6
Cahoté par les inégalités du terrain, Luke s’efforçait d’oublier l’inconfort de sa position en fixant son attention sur les petites étoiles orangées qui scintillaient dans les frondaisons. Il s’étonnait que leur lueur parvienne à percer l’épaisseur du feuillage.
Son étonnement s’accrut quand les petits Ewoks commencèrent à hisser leurs prisonniers le long d’un réseau complexe de rampes et de marches creusées à même les énormes troncs. Plus on s’élevait, plus les lumières grossissaient. Lorsque la colonne atteignit une centaine de pieds d’altitude, le doute ne fut plus permis. Ce que Luke avait pris pour des étoiles était, en réalité, des feux de camp. Des feux de camp allumés dans les arbres !
Les prisonniers furent finalement déposés sur une plate-forme branlante d’où l’œil plongeait droit dans l’abîme, et Luke craignit un moment qu’on ne les jette tout bonnement par-dessus bord afin de vérifier leurs connaissances en matière de vol plané. Mais les Ewoks semblaient avoir pour eux d’autres projets.
L’étroit balcon s’interrompit à mi-chemin entre deux arbres. Le premier Ewok de la file empoigna une longue liane et s’élança en direction du second tronc, percé – comme put le voir Luke en tordant la tête – d’une sorte de grotte creusée dans le bois. Un échange de lianes s’instaura rapidement d’un arbre à l’autre, jusqu’à ce qu’une sorte de passerelle soit tissée au-dessus du vide. Luke, toujours attaché à sa perche, se retrouva poussé et tiré le long de ce pont de fortune. Sur le parcours, il osa un coup d’œil vers le bas… referma vivement les yeux.
Une fois tous les captifs convoyés de la même manière de l’autre côté de la passerelle, les petits ours à l’agilité de singe démantelèrent le réseau de lianes et poursuivirent leur chemin à l’intérieur du second tronc. Il y faisait totalement noir, mais il parut à Luke qu’il s’agissait d’un tunnel et non d’une grotte comme il l’avait d’abord cru. Impression qui se confirma lorsque, cinquante mètres plus loin, la colonne déboucha sur la face opposée de l’arbre. En plein centre d’un village.
C’était un ensemble de plates-formes, de balcons et d’estrades, érigés au milieu des arbres sur des échafaudages, et supportant des huttes qui combinaient astucieusement le cuir, le torchis et le chaume. De petits feux de camp brûlaient çà et là. Autour de ces feux, des Ewoks ; des Ewoks par centaines.
Des cuisiniers, des tanneurs, des gardes, des vieillards. Des mères qui attrapaient leur bébé effrayé à la vue des prisonniers et couraient se réfugier dans leur hutte. Des Ewoks qui montraient du doigt les arrivants ou chuchotaient entre eux. Des enfants qui s’amusaient. Des troubadours qui s’accompagnaient sur d’étranges instruments faits de bois ou de roseaux.
Le fumet du repas en train de cuire emplissait l’air. Au-dessous, c’était le vide béant, au-dessus l’immensité ; mais ici, dans ce village suspendu, c’était la chaleur et la lumière ; c’était la paix.
Les ravisseurs et leurs prisonniers s’arrêtèrent devant la plus vaste hutte et Luke, Chewie et D2, toujours liés à leur perche, furent déposés contre un arbre proche. Yan paraissait voué à un destin particulier. Les petits ours l’entraînèrent à l’écart et le lièrent à un poteau au pied duquel un trou aux parois noircies évoquait étrangement un barbecue. Après quoi les Ewoks par dizaines firent cercle autour de lui en échangeant moult piaulements animés.
Teebo émergea de la vaste cahute. Il était un peu plus grand que la plupart des autres et indéniablement plus féroce. Sa fourrure était un zébrage de raies claires et foncées, dans les tons de gris. Au lieu du petit capuchon de cuir, il arborait un demi-crâne de bête à cornes qu’il avait orné de plumes. Il tenait une hachette de pierre et, même pour un être aussi petit qu’un Ewok, marchait d’un pas indiscutablement conquérant.
Il examina les prisonniers d’un coup d’œil rapide, parut prononcer un genre de sentence. Alors un des membres de la chasse – Paploo, celui qui portait une petite cape et avait paru montrer envers les prisonniers des sentiments plus modérés – fit un pas en avant.
Pendant quelques courts instants Teebo conféra avec Paploo, puis la discussion sembla prendre un tour moins civil. Manifestement, Paploo prenait la défense des captifs tandis que l’autre rejetait systématiquement tous ses arguments. Le reste de la tribu suivait le débat avec un intérêt soutenu, plaçant à l’occasion commentaires et exclamations.
6PO dont le trône-litière avait été installé à la place d’honneur, près du poteau de Yan, paraissait littéralement fasciné. Il traduisit les premiers échanges à l’intention de Luke puis abandonna la partie : le débit des orateurs était vraiment trop rapide et il ne voulait pas risquer de perdre le fil de la discussion. Conséquemment, les prisonniers n’obtinrent guère de lui que les noms respectifs des interlocuteurs.
— Je n’aime pas beaucoup le tour que prennent les choses, grogna Yan à l’adresse de Luke.
Chewie partageait cette analyse pessimiste de la situation et le gronda d’abondance.
