IX

OÙ M. DE BRÉOT ACHÈTE UN HABIT DE VELOURS VERT ET REVOIT MADAME DE BLIONNE.

Il y avait plus d’une année que M. de Bréot était venu à Paris, sinon chercher fortune, car la sienne lui avait toujours paru fort convenable, mais plus exactement s’exposer au hasard dans les lieux mêmes où on lui prête ses jeux les plus surprenants. Il n’est rien de tel que de s’attendre à tout pour trouver ce qui nous arrive moins remarquable que ce que l’on prévoyait d’avance, et quand M. de Bréot songeait aux circonstances diverses de son séjour en une ville si fameuse par les aventures de toutes sortes qui y adviennent, il ne pouvait s’empêcher de constater qu’il n’y avait observé, pour sa part, que des événements assez ordinaires et aucun de ceux-là qui font de vous un autre homme. M. de Bréot était toujours M. de Bréot, pour lui-même comme pour les autres. Il pensait les mêmes choses qu’auparavant et n’en faisait guère de différentes. Il est vrai, pourtant, qu’il se mêlait en plus à ses pensées le souvenir de quelques personnages assez singuliers et qui valaient bien la peine, après tout, d’avoir quitté sa province pour la curiosité de leur connaissance et l’agrément de leur compagnie.

Entre ces figures, la première qui se présentait à l’esprit de M. de Bréot était celle de M. Floreau de Bercaillé. Il revoyait le détail de sa rencontre avec lui : la tonnelle où le vent d’avril agitait les feuilles nouvellement vertes, la couleur du vin dans les verres, la table boiteuse et le visage même de M. Floreau de Bercaillé, avec son grand nez, son poil roux, ses sourcils rejoints, ses yeux vairons, sa large bouche éloquente et bachique. Les souvenirs de M. de Bréot commençaient toujours à cette auberge pamprée du pont de Valvins. Ils ne s’en tenaient pas là et suivaient M. de Bercaillé de cabaret en cabaret. M. de Bréot l’y admirait dans la fumée du tabac et le tumulte des blasphèmes, puis, bientôt, de ce nuage et de ce fracas, sortait un autre Bercaillé, la mine longue et les yeux baissés, tourné au dévot du libertin et sentant l’eau bénite et la sacristie.

Si M. de Bréot avait éprouvé quelque surprise à la conversion de M. de Bercaillé, ce n’avait pas été pour lui un spectacle moins étonnant de voir M. Le Varlon de Verrigny s’en aller à Dieu. Ah ! le beau chemin de la grotte du Verduron et du galetas de la petite Annette Courboin à la pieuse solitude de Port-Royal ! Ces songeries menaient naturellement M. de Bréot à madame la marquise de Preignelay. M. Herbou, le partisan, ne tardait pas à intervenir dans la mémoire de M. de Bréot avec son étrange et funèbre histoire de madame la duchesse de Grigny et des sept péchés capitaux. Il lui semblait entendre la petite flûte aiguë et douce de l’élève de M. Pucelard. Elle conduisait vite M. de Bréot à la boutique du luthier où trônait la jolie Marguerite Géraud. Que son corps souple et frais parfumait donc les draps de la saine odeur de sa jeunesse ! Et M. de Bréot fermait les yeux et tombait dans une rêverie profonde. L’obscurité sous ses paupières s’éclairait peu à peu. Des lumières lointaines y apparaissaient et, en se rapprochant, elles formaient comme une rampe de feu derrière laquelle se dessinaient des arcades de verdure, par où entrait, avec des gambades et des sauts, une troupe de Sylvains cornus. Leurs longues perruques pendaient sur leurs habits rustiques de velours vert ; soudain, il se faisait comme un repos, et M. de Bréot croyait distinguer un bruissement de feuilles qui se changeait insensiblement en un murmure d’eau. Et M. de Bréot sentait une fraîcheur délicieuse se répandre dans tous ses membres, à la vue d’une forme indécise, pareille à une vapeur incertaine, qui, peu à peu, prenait un aspect humain et devenait une figure de femme de plus en plus distincte. Elle était vêtue d’une robe d’argent qui semblait ruisseler sur elle comme une onde mouvante, et M. de Bréot, haletant et charmé, revoyait danser madame de Blionne, ainsi qu’au soir du Verduron, où elle avait été la Nymphe même des Fontaines.

C’est au sortir de ce songe éveillé que M. de Bréot désirait le plus vivement que quelque chance singulière, quelque subite faveur de la fortune le tirât du commun et le distinguât du vulgaire et qu’il regrettait de n’être demeuré qu’un si petit personnage. À quoi pourtant cela lui eût-il servi ? En aurait-il pu davantage approcher madame de Blionne, puisque l’admiration que sa danse avait excitée et les éloges extrêmes faits de sa grâce et de sa beauté avaient porté la jalousie de M. de Blionne à séjourner depuis lors avec sa femme dans une de ses terres où il la tenait dans une solitude complète et sans lui permettre d’autre compagnie que la sienne ? Le plus étrange était que M. de Blionne, gros homme assez borné, avait épousé sa femme, deux années auparavant, moins pour elle que pour certaine convenance de famille et pour soutenir sa maison. Il avait fallu les louanges malheureuses que l’on fit devant lui des mérites de ce miracle vivant, pour lui apprendre le trésor qu’il possédait sans façons et avec qui il satisfaisait tout bonnement la nature, sans en penser si long. À peine notre homme eut-il le sentiment d’une valeur qu’il avait jusque-là presque méprisée qu’il en montra tout à coup non point l’estime qu’il en eût dû toujours faire, mais la plus brutale et la plus farouche jalousie, dont la première conséquence fut de soustraire madame de Blionne à tous les regards. Mais, sa femme toute à lui, il n’en demeura pas moins plein de soupçons. Cependant, s’il ne trouva pas aux champs le repos de son esprit, il y retrouva certains goûts que la ville lui avait fait perdre, je veux dire celui de la chasse, si bien qu’il passait une part de son temps avec les chiens et les valets à poursuivre le gros et le petit gibier. Pendant qu’il battait les bois et la plaine, madame de Blionne restait à la maison. Comme elle était la douceur même, elle ne se plaignait pas de ce traitement. Les lettres qu’elle écrivait à sa mère, madame de Cheverus, et à madame de Preignelay ne contenaient aucune lamentation. La seule chose qu’elle reprochât, à son mari était de faire épier ses démarches, quand il n’était pas là, par des gens gagés qui pouvaient penser que de si grandes précautions devaient venir, non point d’une jalousie imaginaire de la part de M. de Blionne, mais de sujets véritables qu’elle y aurait pu donner.

