Depuis l’apposition de cette affiche à la mairie, de jour en jour la maladie de Louise devenait plus grave et retardait le mariage. Des médecins arrivaient de toutes les communes environnantes, et tenaient conseil entre eux : c’étaient M. Bourgard, de Sarrebourg, homme d’une grande expérience et connu de tout le pays, M. Virlet, de Blâmont, M. Saucerotte, de Lunéville, enfin tous les meilleurs médecins à dix lieues des Chaumes.
On les regardait aller et venir, aucun bruit de leurs consultations ne se répandait au village.
M. le garde général venait de prendre un congé, soi-disant pour aller chercher ses papiers. C’était le garde à cheval Caille, de Saint-Quirin, qui le remplaçait.
L’automne alors était venu, avec sa grande mélancolie, ses grands coups de vent qui passent dans les bois et nous annoncent l’hiver.
Moi, j’allais tous les jours chez M. le maire après l’école, faire mon service de secrétaire communal. M. Jacques avait son rhumatisme et souffrait en silence, la jambe sur un tabouret, le coude sur son bureau et les yeux tournés vers la fenêtre, où tombaient à chaque coup de vent les feuilles jaunes de la vigne du pignon, et quelques brins de paille du hangar. Tout semblait s’en aller ; les grands peupliers qui longent la route faisaient entendre leur murmure sans fin.
Nous étions là tous les deux ; j’écrivais et lui rêvait, toussant quelquefois et disant d’une voix enrouée :
« Je me fais vieux, Florence, je me fais vieux !... J’ai trop travaillé !... et pour qui ?... »
À quoi je répondais :
« Ah ! monsieur le maire, vous aurez encore de beaux jours...
– Jamais, disait-il, jamais, c’est fini !... »
Georges, le soir, en revenant de visiter leurs coupes et leurs scieries, passait devant la fenêtre en détournant la tête ; le père et le fils n’avaient plus l’air de se connaître ; et la mère, toujours les yeux rouges, portait en haut ses repas au garçon. »
M. Jacques une fois, une seule fois me dit avec amertume :
« Florence, maintenant j’ai deux frères Jean : l’un dedans et l’autre dehors ! La maison n’est plus à moi ; je ne suis plus maître ici. »
L’indignation et la douleur perçaient malgré lui dans ses moindres paroles ; et toujours il finissait par dire :
« Ah ! si j’étais seulement couché sur la colline avec les anciens. Ils dorment eux, ils ne savent plus rien de ce monde ! »
Mais si M. Jacques souffrait, de l’autre côté de la rue c’était encore bien pire. Chaque fois que je passais, derrière le treillis du jardin, devenu transparent par la chute des feuilles, je voyais M. Jean, en longue camisole de laine grise, se promener dans les allées lentement, la tête nue. Qu’il fît du vent et de la pluie, qu’un dernier rayon de soleil tombât entre les arbres dépouillés, M. Jean se promenait toujours, ne pouvant vivre dans sa maison, où la vieille garde-malade Simone, la servante Rosette et les médecins étaient devenus maîtres.
Cet homme dur s’affaissait ; il se promenait le dos voûté ; son nez se recourbait, comme on raconte des vieux aigles, qui finissent ainsi par ne plus pouvoir ouvrir le bec et meurent de faim, punition naturelle de leur férocité et de leurs carnages.
En voyant cela, je pensais tristement :
« Ah ! tu l’as bien mérité, barbare, et tu le mérites encore tous les jours, par ton obstination à vouloir marier ta pauvre enfant, ta propre fille, ton propre sang, avec un être qu’elle ne peut voir. Ah ! tu mérites ton sort, et je ne te plains pas, l’orgueil et la haine méritent ce châtiment. »
C’est ce que je me disais.