Soudain, de la grande hutte, émergea un troisième Ewok. Il devait occuper d’importantes fonctions à en juger par le silence respectueux qui salua son apparition. Plus court que Teebo, il portait aussi sur la tête un crâne découpé – un crâne d’oiseau géant orné d’une unique plume. Sa fourrure était brun rayé, son visage expressif. Il ne portait pas d’arme mais un court bâton fait de vertèbres artistement assemblées. Une petite bourse pendait à sa taille.
Il s’avança vers les captifs qu’il examina longuement, reniflant Yan, froissant entre ses doigts le tissu du vêtement de Luke. Derrière lui, Teebo et Paploo avaient entrepris de lui exposer leurs divergences, mais devant son manque total d’intérêt, ils finirent par abandonner la partie.
— Celui-ci s’appelle Logray, daigna laisser tomber 6PO.
Lorsque Logray arriva devant Chewbacca, sa curiosité parut redoubler et il se mit à piquer le Wookie sur toutes les coutures du bout de son bâton d’os. Il y gagna un grondement d’avertissement qui, manifestement, se passait de traduction car il recula vivement. Fouillant dans sa bourse, il en tira une poignée d’herbes qu’il jeta dans la direction de Chewbacca.
— Fais gaffe, Chewie, appela Yan. Ça doit être le cuistot en chef.
— Non, rectifia 6PO. Je crois qu’il s’agit en réalité du sorcier.
Luke était tenté d’intervenir, mais il décida de patienter. Dans la mesure du possible, mieux valait laisser cette petite communauté sérieuse tirer elle-même les conclusions quant aux prisonniers.
Logray avait repris son examen. Il se planta devant D2, renifla la carrosserie métallique du droïd, la tapota, doucement d’abord puis avec plus de force… Son visage se plissa en une grimace de profonde consternation. Il réfléchit quelques instants encore, puis ordonna que l’on détache le robot.
La foule laissa échapper un murmure inquiet et recula de quelques pas, tandis que deux gardes s’avançaient pour trancher les liens de D2. Libéré, le petit droïd glissa le long du poteau et s’écrasa sans façon sur le sol.
Les gardes se précipitèrent pour le remettre sur ses roues. D2 était furieux. Ses paramètres ayant donné Teebo comme source de ses déboires, il s’élança et entreprit de courser le responsable terrorisé. La foule rugit – certains encourageant Teebo, d’autres optant pour le droïd détraqué.
Une charge électrique décochée par D2 atteignit son but. Teebo sauta en l’air avec un couinement suraigu, avant de filer aussi vite que le lui permettaient ses petites pattes. Dans la foule, piaulements d’indignation ou de ravissement saluèrent l’issue de la poursuite. Profitant du remue-ménage, Wicket s’était subrepticement glissé dans la hutte du conseil.
6PO était hors de lui.
— D2, vas-tu arrêter tout de suite ! Tu ne fais qu’envenimer les choses.
Les roues de D2 le véhiculèrent face au droïd doré qui s’entendit décocher une tirade véhémente.
— Wreee op doo rhee vrr gk gdk dk whoo dop dhop vree doo dweet…
Outré, 6PO se redressa de toute sa taille sur son trône.
— Ce n’est pas une façon de s’adresser à quelqu’un qui occupe ma position.
La situation menaçait de dégénérer et Luke jugea bon d’intervenir.
— 6PO, déclara-t-il avec dans le ton un soupçon d’impatience, je crois qu’il est temps pour toi d’éclairer nos petits amis à notre sujet.
Avec une mauvaise grâce manifeste, le droïd doré se tourna vers l’assemblée et prononça un petit discours entrecoupé de gestes qui désignaient ses compagnons attachés à leurs poteaux.
Logray prit très mal la chose. Il agita par trois fois son bâton-médecine, tapa du pied, noya 6PO sous une averse de cris stridents pendant une pleine minute. À la suite de quoi il adressa un signe de tête à quelques-uns de ses fidèles qui acquiescèrent du chef et commencèrent à emplir de branchettes la cavité creusée sous les pieds de Solo.
— Eh bien, qu’est-ce qu’il a dit ? s’énerva Yan qui sentait son angoisse monter à chaque nouvelle brassée de fagots.
— C’est très embarrassant pour moi, Commandant Solo, geignit 6PO au comble du désespoir, mais il apparaît que vous devez constituer le mets de choix du festin donné en mon honneur. Logray s’affirme profondément offensé de ce que j’aie pu émettre une suggestion contraire.
Avant qu’aucune autre parole ait pu être prononcée, les tam-tams entamèrent un air syncopé et toutes les têtes se tournèrent vers l’ouverture de la grande hutte d’où était en train d’émerger Wicket, suivi du chef Chirpa.
Chirpa était l’émanation même de l’autorité. Gris de pelage, il était couronné d’une guirlande de feuilles tressées, entremêlées de dents et de cornes d’animaux. Sa main droite tenait un sceptre sculpté dans une épine dorsale de reptile volant tandis que son bras gauche s’enroulait avec délicatesse autour d’un petit iguane.
Il engloba toute la scène d’un seul coup d’œil, avant de se retourner vers l’entrée de la cabane pour accueillir son hôte.
Son hôte était une hôtesse : une belle et jeune princesse d’Alderaan.
