Maintenant tout allait bien. Après vingt-cinq ans de travail, je commençais à récolter le fruit de mes peines ; Paul finissait ses études à l’École normale, il ne pouvait manquer d’obtenir une bonne place ; Juliette avait plus d’ouvrage en broderie qu’elle n’en pouvait faire ; ma femme et moi nous nous portions toujours bien, Dieu merci ! mes deux meilleurs élèves étaient revenus ; tout le monde m’aimait, qu’est-ce que je pouvais souhaiter de plus ? Je me regardais comme le plus heureux des hommes.
Mais il arriva dans ce temps une chose bien désagréable.
Le jeudi suivant, ayant cherché dans les vieux cahiers du père Labadie, j’avais découvert plusieurs jolis morceaux de Mozart, et j’allais les porter à Louise, lorsqu’en arrivant là-bas je trouvai M. Jean dans une indignation extraordinaire. Il était debout auprès de ses fenêtres, et me voyant entrer il me dit en écartant les rideaux :
« Venez ici, monsieur Florence, regardez-moi cette figure ; est-ce que vous en avez jamais vu de plus abominable ? »
Il me montrait son frère Jacques, tranquillement assis, en manches de chemise, sur un tas de gerbes, au coin de sa grange, et qui prenait une prise de tabac d’un air souriant.
Je ne savais pas ce que M. Jean pouvait encore lui vouloir, quand se mettant à marcher dans la salle, il s’écria :
« L’année passée, le gueux faisait battre son grain dans son autre grange, derrière sa maison ; il avait son évent du même côté, sur le jardin, pour ne pas être étouffé par la poussière, car la poussière entre aussi bien chez lui que chez nous ; mais cette année, pour empêcher ma fille de faire de la musique, il ordonne de battre trois semaines avant le temps ordinaire, et sa grange est ouverte sur la rue ; il veut nous rendre sourds et nous forcer de fermer nos fenêtres ! Est-ce qu’un gueux pareil ne mériterait pas d’aller à Toulon ? Est-ce qu’il ne mériterait pas d’avoir le dos pelé tous les jours à coups de trique ? »
Jamais M. Jean ne m’avait paru plus furieux, ses joues tremblaient ; et comme malheureusement le tic-tac allait toujours son train, comme le bruit et la poussière remplissaient la rue, il n’y avait rien à répondre.
Au bout d’un instant la réflexion me vint, et je dis :
« Monsieur Rantzau, c’est bien ennuyeux ; mais peut-être que M. Jacques ne songe pas à tout cela ; peut-être a-t-il d’autres raisons pour battre son grain sur la rue. Mon Dieu, on ne peut pas savoir ; il faut toujours penser pour le mieux et ne pas voir les choses du plus mauvais côté...
– Vous êtes un bon homme, interrompit M. Jean, vous voulez être bien avec tout le monde ; dans votre position vous n’avez pas tort, le bandit serait capable de vous retirer votre place à la mairie ; mais je vous dis, moi, que c’est comme cela. Depuis assez longtemps je le connais, il ne rêve qu’au mal, il n’a de plaisir qu’à nuire, il ne rumine que d’ennuyer les honnêtes gens ; il est trop bête pour faire un grand coup, et puis il a peur des galères ; mais s’il avait aussi bien le courage que la méchanceté, vous en verriez encore d’autres, jusqu’au moment, bien entendu, où le coquin se ferait pincer. Ah ! misérable... Et dire que le bon Dieu vous donne des frères pareils ! Voyez... voyez... est-ce qu’on ne jurerait pas un vieux juif, un vieil usurier qui cherche dans son esprit un moyen de ruiner les gens ? »
M. Jean ne pensait pas qu’il ressemblait à son frère, sauf qu’il était chauve et que l’autre avait des cheveux gris ; la colère l’aveuglait.