Et dans ce temps, un soir, je le vis prier à l’église ; cette fois il priait bien, regardant la terre ; ce n’était plus de la comédie et je pensai : « Il faut que l’état de Louise soit bien grave : pour qu’un pareil homme prie, il faut des choses extraordinaires ! »
J’étais allé chercher après l’école un cahier de musique que j’avais oublié le matin à l’orgue ; et regardant de là-haut, dans notre petite église froide et sombre, cet homme terrible agenouillé, et priant tout seul, sa tête chauve sur ses mains jointes, au milieu du grand silence, ces idées me poursuivaient ; j’élevais ma prière à l’Éternel, pour le salut de ma chère élève, étant convaincu que sa position était presque désespérée.
Je ne me trompais pas ; en arrivant chez nous, la première chose que Marie-Anne me dit ce fut :
« Tu sais, Florence, que tous les médecins ont abandonné Louise, et qu’un autre grand médecin de Nancy, M. Ducoudray, doit venir ?
– Non, je ne le savais pas, lui répondis-je ; mais j’avais là quelque chose, un poids sur le cœur qui m’avertissait d’un danger : ce devait être cela. »
Et j’entrai dans mon cabinet, plus triste et plus rêveur encore que d’habitude.
Nous ne parlâmes pas de cela pendant le souper ; mais chacun y pensait, chacun faisait des vœux pour la pauvre enfant que nous avions vue si jeune, si belle, si douce, si bonne pour nous et pour les pauvres, et maintenant à la dernière extrémité !
Le soir, en me couchant, je priai pour elle ; et le lendemain le grand médecin arriva ; tous les autres se réunirent.
C’était à la fin de l’automne, le temps s’était remis au beau, après de grandes pluies ; les arbres n’avaient plus de feuilles ; on n’allait plus à la pâture, parce que les pieds des animaux défonçaient les prairies humides, et l’école était pleine d’enfants.
Tout le village savait ce qui se passait chez M. Jean ; tout le monde s’en inquiétait.
Or, l’école du matin étant finie, vers onze heures, je venais de remonter dans notre chambre et la table était mise, nous allions dîner, quand tout à coup Mlle Rosette, la servante de M. Jean, entra, criant d’une voix lamentable :
« Monsieur Florence, venez à la maison, on a besoin de vous ; M. Ducoudray, le médecin de Nancy, veut vous voir, il veut vous parler.
– À moi ? lui dis-je étonné. Vous vous trompez, Rosette ; qu’est-ce qu’un si grand savant peut avoir à dire au pauvre maître d’école des Chaumes ?
– Non ! non ! je ne me trompe pas, s’écria-t-elle. C’est M. Florence l’instituteur que ces messieurs demandent. Venez... venez vite ! »
Figurez-vous ma surprise ! – Ayant déjà mis ma camisole pour dîner, je décrochais ma capote derrière l’armoire, lorsque Marie-Anne entra en criant :
« Où vas-tu, Florence ? Prends garde... prends garde... M. Jean est là !... Tu sais comme il t’a traité !...
– Ah ! Marie-Anne, dit la servante désolée, ne craignez rien, notre pauvre monsieur, depuis la dernière consultation, n’est plus le même homme ; il tombe ensemble, il ne dit plus rien, tout le monde entre et sort. Monsieur Florence, au nom du ciel... »
Je n’entendis pas la fin de tout cela, et prenant mon chapeau je partis en courant. Dehors, je ralentis le pas pour me remettre, et j’arrivai là-bas, réfléchissant à ces choses étranges.
Comme Rosette l’avait dit, la porte de la maison était ouverte, entrait et sortait qui voulait. Plusieurs domestiques stationnaient autour des voitures, ils me regardèrent entrer ; et dans la grande salle du piano je vis les médecins réunis : quatre ou cinq vieux en capote, la cravate lâchée, les cheveux ébouriffés, parlant et se disputant entre eux sans gêne, comme de vrais savants qui ne s’inquiètent que de leurs affaires.
Au moment où je paraissais sur le seuil, M. Bourgard, de Sarrebourg, qui me connaissait dit :
« Le voilà ! »
Je les saluai, tout ému.
L’un d’eux, le plus grand, en habit noir et cravate blanche, la figure longue, avec un gros nez, une grande bouche, le front large et haut, et de grandes rides, l’air respectable comme un de nos inspecteurs de l’université, M. Ducoudray, de Nancy, me demanda très poliment :
« Vous êtes monsieur Florence, l’instituteur des Chaumes ?