« Leia ! » crièrent ensemble Luke et Yan. « Rahr-rharh ! », « Boo dEEdwee ! », « Votre Altesse ! », renchérit le chœur des non-humains.
Leia se rua vers ses amis mais une rangée de lances pointées vers elle stoppa net son élan. La princesse se tourna vers Chirpa, puis vers son robot-interprète.
— 6PO, explique-leur que ce sont mes amis et qu’il faut les libérer.
— Iip sqii rhiiow, traduisit 6PO de son ton le plus civil. Sqiiow roah miip miib iirah.
Deux hochements de tête négatifs accueillirent la requête du droïd. Logray caqueta quelques mots à ses assistants qui recommencèrent avec ardeur à empiler les fagots sous les pieds de Solo.
Yan échangea avec Leia un regard d’impuissance.
— Quelque chose me dit que ça n’a pas arrangé nos affaires, constata-t-il avec un pauvre sourire.
— Luke, que peut-on faire ? interrogea Leia d’une voix pressante.
Rien ne se déroulait comme elle l’avait escompté. Elle avait pensé obtenir des Ewoks un guide pour rejoindre le vaisseau ; au pire, un souper et le logement pour la nuit. Elle ne comprenait décidément pas ces petites créatures.
— Luke ? insista-t-elle.
Yan s’apprêtait à émettre une suggestion lorsqu’il fut frappé par la confiance totale qu’il lisait dans les yeux de Leia. Une confiance mise en Luke et non en lui. C’était la première fois qu’il notait le fait – un fait qui n’avait rien d’agréable eu égard à ce qu’il impliquait.
Ce fut Luke qui exprima l’idée que Yan avait en tête.
— 6PO, ordonna-t-il, tu vas leur dire que s’ils ne font pas ce que tu désires, ta colère sera grande, et que tu te serviras alors de tes pouvoirs magiques.
— Quels pouvoirs magiques, Messire Luke ? protesta le droïd. Je n’ai aucun…
— Fais ce que je te dis !
Contrairement à son habitude, Luke avait haussé le ton (il y avait des moments où 6PO mettait à rude épreuve même la patience d’un Jedi).
Le droïd-interprète se tourna vers l’assistance et d’un ton hautain de circonstance :
— Iimiiblii scriitch oahr aish ch chiistii miip iip iip, décréta-t-il.
La proclamation sema le trouble parmi les Ewoks qui reculèrent, à l’exception de Logray qui fit deux pas en avant, avant de lancer ce qui ne pouvait être qu’un défi.
— Ils ne me croient pas, Messire Luke, s’affola 6PO. Je vous avais prévenu…
Luke ne l’écoutait pas. Les yeux fermés, il projetait le droïd à l’intérieur de lui-même. Il le voyait assis, brillant, sur son trône de feuilles, assis dans le gouffre obscur de sa conscience… Il le voyait s’élever lentement…
Lentement, 6PO commença à s’élever.
Au début, le droïd ne remarqua rien ; personne ne remarqua rien, au début. 6PO poursuivait sa harangue affolée.
— … Je vous avais prévenu qu’ils ne me croiraient pas. Je ne sais pas pourquoi vous… eh !… Une minute… Qu’est-ce qui se passe ?
Les Ewoks réalisèrent presque en même temps que 6PO ce qui était en train de se produire. Ils tombèrent en arrière, terrorisés par ce trône qui se soulevait de terre. Alors, le trône commença à tourner sur lui-même, lentement, majestueusement.
— Au secours ! couina 6PO. D2, au secours !
Le chef Chirpa hurla une série d’ordres à ses subordonnés qui, plus morts que vifs, se précipitèrent pour délivrer les prisonniers de leurs liens. Leia, Yan et Luke se jetèrent dans les bras les uns des autres en une même étreinte ; ils éprouvaient le sentiment d’avoir remporté leur première victoire contre l’Empire.
Il fallut quelques secondes à Luke pour réagir aux bips-bips plaintifs de D2. Lorsqu’il se retourna, ce fut pour découvrir le droïd figé sous le trône qui continuait à tourner avec, à son bord, un 6PO à la limite du court-circuit. Lentement, Luke abaissa le trône jusqu’à terre.
— Merci, 6PO, déclara chaudement le jeune Jedi en tapotant l’épaule du droïd.
Mal revenu encore de ses émotions, 6PO esquissa une sorte de sourire électronique un peu tremblant.
— Euh… euh… Je dois reconnaître que j’ignorais l’existence de cette fonction, avoua-t-il.
Si, selon les critères ewoks, la hutte du chef était vaste, Chewbacca, assis en tailleur à l’intérieur, devait consacrer une attention de tous les instants à ne pas en soulever le toit de la tête. Le Wookie et ses camarades avaient pris place d’un côté de l’abri, tandis que le chef et les Anciens leur faisaient face, du côté opposé. Au centre, entre les deux groupes, un petit feu promenait ses lueurs capricieuses sur les murs de terre.
Au-dehors, tout le village était dans l’attente des résultats de ce conseil extraordinaire. C’était une nuit claire, une nuit de réflexion et de décisions. Malgré l’heure tardive, aucun habitant ne reposait.