Enfin, voyant cela, et ne voulant pas me mêler de ces affaires, je posai mon cahier sur le piano et je dis à Louise :
« Écoute, mon enfant, ne te chagrine pas trop ; je t’avais apporté de la musique, mais puisqu’on ne peut pas jouer à cause du bruit, eh bien, je reviendrai dimanche, après vêpres ; M. Jacques ne pourra pas faire battre en grange le saint jour du dimanche, et nous essaierons alors ces nouveaux morceaux. »
Et saluant M. Jean je sortis par la porte de derrière, dans la crainte de rencontrer M. Jacques, qui m’aurait demandé des nouvelles de ma santé et peut-être donné la main devant son frère.
Je sortis donc par la ruelle des jardins, en réfléchissant aux extrémités abominables où nous poussent souvent les dissensions de famille. Je voyais bien M. Jacques, qui riait, assis sur les gerbes devant sa grange ; oui, je voyais la mauvaise satisfaction peinte sur sa figure, et pourtant je n’osais croire à tout ce que M. Jean pensait de lui, cela me paraissait trop fort !...
Le même jeudi soir, Georges, revenant de visiter les scieries de son père, du côté de la Sarre-Rouge, entra chez nous après souper et me dit joyeusement :
« Voici quelque chose pour vous, monsieur Florence, c’est une bruyère blanche de la haute montagne ; elle est rare, j’ai pensé qu’elle vous ferait plaisir.
– Ah ! oui, tu me fais plaisir, Georges, lui répondis-je. Assieds-toi. J’ai déjà plusieurs de ces bruyères ; mais pas la même, celle-ci est une variété très rare de la famille. Marie-Anne, va donc chercher nos cerises à l’eau-de-vie ; Georges prendra bien une cerise avec moi.
– Avec plaisir, monsieur Florence », dit-il en s’asseyant.
Et ma femme ayant servi les cerises, tout en causant des hauts plateaux où croissent les bruyères blanches, en parlant de scieries, de coupes, de ventes de bois, d’estimations, finalement je tombai sur le chapitre de la grange.
« Ah ! çà, lui dis-je, vous faites battre maintenant vos avoines et votre seigle sur la rue ; figure-toi que ton oncle Jean croit que c’est pour empêcher Louise de faire de la musique. Tu penses bien que de pareilles idées ne peuvent m’entrer dans la tête : mais lui... »
Alors il éclata de rire tout haut et dit :
« Ma foi, monsieur Florence, écoutez, c’est bien ennuyeux d’entendre crier du matin au soir et tapoter sur un piano.
– Comment, Georges, lui dis-je, toi qui as appris la musique au collège et qui joues si bien de la flûte, tu peux dire que Louise crie !... Elle chante... elle a beaucoup de goût et même de talent... Sa voix est admirable... »
Ma femme, dans le coin de la fenêtre, me faisait signe de me taire, mais la vérité m’emportait et je ne pouvais entendre cela sans me fâcher.
Georges était devenu tout rouge.
« Hé ! fit-il d’un air embarrassé, c’est possible... je ne dis pas le contraire ! Mais que voulez-vous, mon père n’aime pas le piano... Chacun fait la musique qui lui convient... »
Et comme je secouais la tête pour dire : – Tout cela ce sont de mauvaises raisons ! – il continua :
« Cet homme-là depuis longtemps nous ennuie... Est-ce que vous croyez que c’est agréable, monsieur Florence, de voir un gueux pareil, dans la maison du grand-père qu’il nous a volée, acheter des pianos de deux mille francs avec notre argent ?
– Allons, allons, m’écriai-je, malgré les signes de ma femme, c’est trop fort, ne parlons plus de cela, nous ne pourrions nous entendre. Louise ne vous a rien volé du tout ; elle n’est cause de rien... Depuis son retour j’ai reconnu en elle toutes les bonnes qualités ; elle est charmante, je l’aime bien, et cela me chagrine de voir que ton père et toi vous lui faites de la peine ! »
Ma femme paraissait tout inquiète, mais j’avais le cœur trop plein pour me taire ; Georges m’écoutait en me regardant, et je dis encore :
« Je voudrais bien savoir si dans tout l’arrondissement de Sarrebourg on trouverait une jeune fille mieux élevée que ta cousine et plus jolie. Moi je ne suis pas un Rantzau, je ne veux pas flatter les Rantzau, mais si j’avais l’honneur d’appartenir à la première famille du pays, je ne serais pas toujours à crier contre mon propre sang ; au contraire, je serais fier de tous ceux qui feraient honneur à ma race. Voilà ce que je pense, et ce que je dirais aussi à Louise, si je l’entendais parler contre toi ! »
J’étais vraiment désolé.