– Oui, monsieur.
– Eh bien, monsieur, dit-il d’un air agréable et pourtant très sérieux, nous sommes dans un cas singulier, dont vous seul pouvez nous donner la solution. »
Et comme je voulais m’excuser, disant que j’étais un pauvre maître d’école, bien incapable d’éclairer des gens aussi instruits, il m’interrompit.
« Attendez ! fit-il. Laissez-moi vous expliquer ce dont il s’agit. – Vous savez sans doute, monsieur, que mes confrères ici présents sont plusieurs fois venus aux Chaumes, pour traiter la maladie de Mlle Louise Rantzau, tantôt seuls et tantôt en consultation ?
– Oui, monsieur, lui répondis-je.
– Ils ont cru devoir recourir à mes lumières, fit-il en continuant. J’ai vu la malade ; elle est gravement atteinte d’une douleur qui la mine, et qui la tuera certainement, si nous ne parvenons pas à en connaître la cause. J’ai beaucoup insisté pour obtenir d’elle des indications précises à ce sujet ; mais par un sentiment quelconque de crainte ou de pudeur, nous ne pouvons obtenir d’elle les renseignements indispensables. À la fin, monsieur, sur ma grande insistance, cette jeune et intéressante malade, en pleurant et se cachant la figure s’est écriée : « Non ! jamais... jamais je ne pourrai dire cela !... Demandez à M. Florence !... » Et puis elle a paru épouvantée de ce qu’elle venait de nous dire. Maintenant, monsieur, parlez, le sort de la pauvre enfant est entre vos mains ; que savez-vous des causes de cette maladie ? D’après vos indications nous allons diriger le traitement. Soyez clair, je vous prie, et n’hésitez pas ; vous êtes entre gens qui prennent sur eux toutes les responsabilités. »
J’étais devenu très pâle, et quand il eut fini, m’essuyant les yeux, car malgré moi des larmes me coulaient sur les joues, je dis :
« Eh bien, monsieur, quoi qu’il puisse m’arriver, quand je devrais perdre ma place et tomber dans la misère, à cause de ce que je vais vous dire, il faut que vous sachiez tout. Louise aime son cousin Georges Rantzau, qui l’aime aussi et qui donnerait sa vie pour elle ; mais les pères de ces deux jeunes gens, – deux frères pourtant ! – se détestent depuis des années ; ils se sont fait le plus grand tort ; ils ont divisé et scandalisé le pays par leur haine abominable, et jamais ils ne consentiront au mariage de leurs enfants, qui le savent et sont désespérés... Ma pauvre Louise est désespérée ; elle aime mieux mourir que d’épouser le garde général qu’on veut lui donner de force !... Voilà, messieurs, la vérité ; je vous le dis, c’est cela... vous pouvez me croire !
– Et nous vous croyons, dit alors le vieux médecin de Nancy, en regardant ses confrères. Vous le voyez, messieurs, je ne m’étais pas trompé, c’est le second cas de ce genre que je rencontre dans ma pratique : le sentiment de l’amour l’emportant même sur l’instinct de conservation !... Fidèle jusqu’à la mort !... »
Comme il finissait de dire cela, en me retournant je vis M. Jean ; il était entré par la petite porte du cabinet, il avait tout entendu. Mais c’était un homme tout autre que deux mois avant ; il n’avait plus que les os et la peau, il était voûté, jaune, se laissant aller, ne faisant plus attention à rien, le grand gilet ouvert, la chemise sans cravate, enfin un être en quelque sorte ruiné, sans souci de lui-même, comme on se représente les avares qui ont perdu leur trésor ; lui, il avait perdu son orgueil !
M. Ducoudray s’étant retourné pour lui dire :
« Vous venez d’entendre, monsieur ?
– Alors, fit-il, la langue épaisse, vous ne pouvez plus rien essayer ? Vous ne savez plus rien ? Vous...