À l’intérieur, 6PO remplissait ses devoirs de traducteur. Il était présentement lancé dans le récit historique de la Guerre Civile Galactique – saga qu’il animait de pantomimes, de commentaires journalistiques et d’effets sonores.
Il obtint un succès patent avec son mime d’un bipode impérial. Les Anciens écoutaient de toutes leurs oreilles, ne relâchant leur attention que pour de brefs apartés à l’issue desquels l’un ou l’autre posait une question. 6PO y répondait avec précision, voire avec fougue. À une ou deux reprises, D2 osa un sifflement, probablement pour donner plus de poids encore au récit de son ami.
Lorsque le droïd doré se tut enfin, le chef conféra quelques instants avec les Anciens avant de se retourner vers 6PO en secouant négativement la tête. Il adressa quelques mots au droïd qui traduisit à l’intention de ses amis.
— Le chef Chirpa estime que c’est une histoire très émouvante, expliqua-t-il, mais dont les Ewoks n’ont pas à se mêler.
Un silence oppressant s’abattit sur la petite pièce, troublé seulement par les craquements du feu qui poursuivait son brillant soliloque.
Ce fut finalement Solo qui se décida à prendre la parole. Pour le groupe. Pour l’Alliance.
— Tu vas leur dire, Échalas – pour la première fois, il souriait au droïd avec une affection consciente –, qu’il est difficile d’expliquer le pourquoi et le comment d’une rébellion, et que ce n’est peut-être pas le rôle d’un traducteur. Moi, je vais leur expliquer de quoi il retourne.
Ce n’est pas parce qu’on le leur demande qu’ils doivent nous aider. Ce n’est même pas parce que c’est leur intérêt. C’est leur intérêt, bien sûr. Un exemple : l’Empire pompe des quantités énormes de l’énergie de cette planète pour générer son bouclier déflecteur et cette énergie, elle va vous faire rudement défaut cet hiver, les copains ; vous allez rudement vous les… enfin, laisse tomber ça et dis-leur le reste.
6PO traduisit. Et Yan reprit :
— Mais ce n’est pas pour ça qu’ils doivent nous aider. Je le sais parce que moi, j’étais comme ça, toujours à suivre mon propre intérêt. Plus maintenant. Plus autant, en tout cas. Aujourd’hui, une bonne part de ce que je fais, je le fais pour mes amis. Qu’est-ce qu’il y a de plus important que les amis ? L’argent ? Le pouvoir ? Jabba avait les deux ; il a fini comment, Jabba ? Bref ! L’important, dans cette affaire, c’est que vos amis… c’est vos amis. Vu ?
C’était bien le plaidoyer le plus confus que Leia eût jamais entendu et pourtant, il lui faisait monter les larmes aux yeux. Les Ewoks, eux, demeuraient silencieux, impassibles. Teebo et le petit sage nommé Paploo échangèrent quelques mots à mi-voix, puis le silence retomba. Les visages étaient impénétrables.
La pause se prolongeait. À son tour, Luke s’éclaircit la gorge.
— J’ai conscience d’être un peu abstrait, commença-t-il lentement, mais il est vital pour la galaxie tout entière que les installations impériales sur Endor soient détruites. Levez les yeux. À travers cette petite trappe à fumée, que voyez-vous ? Par ce seul petit trou, vous pouvez compter des centaines d’étoiles. Dans le ciel tout entier, il y en a des millions de millions ; plus que vous n’en pourrez jamais compter. Et toutes ces étoiles ont des planètes, des lunes, et des gens heureux, tout comme vous. L’Empire est en passe de détruire tout cela. Vous pouvez… vous pouviez rester tranquillement allongés sur le dos à contempler les étoiles, avec la sensation d’exploser quelquefois tant elles sont belles. Et vous participez à la même beauté, à la même Force qu’elles. Ce que s’apprête à faire l’Empire, c’est à éteindre les étoiles.
Il fallut un certain temps à 6PO pour traduire ce discours, tant il s’appliquait à peser chaque mot. Un concert de couinements salua ses dernières paroles. Le volume du brouhaha s’enfla, s’apaisa… pour reprendre de plus belle quelques instants plus tard.
Leia savait ce que Luke avait tenté de faire comprendre aux Ewoks, mais elle craignait fortement qu’ils ne fassent pas le rapprochement. Elle fouilla au fond d’elle-même, cherchant le moyen de combler le gouffre entre sa civilisation technique et celle, plus proche de la nature, des Ewoks. Deux civilisations si dissemblables et si pareillement menacées… Elle plongea, et se revit dans la forêt, suivant son guide ; elle revécut cette étrange sensation d’être à la fois unique et unie à ces arbres dont les branches semblaient caresser les étoiles. Elle sentit leur magie résonner en elle, l’emplir de sa force… Elle se sentit Ewok.
Elle guetta une interruption dans la discussion, et d’une voix ferme et confiante :
— Faites-le pour les arbres, dit-elle.
Ce fut tout. Chacun attendait une suite qui ne vint pas. Il n’y avait pas de suite. Tout était dit.
De l’entrée, Wicket avait observé le déroulement des débats avec une impatience croissante. À plusieurs reprises, il lui avait même fallu se dominer pour ne pas intervenir. Aux paroles prononcées par Leia, il bondit sur ses pieds, fit plusieurs aller et retour à travers la hutte, pour s’arrêter finalement devant les Anciens et se lancer dans un discours passionné.