M. de Bréot avait appris par le bruit public ce qui concernait madame de Blionne. L’idée qu’il ne la verrait plus lui paraissait insupportable. Il en venait à prendre en dégoût le séjour de Paris. Les divertissements lui en semblaient insipides et les spectacles sans intérêt. Il commençait à repenser tout doucement à sa province. Il y possédait justement une maison avec un petit jardin animé d’eaux courantes qu’il suffirait de disposer pour en faire une fontaine. Leur force divisée formerait par sa réunion une gerbe jaillissante, et il savait bien à quelle Nymphe il la dédierait. C’est là qu’il passerait ses journées à jouer du luth et à se ressouvenir !

Ces pensées de retraite et de mélancolie prirent de plus en plus consistance en son esprit et il résolut enfin de mettre son projet en pratique. Il concerta de disparaître sans prendre congé de personne. M. de Bercaillé était à son ermitage. M. Le Varlon de Verrigny purgeait ses péchés à Port-Royal. M. Herbou, le partisan, était au Verduron, chez madame de Preignelay. Il ne lui restait donc qu’à faire ses paquets. La veille de son départ, il mit son luth dans son étui de cuir et alla une dernière fois chez Marguerite Géraud, la belle luthière, acheter des cordes. Elle lui en vendit sans plus d’attention à lui que si elle ne l’eût jamais vu qu’au comptoir.

Pour rentrer chez lui, M. de Bréot traversa le jardin où, l’année précédente, la petite Annette Courboin l’écoutait jouer du luth. Le père et la mère Courboin s’y occupaient justement à examiner un paquet de nippes. Il y en avait de toutes les sortes, les unes de simples haillons, les autres encore assez bonnes. La mère Courboin les triait. Au moment où passait M. de Bréot, le père Courboin tirait du tas un objet bizarre qui frappa la vue de M. de Bréot. C’était une grosse perruque surmontée de deux cornes dorées. En même temps, la mère Courboin étalait un habit de velours vert, d’une forme inusitée. M. de Bréot tressaillit. Comment cette défroque sylvestre était-elle tombée aux griffes des Courboin ? Venait-elle de M. du Tronquoy ou de M. de Gaillardin ou de quelqu’autre des Sylvains du Verduron ? C’était bien à l’un d’eux qu’avaient appartenu cet habit vert et cette perruque cornue, et M. de Bréot revit une fois encore devant ses yeux l’image familière et dansante de la belle madame de Blionne. Il demanda aux Courboin étonnés le prix qu’ils voulaient de ces oripeaux, le paya et remonta dans sa chambre. Là il joignit la perruque et l’habit à ses propres hardes, et, les yeux baissés sur le carreau, il laissa venir le soir. Il partait le lendemain.

 

Le valet, qui accompagnait M. de Bréot et qui remarquait son air de mélancolie, fut assez surpris, au milieu de la seconde journée de route, de le voir subitement perdre cette physionomie de tristesse et changer, tout à coup, son silence en chansons qu’il lançait à pleine voix en flattant de la main le col de son cheval, comme pour l’engager à hâter le pas ; mais la surprise du maraud fut bien plus grande encore, quand, arrivés au carrefour dont la route de gauche menait où ils devaient aller, il vit son maître prendre avec assurance celle de droite, en le regardant d’un œil narquois. M. de Bréot écouta attentivement l’observation que le drôle lui en fit, mais, au lieu de répondre, il donna de l’éperon dans le ventre de sa bête, si bien que le raisonneur n’eût rien de mieux qu’à le rattraper, de telle sorte qu’au lieu de coucher à Rutigny les deux voyageurs couchèrent à Vargelles, d’où ils repartirent, le lendemain, de si bonne heure qu’ils parvinrent à Vaurieux avant la fin du jour et furent à Corventon le suivant, où ils descendirent à l’hôtel du Renard d’Or.

Corventon est une petite ville fort propre, ainsi qu’ils le virent en la traversant pour se rendre à l’hôtellerie, tout au bout d’une rue en pente, mais bien pavée. Dès qu’on eut mis les montures à l’écurie, M. de Bréot demanda à souper. Contrairement aux jours précédents, M. de Bréot ordonna de dresser son couvert dans la salle commune et il commanda à l’hôtelier qu’on lui apportât du vin le meilleur. Quand il eut fini de manger et qu’il eut bu suffisamment, il s’enquit auprès de l’aubergiste s’il n’y avait pas aux environs quelque rareté qui méritât d’être vue. Le bonhomme, tout en répondant aux questions de M. de Bréot, ne cessait de chiffonner son bonnet entre ses doigts et de tourner la tête vers un personnage assis auprès de la cheminée, qui semblait écouter avec beaucoup d’intérêt ce que disait M. de Bréot, et qui, à un signe de l’hôtelier, vint à la table, fort empressé de prendre part à la conversation.

Lorsque le nouveau venu eut salué M. de Bréot et que l’hôtelier lui eut répété la question du voyageur, il prit sans façon un escabeau et se versa dans un verre le fond du vin de la bouteille, qu’il but avec tant de plaisir que M. de Bréot fit apporter sur-le-champ un autre flacon. Pendant qu’on le débouchait, l’inconnu adressa mille politesses au jeune homme sur la surprise qu’il y avait à rencontrer, dans un lieu si retiré que Corventon, un gentilhomme d’aussi bonne mine et de tant d’esprit. Beaucoup de gens, en effet, voyagent pour se distraire, mais bien peu pour s’instruire et il est rare qu’on se préoccupe sur sa route des curiosités que l’on y peut trouver l’occasion de voir.

– Je doute assez, monsieur, que vous demeuriez longtemps ici, à moins que quelque soin vous y retienne, car rien n’est plus ordinaire que cet endroit de France. Le pays est presque sauvage et ne présente rien de remarquable. Il est en partie couvert de vastes forêts. Les parcelles qu’on en a défrichées sont, je dois le dire, fertiles, mais leur peu d’étendue montre la paresse et la routine des habitants. Quant à la ville, ce qu’elle a de mieux est son auberge, qui est excellente, comme vous en pouvez juger, et où la chère est parfaite, à tel point, monsieur, que je m’y viens reposer, de celle que l’on fait au château où j’ai l’honneur d’avoir mon séjour ordinaire et qui appartient, comme moi-même, à monsieur le comte. Car, si monsieur le comte est un très grand seigneur et sa maison une magnifique demeure, il n’en est pas moins vrai qu’on y mange une cuisine où le gibier et la venaison tiennent tant de place que j’en éprouve une certaine répugnance de l’estomac à laquelle je remédie ici, de temps à autre, par des mets, sinon plus délicats, du moins plus agréables à mon goût particulier.