Tout à coup, Georges, me tendant la main, s’écria :
« Vous ne m’en voulez pas, monsieur Florence ?
– T’en vouloir, à toi ? non, non ! lui dis-je. J’aime tous mes anciens élèves, surtout quand je les estime, et je t’estime beaucoup. Voilà pourquoi je me fâche contre ton injustice ; si c’était un autre, ça ne me ferait rien. »
Il me regardait comme attendri ; et me serrant la main :
« Eh bien, dit-il, vous avez raison... Je vous en aime encore plus, si c’est possible ; tous les gens devraient être comme vous. »
Puis se levant :
« Bonsoir, monsieur et madame Florence. Bonne nuit, Juliette. ».
Et s’adressant encore à moi :
« Si vous voulez, nous irons un de ces jours dans la haute montagne, mon cher maître, vous verrez quel beau pays aux sources de la Sarre !
– Oui, Georges, nous irons, lui dis-je, j’aime toujours causer avec toi. »
Je l’avais accompagné sur la porte. Il me serra la main, en criant :
« Bonne nuit ! » et descendit.
Alors me rasseyant, j’éprouvai comme une satisfaction d’avoir dit ce que j’avais sur le cœur ; mais ma femme me faisait des reproches, soutenant qu’à la fin je serais entre M. Jacques et M. Jean, comme entre l’enclume et le marteau.
« Eh bien, tant pis, m’écriai-je, cela m’est égal ! »
J’avais trop pris de cerises à l’eau-de-vie, et je ne voyais pas le danger.
« Tant pis ! Si ces gens me font du mal parce que je les aime, ça les regarde ; ils s’en repentiront... le bon Dieu les punira ! »
Voilà ce que c’est que de se laisser séduire par ses goûts, cela vous pousse aux plus grandes imprudences.
Toute cette nuit-là je me donnai raison ; même en rêvant je m’approuvais moi-même ; mais le lendemain je vis bien que j’avais eu tort, et j’aurais voulu retirer mes paroles imprudentes.
Il ne m’arriva pourtant aucun mal ; et le jeudi suivant, Georges, en blouse et grand chapeau de paille, le bâton à la main vint me prendre pour aller aux scieries. Je ne demandais pas mieux que de courir un peu la montagne. Je mis une croûte de pain et une petite gourde d’eau-de-vie dans mon sac, et nous partîmes tout joyeux.
Malgré mes cinquante ans, étant d’un tempérament sec et même assez nerveux, je marchais encore bien. La beauté du pays, les grands arbres, les lierres, les mousses, la vive lumière dans le feuillage, la fraîcheur des petits torrents qui galopent entre les rochers, sur le gravier, les mille insectes qui tourbillonnent dans un rayon de soleil, les papillons veloutés des bois : tout cela me réveillait, me rendait attentif comme à vingt ans.
Et puis, après une bonne trotte, montant et descendant à travers les bruyères et les myrtilles desséchées, quel plaisir de découvrir tout à coup au fond de la vallée sombre, où serpente la rivière, une vieille scierie couverte de bardeaux moussus : son petit pont, sa roue pesante, son étang, ses tas de planches en éventail, son ségare en train de dégrossir les troncs à coups de hache, et qui vous regarde venir de loin, le nez en l’air, pendant que le bruit de la scie, le bourdonnement de l’eau sous l’écluse remplissent la solitude, et que les éperviers à la chasse tourbillonnent en rond dans le ciel au-dessus des sapinières !
Voilà ce que j’aimais le plus et qui me faisait oublier mes fatigues.
Quant à Georges, son affaire était l’estimation des bois ; il avait un coup d’œil d’estimateur extraordinaire.
« Combien ce sapin peut-il donner de planches et de stères de bois de chauffage ?
– Tant !
– Et ce vieux hêtre ?
