de monstrueuses absurdités. Il constatait par exemple, que, de multiple façon, M. Morel, l’excellent juge qui l’avait précédé, avait cru pouvoir incriminer Fantômas. Il constatait aussi que d’élémentaires précautions de police avaient été négligées. Il s’apercevait enfin qu’il y avait de nombreux jours, de nombreux trous dans le filet que la Sûreté avait prétendu dresser pour capturer les auteurs des différentes tentatives de vols, commises tant au préjudice du marquis de Tergall qu’à celui de l’infortuné Chambérieux.
Fantômas, néanmoins, tirait grand profit du dépouillement qu’il accomplissait en vérifiant, une par une, les différentes pièces de procédure. Averti comme il l’était des procédés des criminels, des voleurs, des assassins, au courant de leurs bandes, connaissant un peu toute la pègre, il pouvait avec plus de facilité que quiconque trouver dans l’instruction hésitante les indications qui n’y étaient pas. Cela était même si vrai, que, petit à petit, au fur et à mesure qu’il prenait une connaissance plus minutieuse du dossier, Fantômas qui se voyait à chaque page incriminé, accusé d’être l’auteur des méfaits dont on recherchait les coupables, arrivait à se former une idée au moins approximative de qui devaient être les coupables.
— Jamais un isolé, songeait Fantômas, n’aurait réussi le vol des bijoux. Puis le vol du marquis de Tergall. C’est assurément une bande, qui a « travaillé » dans ce coup-là. Bon, si je veux être renseigné, j’imagine qu’en cherchant du côté de la domesticité de Chambérieux ou de la domesticité du marquis de Tergall, je parviendrai facilement à découvrir un indicateur ou une indicatrice. Le premier vol a été longuement préparé. D’ailleurs ce n’était pas mal combiné. Hum, tout de même je voudrais bien savoir comment il se fait que l’on ait mêlé mon nom à ces différentes affaires ?
Fantômas, avec la gravité d’un véritable juge d’instruction, car rassuré maintenant sur l’impunité avec laquelle il pouvait jouer son rôle, il s’efforçait de s’acquitter au mieux de ses délicates fonctions, continuait à étudier le dossier.
Il feuilletait encore les pages de papier timbré, parcourait de nombreuses feuilles à en-tête du Parquet, parvenait enfin aux procès-verbaux de gendarmerie, dressés sur son ordre, relativement au récent assassinat du bijoutier Chambérieux.
— Ma parole, pensait le bandit, qui, se renversant en arrière sur le dossier de son fauteuil, fermait à demi les yeux pour mieux s’absorber dans ses réflexions, ma parole, je ne comprends plus rien du tout à ce qui est arrivé à partir de ce moment-là. À moins que…
Et, sans doute, Fantômas formulait en ce moment, une hypothèse assez plaisante, car un sourire railleur vint lui caresser le visage.
Fantômas toutefois, sortit vite de cette songerie.
— J’arriverai à savoir cela, murmurait-il, en questionnant « ma » chère sœur. Cette excellente Antoinette, qui fait preuve à mon endroit de si beaux scrupules. Bon, laissons donc de côté l’explication des motifs du meurtre de Chambérieux qui ne m’intéressent pas. Je devrais tâcher, pour être logique avec ma ligne de conduite habituelle, de découvrir maintenant un moyen de rattraper le premier voleur et, surtout, l’objet de ce premier vol. Ce n’est pas facile.
Fantômas sourit derechef. D’un coup d’œil il embrassa la petite pièce aux murs tendus de papier vert, ornés de panoplies démodées, qui était devenue, par la subtile ironie des circonstances, son cabinet de travail.
Il considéra, goguenard, entre la fenêtre grillagée et la glace surmontant la cheminée où brûlait un confortable feu de bois, le grand placard dont les portes entrouvertes laissaient entrevoir une collection d’imprimés de toutes formes et de toutes dimensions.