L’inconnu arrosa cette longue période d’un grand verre de vin et continua :

– La cave aussi, monsieur, y mérite quelque considération et c’est à elle aussi que je rends visite. N’en concluez point cependant que les celliers du château ne soient abondamment pourvus de vins de toutes les sortes, mais monsieur le comte en garde les clés avec beaucoup de soin, non par avarice, mais par raisonnement. Il prétend que la divine liqueur n’est point d’un bon effet sur l’entendement et qu’elle obscurcit la vue et bouche les oreilles, aussi m’en défend-il l’usage, car il tient beaucoup que j’aie les yeux ouverts à toutes choses et à toutes gens et que je sache très exactement ce qui se passe chez lui. Tel est, monsieur, en ces matières le sentiment de monsieur le comte et que je vous donne pour ce qu’il est et pour ce qu’il vaut.

M. de Bréot écoutait avec complaisance les paroles du personnage, en ayant soin que son verre ne restât pas vide devant lui et tout en portant parfois le sien à ses lèvres. Il semblait intéressé par ce que lui disait l’inconnu à qui il finit par demander innocemment qui donc était ce M. le comte dont le nom revenait tant de fois sur le tapis.

– C’est proprement, monsieur, comme je vous l’ai dit, un fort grand seigneur et j’ajouterai qu’on l’appelle monsieur le comte de Blionne. Vous verrez demain, en quittant Corventon, le château qu’il habite et où demeure également votre serviteur, car si je pouvais, monsieur, quelque chose pour vous, je le ferai de grand cœur. Mon métier est de rendre service et mon inclination naturelle me porte à obliger mes semblables.

Au nom prononcé de M. de Blionne, M. de Bréot avait tressailli intérieurement, mais il se borna à remercier l’inconnu de ses honnêtes dispositions, en lui exprimant le regret de n’avoir pas l’occasion d’en user, car des affaires urgentes l’appelaient à Hercinières, aussi comptait-il se mettre en route, de bonne heure, le lendemain. L’inconnu lui témoigna beaucoup de chagrin de ce départ forcé. Soit que le vin qu’il avait bu fût de forte qualité, soit que le peu d’usage qu’il en faisait d’ordinaire lui eût enlevé l’habitude d’en supporter l’effet, l’inconnu devenait de plus en plus confiant envers M. de Bréot. Il lui apprit, au cours de ses confidences, que, marié deux fois, il était veuf de ses deux femmes, que la première, de visage et de corps agréables, lui avait donné le chagrin de la perdre trop tôt ; que la seconde, de caractère acariâtre, lui avait fait le plaisir de ne point mourir trop tard ; enfin, qu’il s’appelait Hussonnois et qu’il était espion de police.

– Oui, monsieur, – continua-t-il, – tel est mon état et je suis heureux que vous ne montriez à l’apprendre aucun mouvement d’humeur. Beaucoup de personnes témoignent aux gens de mon métier des sentiments sans bienveillance, et je dois dire que le mépris qu’elles vont jusqu’à nous marquer ne vient que d’une mauvaise façon de raisonner. Qu’a-t-on, après tout, à nous tant reprocher ? De nous occuper des affaires des autres. Je répondrai à cela, tout d’abord, que ce soin ne nous distingue pas seuls. La plupart des hommes ne font guère autre chose par curiosité ou par sollicitude, et les ministres mêmes n’ont point d’autre charge. Ce n’est pas donc un grief qui soit valable ; ensuite, si nous appliquions à notre profit cette même perspicacité dont nous faisons preuve au service d’autrui, on n’aurait pas pour nous assez de louanges et l’on ne cesserait de vanter notre esprit et nos ressources, tandis que de les mettre à la disposition du prochain nous rabaisse injustement à ses yeux. Et pourtant, monsieur, qui songerait à contester pour de bon notre utilité ici-bas ? Est-ce notre faute si la méchanceté des hommes nous a rendus indispensables et est-il juste que cette même méchanceté nous reproche l’usage avantageux qu’elle tire de nous ? N’y aurait-il pas là de quoi nous assurer une estime qu’on nous refuse sans raison ? Ne devrait-on pas reconnaître bien haut notre mérite, car n’en est-ce pas un que de démêler à propos les secrètes démarches de chacun et, du fil d’une intrigue savamment débrouillée, de tresser la corde et de serrer le nœud où se vient prendre le cou de l’intrigant ?

M. Hussonnois sourit amèrement et but une nouvelle lampée.

– Ah ! monsieur, – reprit-il, – j’enrage quand je considère ce que nous sommes et ce que nous devrions être. Je m’en tiendrai à un point encore pour vous faire bien sentir l’injustice de notre traitement. Remarquez, je vous prie, seulement, monsieur, comme on agit dans le monde vis-à-vis des prêtres et en particulier des directeurs. Quel cas ne fait-on pas de leur savoir et de leur expérience ? On voit en eux les docteurs véritables de la nature humaine. Ils passent pour ne rien ignorer de ce qui la compose et pour en connaître le détail dans sa plus secrète délicatesse. Eh ! corbleu ! la belle affaire, et y a-t-il de quoi mener tant de bruit ! Comment en pourrait-il être différemment, car il faudrait que ces messieurs fussent bien stupides pour ne pas se servir de ce qui leur vient aux oreilles sans qu’il leur soit besoin de prendre aucune autre peine que de les ouvrir toutes grandes ! Chacun ne s’empresse-t-il pas à l’envi de leur expliquer tout bas la mécanique des sentiments et les ressorts des passions ? On leur confie tout, depuis le crime le plus noir jusqu’à la plus petite pensée. Ils apprennent l’homme par lui-même en toute sa minutie, et tout ce qui se propose ou s’entreprend leur arrive à découvert, en ses machinations les plus cachées. Pensez, d’ailleurs, monsieur, combien cette confiance est raisonnable, si vous voulez bien songer que, pour tout le mal qu’on leur rapporte, ces messieurs disposent du pardon de Dieu, tandis que celui que, nous autres, nous pouvons découvrir relève de la justice des hommes et qu’il y a d’eux à nous, pour espace, celui qui sépare la Croix de la Potence.