— Iiip iiip miiip iik, squiii…
6PO traduisit pour ses amis.
— Honorables Anciens, cette nuit nous a fait don d’un bien périlleux et merveilleux à la fois : la liberté. Ce dieu doré… – ici 6PO marqua une pause pour savourer l’instant –… ce dieu doré (dont la prophétie du Premier Arbre nous avait prédit la venue) nous apprend que nous sommes libres de choisir ; que nous devons choisir ; que tout ce qui vit doit choisir son propre destin. Il est venu, Honorables Anciens. Il est venu et il repartira. Car nous n’avons plus le droit de continuer à suivre aveuglément ses préceptes divins. Nous sommes libres.
Être libres, qu’est-ce que cela signifie ? Parce qu’un Ewok peut quitter sa forêt, l’en aime-t-il moins ? Non. Il ne l’en aime que plus. Et parce qu’il peut partir, il reste. Ainsi en est-il de la parole du dieu doré : nous pouvons nous boucher les oreilles, mais nous continuons à l’écouter.
Ses amis nous parlent d’une Force, d’un grand esprit vivant dont tous nous faisons partie, comme les feuilles sont uniques et en même temps unies à l’arbre. Cet esprit, Honorables Anciens, nous le connaissons si nous ne lui donnons pas le même nom. Les amis du dieu doré nous disent que la Force est en grand péril, ici et partout. Quand le feu s’empare de la forêt, qui est à l’abri de sa faim dévorante ? Pas même le Grand Arbre dont toutes choses font partie ; ni ses feuilles ; ni ses racines ; ni ses oiseaux. Le péril est pour tous, toujours et à jamais.
C’est un acte de bravoure que d’affronter un tel feu, Honorables Anciens. Car beaucoup doivent mourir pour que vive la forêt.
Mais les Ewoks sont braves.
Le regard de Wicket passa sur les Anciens. Aucune parole ne fut prononcée mais le message passait ; la communication s’établissait.
Après une minute environ de cet échange muet, Wicket conclut sa profession de foi.
— Honorables Anciens, nous devons apporter notre soutien à la cause de ces étrangers. Pour les arbres mais aussi pour les feuilles des arbres. Ces Rebelles sont comme les Ewoks, comme les feuilles. Battus par les vents, dévorés par les nuées de sauterelles qui habitent le monde, nous nous précipitons contre les feux pour qu’un autre puisse connaître la chaleur de la lumière ; nous faisons un lit de nos corps pour qu’un autre puisse connaître le repos ; nous tourbillonnons dans le vent qui nous emporte afin que la peur du chaos glace le cœur de nos ennemis. Nous changeons de couleur quand la saison nous appelle au changement. De même aiderons-nous nos feuilles-frères – ces Rebelles – car la saison du changement est venue.
Il se tut, immobile devant les sages de son peuple, les lueurs du feu dansant dans ses yeux. Et les Anciens l’entendirent. Les unes après les autres, les têtes hochèrent leur acquiescement.
Le chef se redressa, rejoignit le seuil pour adresser au village une brève déclaration et, tout soudain, les tambours commencèrent à battre. Les Anciens sautèrent sur leurs pieds, tout leur sérieux envolé, et se jetèrent sur les Rebelles pour les étouffer d’embrassements. Teebo se risqua même à en faire autant vis-à-vis de D2, mais au long sifflement d’avertissement du droïd, il préféra abandonner la partie et se rabattre sur le Wookie.
— Qu’est-ce qui se passe ? interrogea Yan, mi-figue, mi-raisin.
— Je n’en sais trop rien, souffla Leia. Mais ça n’a pas l’air trop mauvais pour nous.
Quoiqu’avec une certaine réserve, Luke participait à cette joyeuse détente avec le sourire et une certaine bonne volonté, quand il sentit un nuage sombre passer sur son cœur et le glacer. Il posa instantanément un masque sur son visage et continua à sourire. Personne n’avait rien remarqué.
6PO avait finalement réussi à saisir, malgré le brouhaha, le sens des explications que lui prodiguait Wicket. Il se tourna vers ses amis, et avec un geste emphatique :
— Nous faisons désormais partie de la tribu, annonça-t-il.
— Mon rêve de toujours, répliqua Solo.
6PO ignora le sarcasme.
— Ils sont décidés à nous aider par tous les moyens à débarrasser leur terre des méchants.
— Un petit quelque chose vaut mieux qu’un grand rien, comme je le dis toujours, gloussa Yan.
6PO commençait à trouver que cet ingrat de Correlien lui échauffait les circuits. Il leur adressa un regard meurtrier avant de poursuivre :
— Teebo dit que ses éclaireurs, Wicket et Paploo, vont nous indiquer le plus court chemin pour rejoindre le générateur de champ.
— Remercie-le de notre part, Échalas.