— Moi qui, depuis des années, suis sous le coup d’un mandat d’arrêt, dit-il, voilà maintenant que je dispose de tous les pouvoirs d’un juge d’instruction : mandat de comparution, mandat de dépôt, mandat d’emprisonnement, permis de visite, ordonnance de mise au secret. J’ai là toutes les formules légales, et à portée de ma main, voici le sceau destiné à les rendre exécutables par toutes les autorités civiles et militaires. Parbleu, mon intérêt est d’arriver à retrouver rapidement les auteurs des différents vols pour arriver à m’emparer, plus rapidement encore, du produit de leurs forfaits. Mais c’est là une tâche qui m’est bien facilitée par les fonctions que j’exerce à cette heure. Je suis juge d’instruction, c’est en juge d’instruction que je vais opérer.
Fantômas, quelques minutes encore, se replongea dans l’étude des paperasses qu’il avait sous les yeux et dans lesquelles, à travers toutes les erreurs du précédent juge, toutes les ignorances des magistrats honnêtes qui étaient devenus ses collègues, il découvrait les indices précieux devant lui faciliter la tâche qu’il s’assignait.
— Ma foi, songeait Fantômas, quand je n’étais que bandit, j’arrivais toujours à mes fins. Il serait drôle que, disposant maintenant d’appuis officiels, je ne réussisse plus.
Mais, force était à l’Insaisissable d’interrompre sa vaniteuse songerie.
À la porte de son cabinet, on venait de frapper un coup discret.
— Entrez, commanda Fantômas, d’une voix assurée.
C’était un gendarme, qui, ayant fait respectueusement le salut militaire, s’immobilisa dans la position réglementaire, les talons joints, la main sur la couture du pantalon, le regard au sol.
— Monsieur le juge, commença respectueusement le digne serviteur de l’ordre, je viens, rapport aux instructions que vous avez sans doute à me donner relativement aux interrogatoires ?
— Attendez, gendarme.
— Bien, monsieur le juge.
Fantômas éprouvait un secret plaisir à commander les gendarmes. Il feignit donc par luxe pur de s’absorber dans la lecture de différents documents, au bas desquels il signait un Charles Pradier, merveilleusement imité sur la marque du vrai Pradier dont il avait découvert le modèle dans une lettre personnelle adressée à l’hôtelier de Saint-Calais pour annoncer son arrivée.
Ayant terminé, Fantômas daigna lever la tête vers le gendarme :
— Qu’est-ce que vous vouliez, mon ami ?
— Monsieur le juge, je venais voir si vous aviez des inculpés à entendre ce matin ?
— Non, j’étudie des dossiers en ce moment, je ne suis pas encore assez au fait des instructions en cours pour procéder aux interrogatoires. Ah, j’entends même, à ce sujet, vous donner des ordres.
Fantômas se leva, gagna l’armoire aux formules, prit quelques-unes de celles-ci, dont il remplit les blancs, puis qu’il tendit au gendarme :
— Portez cela au gardien-chef de la prison, ordonna-t-il, ce sont des ordonnances de mise au secret. Je veux et j’entends que les prévenus, dorénavant, ne puissent jamais recevoir de visite sans que j’en sois averti. Allez, gendarme.
— Bien, monsieur le juge.
Le gendarme, pourtant, ne se retirait pas encore.
— Vous avez quelque chose à me dire ?
— Monsieur le juge, c’est pour le rapport ?
— Mais cela concerne le procureur ?
— Le procureur m’a dit, monsieur le juge, de venir trouver M. le juge parce que M. le juge aurait peut-être des choses intéressantes à relever dans mon rapport.
Fantômas sourit, d’un sourire qu’il s’efforçait de faire à la fois blasé et fatigué, puis, il se renversa sur le dossier de son fauteuil :
— Parlez, gendarme, je vous écoute.
À ce moment, on frappa encore à la porte du cabinet du juge d’instruction.
— Entrez.
C’était la concierge du Palais de Justice :
— Monsieur Pradier, commença-t-elle, je ne vous apporte pas le courrier.
— C’est insupportable, je vous ai déjà prévenue, madame la concierge, que je voulais mon courrier tous les matins dès mon arrivée au Palais. Pourquoi ne m’apportez-vous pas le courrier ?
