Depuis ce jour, Georges ne venait plus chez moi ; il me criait seulement en passant :
« Bonjour, monsieur Florence ! »
Je pense qu’il se méfiait de quelque chose, qu’il me croyait d’accord avec son père ; mais que sachant ma position difficile à la mairie, et les ménagements que j’avais à garder, il ne m’en voulait pas.
Je continuais aussi d’aller de loin en loin chez M. Jean faire de la musique, car après son invitation je ne pouvais m’en abstenir tout à fait. M. Lebel ne me plaisait pas, il était fier et me regardait toujours d’un air d’ennui, lorsque j’entrais. Il traitait nos plus beaux morceaux d’église de vieilles rengaines, et cela m’indisposait contre lui.
Ce jeune homme chantait des duos, des romances, en s’accompagnant d’accords plaqués, qui ne montraient pas une grande science de la fugue ni du contrepoint ; mais il avait une assez jolie voix, et sans ses mines hautaines, j’aurais été plus souvent l’entendre chez M. Jean.
Louise, elle, était toujours heureuse de me voir ; elle me paraissait triste et un peu pâle. Elle me reconduisait chaque fois à mon départ, jusqu’au bout de l’allée, en me serrant les mains, comme pour me retenir, en me disant avec une expression de prière :
« Ah ! monsieur Florence, venez, venez plus souvent ; venez, je vous en prie ; si vous saviez combien vous me faites plaisir ! »
Ces paroles et sa voix me donnaient à penser ; je me disais qu’elle n’était pas heureuse, que cela l’ennuyait de chanter avec M. Lebel ; je n’en étais pas sûr, mais ces réflexions me suivaient en quelque sorte malgré moi.
Ainsi se passa l’hiver.
Au commencement du printemps, mon fils Paul, qui venait d’obtenir une place de sous-maître à Dieuze, connaissant mon goût pour les bons livres, m’en envoya deux, que j’ai lus et relus depuis plus de cent fois.
C’étaient d’abord les Mélanges de morale et d’économie de Benjamin Franklin, président de la Pennsylvanie, dans les États-Unis d’Amérique ; ensuite le Discours de Georges Cuvier, membre de l’Institut, sur les révolutions de notre globe.
J’étais tellement heureux de m’asseoir au fond de mon petit cabinet en haut, pour lire ces deux ouvrages, que j’en oubliais tout le reste ; c’est à peine si je m’aperçus cette année-là du retour de la belle saison ; la côte, les jardins, les vergers avaient des fleurs depuis longtemps, que mes jeudis et mes dimanches se passaient encore tout entiers à cette lecture.
Quel bon sens avait ce Benjamin Franklin ! Est-ce qu’on peut voir rien de plus juste, de plus raisonnable que ses préceptes aux ouvriers ? Par exemple lorsqu’il dit :
« L’expérience tient une école dont les leçons coûtent cher ; mais c’est la seule où les imbéciles puissent s’instruire.
« Les bons ouvriers veulent tous se perfectionner dans leur état ; ils sentent tous le besoin de voyager ; mais pour voyager avec fruit, il ne faut jamais rien laisser passer sans le bien voir, et sans se demander : – À quoi cela sert-il ?
« Si tu ne voyages pas comme cela, autant rester dans ton village ; tu verras partout des arbres verts, des maisons blanches et des animaux à quatre pattes.
« Lorsque dans un village tu trouveras beaucoup de cabarets, sois sûr d’y trouver aussi beaucoup de fainéants.
« Quand tu ne rencontreras pas les paysans aux champs dès l’aurore, sois sûr qu’ils sont à boire jusque minuit.
« Quand tu verras beaucoup de jeunes filles pâles et maigres, c’est qu’il y a beaucoup de salles de danse et peu de travail.
« Quand tu verras les marchands faire des parties de plaisir pendant la semaine, gare aux banqueroutes !
« Quand tu entendras souvent sonner les cloches, mets beaucoup de liards dans ta poche, les mendiants ne manqueront pas.