– Tant ! »
Il ne se trompait jamais, ayant reçu dès sa première jeunesse les leçons de son père, et puis étant aidé par le calcul et les tables de logarithmes. On voyait que ce serait un fameux marchand de bois, un véritable homme de commerce ; je m’en réjouissais pour lui, songeant pourtant à toute autre chose.
Nous étions partis à cinq heures du matin, à neuf heures nous arrivions au pied de la grande côte de Langin, tout près des sources de la Sarre-Rouge, dans une gorge étroite remplie de larges places noires, annonçant qu’on venait de faire du charbon dans cet endroit. Du reste pas une âme aux environs, les dernières bannes étaient descendues vers les forges de la vallée ; il ne restait que la hutte des charbonniers au bord du ruisseau plein de cresson sauvage.
Georges passa la main dans les fentes de la porte et ouvrit le loquet à l’intérieur ; puis jetant son sac à terre, il entassa sur l’âtre le restant des bûches noircies, avec des branches de sapin ; ensuite battant le briquet, il secoua l’amadou dans une poignée de bruyères desséchées, qui prirent feu presque aussitôt ; et la flamme monta dans l’âtre, la fumée se déroula sur la solitude des bois.
C’est ainsi qu’ont fait les premiers hommes ; mais alors cette fumée montant sur les forêts vierges annonçait que l’âme humaine venait de s’éveiller et que les brutes sauvages avaient un maître. – J’ai lu cela quelque part, je ne me souviens plus où.
Cela fait, Georges tira de son sac deux bonnes saucisses bien fumées, qu’il enterra dans la cendre chaude sous le brasier ; moi je sortis ma gourde, et nous nous assîmes bien contents. La bonne odeur des saucisses se répandait dans la hutte ; dehors chantaient les grives et les petites mésanges bleues, qui se tiennent volontiers autour des habitations forestières. Et les saucisses étant cuites à point, nous nous mîmes à manger de bon appétit, chacun ayant son couteau pour fourchette. Une petite brise s’était levée, agitant les feuilles ; cette fraîcheur nous faisait du bien, rien ne nous manquait.
Je ne me souhaiterais pas une autre existence que celle-là ; ce serait la plus belle, la plus agréable, si l’accomplissement de nos devoirs ne nous rappelait pas au village.
Enfin nous nous reposâmes ainsi jusque vers onze heures ; puis il fallut reprendre le bâton, et nous redescendîmes tout joyeux vers la première scierie, où Georges fit le relevé des planches, des madriers, des bois en stère et en grume de leur entreprise.
Quelques chargements arrivaient encore de la coupe voisine : des troncs entiers, couverts de leur écorce et suspendus par des chaînes sous les chariots, les petits bœufs roux devant, l’œil hagard, les pieds cramponnés dans le gravier, tirant de toutes leurs forces. On entendait gémir les essieux et grincer les roues dans le chemin creux, plein de roches, où l’eau de mille petites sources vives courait comme du vif-argent, à l’ombre des sapins. Cette eau rafraîchissait les pieds des pauvres animaux ; et tout autour de la gorge, les montagnes bleues se dressaient dans le ciel.
On ne pouvait rien voir de plus beau. Le clic-clac des fouets au fond de la vallée, les cris prolongés des schlitteurs et des bûcherons se hélant d’une montagne à l’autre, les grands coups de hache à la cime des airs et de temps en temps la clochette d’une bête errant à la pâture, tous ces bruits se mêlaient au grand murmure de la solitude, au bruissement des feuilles, au bourdonnement monotone de la rivière.
Quelle existence et quel mouvement, même dans ces lieux qu’on croirait abandonnés ! Il faut travailler, toujours travailler... C’est la vie ! Charbonniers, schlitteurs, bûcherons, ségares, bétail, tout travaille, été comme hiver. Mais ce grand spectacle donne l’idée du repos, il vous élève l’âme vers les choses éternelles.
Tandis que je me faisais ces réflexions, assis sur le petit pont, les jambes pendantes et regardant plus loin le vieil étang à moitié rempli de sciure de bois, où les flotteurs construisaient un de ces grands trains de planches qui descendent la Sarre, jusque Sarrebrück, en Prusse, Georges, ayant fini son ouvrage et pris ses notes, me fit signe de la main et nous repartîmes un peu reposés.