— Je ne vous apporte pas le courrier, monsieur le juge, parce qu’il n’y a rien pour vous ce matin.
Il y avait de quoi être désarmé. Fantômas ne le fut aucunement, car il lui plaisait de se montrer désagréable pour mieux se faire respecter.
— Alors, ce n’était pas la peine de venir me déranger. Allez, madame, allez.
Puis, la concierge une fois sortie, se retournant vers le gendarme, Fantômas interrogea encore :
— Le rapport, mon ami, et vite.
— Monsieur le juge, il n’y a rien au rapport, sauf, cependant, une petite chose.
Au terme de ce préambule, le gendarme prit la voix officielle pour débiter : « Il a été perdu et retrouvé par le gendarme Polydore Marasquin, une chambre à air d’automobile appartenant vraisemblablement à une automobile ayant circulé sur la route de Bessé-sur-Braye à Saint-Calais, portant le numéro apparent 3208 E-7. Cette chambre à air est avariée et en mauvais état, mais pouvant encore faire un long service. »
Fantômas interrompit à cet endroit précis le rapport du brave gendarme :
— Passez. Cela n’a pas d’intérêt pour moi.
Le gendarme, pourtant, ne se démonta pas :
— Faites excuse, monsieur le juge, M. le procureur a dit comme ça que c’était essentiel pour vous, rapport à ce que cette chambre à air avait été perdue à quelque distance de l’endroit du corps de M. Chambérieux, assassiné, et aussi que la voiture étant du Mans.
Fantômas, ahuri, car il ne comprenait pas très bien pourquoi le procureur semblait prendre intérêt au rapport du gendarme, coupa d’un ton sec :
— Il suffit, gendarme. Attendez-moi ici. Je vais voir M. le procureur.
Fantômas abandonna son cabinet personnel, se dirigea vers le Parquet du Tribunal.
M. Anselme Roche suspendit son travail pour accueillir familièrement son collègue.
— Ah, vous voilà, mon cher Pradier ? votre santé est bonne ce matin ? Oui ? vous êtes remis des émotions de votre arrivée ? Allons, tant mieux. Et quoi de neuf ?
— Cher monsieur, répondit Fantômas en serrant amicalement la main de M. Roche, je viens vous voir au sujet du rapport de la gendarmerie. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de chambre à air retrouvée ?
— Une histoire très intéressante, mon bon, affirma le procureur, visiblement convaincu. Une histoire extraordinaire. On a retrouvé sur la route de Bessé une chambre à air d’automobile, perdue par une automobile venant du Mans, et cela le jour même où vous arriviez et où Chambérieux était assassiné. J’ai immédiatement pensé que ce pouvait être une piste intéressante pour votre instruction, d’autant qu’en vérité, si je ne m’abuse, la voiture est connue. J’ai pu faire préciser aux gendarmes la chose, c’est une voiture qui est mise en location par un garage du Mans.
— En effet, monsieur le procureur, répondit Fantômas du ton le plus sérieux, c’est peut-être une piste. Et, de toutes façons, rien n’est à négliger. Qui a cette chambre à air ?
— Le gendarme. Il ne vous l’a pas remise ?
— Je vais la lui demander immédiatement…
— C’est cela. Voyez s’il n’y a rien d’intéressant à chercher de ce côté. Au besoin, vous pourriez envoyer une commission rogatoire au parquet du Mans ?
— Soyez tranquille. Je fais le nécessaire, monsieur le Procureur.
Fantômas, de plus en plus amusé par les multiples occupations incombant à sa charge de magistrat instructeur, retourna auprès du gendarme qui, patiemment, l’avait attendu, debout, immobile, n’osant pas s’asseoir.
— Gendarme, vous avez la chambre à air en question.
— La voici, monsieur le juge.
De son bissac, le gendarme tira en effet une chambre à air qu’il tendit au magistrat.