– Nous savons, interrompit le docteur d’un ton bref, que votre pauvre enfant s’éteindra dans quelques semaines, aux premiers grands froids, si vous ne trouvez pas moyen de vous entendre avec votre frère, et de marier ces jeunes gens qui s’aiment !... Voilà ce que nous savons !... »
Et prenant son chapeau, avec un petit manteau gris, sur la table, il dit :
« Messieurs, la consultation est terminée, je crois que nous pouvons partir. »
Il sortit, les autres le suivirent ; et les domestiques aussitôt coururent chercher les chevaux à l’écurie, pour atteler.
Moi, j’étais aussi dehors, sur la porte, regardant ce mouvement, et rêvant à ce qui venait de se passer. M. Jean restait seul dans la salle ; je ne sais pas quelle figure il avait, mais il pouvait bien se frapper la poitrine et dire :
« C’est ma faute !... c’est ma très grande faute ! »
Et comme une heure sonnait, je rentrai bien vite casser une croûte de pain, avant d’entrer à l’école, où les enfants étaient déjà réunis, criant, sifflant et se réjouissant, tout étonnés de mon retard ; depuis vingt-cinq ans cela ne m’était jamais arrivé !
Aussitôt que je parus, l’ordre se rétablit ; mais on pense bien que je n’avais guère la tête à mes leçons. Tant de chagrin depuis bientôt deux mois m’avait aussi rendu malade ; je m’indignais contre le genre humain, je voyais tout en noir ; mon herbier, mes insectes, mes fossiles, tout était abandonné. Ce jour-là surtout après avoir appris le danger de Louise, je souffrais beaucoup ; et les questions, les observations de ma femme pendant le souper m’étaient insupportables.
« Laisse-moi tranquille, lui disais-je, ne me parle pas !... Mon existence n’est-elle pas assez empoisonnée, sans entendre encore toutes ces vaines paroles ! »
Enfin, Marie-Anne et Juliette ayant replié la nappe, lavé la vaisselle et fini leur ouvrage, allèrent se coucher. Moi, dans mon cabinet, je rêvais près de ma lampe, me demandant si M. Jean aurait la barbarie de persister dans sa volonté jusqu’à la fin ; s’il verrait mourir son enfant, plutôt que de lui rendre au moins l’espérance, et si Dieu permettrait une si grande injustice.
Cela me paraissait impossible ; j’en étais révolté ; je maudissais cet homme et je lui souhaitais des châtiments proportionnés à sa méchanceté.
Vers onze heures, las de rêver à ces choses terribles, comme tout le monde dormait, je descendis fermer la porte de notre maison avant d’aller me coucher, selon mon habitude. La nuit était froide, des nuages couvraient le ciel, et sentant que cette fraîcheur me faisait du bien, je me mis à marcher le long de la rue, voyant au loin briller une lumière dans la maison de M. Jean : c’est là que reposait Louise !
La confiance qu’elle avait eue en moi plus qu’en tout autre, lorsqu’elle disait : « Demandez à M. Florence ! » cette confiance me touchait. Je me figurais qu’en me rapprochant à cette heure silencieuse, la pauvre enfant pouvait deviner ou sentir qu’un ami s’avançait vers elle, c’était une idée superstitieuse, mais cela m’attendrissait.
Bientôt arrivant au haut de la rue, je vis cinq ou six cordes de bois de chauffage entassées au coin de la maison du maire ; et derrière ce bois, un peu plus loin, j’aperçus de la lumière dans le bureau ; M. Jacques veillait donc aussi !... Il ne pouvait pas dormir non plus, lui !...
Je m’arrêtai près de ce tas de bûches, regardant en face la fenêtre de la chambre où je me représentais Louise abandonnée des médecins, sans un mot de consolation, sans un ami pour lui tenir la main dans ce moment terrible où la vie s’en va ; entre la vieille garde-malade, – qui tricote toujours au pied du lit des mourants, en écoutant leurs longs soupirs avec calme, pourvu qu’elle ait sa petite bouteille d’eau-de-vie sur la cheminée, et M. Jean assis là, le regard sombre, indigné de voir qu’on aimait mieux mourir que d’épouser son garde général.