Chewie barrit à la perspective d’un regain d’activité. L’un des Ewoks se méprit sur le sens de cette manifestation verbale et, croyant qu’il réclamait de la nourriture, lui apporta vivement un énorme quartier de viande que Chewbacca se garda bien de refuser. Il engloutit l’aubaine d’une seule bouchée, sous les regards éberlués et ravis des Ewoks qui se mirent à entamer une gigue effrénée autour de la bête curieuse. Ils se tenaient les côtes de rire et Chewie sentit l’hilarité le gagner à son tour. Une chose en entraînant une autre, Wookie et Ewoks se trouvèrent bientôt engagés dans une folle partie de chatouilles qui ne se termina qu’à l’épuisement total des combattants. Chewie s’essuya les yeux et, pour se remettre de ses émotions, empoigna un second morceau de viande qu’il mâcha, avec plus de réserve toutefois.
Solo commençait déjà à organiser l’expédition.
— Quelle distance d’ici au générateur ? Il va falloir faire vite ; il ne nous reste pas beaucoup de temps. Chewie, au lieu de t’occuper de ton estomac, comme d’habitude, tu ne pourrais pas te remuer un peu ? Donne-moi un morceau de cette viande…
Profitant du remue-ménage, Luke s’était glissé à l’extérieur de la hutte. Tout autour de lui le village était en fête, mais le Jedi n’avait pas le cœur à se réjouir. Il évita la lueur des feux de camp, s’engagea sur une passerelle en direction de l’ombre.
Leia le suivit.
Les bruits de la forêt emplissaient la nuit : stridulations des grillons, frôlements des rongeurs, murmures de la brise, ululements angoissés des chouettes… L’air embaumait le pin et le jasmin. Le ciel était un champ d’étoiles.
Luke leva les yeux vers le plus brillant de ces astres, celui d’où émanaient les sombres nuées qui lui glaçaient le cœur, vers l’Étoile Noire. Il ne pouvait pas en arracher son regard.
C’est dans cette contemplation morbide que le découvrit Leia.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? murmura-t-elle.
Luke eut un sourire las.
— Tout, j’en ai peur. Ou rien, peut-être. Peut-être, en fin de compte, les choses se déroulent-elles comme il était écrit qu’elles le feraient.
Il sentait la présence de Dark Vador, toute proche.
— Qu’est-ce que c’est, Luke ?
Leia lui avait pris la main. Elle se sentait profondément liée à lui alors qu’il paraissait si seul, si perdu. À peine si elle sentait le contact de sa main dans la sienne.
Luke baissa les yeux sur ces deux mains entrelacées.
— Leia… Est-ce que vous vous rappelez votre mère ? Votre véritable mère ?
La question prit Leia au dépourvu. Elle s’était toujours sentie infiniment attachée à ses parents adoptifs, au point d’en oublier qu’ils n’étaient pas ses géniteurs. Sa mère était peu à peu devenue pour elle aussi irréelle qu’un rêve. Mais voilà que la question de Luke faisait resurgir des éclairs d’enfance, des visions déformées. Une course… une femme, très belle… une cachette dans un tronc d’arbre…
— Oui, répondit-elle en faisant un effort pour dominer le flot d’émotion qui montait en elle. Un petit peu. Elle est morte quand j’étais toute petite.
— Qu’est-ce que tu te rappelles d’elle ? insista Luke. Raconte.
— Des émotions vagues… des images.
Tout cela était si loin… si loin de ses préoccupations actuelles. Elle aurait voulu refouler ces souvenirs, si lourds tout à coup.
— Raconte, répéta Luke.
D’abord surprise de l’insistance de son ami, elle décida pourtant de lui accorder sa confiance, même s’il l’effrayait un peu.
— Elle était très belle, se souvint Leia à voix haute. Douce et tendre… mais triste.
Elle plongeait dans le regard de Luke, le fouillant à la recherche de ses motivations.
— Pourquoi me demandez-vous ça ?
Luke se détourna vers l’Étoile Noire qui continuait à le narguer, et soudain il eut peur de ce qu’il s’apprêtait à faire, peur des conséquences de sa révélation.
— Je n’ai aucun souvenir de ma mère, éluda-t-il. Je ne l’ai jamais connue.
Leia voulait l’aider. Elle savait qu’elle pouvait l’aider.
— Luke, dis-moi ce qui te trouble.
Il la fixa longuement sans mot dire, évaluant ses potentialités, son besoin de savoir, son désir de savoir. Oui, elle était forte. Il pouvait compter sur elle.
— Vador est ici, en ce moment, avoua-t-il. Sur cette lune.
Leia sentit son sang se figer dans ses veines.
— Comment le savez-vous ?
— Je sens sa présence à chaque instant. Il est venu pour me trouver.
— Mais comment a-t-il su où chercher ? Est-ce que nous avons laissé une piste ? Est-ce que nous nous sommes montrés imprudents ?
— Non, c’est moi qui suis la piste. Quand je me trouve à proximité, il le sent, comme moi je le sens.
Il l’empoigna par les épaules. Il était décidé à tout lui révéler, mais alors même qu’il essayait, il sentait faiblir sa résolution.
— Je dois vous laisser, Leia. Tant que je me trouve auprès de vous, je mets en péril le groupe et notre mission…
Ses mains tremblaient.
— … Je dois affronter Vador.
Leia nageait en pleine confusion. D’abord ces étranges questions au sujet de sa mère, et maintenant
ces non moins étranges liens qui semblaient unir Luke à Vador. Qu’est-ce que Luke essayait de lui faire comprendre ?