***
— Toi, mon vieux, j’aime autant ne pas te mâcher la viande, tu commences à me corner dans les oreilles. Et, sûr de sûr, si tu fais encore le malin, je m’en vas être amené à te mesurer la figure avec mes cinq phalanges.
— Tais-toi donc. Bébé. Tu sais bien que ce que je te dis, c’est la raison même. Au juste poids.
— Eh ben, t’as pas peur.
— Sûr que non, que j’ai pas peur.
— Oui, mais ça va bien mon colon. Tu veux faire le malin ? Eh bien, je te dis : j’en ai ma claque. Ah mince alors. C’est pas la règle du jeu, ça. Tu poses un et tu retiens tout.
— Non, je retiens pas tout, je prétends voir seulement à ce que tu ne me rafles pas le magot.
— Traite-moi de voleur, alors ?
— Parbleu, Bébé, je m’en priverai.
— Ribonard, mon vieux, ça va tourner mal. J’ai le caractère doux, mais faut pas m’agacer les dents.
— Calme-toi, Bébé. Inutile de me la faire « à l’oseille ». Tu ne m’avaleras pas, tout de même.
— J’te piquerai bien.
— Oh ! faudrait voir, on est deux.
— J’dis pas le contraire, mais je crois tout de même qu’en face de mézigue, tu pèserais pas lourd. Et puis, c’est pas tout ça, où ce qu’est l’argent, où ce que sont les bijoux.
— L’argent ? j’l’ai pas. Tu l’sais bien. Pour ce qu’est des bijoux, j’t’en donnerai ta part. Et voilà tout.
— Autant dire que tu me conseilles de me brosser ? Eh bien, mon vieux, je ne marche pas.
Depuis une heure déjà, Bébé et Ribonard échangeaient des propos aigres, nichés – c’est le terme exact – sur le toit d’une sorte de hangar dressé dans l’un des faubourgs de la ville.
Bébé était de plus en plus furieux. Ribonard s’obstinait.
Bébé, à bout d’argument, répéta :
— Non, je ne marche pas. Plutôt que d’être « fait » par toi, mon poteau, j’aimerais mieux faire parler le petit bijou que voici.
L’apache montrait un revolver. En proie à une colère froide, il compta :
— Si, à trois, tu ne m’as pas renseigné, fais tes prières, Ribonard, c’est sérieux. Allez, parle, un, deux.
— La paix.
Alors, entre les deux complices stupéfaits, un homme se précipita, un homme grand, mince, bien découplé, dont le visage était recouvert d’un masque noir.
Si subite avait été l’arrivée de cet inconnu que Ribonard et Bébé, l’un comme l’autre, demeurèrent quelques secondes incapables d’un mouvement, littéralement figés sur place.
Ribonard, le premier, reprit son sang-froid.
— Qu’est-ce que tu veux, toi ? commença-t-il.
Mais déjà Bébé s’était redressé :
— Ah, nom de Dieu faisait le bonimenteur qui parlait d’une voix tremblante, ah, nom de Dieu, si je m’attendais à celle-là. J’en cracherai ma langue. C’est toi, Fantômas ? Toi ?
— C’est moi.
— Mais t’es donc cavale dé prison ? t’as donc joué la fille de l’air ? Ah, cré nom, en v’là une histoire, vrai, elle me reste sur l’estomac. J’peux pas croire ce que mes yeux voient. Excusez du peu. Fantômas ici, au Mans, à deux pas de Saint-Calais. Ah, mince alors, c’est toi Fantômas ? Dis, vrai Dieu, c’est toi ? j’en suis comme deux ronds de flan. La sueur m’en coule, au long de la gouttière. Ah, pour une surprise, c’en est une. Mais qu’est-ce que tu viens foutre là tout de même ? C’est bien toi Fantômas ?
— Eh oui, Bébé, si étrange que cela te paraisse, c’est bien moi. Tout ce qu’il y a de plus moi.
L’Insaisissable se tut, puis changeant de voix, il reprit :
— C’est moi, le Maître, Bébé. Et je ne te cacherai pas que je ne suis pas très satisfait de la façon dont toi et Ribonard vous vous disputiez tout à l’heure. Suffit-il maintenant que je sois absent quelques heures pour que les Ténébreux en viennent à se menacer les uns les autres ?