M. Hussonnois s’arrêta un instant de parler pour boire, puis il reposa son verre vide sur la table et reprit son discours interrompu.

– Nous et eux, monsieur, nous en arrivons tout de même à peu près au même point, mais c’est nous qui y avons le plus de mérite. Il ne nous suffit pas de nous asseoir, quelques heures par jour, derrière un grillage pour être au fait de toutes gens et de toutes choses. Si nous y parvenons, c’est au prix de mille soins et de mille démarches et souvent même au risque des plus grands dangers. Il faut que tout nous soit bon et que les voies les plus extravagantes comme les plus basses nous soient connues et familières. Nous avons recours à des inventions de mille sortes, dont quelques-unes, monsieur, sont, plus d’une fois, admirables. Cela n’empêche pas qu’au lieu de nous considérer comme nous devrions l’être on nous tienne, monsieur, au plus bas et que l’on ne fasse guère cas de nous que dans le plus extrême besoin.

De bouteille en bouteille, M. de Bréot apprit de M. Hussonnois les choses les plus intéressantes et les principaux exploits où s’était illustrée une carrière qui finissait assez petitement, comme le faisait remarquer M. Hussonnois lui-même, au service de M. le comte de Blionne.

– Ce n’est point un mauvais homme, – soupirait M. Hussonnois, – et je n’éprouve pas de honte à tâcher de lui être utile, encore qu’il ne me demande rien qui soit un peu digne de quelqu’un qui s’est montré à la hauteur des cas les plus difficiles, car je n’ai guère avec lui, de quoi exercer mes talents, mais il faut bien prendre parfois quelque repos et celui que je rencontre ici me délasse le corps et l’esprit. J’espère cependant en sortir un jour, monsieur, pour de plus grandes entreprises, à moins que le loisir ne me fasse perdre cette finesse qui nous est indispensable et qui a peut-être besoin, pour conserver toute sa vivacité, de ne point cesser d’être mise continuellement à l’épreuve ; car, monsieur, j’ai ici encore moins d’ouvrage que ne se l’imagine ce bon monsieur de Blionne !

M. Hussonnois s’arrêta un instant et, se penchant vers M. de Bréot, lui dit d’un air confidentiel, avec un clin d’yeux et en faisant claquer sa langue :

– Sa femme est jolie, monsieur !

M. de Bréot fut sur le point d’assommer M. Hussonnois avec une des bouteilles vides qui se trouvaient sur la table, mais il se contint.

– Avez-vous remarqué, – continuait M. Hussonnois, – qu’il lui suffit d’avoir une femme coquette pour qu’un homme vive avec elle dans la plus extrême sécurité. Eh bien, ce bon monsieur de Blionne tremble de la peur d’être cocu, et le plus beau est que sa femme est de la vertu la plus éprouvée et la plus solide. Depuis que j’ai pour métier de la suivre et de l’observer, je n’ai pas une fois remarqué dans sa conduite quoi que ce fût qui pût donner à penser qu’elle en veuille changer le moins du monde. Madame de Blionne, monsieur, est honnête, douce, égale, régulière. Elle supporte la plus rigoureuse solitude sans que son esprit paraisse visité des humeurs qui troublent volontiers celui des femmes au milieu de la société et qui souvent le suivent jusque dans la retraite. Et pourtant, monsieur, il n’est pas de précautions que ne prenne d’elle monsieur le comte de Blionne. Je lui ai cependant fait part de mon sentiment. Il m’en témoigne beaucoup de satisfaction, mais sa jalousie n’en montre aucun soulagement et il m’engage à ne pas relâcher ma surveillance, à continuer toujours d’observer avec soin les abords du château, à m’inquiéter des gens qui sont de passage à la ville, car il craint les entreprises des galants et il pense que la beauté de sa femme a dû laisser dans Paris un souvenir assez fort pour que quelque amoureux, désespéré de son absence, puisse tenter, sinon de parvenir jusqu’à elle, au moins de lui faire parvenir quelque preuve de son amour. C’est ainsi, monsieur, qu’au lieu d’être avec vous à boire ce bon vin et à parler à cœur ouvert, je devrais, tout au contraire, tâcher de m’enquérir adroitement de vos intentions et de m’assurer que vous n’êtes pas un de ces galants que redoute par-dessus tout monsieur le comte et dont j’ai pour mission de préserver madame la comtesse, en pénétrant leurs vues et en déjouant leurs projets.

M. de Bréot se mit à rire bruyamment à ces dernières paroles de M. Hussonnois. Elles commençaient d’ailleurs à s’embarrasser dans sa gorge et à s’y mêler à des hoquets fréquents. La quantité de vin qu’il avait bu se montrait aussi à la rougeur de ses joues et au clignement de ses yeux, non moins qu’à l’épaisseur de sa langue. M. Hussonnois, après divers autres propos qui prouvaient que son esprit s’embrouillait un peu, en était revenu à M. de Blionne.

– Il n’a qu’un défaut véritable, monsieur, mais qui est grand, c’est cette affaire de vin dont je vous parlais tout à l’heure et sur laquelle il s’entête et ne veut rien entendre. Ah ! ah ! monsieur, que dirait-il s’il pouvait me voir dans l’état où je me sens ! Sa confiance ne manquerait pas d’en être fort ébranlée. Eh, eh, eh !… d’autant que c’est demain jour de chasse où il est absent toute la journée… Ouvre l’œil, Hussonnois, mon ami !… Bah, madame la comtesse sera contente. Quand monsieur le comte n’est pas là, elle en profite pour aller rêver seule dans les jardins. Ma foi, monsieur, je la laisse et je me garde bien de l’importuner. Les femmes ont parfois dans la solitude d’étranges pensées… et ce diable d’Hussonnois n’est pas plus mal tourné qu’un autre ! Hussonnois, mon ami, ouvre l’œil ! Toutes les femmes, monsieur, toutes. Hi, hi, hi… Allons, jeune homme, à la santé de mad…

Si le verre de M. de Bréot, au lieu de voler en éclats à la tête de M. Hussonnois, se reposa sur la table, ce fut parce que le front de M. Hussonnois s’y abattit de lui-même lourdement parmi les bouteilles. M. Hussonnois était entièrement ivre. M. de Bréot et l’hôtelier tâchèrent en vain de le mettre debout, il retomba comme une masse et il le fallut porter dans son lit où M. de Bréot le laissa ronflant avec force, tandis que lui s’en allait coucher pour être sur pied le lendemain, à la première heure.