— Je ne comprends pas, avoua-t-elle en secouant la tête. Pourquoi devrais-tu forcément affronter Vador ?
Il l’attira à lui avec une nouvelle tendresse, un calme retrouvé.
— C’est mon père, Leia.
— Ton père !?
Elle ne parvenait pas à y croire tout en sachant que ce ne pouvait être que la vérité. Luke la tenait toujours serrée contre lui, comme pour interposer le rempart de son corps entre elle et ce qu’il allait lui révéler.
— J’ai découvert autre chose, Leia, reprit-il. Cela ne va pas être facile pour toi à entendre, mais il le faut. Tu dois savoir avant que je parte car il est possible que je ne revienne pas. Or, si j’échoue, tu deviens l’ultime recours de l’Alliance.
Elle détourna son regard, secoua violemment la tête. Elle ne voulait pas en entendre plus. Chacune des paroles de Luke ne faisait qu’augmenter son trouble et elle refusait ce trouble. Tout ce qu’il racontait n’était qu’un tissu d’absurdités ! Absurde, l’idée qu’elle pût devenir l’unique recours de l’Alliance. Absurde la pensée qu’il puisse mourir !
Elle s’arracha à son étreinte pour nier physiquement les affirmations de Luke, pour les éloigner d’elle, pour reprendre souffle. Mais dans l’univers intérieur qu’elle tentait de préserver, les éclairs de souvenirs continuaient à fulgurer : des étreintes avant une séparation, la chair arrachée à la chair…
— Je t’interdis de parler comme cela, Luke, protesta-t-elle. Tu dois vivre. Moi, je fais mon possible – tout mon possible – mais je suis peu de chose. Sans toi… je suis impuissante. C’est toi, Luke, qui importes. Je l’ai vu. Tu possèdes un pouvoir que je ne comprends pas… un pouvoir que je ne pourrais pas acquérir.
— Tu te trompes – il la tenait à bout de bras, la forçait à le regarder. Tu possèdes aussi ce pouvoir. La Force est puissante en toi. Quand le temps sera venu, tu apprendras à l’utiliser comme moi j’ai appris.
À nouveau elle secoua la tête. Il mentait ! Elle n’avait aucun pouvoir ; le pouvoir était ailleurs. Elle ne pouvait offrir qu’une assistance, un soutien. Qu’est-ce qu’il racontait ? Était-ce possible ?
Il l’attira plus près, enserra sa tête entre ses mains.
— Leia, reprit-il, la Force est puissante dans ma famille. Mon père la possède ; moi, je la possède… Et ma sœur la possède.
Leia cessa de lutter. Elle plongea son regard dans les yeux de Luke. Ce qu’elle y voyait l’affolait mais, cette fois, elle ne recula pas. Elle accepta de comprendre.
— Oui, souffla Luke. Oui, c’est toi, Leia.
Les larmes envahirent les yeux de Leia.
— Je sais, acquiesça-t-elle.
— Alors, tu sais aussi que je dois aller le rejoindre.
La jeune femme eut un haut-le-corps.
— Non ! cria-t-elle, le visage brûlant, l’esprit en tempête. Non, tu dois fuir, au contraire. Si tu sens sa présence, tu dois t’éloigner de cette planète, fuir le plus loin possible…
Elle posa sa joue sur la poitrine de Luke.
— Je voudrais fuir avec toi, acheva-t-elle.
La main apaisante de Luke caressa les cheveux en bataille.
— Non, c’est faux. Tu n’as jamais failli. Chaque fois que Yan, moi ou les autres avons douté, tu as toujours montré une fermeté de roc. Jamais tu n’as fui tes responsabilités. J’aimerais pouvoir en dire autant de moi.
Il songeait aux risques qu’il avait fait encourir à la cause tout entière en se précipitant avant d’avoir achevé son entraînement. Son impétuosité irresponsable avait failli faire échouer l’entreprise. Il abaissa son regard sur la main artificielle, témoin de cet égarement.
— Chacun de nous doit suivre son destin, conclut-il.
— Mais pourquoi ? Pourquoi dois-tu l’affronter ?
« Oui, pourquoi ? » répéta intérieurement Luke.
Pour gagner ou pour perdre ? Pour vaincre ou pour mourir ? Pour accuser ou pour pardonner ?… En réalité, il n’y avait qu’une seule raison. La seule qui puisse importer.
— Parce qu’il y a du bon en lui. Il ne me livrera pas à l’Empereur. Je peux le sauver, le ramener du bon côté de la Force…
Un instant, ses yeux se brouillèrent de doute et de passion.
— … Je dois essayer, Leia. C’est notre père.
Les larmes ruisselaient sur le visage de la jeune femme blottie contre lui.
— Au revoir, tendre sœur… perdue et retrouvée. Au revoir, Leia.
Il s’arracha à elle. À travers ses larmes, elle le regarda s’éloigner le long de la passerelle et disparaître, engouffré par la nuit.
Elle laissait ses pleurs couler librement, laver les recoins sombres de sa mémoire. Et les souvenirs montaient, les uns à la suite des autres : souvenirs d’allusions voilées, de petites phrases entendues alors qu’on la croyait endormie… Ainsi Luke était son frère ! Et Vador son père ! C’était trop à assimiler à la fois. Elle tremblait sous le choc, sanglotait, hoquetait.