Ribonard voulut intervenir :
— Hé là, cherre pas tant, Fantômas, tu dis que tu as été absent « quelques heures », mince, combien qu’il t’en faut, de campagne, pour que tu comptes un jour ?
— Assez, tu parleras quand je te le dirai.
Fantômas se retournait vers Bébé :
— Qu’aviez-vous à vous disputer tous les deux ? qu’exigeais-tu de Ribonard ?
— Ah bien, on ne peut pas t’expliquer cela comme ça, Fantômas. C’est compliqué. Sais-tu ce qu’on a fait à Saint-Calais ?
— Peu importe ce que je sais, parle, je comprendrai.
— Eh bien, voilà, continua Bébé, on a fait trois choses : primo et d’une, on a volé des bijoux. Bon c’est moi qui ai fait le coup. Deuxièmement et de deux : on a refait deux cent cinquante mille francs, ça c’est l’ouvrage à Ribonard et à moi. Troisièmement et de trois : on a zigouillé un ponte, un nommé Chambérieux.
— Alors ?
— Alors, Fantômas, qu’est-ce que tu veux ? Voilà ce qui s’est passé : les bijoux faits, je les ai confiés à Ribonard qui les a cachés dans un endroit que je ne sais pas. Bref, ce cochon-là, maintenant, il ne veut plus les rendre.
Ribonard protesta :
— Si, si, je veux bien rapporter les bijoux, mais je ne veux pas que Bébé les garde en entier. Faut partager. C’est-y pas la justice, Fantômas ?
Fantômas ordonna encore :
— Tais-toi, Ribonard. Et l’argent, où est-il. Bébé ?
— L’argent, je l’ai confié à ma maîtresse, une poule que tu connais pas, Fantômas, une nommée Rosa qu’est « bonnet-blanc » chez la marquise de Tergall.
Bébé ajouta :
— Ça l’argent, elle est en sûreté. Je suis tout prêt à la rapporter pour faire un partage satisfaisant. Mais je veux tout de même pas que Ribonard garde les bijoux entiers.
Fantômas haussa les épaules :
— C’est bien, en voilà assez sur ce sujet.
L’extraordinaire bandit posa la main sur l’épaule de Ribonard qui ne put s’empêcher de pâlir.
— Écoute, tu seras après-demain, à trois heures de l’après-midi au pied de la cathédrale du Mans, en bas de l’escalier, près du bassin, je t’y rejoindrai. Nous irons ensemble chercher les bijoux et c’est moi qui ferai le partage. Ne t’avise pas de manquer à mon rendez-vous, tu sais, n’est-ce pas, Ribonard, qu’on ne désobéit pas impunément à Fantômas ?
— Je sais.
— Bien. Alors va-t’en et à après-demain.
Fantômas se tourna vers Bébé, il ajouta :
— Toi, reste. J’ai à te parler.
En vérité, Fantômas était bien le Maître, le chef respecté de tous ceux qui font du vol et du crime leur profession habituelle.
***
Deux heures plus tard, en pleins champs, loin de la ville du Mans, Fantômas s’entretenait encore avec Bébé.
Le bandit venait de se faire raconter en détail comment Bébé avait réussi les deux premiers vols de Saint-Calais, tentés, affirmait l’apache parisien, pour se procurer l’argent nécessaire à l’évasion de Fantômas.
— C’est très bien, tu n’as pas mal agi, approuva l’Insaisissable. Il va de soi que j’obtiendrai de Ribonard qu’il rende les bijoux. Je te ferai savoir d’ici quelques jours où, toi-même, tu devras venir me consigner l’argent volé au marquis et que Rosa détient actuellement. Nous verrons à partager le tout. Bon passons maintenant à un autre ordre d’idées. Pourquoi, Bébé, as-tu tué Chambérieux ?
— Pourquoi j’ai tué Chambérieux ? D’abord Fantômas, comment sais-tu que c’est moi qui ai fait le coup ?