 

M. de Bréot commençait à remuer dans ses draps, quand il fut tiré des restes de son sommeil par un grand bruit de chiens et de fouets. Il courut, pieds nus, à la fenêtre. Elle donnait sur la grande rue de Corventon où l’aube blanchissait à peine le pavé. L’équipage de chasse de M. le comte de Blionne causait ce tapage matinal. Les chiens tiraient aux laisses sous le fouet haut des valets. De M. de Blionne, M. de Bréot ne vit que le dos et la croupe du gros cheval pommelé qu’il montait avec beaucoup de solidité. Le fracas de la meute ni le pas des chevaux n’avaient réussi à réveiller M. Hussonnois, ainsi que M. de Bréot s’en aperçut lorsqu’une fois habillé il entra dans la chambre du dormeur. L’ivrogne ronflait toujours, mais il lui restait sans doute encore de son métier, quand il le fallait, une certaine finesse d’oreille, car M. Hussonnois fit un mouvement et ouvrit un œil. Sa figure écarlate et congestionnée sortit de l’hébétude où elle était et M. de Bréot fut fort surpris d’entendre M. Hussonnois lui dire d’une voix avinée, mais assez distincte :

– Ah, c’est vous, monsieur, et qu’en dites-vous. Voilà bien les effets de toute cette eau où m’oblige monsieur le comte ! Quatre ou cinq méchantes bouteilles ont suffi à me donner l’air, monsieur, que je dois avoir. Autrefois, il n’en était pas ainsi et je puisais dans le vin une lucidité admirable. Quand on voulait bien me confier quelque affaire d’importance j’en allais tout d’abord délibérer au cabaret. Je faisais mettre sur la table autant de flacons que de personnes en cause, et, une fois vides, il me semblait que la substance même des pensées adverses fût entrée en moi, et je n’avais plus, monsieur, qu’à me comporter en conséquence.

Et M. Hussonnois éclata d’un gros rire qui dilata sa face retombée endormie sur l’oreiller.

Avant de partir, M. de Bréot recommanda M. Hussonnois à l’hôtelier :

– N’ayez crainte, monsieur, ce n’est pas la première fois que nous gardons ici monsieur Hussonnois dans l’état où vous le voyez. Il en a pour une partie de la journée à se réveiller pour de bon, après quoi, il sera frais et dispos. N’est-ce pas tout de même, monsieur, un bien brave homme que monsieur Hussonnois ? Toujours gai, toujours civil et le mot pour rire. Figurez-vous que, lorsqu’il vient ici faire une petite débauche, il a grand soin de coucher dans son lit au château un mannequin qui lui ressemble assez pour que, si monsieur le comte, ne voyant pas paraître son Hussonnois, s’avise de monter jusqu’à sa chambre afin de s’enquérir de lui, il le croie encore endormi, ce qui est arrivé plus d’une fois où monsieur le comte referma la porte et s’en alla sur les pointes pour ne pas troubler le sommeil d’un si bon serviteur dont le repos mérité est une suite de la fatigue endurée au service de son maître.

Si M. de Bréot eût écouté l’hôtelier lui vanter les vertus de M. Hussonnois, il fût demeuré jusqu’au soleil couchant un pied à l’étrier, mais il finit par se mettre en selle et par prendre congé de l’aubergiste. Son valet enfourcha également son bidet et les deux voyageurs disparurent au bout de la grande rue de Corventon, qui débouchait sur la campagne où ils prirent le trot jusqu’à un petit bois qu’on apercevait à une demi-lieue de là, au penchant d’une colline.

Lorsqu’ils y furent arrivés, M. de Bréot poussa dans le fourré. Parvenu à une petite clairière, il ordonna à son valet d’attacher les chevaux au tronc d’un arbre et de l’attendre là jusqu’au soir. Si, à la nuit, M. de Bréot ne reparaissait pas, le maraud avait l’ordre de ne pas s’inquiéter et d’aller où il voudrait, avec la charge de faire tenir une lettre à lui remise, à un cousin de M. de Bréot qu’on appelait M. de Bréot de la Roche, à qui elle était adressée. Cela fait, M. de Bréot prit dans son porte-manteau un assez gros paquet soigneusement enveloppé et, sans ajouter un mot, s’éloigna en écartant les branches devant lui.

*

* *

Il était bien deux heures de l’après-midi quand madame de Blionne se décida à quitter son appartement pour descendre dans les jardins où l’invitait la beauté du jour qui était un de ceux par où se termine parfois l’automne avec une douceur charmante. L’été y semble reparaître en une certaine mélancolie qui ajoute à son retour une grâce nouvelle et plus délicate. Le soleil est chaud encore et les arbres mêlent au reste de leur verdure des teintes diverses qui font d’eux on ne sait quoi de magnifique et d’incertain. Madame de Blionne aimait fort ces sortes de journées. Le murmure des eaux et le bruit des feuillages composent dans le silence des jardins une rumeur harmonieuse et mouvante. Madame de Blionne se promena tout d’abord le long des parterres qui ornaient la terrasse du château. Parfois, elle redressait la tige d’une fleur, parfois, elle marchait comme si elle avait hâte d’arriver à quelque tournant d’allée où elle s’arrêtait, un instant indécise. Elle portait un masque de velours noir pour protéger son teint ; ses belles mains gantées tenaient un bouquet cueilli des dernières roses d’où tombait parfois sur le sable un pétale languissant.

La terrasse où se promenait madame de Blionne était bordée d’une balustrade de pierre. Madame de Blionne s’y accouda. Son regard dominait un grand miroir d’eau plate, en contre-bas, d’où partaient trois allées en patte d’oie. Elles étaient accompagnées de beaux arbres, celle de droite et celle de gauche ornées, de loin en loin, de petits dieux marins soutenant des vasques qui les inondaient de leurs ondes continuelles. L’allée du milieu, serrée entre une double palissade de buis, s’élargissait au bout par un demi-cercle où elle se découpait en arcades et en piliers qui entouraient un bassin, au milieu duquel fusait un jet d’eau, retombant en une pluie irisée. Plusieurs bancs étaient ménagés pour jouir à l’aise de ce beau spectacle.

C’est sur l’un d’eux que madame de Blionne aimait à venir s’asseoir pour y rêver. Ses pensées ne lui étaient pas toujours agréables et elle ne prenait pas à s’occuper d’elle-même tout le plaisir qu’y trouvent d’ordinaire les femmes. Elle éprouvait quelque mélancolie à songer au sort de sa beauté. Elle lui gardait quelque rancune d’avoir poussé son mari à de si singulières extrémités. Puis elle passait à d’autres sujets de songerie. Certains donnaient à sa figure un air de confusion et de regret, et elle demeurait assise sur le banc à écouter le bruit des eaux et des feuilles dont beaucoup commençaient à tomber et à joncher la terre de leurs petits masques d’or et de pourpre, comme si elles se fussent détachées du visage même de l’automne.