Deux bras se refermant sur elle la firent sursauter. C’était Yan. Parti à sa recherche, il avait reconnu sa voix et était arrivé sur les lieux pour voir Luke s’éloigner. À la vue du visage baigné de larmes de celle qu’il aimait, son sourire railleur mourut sur ses lèvres.
— Eh ! Qu’est-ce qui se passe ici ?
Leia refoula ses sanglots, se passa la main sur les yeux.
— Ce n’est rien, Yan. J’ai seulement besoin d’être seule un moment.
Elle cachait quelque chose. Pour Yan, cela du moins était clair.
— Rien ? gronda-t-il. Je veux savoir ce qui se passe et tu vas me le dire.
Il la secouait avec brutalité, sans même se rendre compte de ce qu’il faisait. Jamais auparavant il ne s’était senti aussi désemparé. Le pire, c’est qu’il croyait connaître déjà la réponse à sa question. Leia… avec Luke… Il ne pouvait se résoudre à imaginer ce qu’il ne voulait pas imaginer. Il haïssait cette rage qui l’avait saisi mais ne pouvait l’endiguer. Il s’aperçut qu’il secouait toujours Leia et ses bras retombèrent.
— Je ne peux pas, Yan…
La lèvre inférieure de Leia tremblait de nouveau.
— Tu ne peux pas ! Vous ne pouvez pas me le dire, à moi. Je croyais que nous étions plus proches l’un de l’autre. Je vois que je me suis trompé.
— Oh, Yan ! cria Leia en éclatant à nouveau en sanglots et en se blottissant dans ses bras.
Sans avoir su comment, Yan se retrouva en train d’enserrer tendrement ses bras autour de Leia, de lui caresser les cheveux, les épaules, pour tenter de la réconforter. Il ne se comprenait plus ; il ne la comprenait plus. Il ne comprenait plus rien ni aux femmes, ni à ce qui se passait, ni à l’univers. Tout ce qu’il savait, c’est qu’à l’instant précédent il était furieux et que maintenant il se sentait tendre et empli d’affection.
— Je suis désolé, dit-il doucement.
— Je t’en prie, serre-moi fort et ne dis plus rien.
La brume matinale paressait encore au-dessus de la végétation embuée de rosée. À l’horizon, le soleil se levait sur la forêt luxuriante à la fraîche senteur mouillée. Endor était encore plongée dans la paix de l’aube ; la nature retenait son souffle.
Avec sa structure métallique octogonale, dure, la plate-forme d’atterrissage impériale était comme une insulte à la verdoyante beauté du lieu. Les multiples atterrissages et décollages avaient noirci les buissons avoisinants, les piétinements et les gaz d’échappement, anémié la flore, transformant les alentours en une gigantesque décharge.
Sur la plate-forme, les hommes en uniforme allaient et venaient – chargeant, déchargeant, surveillant. Les quadripodes impériaux étaient parqués d’un même côté du spatioport – gigantesques véhicules de métal, redoutables machines de guerre à quatre pattes articulées, capables d’accueillir dans leurs flancs tout un bataillon et de cracher la mort dans toutes les directions.
Avec un rugissement à ébranler les arbres, une navette décolla à destination de l’Étoile Noire, tandis qu’un quadripode émergeait du couvert, sa patrouille terminée.
Debout à la rambarde du quai de chargement, Dark Vador regardait approcher le mastodonte. Bientôt ! Rythmaient dans sa tête les pas lourds du quadripode. Oui, bientôt. Son destin approchait. La menace était là ; il la sentait. Une menace excitante, tonifiante, qui aiguisait ses sens, exacerbait ses passions. Elle venait à lui.
La victoire était proche.
Par vagues, une autre sensation, diffuse, venait se surimposer dans l’esprit du Seigneur Noir aux images de victoire, brouillant sa vision de l’avenir. Une sensation indéfinissable, un spectre surgi du passé et qui s’enfuyait à peine cherchait-il à l’identifier.
Bientôt, très bientôt, reprit la mélopée du quadripode.
La machine géante s’immobilisa au bord du quai et dégorgea son contingent de troupes en tuniques noires. Les hommes se regroupèrent en cercle autour du quadripode et avancèrent en direction de Vador. Sur un ordre du capitaine, la formation fit halte et le cercle se désintégra, révélant en son centre une silhouette, elle aussi en tunique noire, mais maintenue par des liens solides. C’était Luke Skywalker.
Le jeune Jedi leva sur Vador un regard calme qui voyait au-delà des apparences.
— Voici un Rebelle qui s’est rendu à nous, Seigneur Vador, déclara le capitaine. Bien qu’il le nie, je pense qu’il a des complices. Je demande à Votre Seigneurie l’autorisation d’organiser les recherches sur une plus grande échelle.
Il tendit la main qui tenait l’épée de Luke.
— Comme arme, il n’avait que ceci.
Vador regarda silencieusement le sabrolaser puis, lentement, le retira des mains du capitaine.
— Laissez-nous, maintenant. Poursuivez vos recherches et amenez-moi ses complices.
L’officier et ses troupes se retirèrent, laissant Luke et Vador face à face dans la tranquillité émeraude de la forêt sans âge. La brume commençait à se dissoudre. Une longue journée s’annonçait.