— C’était bien malin à deviner. L’assassin était certainement, n’est-il pas vrai, parmi les voyageurs d’une automobile qui a passé la nuit du crime sur la route de Bessé à Saint-Calais, donc…
— Pourquoi dis-tu que l’assassin était certainement parmi ces voyageurs ? interrogeait-il. Nous n’avons pas laissé de traces ?
— Imbécile, vous avez perdu une chambre à air.
— C’est vrai.
— Naturellement. Je ne parle pas au hasard. Eh bien, sur cette chambre à air, Bébé, j’ai relevé la trace d’un poignard, dont la lame a été retrouvée, cassée à demi, dans le corps même de Chambérieux…
Et Fantômas poursuivit ironique :
— Comme il était difficile, n’est-ce pas, de deviner que les assassins venus en automobile avaient eu l’occasion de manipuler cette chambre à air, de la glisser sous un coussin, de l’appuyer, par exemple, contre le poignard, dissimulé au même endroit. Il était bien difficile, après, sachant que l’assassin était venu en automobile, de retrouver au Mans le garage où cette automobile avait été louée et, ayant trouvé tout cela, de songer à visiter la toiture du garage où Bébé et Ribonard se cachaient, justement dans l’intention de revenir fouiller l’automobile et d’y reprendre le poignard égaré ?
— Fantômas, tu instruis les affaires, tu conduis les enquêtes comme un vrai juge d’instruction.
Mais Bébé ne vit pas le sourire du Maître de l’Épouvante.
Fantômas, d’ailleurs, feignit de ne pas entendre le compliment.
— Tout cela ne me dit pas pourquoi tu as tué Chambérieux. Allons, parle.
Bébé confessa.
— Dame, patron, j’ai zigouillé le pante parce que ce n’était pas de la poudre d’imbécile. Figurez-vous que j’ai appris qu’il chauffait ma maîtresse, Rosa, une gosse, vous savez, patron, ça n’a pas d’expérience. Bref, voilà-t-y pas que ma môme lui avait écrit. Le Chambérieux avait des lettres de Rosa. Si je l’ai tué, c’est tout bonnement pour les lui reprendre.
— Et tu les as reprises ?
— Non, j’ai pas eu le temps. Au moment où je fouillais le bonhomme pour lui chauffer les papiers compromettants, il y a des types qu’ont rappliqué dans la forêt, et j’ai tout juste pu cavaler sans ennuis.
— Alors ? ces lettres doivent être au greffe du tribunal maintenant, entre les mains du juge d’instruction ?
— Oui, c’est le « curieux » de Saint-Calais qui possède les papelards. Oh, mais, sois tranquille, Fantômas, foi de Bébé, ce juge d’instruction ne les a pas pour longtemps. Je suis bien décidé à lui faire son affaire. Le juge d’instruction de Saint-Calais. Ah, nom de nom, il n’y coupera pas, vrai de vrai. Je le condamne à mort, sais-tu bien, Fantômas.
— Je te défends de toucher à un seul des cheveux de M. Pradier. Il faut que ce juge d’instruction vive, Bébé.
Bébé, surpris, allait demander pourquoi. Il n’en eut pas le temps.
Alors que Bébé levait les yeux, en effet, il poussa une exclamation d’étonnement, de stupéfaction, d’angoisse.
Une seconde avant, il était à côté de Fantômas, et maintenant il était tout seul.
Fantômas avait disparu. Fantômas s’était évanoui. S’enfuyant dans la nuit. Fantômas n’était plus là.
— Ah, mince alors, finit par monologuer Bébé, tout juste rassuré. Pas plus de bonsoir que de bonjour. Il en a des façons le frère, pour s’amener dans la société et pour mettre les bouts de bois.
Quelques secondes plus tard. Bébé reconnaissait pourtant, avec une franchise qui n’était pas feinte :
— Tout de même, quel type, quel costaud, que Fantômas. Le voilà revenu. Sûr qu’on n’a pas fini de rigoler.
Mais quand Bébé parlait de « rigoler »…