Elle en regardait quelques-unes, ce jour-là, qui tombaient lentement et comme suspendues dans l’air transparent, lorsqu’il lui sembla entendre un léger craquement derrière la palissade de buis où le banc s’adossait, en même temps que quelques oiseaux s’envolaient d’un arbre. Qui donc dérangeait leur repos ? Madame de Blionne prêta l’oreille. Rien ne troublait plus le silence. Deux des feuilles volantes descendirent et atteignirent l’eau du bassin. Madame de Blionne les considéra un instant, puis ses yeux se portèrent autour d’elle, et un cri lui monta aux lèvres, arrêté dans sa gorge par l’étonnement de ce qu’elle apercevait.

Dans un interstice de la palissade de buis, une tête se montrait. Des cheveux longs et bouclés encadraient cette figure inattendue que surmontaient deux cornes dorées. Tout à coup, le buis s’écarta, et madame de Blionne vit debout devant elle, surprenant et sylvestre, le personnage tout entier. Son corps était revêtu d’un habit de velours vert, mais ses pieds n’étaient point fourchus ou cachaient leurs sabots en des bottes élégantes. Le Sylvain étendait les bras vers elle, mais comme madame de Blionne faisait le mouvement de fuir, au lieu de s’élancer sur sa proie, le Forestier tomba à genoux, et madame de Blionne entendit sortir de sa bouche des paroles harmonieuses et mesurées.

– Ne fuyez pas, charmante beauté, – disait-il, – et ne montrez pas si cruellement que vous réprouvez ma présence en ces jardins. Toujours, nos pareils n’ont-ils point hanté les bois et les forêts, et leur aspect, tout farouche qu’il puisse être, n’offre aux yeux rien d’effrayant ? Notre destin n’est pas de nuire. C’est à faux que la fable nous a prêté certaines malices. Si cela fut vrai jadis, le Temps nous en a corrigés, et celui où nous vivons n’est pas sans avoir apporté, même jusqu’au fond de nos retraites, quelque chose de sa politesse et de sa civilité. Ainsi nos pieds se gardent bien de fouler les fleurs. Nos mains ne dénichent plus, comme jadis, les nids des oiseaux. Nos cornes mêmes ne nous servent plus à frapper l’ennemi. Nous sommes pacifiques et bons. Nous aimons l’odeur des feuillages et le miroir des fontaines. C’est pourquoi, au lieu de fuir, soyez favorable à l’un de nous et, s’il n’a aucun présent à vous offrir, ni grappes douces au goût, ni guirlandes fleuries, ni rien de ce qui fait d’ordinaire bien accueillir les inconnus, n’en agréez pas moins son hommage et ne lui donnez pas le déplaisir de voir une beauté qu’il admire lui témoigner une horreur qu’il ne mérite point et dont il ne se consolerait pas.

Le discours du Sylvain semblait avoir rassuré à demi madame de Blionne. Toujours à genoux, il reprit d’une voix douce et persuasive :

– D’ailleurs, suis-je donc entièrement pour vous un inconnu ? Si vous cherchiez bien au fond de votre mémoire peut-être y retrouveriez-vous un faible et lointain souvenir de ma figure ? Vous est-elle donc si étrangère ? Quoi, cet habit de velours vert et ces cornes dorées ne rappellent-ils donc rien à votre esprit ? Nous n’apparaissons point toujours en suppliants aux yeux des belles. Quelquefois une vive gaieté nous anime. Le rire illumine nos faces. La musique règle la cadence de nos membres. J’ai vu, un soir, quelques-uns d’entre nous danser autour d’une Nymphe dansante. Elle était voluptueuse et belle et portait une robe argentée, car c’était une Nymphe des Fontaines. Ô spectacle d’une nuit heureuse ! c’est ton souvenir que j’ai poursuivi jusqu’ici. Moins heureux que mes frères, je n’ai pas été enchaîné par les mains de la Nymphe victorieuse, mais j’ai assisté à leurs jeux et si…

Cette allusion aux fêtes du Verduron fit rougir madame de Blionne ; ses joues se couvrirent d’une pourpre rapide.

– Prenez garde, prenez garde, Sylvain trop hardi, – s’écria-t-elle. – Craignez de vous être imprudemment hasardé en ces lieux. Vous n’y trouverez rien de ce que vous y cherchez. Cette Nymphe dont vous parlez n’est plus ; je ne la connais pas et j’ignore si elle a jamais existé autre part que dans un vain songe. Du reste, sachez que le maître de ces arbres et de ces fontaines n’est point favorable aux Nymphes et aux Sylvains. Il n’aime pas que l’on se promène sous ses ombrages et que l’on se mire à ses eaux. Ses jardins ne sont pas sûrs. Des molosses en gardent les avenues. Redoutez de les voir accourir, la gueule béante et les crocs acérés. Il me semble déjà les entendre à vos talons et que leurs abois résonnent à mes oreilles. Fuyez, ô Sylvain, lorsqu’il en est temps encore ! N’attendez pas qu’ils vous mordent aux jambes et qu’ils déchirent votre chair. Sinon, votre peau écorchée pourrait bien sécher à quelque tronc d’arbre. Que puis-je pour vous défendre et qui sait si moi-même ?…

Elle se tut. Tous deux écoutaient. Le feuillage bruissait sourdement dans le frisson d’un vent invisible, comme si ce murmure eût voulu approuver les paroles de madame de Blionne.

– Plût aux Dieux, – reprit, après cet instant de silence, l’hôte des bois, – que je dusse payer l’audace d’avoir pénétré jusqu’ici d’une mort qu’il serait en votre pouvoir de me rendre douce et enviable ! Quelquefois la Beauté ne prend-elle pas pitié de l’Amour ! Que mes lèvres puissent seulement toucher cette main charmante qui me fait signe de m’éloigner ! Qui sait si cette faveur aussi ne changerait pas mon aspect et ne me ferait pas retrouver ma véritable figure…

Et M. de Bréot, car c’était lui, se débarrassait de l’habit et de la perruque cornue qui l’affublaient et, relevé, s’avançait vers madame de Blionne. En la voyant se reculer à son approche, comme si cette fois elle s’apprêtait pour de bon à prendre la fuite, il sourit tristement et ce fut avec mélancolie qu’il lui dit :

– Ne craignez rien, madame. Pensez-vous donc que j’aille me conduire avec vous plus mal que la bête forestière que je viens de dépouiller. Non, madame, non ! si j’avais voulu user de la force pour obtenir de vous ce que je voudrais mettre toute ma vie à mériter, n’aurais-je pas profité de la mascarade qui eût déguisé ma violence ? Tout ce que je souhaitais de cet accoutrement était de m’amener à vos pieds pour vous dire qu’il y a, de par le monde, quelqu’un parmi tant d’autres, dont le cœur et l’esprit sont pleins de votre beauté !