Nous suivions alors le sentier plein de racines qui longe la côte, au-dessus du chemin de voitures. Il faisait bien chaud ; les sauterelles, les cigales se levaient de la bruyère par nuages et se croisaient sous nos pieds ; quelques gros lézards verts se pâmaient sur le sable brûlant, ils avaient peine à traîner leur gros ventre gonflé d’insectes jusqu’à la broussaille voisine. Nous, la sueur nous baignait le front ; nous marchions en silence sous le feuillage sombre des sapins ; nous rêvions ! Les jours lointains de la jeunesse me revenaient ; je me rappelais les premiers temps de mon arrivée dans ce pays, mes premières admirations ; ma première amitié pour le grand-père Labadie ; mon amour respectueux pour sa fille, qui travaillait toujours à coudre et réparer les vieux vêtements, me jetant de temps en temps un regard timide ; et puis les premières paroles, les premières questions, lorsqu’elle me retirait doucement sa main et me disait tremblante :
« Monsieur Florence, parlez à mon père. »
Elle se détournait ; j’étais craintif et tremblant comme elle. Et puis les aveux, les promesses, les promenades solitaires, les rêveries au loin sur la côte : « Que fait-elle ? Pense-t-elle à moi ? » l’amour, le mariage !
Ces bois, où j’avais passé tant de jeudis, me rappelaient tout cela.
Quant à Georges, je ne sais pas à quoi il pensait, il était aussi grave ; et tout à coup de loin, voyant les premières lueurs de la lisière des forêts, il me dit :
« Vous marchez encore bien, monsieur Florence ; vous n’êtes pas fatigué ?
– Non ! je ne me fatigue pas quand je rêve.
– À quoi rêvez-vous ?
– Ah !... À bien des choses... Aux jours passés, à la vie... Plus tard, Georges, tu sauras à quoi l’on rêve, quand l’âge arrive. Maintenant tu es encore dans toute la force de ta jeunesse, je ne peux pas t’expliquer cela, les jours passés ne te regardent pas encore. Mais toi-même à quoi penses-tu ?
– Moi, je n’en sais rien !... »
Et comme nous causions ainsi, nous arrivâmes dans le chemin de notre vallée, bordé d’un côté par la forêt, et de l’autre par de grandes haies qui le séparent des prairies, car plus bas, à cent pas coule la rivière, au milieu du grand pré de M. Jean. Et cette année-là étant très chaude, on faisait encore les regains. Nous entendions depuis longtemps rire et chanter les faneuses. Bientôt à travers les aunes, nous découvrîmes une haute voiture de regain toute chargée, qui se mettait en route de l’autre rive, descendant le chemin sablonneux, pour traverser à gué la rivière alors très basse à cause de la sécheresse, elle n’avait guère plus d’un pied d’eau ; et la voiture descendait lentement, se balançant à droite et à gauche, à mesure que ses roues s’enfonçaient davantage dans les graviers humides, et que les ornières devenaient plus profondes.
Tout autour, les femmes, le râteau sur l’épaule, la regardaient descendre ; les grands bœufs noir et blanc de M. Jean allaient devant d’un pas majestueux ; et plus loin derrière, Louise, en petite robe d’indienne, son grand chapeau de paille à bords souples flottant sur son cou, ses beaux cheveux blonds un peu défaits et les joues animées par l’ardeur du travail, regardait.
Elle parlait, elle semblait dire aux faneuses :
« Le chemin est mauvais... la voiture penche ! »
Mais nous ne l’entendions pas, et nous observions à travers le feuillage ce beau coup d’œil encadré par la prairie verdoyante et les hautes montagnes.
Georges semblait aussi très attentif, je l’entendais dire :
« C’est mal chargé... ça versera !... »
Il souriait, quand, la voiture une fois dans l’eau, le sable me parut céder.
Alors partit un grand cri de tous les côtés, un cri de femmes épouvantées, levant les mains au ciel ; et dans la même seconde nous eûmes un étrange spectacle : Louise était descendue comme le vent ; elle tenait une longue fourche, et, sans s’inquiéter de rien, elle était entrée dans la rivière, appuyant sa fourche du côté où penchait la voiture, et criant :
« Par ici !... par ici !... N’ayez pas peur !... »
Mais les autres voyaient le danger et ne se dépêchaient pas d’accourir.