« Un pays où les routes sont mal entretenues n’annonce rien de bon à celui qui cherche de l’ouvrage ; passe ton chemin.
« Où tu verras les paysans saluer les messieurs jusqu’à terre, ne t’arrête pas : il y a dans les environs un tyran de village ; si tu ne tombes pas sous sa griffe, ses valets te duperont.
« Où tu verras beaucoup d’avocats et de médecins, prends garde d’être malade ou d’avoir des procès.
« Si tu arrives dans un pays où les routes sont belles, où l’on ne voit pas de champs en friche, où les mendiants n’encombrent pas les carrefours, où les étrangers sont reçus cordialement, où les écoles et les hôpitaux sont les plus beaux bâtiments de la ville, arrête-toi là, mon fils, tu es dans un pays habité par de braves gens, qui ont la tête et le cœur bien placés.
« Si tu vois au contraire de pauvres cabanes autour d’un beau château, passe vite !... On y pleure souvent. »
On voudrait pouvoir citer ce livre d’un bout à l’autre !
Quant au Discours de Georges Cuvier sur les révolutions du globe, c’est tellement grand et tellement clair, qu’après l’avoir lu, j’en devins pensif pendant des semaines et des mois. Cela renversait toutes mes idées sur la création du monde en six jours. L’Éternel me parut alors encore mille fois plus sublime, puisqu’il n’avait pas créé le monde une seule fois, mais un grand nombre de fois, en le renouvelant de fond en comble dans sa terre, dans ses rochers, dans ses plantes, dans ses animaux, dans ses milliards d’astres, depuis la cime des airs, jusqu’au fond des abîmes, tantôt par le feu, tantôt par le débordement des mers, tantôt par celui des fleuves et des lacs, tantôt par les glaces ou d’autres moyens inconnus.
Et comme les plantes anéanties, les débris de toute sorte, les ossements des animaux disparus sont restés dans chaque couche de terre ou de sable, pour marquer ces révolutions prodigieuses, personne ne peut nier qu’elles aient eu lieu. Les preuves en sont encore là, chacun peut les voir.
Aussitôt je résolus de compléter mes collections de plantes par celles des différentes flores antédiluviennes dans notre pays. Le printemps était là, tout brillant de soleil ; et les montagnes de la Sarre-Blanche et de la Sarre-Rouge, déchirées par des centaines de petits torrents, qui découvrent les couches géologiques jusqu’à mille et douze cents mètres de profondeur au-dessous des sommets, me promettaient une riche moisson.
Depuis la construction des routes on ouvrait aussi de tous les côtés des carrières ; mes anciens élèves y travaillaient, j’étais sûr d’être bien reçu par eux.
Tout de suite une longue table de sapin fut disposée dans mon cabinet pour recevoir les trouvailles que j’allais faire. J’avais recouvré toute l’ardeur de ma jeunesse pour la science ; et le jeudi, de grand matin, à la fraîcheur, ma croûte de pain et ma petite fiole de kirsch dans le sac, ma boîte de fer-blanc pendue sous le bras, je partais comme à vingt ans. J’allais au loin, dans les gorges de la Sarre et du Blanc-Ru, suivant les ravins, les torrents desséchés, sous le soleil de midi ; car alors ce n’était plus à l’ombre des bois que je pouvais faire mes recherches, sous les mousses, les genêts et les bruyères, c’était dans les endroits arides, où chaque couche se montre selon sa nature : calcaire, sablonneuse ou granitique.
J’en suais à grosses gouttes ; et souvent, accablé de fatigue, voyant combien d’habits et de souliers j’usais dans cette rocaille, j’étais forcé de me traiter moi-même de vieux fou qui ne sait pas mesurer ses forces et qui s’abandonne à l’entraînement de ses passions.