Madame de Blionne fit un geste. M. de Bréot continua malgré elle.

– Je ne vous apprendrai même pas mon nom, madame ; il est obscur et vous est inconnu. Je vous aime, madame, et c’est tout ce qu’il m’importe que vous sachiez de moi. Depuis que je vous ai vue, votre image n’a pas cessé d’être présente à mes yeux. Elle occupe mes pensées. Elle est la compagne de mes désirs. Certes je pouvais vous taire à jamais le sentiment qui m’anime et ne pas m’exposer au chagrin de le voir repousser. Au lieu de vous l’exprimer à haute voix, j’aurais pu m’en nourrir en secret et m’épargner au moins la douleur de votre indifférence. Je n’eusse accusé de mon malheur que mon silence et ma timidité. Il ne me serait resté de vous que cette image charmante, trésor de mon souvenir et dont j’étais libre de disposer à mon gré dans mes songes ! Votre beauté sans défense n’aurait-elle pas été ainsi le plaisir docile de mes nuits ? Couchée nue à mes côtés, elle eût obéi à mes caprices, car rien ne défend les femmes contre les songes des hommes. Elles doivent subir des amants inconnus et inévitables, auxquels elles ne peuvent pas refuser leurs faveurs imaginaires. Pourquoi ne pas agir comme eux, madame ? mais je vous avoue que je trouve une sorte de lâcheté à abuser ainsi même d’une ombre aimée, car je vous aime, madame, et ce que je désire de vous n’est pas un vain fantôme. C’est vous-même, c’est ce corps charmant et ce visage délicieux, faits pour le plaisir et l’amour.

La fontaine murmurait doucement parmi les arbres immobiles pendant que M. de Bréot parlait ainsi. Quand il se fut tu, madame de Blionne resta un moment silencieuse.

– L’amour, monsieur, – dit enfin madame de Blionne d’une voix qu’elle voulait rendre assurée, – mais qui vous dit que je veuille aimer à la façon dont vous l’entendez ? Ah ! vous êtes tous les mêmes, et les hommes ne se doutent pas de ce qu’ont d’offensant leurs propos les plus sincères. Quoi ! cette sorte d’amour que vous offrez ne consiste-t-il pas en une espèce de plaisir que vous prenez aussi bien presque avec la première venue et que vous exigez que nous vous donnions, sans vous inquiéter de savoir si c’en est un pour nous que ces caresses qui finissent par nous rabaisser assez vite à vos yeux, car si d’avance elles vous paraissent je ne sais quoi de singulier et de délicieux, elles ne tardent guère ensuite à vous sembler quelque chose par où nous sommes toutes à peu près égales entre nous, si bien que vous n’y voyez plus une raison d’être tenus à la reconnaissance que vous nous en promettiez auparavant ?

Madame de Blionne reprit, en s’animant à mesure qu’elle parlait :

– Vous me faites l’honneur d’avoir pour moi un de ces désirs auxquels le langage du siècle donne le nom d’amour, et je veux bien croire que ce mouvement de vos sens est sincère, et même qu’il a quelque force et quelque entraînement véritable ; mais, pour être vrai, en serait-il durable ? Il vous est venu, monsieur, d’une impression fugitive qui s’est augmentée dans un esprit inoccupé et dans une imagination solitaire, mais qui sait s’il survivrait au contact de notre chair et au baiser de nos bouches ? Vous n’avez vu de moi qu’une forme incertaine et qui vous a plu, et c’est elle qui vous plaît encore maintenant et dont vous cherchez en moi l’illusion renouvelée. Hélas ! monsieur, êtes-vous bien certain que je sois pareille à votre souvenir ? Ne craignez-vous donc point l’épreuve de la réalité ? Le corps des femmes n’est pas toujours ce qu’il semble être sous les plis des étoffes et à la distance d’un tréteau, et ce que vous demandez du mien vous le livrerait dans une nouveauté qui ne serait peut-être pas à son avantage. Ce que vous appelez l’amour donne aux visages des expressions inattendues. La mienne serait-elle à votre gré et ne regretteriez-vous pas l’image que vous vous en étiez faite et qui masque encore à vos yeux celle qui leur paraîtrait si différente qu’ils ne se consoleraient pas d’un changement où ils n’auraient eu rien à gagner ?

Elle continua :

– Je pense bien, monsieur, que vous ne manqueriez pas de me faire entendre que votre désir a pris à l’illusion qui l’a causé une force dont je ne laisserais pas de pouvoir être contente, et que beaucoup de femmes ne dédaignent pas d’être honorées d’une façon et avec une ardeur que toutes n’inspirent pas. Ah ! monsieur, est-il donc si commun que nous pensions ainsi ? Je crois, pour tout de bon, que nous sommes plus délicates sur ce point que les hommes ne se l’imaginent. Nous croyez-vous soucieuses de ces grands transports dont plusieurs d’entre nous tirent peut-être plus de vanité que d’agrément. Notre corps est tendre et fragile, monsieur. Aime-t-il, autant qu’on le prétend, être ébranlé en toute sa nature par un assaut qui souvent le fatigue plus qu’il ne le charme ? N’y a-t-il pas dans la violence des hommes quelque chose que nous subissons plus que nous ne le goûtons. Cet effort furieux et renouvelé nous étonne au moins autant qu’il nous amuse, et je sais plus d’une femme qui préférerait à ces témoignages un peu grossiers des attentions plus ménagées, de ces caresses plus discrètes qui nous troublent et nous émeuvent davantage que ces certitudes que vous vous empressez tant de nous proposer. Aussi, ai-je pensé souvent que l’amour était tout autre chose que ce que vous en avez fait, et je veux bien vous dire, monsieur, ce que j’imagine volontiers qu’il devrait être.