Ces idées m’aigrissaient le sang ; et moi qui ne suis pas un méchant homme, qui n’ai jamais frappé de ma vie un enfant à l’école, je me souhaitais la force de châtier ce monstre de la nature, me disant que Georges ferait bien de l’exterminer.
Mais comme au bout de quelques minutes rien ne bougeait ; comme les deux lumières restaient immobiles dans l’ombre et que tout semblait devoir continuer ainsi jusqu’au matin, j’allais me retirer, quand un bruit attira mon attention.
On marchait chez M. Jean ; une seconde lumière parut à l’autre extrémité du bâtiment, puis elle s’éteignit ; un pas lourd se mit à descendre l’escalier, et la porte de l’allée en bas s’ouvrit avec précaution. Dans cette nuit noire, je ne voyais rien ; mais bientôt j’entendis quelqu’un traverser la rue et venir de mon côté. J’eus peur. – C’était peut-être M. Jean !... S’il allait me trouver là ! – J’entendis qu’on s’arrêtait... qu’on écoutait... Et tout à coup la grande taille de Jean Rantzau se dressa devant la fenêtre éclairée de M. Jacques. Il regardait, il se penchait pour voir à l’intérieur. Qu’est-ce qu’il voulait faire ? Je le croyais capable de commettre un crime ; mon cœur battait avec force. Il regarda longtemps et finit par toquer doucement à l’une des vitres.
Aussitôt une voix rude, celle de M. Jacques, qu’on reconnaissait très bien au milieu de ce grand silence, cria :
« Qui est là ?
– C’est moi, fit M. Jean ; ouvre ! »
La lumière s’approcha et la fenêtre s’ouvrit. Les deux frères, après trente ans de haine, se retrouvaient face à face : Jacques, la lampe en l’air, ses grands yeux écarquillés de surprise, ses cheveux gris ébouriffés, l’air dur ; et Jean, le front penché comme un malheureux.
« Que veux-tu ? fit brusquement M. Jacques.
– J’ai à te parler », répondit Jean d’une voix humble.
Et comme son frère ne bougeait pas et le regardait, la mine hautaine, il ajouta tout bas :
« Jacques... ma fille va mourir !... »
Jacques ne dit pas un mot ; il referma sa fenêtre et sortit ouvrir la porte de la maison ; puis ils entrèrent tous deux en silence comme des ombres. Un instant après, M. Jacques rouvrit sa fenêtre et tira les volets.
J’attendis encore un bon quart d’heure, prêtant l’oreille ; mais aucun bruit, aucune parole n’arrivant au-dehors, je repris le chemin de la maison, bien étonné de la scène étrange qui venait de se passer sous mes yeux. J’y rêvai toute la nuit ; ces deux figures, éclairées subitement au milieu des ténèbres, étaient comme peintes dans mon cerveau, et je me demandais :
« Qu’est-ce que cela signifie ?... Qu’est-ce qu’ils avaient à se dire ?... Qu’allons-nous apprendre maintenant ? »
Je finis par m’endormir.
Le lendemain, jeudi, jour de congé, vers huit heures, ayant déjeuné, la curiosité me poussa d’aller voir M. Jacques, espérant découvrir quelque chose sur sa figure.
Je partis donc. J’avais quelques actes de l’état civil à expédier. Comme j’arrivais dans l’allée, Mme Rantzau descendait l’escalier avec une pile de chemises sur son bras ; la porte de la grande salle en bas était ouverte, et sur le plancher s’étalait une grande malle de cuir, déjà pleine d’un côté d’effets de toute sorte, habits, gilets de flanelle, brosses, souliers enveloppés de journaux ; il ne restait qu’à remplir le gros couvercle à double fond, et la bonne femme continua son ouvrage.
M. Jacques, lui, en bras de chemise devant le petit miroir pendu à la fenêtre, finissait de se peigner la barbe.
Aussitôt qu’il me vit, il s’écria d’un ton brusque :
« Ah ! c’est vous !... J’allais vous faire appeler... Je pars !... Je vais à Sarrebrück... Un de mes hommes, là-bas, un gueux, vient de lever le pied ; il a fait banqueroute !... On ne trouve plus que des bandits, des misérables sur son chemin... Allez donc vous lier aux gens !... Canaille !... L’adjoint est prévenu... il va venir... Ah ! le voilà !...