Tout le pays savait que je cherchais des pierres ; et malgré l’amitié que me portaient les gens depuis tant d’années, en me voyant revenir avec mon grand chapeau de paille tout usé, le dos courbé, les jambes pliées, les mains, le cou et la figure hâlés comme un pain d’épice, ils se mettaient à rire et s’arrêtaient de faucher en me criant :
« Mon Dieu, monsieur Florence, qu’est-ce que vous cherchez donc à cette heure dans les rochers ? Qu’est-ce que vous font donc toutes ces petites pierres et ces cailloux ?... Venez donc vous asseoir, monsieur Florence ; tenez, reposez-vous là, rafraîchissez-vous. »
Ils m’arrangeaient un tas de foin, et me passaient le pot de lait caillé, qui rafraîchissait dans la source voisine ; cela me faisait du bien.
Pour les récompenser, je leur montrais mes pierres, en leur expliquant d’après les différentes empreintes de fougères, ou d’autres plantes des créations éteintes, à combien de milliers de siècles cette végétation se rapportait.
Ils m’écoutaient ; ils avaient l’air de me comprendre et finissaient par me dire :
« Vous êtes bien curieux, monsieur Florence ; qu’est-ce que nous fait tout ça ? Cent mille ans avant nous, cent mille ans après, ça revient au même !... Ceux de ce temps-là n’ont plus mal aux dents. »
Ils riaient et se remettaient au travail, sans penser plus loin.
De mon côté, les histoires du village, les procès-verbaux, les discussions de MM. Jean et Jacques Rantzau, tous ces événements qui me paraissaient si graves autrefois, n’avaient plus la moindre importance à mes yeux ; les soulèvements terrestres, les éboulements, les inondations, les cataclysmes absorbaient toute mon attention ; et c’est à peine si de temps en temps il m’arrivait encore de prêter l’oreille à ce que me racontait ma femme des affaires de ce monde.
Il paraît que Georges, ennuyé des remontrances de son père, qui voulait lui faire continuer ses études, ne rentrait plus régulièrement à la maison ; il ne voyait plus personne au pays ; il errait dans les bois et vivait comme une espèce de sauvage.
La seule chose qui lui restât encore de la famille, c’était l’âpreté des Rantzau pour leurs affaires d’intérêt ; il allait d’une coupe à l’autre, veillant à l’exécution du cahier des charges, et chassait impitoyablement bûcherons, ségares, schlitteurs, tous les employés de son père, lorsqu’ils osaient lui désobéir ou seulement lui répondre. Voilà ce que ce garçon était devenu depuis quelques mois. Tout le village criait contre lui, tout le monde le craignait ; on disait :
« C’est un Rantzau ; le plus dur, le plus mauvais des Rantzau. »
Dans mes instants de tranquillité pendant l’école, en réfléchissant à cela, j’en devenais tout triste, ne pouvant m’expliquer un pareil changement chez ce jeune homme ; car dans le fond Georges m’avait toujours paru bon, généreux ; sa dureté pour les pauvres gens me saignait le cœur.
Ma femme me parlait aussi quelquefois le soir de musique, de concerts, de grands dîners donnés par M. Jean ; un bruit vague de prochain mariage entre M. le garde général et Mlle Louise courait partout ; c’est toujours ainsi que cela commence ; les gens n’y pensaient pas et puis ils sont engagés. Rien n’était arrêté sans doute, mais le bruit s’en répandait, et j’en étais fâché pour Louise ; M. Lebel ne m’aurait pas convenu du tout à sa place, enfin à chacun son goût ; je me disais que les belles manières de M. le garde général et sa jolie voix l’avaient peut-être séduite.
En ce temps, un jour vers la fin de juillet, j’étais allé jusqu’aux carrières de marbre de Frâmont, dont l’exploitation se trouvait alors dirigée par Baptiste Lachambre, un de mes anciens élèves. Il avait mis de côté pour moi, dans le fond de la carrière, tous les débris ayant conservé quelques empreintes de plantes ou de coquilles.
Après avoir admiré ces fouilles profondes, la régularité des couches s’élevant les unes au-dessus des autres à plus de cinquante mètres et qui témoignaient clairement du séjour des eaux pendant des siècles, dans la haute montagne ; après m’être ensuite reposé longtemps à regarder les travailleurs soulevant des masses de marbre avec leurs crics et leviers, je m’étais remis en route vers une heure, ma boîte toute pleine de pétrifications curieuses. Le temps était très chaud, surtout sur le plateau découvert du Chemin-des-Bornes. Ma charge me pesait, je n’en pouvais plus, et je marchais lentement, appuyé sur mon bâton pour gagner la lisière du bois.