Madame de Blionne baissa les yeux et reprit à voix plus basse, comme si elle se fût parlé à elle-même, quoiqu’elle s’adressât à M. de Bréot :

– N’est-il donc rien en vérité de plus doux que ces plaisirs du corps où la plupart des amants font aboutir leurs recherches et leurs rencontres et où ils semblent faire consister le plus haut point de leur félicité et le dernier terme d’un attrait qu’ils ressentent peut-être véritablement l’un pour l’autre ? Et si encore, pour en arriver là, ils n’avaient qu’à suivre le penchant mutuel qui les y porte ! Mais n’en est-il pas rarement ainsi ? Bien au contraire, que ne leur faut-il pas surmonter de difficultés et de périls ! À quels stratagèmes et à quels subterfuges n’ont-ils pas recours ! De quels détours et de quelles ruses ne se servent-ils pas ! Que ne hasardent-ils pour obtenir quelques instants d’un vulgaire bonheur ! Encore s’il leur suffisait de l’avoir éprouvé une fois ! Mais nous les voyons obligés à le renouveler, et ce besoin même d’en réitérer l’impression ne nous avertit-il point combien elle est légère et fugitive, puisqu’elle n’a pas cette durée qui remplit à jamais le souvenir et qui vieillit avec lui sans cesser d’en être la joie continuelle ? Ah ! monsieur, ne semble-t-il pas que ce soit en vain que les amants de cette sorte cherchent à s’enchaîner l’un à l’autre en des embrassements qui les lient sans les unir. Ce sont ces pensées, monsieur, qui m’ont toujours éloignée de ces façons d’aimer et qui m’ont fait croire qu’il y en avait une autre. N’en est-ce pas une, monsieur, de savoir qu’il y a quelqu’un qui songe à nous secrètement et tendrement et à qui nous songeons de même, quelqu’un qui nous est présent quand il n’est pas là et de qui nous ne sommes jamais absentes, que nous entendons et qui nous entend sans qu’il soit besoin de paroles, qui est la moitié de nous-mêmes et avec qui nous ne formons qu’un ? Qu’importe alors le temps et la distance ! Si deux personnes ont éprouvé une fois ce sentiment, n’y a-t-il pas entre elles quelque chose d’éternel et d’indissoluble et qui est justement ce qui mérite le nom de l’Amour ? C’est celui-là seul, monsieur, qui me paraît parfaitement digne d’une âme délicate et passionnée. C’est lui seul dont j’accepterai jamais l’hommage et dont j’ai souvent rêvé dans ma solitude. Je lui imaginais la figure du respect, de la tendresse et de l’amitié, et c’est sous ce visage, monsieur, que je voudrais garder votre souvenir. Rien n’adoucirait plus mes chagrins et mes peines que d’y conserver cette image de vous que le temps n’effacerait pas dans mon cœur où elle aurait sa place secrète et où elle détruirait celle sous quoi vous m’êtes apparu tout à l’heure et dont les dépouilles sylvestres signifiaient les intentions qui m’offensent et des projets que je veux bien oublier.

Madame de Blionne s’était tue et elle considérait M. de Bréot. Elle était pâle et ses lèvres tremblaient légèrement. M. de Bréot demeurait muet. Des larmes lui coulaient des yeux. Il admirait madame de Blionne debout devant lui. Elle avait posé le pied sur la perruque cornue. Derrière elle, la fontaine élançait sa gerbe vaporeuse et argentée. M. de Bréot crut y voir une dernière fois la forme d’un corps dansant qui se dissipait en une fumée humide, comme si la Nymphe de ces eaux se fût évanouie pour jamais. Et il se sentit sur le point de défaillir, aussi fut-ce d’une voix mourante qu’il répondit à madame de Blionne.

– Vous le voulez, madame…

Il n’acheva pas. Elle avait mis les deux mains à son cœur comme pour y renfermer la parole qu’elle venait d’entendre et, les yeux clos, dans un soupir, elle murmura :

– Merci.

Ses yeux se rouvrirent. Elle regarda M. de Bréot toujours à genoux, et, tout bas, laissa tomber ce seul mot :

– Adieu !

Une des roses du bouquet qu’elle tenait à la main s’effeuilla en une odeur pourprée.

Madame de Blionne s’en allait. Elle longeait le bassin. M. de Bréot, immobile, la regardait s’éloigner. Tout à coup, elle se retourna et poussa un faible cri. Déjà, M. de Bréot l’enlaçait. Elle chancelait et s’abandonnait mollement. M. de Bréot la soutint dans ses bras… Il y eut un long silence. Des feuilles tombaient doucement sur la mousse velue où luisait dans un rayon de soleil la perruque à cornes d’or. La fontaine, dans un sursaut de sa force, darda un jet éblouissant.

 

Lorsque, vers les quatre heures du soir, M. Hussonnois, enfin remis de son ivresse, quitta l’auberge de Corventon, il se dirigea, d’un pas encore incertain, vers le château ; mais avant d’y rentrer, il voulut faire le tour du parc pour s’assurer que tout était en bon ordre. À l’un des sauts-de-loup, il fut assez étonné de remarquer que l’une des piques qui le fermait portait, suspendu à sa pointe, un morceau de velours vert, comme si quelqu’un s’y fût déchiré en passant. M. Hussonnois hocha la tête et mit le morceau dans sa poche. Devant le château, M. Hussonnois croisa madame de Blionne qui revenait des jardins. Elle avait un air de distraction qui fit qu’elle ne répondit point au salut de M. Hussonnois. Ce traitement lui parut nouveau et il éprouva le besoin d’y aller réfléchir à l’écart. Il arriva ainsi au rond-point où se trouvait la grande fontaine. Un dernier rayon de soleil traversait la gerbe d’eau. M. Hussonnois fit le tour du bassin. Il imaginait volontiers que son onde fût devenue un vin généreux, car il était, ce jour-là, en des idées bachiques, quand du pied il heurta quelque chose a terre qu’il se baissa pour ramasser. C’était une perruque. Elle ne ressemblait pas à celles que l’on voit d’ordinaire sur la tête des honnêtes gens et elle paraissait à M. Hussonnois suspecte et singulière. Deux petites cornes, courtes et dorées, sortaient du crin blond et pointaient torses parmi la frisure des boucles. M. Hussonnois perplexe l’avait posée à son poing et il l’y faisait tourner d’un air soucieux.

M. Hussonnois était inquiet car, sous cette perruque cornue, il lui semblait voir un visage qui pouvait bien n’être, après tout, ni plus ni moins que celui de monsieur le comte de Blionne.