Son faible effort ne pouvait relever cette masse ; la voiture risquait de l’écraser, j’en frémissais !... Quand Georges d’un bond franchit les broussailles, et puis en trois ou quatre autres bonds pareils il descendit la prairie en talus, et, tombant dans l’eau jusqu’aux genoux, il saisit la fourche des mains de Louise, et d’un effort terrible releva cette avalanche prête à fondre sur eux. Il poussait en même temps un cri de colère :
« Hue !... hue !... donc, mille tonnerres !... Hue !... Tapez donc sur vos bêtes... qu’elles avancent !... »
Les faneuses, voyant qu’il n’y avait plus rien à craindre, étaient aussi arrivées, appuyant leurs râteaux à la masse du regain, et le vieux Dominique, devant, tirait ses bœufs et les tapait avec le manche de son fouet.
Les animaux, troublés d’abord par tout ce bruit, s’étaient remis à marcher ; la grande voiture, doucement, doucement se redressa et gagna le bord de la rivière : le regain était sauvé ! Aussitôt le vallon retentit de cris joyeux, et Georges, tendant la fourche à Louise, lui dit avec un sourire étrange :
« Hein ! il était temps que j’arrive !...
– Oui ! lui répondit Louise, toute rouge. Merci, Georges ! »
Puis montrant aux autres le bas de sa robe mouillée, et riant comme une folle, elle s’écria :
« Voyez donc comme je suis faite !... mes souliers sont pleins de sable. »
Toutes les autres, autour d’elle, riaient de bon cœur.
Alors regardant Georges qui revenait à grands pas, je le vis tout pâle, ses cheveux crépus ébouriffés.
« Eh bien, lui dis-je, que penses-tu, garçon, de cette joueuse de piano ? Elle n’a pas peur !...
– Non, fit-il, c’est une Rantzau. »
Et ramassant son chapeau, qui était tombé dans les broussailles, il dit avec un air de rire :
« Je croyais que tout leur regain allait descendre la rivière ; c’est si mal chargé !... On voit bien que la cousine revient du couvent. Est-ce que la grande perche ne devrait pas être au milieu et liée plus solidement derrière ? Mais au couvent on n’apprend pas ça... On chante !...
– Oui, lui dis-je, on chante, et même on chante très bien, ce qui ne vous empêche pas d’avoir du courage ! »
Je voyais que cela le contrariait, et je ne dis plus rien.
Nous reprîmes le chemin du village. La voiture nous suivait à trois ou quatre cents pas ; après avoir replacé la perche au milieu et serré la corde au moyen de la poulie, le fourrage étant bien en équilibre, les faneuses étaient montées dessus, et je voyais de loin Louise attacher le bouquet de branches au haut de l’échelle.
Georges, la tête penchée, marchait devant sans rien dire. Je me retournai deux ou trois fois ; lui continuait toujours son chemin ; mais au détour de la vallée, il laissa tomber quelque chose, et s’arrêta cherchant dans les hautes herbes. Plus loin, en me rejoignant il dit :
« J’avais laissé tomber mon couteau... Je l’ai retrouvé... le voici ! »
Nous entrions au village.
« Allons, bonsoir, monsieur Florence, me dit-il devant notre porte ; si vous désirez m’accompagner une autre fois...
– Oui, Georges, nous avons fait un bon tour, lui répondis-je, et j’espère que ce ne sera pas le dernier. »
Il s’éloigna et je montai notre escalier. Ma femme et Juliette furent bien contentes de me revoir. J’entrai dans mon cabinet changer de chemise et d’habits ; et comme l’heure du souper était venue, on se mit à table.
Dehors nous entendîmes un instant le chant des faneuses qui rentraient ; ma fille courut les voir à la fenêtre, puis elle revint en disant :
« C’est la dernière voiture, elles ont le bouquet ; Mlle Louise est avec les faneuses. Maintenant tous les regains sont au sec, il peut pleuvoir ! »