– Bonjour, monsieur le maire, dit le père Rigaud en entrant. Vous m’avez envoyé chercher ; qu’est-ce qui se passe ?
– Il se passe qu’on veut me voler, dit M. Jacques ; un gueux, un marchand de bois de Sarrebrück, a filé du côté de Hambourg ou du Havre, après avoir vendu mon bois et empoché l’argent... Voilà !... Il faut maintenant que je coure après lui, avec mon rhumatisme, et que je tâche de faire arrêter le bandit avant qu’il soit sur mer.
– Ah ! dit Rigaud, c’est bien triste des choses pareilles... Et quand pensez-vous revenir ?
– Est-ce que je sais ? cria M. Jacques furieux. Si je mets la main sur mon homme, il faudra nommer des syndics à la faillite, plaider, graisser la patte des uns et des autres... Qui dit Prussien, dit voleur ! Et si le bandit a passé en Amérique, comme tous les banqueroutiers allemands, il faudra repêcher à droite et à gauche ce qu’il aura pu laisser, voir s’il a touché tout l’argent, mettre des oppositions... Ces affaires-là ne finissent jamais... C’est le diable pour en tirer quelque chose. »
Ainsi parlait M. Jacques d’un air indigné. Nous ne disions rien, nous regardant tout stupéfaits.
Quand il eut passé les manches de sa capote, ouvrant le bureau, il dit à Rigaud :
« Vous allez me remplacer en attendant ; prenez le timbre de la mairie. Vous n’oublierez pas les publications pour la taxe des grains et le prix du pain. Vous signerez les bons du bureau des pauvres, les passeports et le reste. Florence vous mettra tout de suite au courant.
– Ah ! dit Rigaud, c’est pourtant bien ennuyeux de partir quand le temps menace ; voyez, la pluie commence déjà.
– Hé ! cria le maire, à quoi bon parler de ça ?... quand il faut, il faut !... »
Et prenant dans le secrétaire une grosse lettre cachetée aux quatre coins, il me dit :
« Monsieur Florence, mon beau-frère Picot, de Lutzelbourg, viendra ce soir ou demain : vous lui remettrez ça de ma part, vous m’entendez ?
– Oui, monsieur le maire.
– Ne l’oubliez pas !... C’est une affaire entre nous, une affaire sérieuse...
– Vous savez bien, monsieur le maire, que je n’oublie jamais rien. »
Alors regardant autour de lui, et voyant la malle faite, il en demanda la clef ; puis il se tâta les poches, jeta sur ses épaules le gros manteau de voyage à fermoir d’argent, s’enfonça sur les oreilles le bonnet de fourrure et sortit brusquement.
Sur la porte, le char à bancs attelé, avec sa grosse capote de cuir et ses rideaux à lunette, attendait ; la pluie commençait. Le domestique entra prendre la malle et la ficela derrière, tirant la bâche par-dessus.
Nous étions tous dans l’allée à regarder. La bonne mère Charlotte espérait au moins une embrassade ; mais M. Jacques était de si mauvaise humeur, qu’il n’y pensa pas et sortit, grimpant le marchepied et rassemblant les rênes dans ses mains, en criant :
« N’oubliez rien !... Hue !... »
Comme la voiture partait, Georges, son large feutre rabattu, le caban sur les épaules et le grand bâton à la main, sortait de l’allée ; il passa tout sombre, sans dire ni bonjour ni bonsoir à personne et remonta la rue pour se rendre au bois. Le vieux lui lança de côté un coup d’œil ; mais Georges continua son chemin sans tourner la tête, et la voiture passa près de lui, sans qu’il eût l’air de la voir.
M. Rigaud et moi nous attendîmes quelques instants encore que le plus gros de l’averse fût tombé, et nous nous rendîmes ensuite à la mairie tout pensifs.