Le soleil descendait du côté de la Lorraine ; le ciel au-delà des montagnes était rouge comme de la braise ; pas un insecte, pas même un grillon, – celui de tous qui se plaît le plus à la chaleur, – pas un ne bruissait sur la terre sèche et crevassée. La sueur me baignait le corps ; et je suivais le sentier aride, la tête penchée, sans avoir plus même la force de rêver, tant la chaleur m’accablait et me donnait d’éblouissements. Cela durait depuis une grande heure, lorsqu’enfin j’entrai dans l’ombre des sapins. Le sentier descendait alors à travers les ronces et les myrtilles ; j’entendais bourdonner au loin la rivière ; la cime des grands arbres était pourpre, les taillis au-dessous semblaient transparents ; et je descendais toujours, me réjouissant d’avance à l’idée de boire.
Telles étaient mes pensées et mon désir, lorsqu’au tournant du sentier j’aperçus, à trente pas au-dessous de moi, un homme assis au bord de l’eau, la tête couverte d’un large chapeau de paille roussi par la pluie et le soleil, les épaules carrées, et le grand bâton ferré entre ses genoux. La vue de cet homme m’inquiéta ; je regardai bien : c’était Georges ! Il était là comme assoupi dans l’ombre du feuillage. À quoi pensait-il ? Dieu seul le sait ! mais il fallait que sa rêverie fût profonde, car il ne m’avait pas entendu venir.
Je restai plus d’une minute à l’observer, ensuite je fis du bruit pour attirer son attention. Aussitôt il se retourna brusquement et regarda en l’air, ses grands cheveux crépus sur la nuque et le bâton serré dans la main ; ses yeux, sous le large bord du chapeau, brillaient comme ceux d’un loup.
« C’est vous, monsieur Florence ? cria-t-il au bout d’une seconde.
– Oui, Georges, c’est moi. J’arrive des carrières de Frâmont ; je suis bien las. »
Et je descendis. Il me tendit la main ; et comme je me penchais pour boire, il me dit :
« Attendez !... L’eau est trop froide... Vous êtes en sueur... voici du vin. »
Il détacha sa gourde, la plongea dans la source, puis il me l’offrit et je bus.
« Est-ce que vous voulez vous asseoir, monsieur Florence ? dit-il.
– Non, il faut que je marche, sans cela mes jambes se raidiraient, je ne pourrais plus avancer.
– Eh bien, donnez ! dit-il en m’enlevant ma boîte et la passant sur son épaule ; ça pèse bien vingt livres.
– Au moins, Georges ; ce sont des fossiles, si je n’y tenais pas tant, je les aurais vidés sur le Chemin-des-Bornes ; c’est trop lourd pour moi. »
Il m’écoutait tout rêveur. Nous avions repris notre route et je lui racontais la magnifique collection de pétrifications que j’étais en train de faire. Il ne répondait pas, et me dit seulement à la fin :
« Vous êtes bien heureux, monsieur Florence, vous aimez toujours quelque chose.
– Oui, j’ai d’abord eu mes fleurs, lui répandis-je, et puis mes insectes ; maintenant, j’ai mes fossiles. »
Je souriais, réjoui par l’ombre et par le vin que je venais de boire.
« Vous êtes heureux ! », reprit-il tout pensif.
Nous allions à travers les mille lueurs du soir tremblotant sur le feuillage. Ce qu’il disait de mon bonheur me faisait réfléchir, et tout à coup je m’écriai :
« Sans doute je suis heureux !... Je ne me plains pas, au contraire. Mais toi, Georges, à ton âge, avec ta fortune, ton instruction, voilà ce qui s’appelle une existence agréable.
– Moi, dit-il d’un ton bourru, je n’aime rien, et personne ne m’aime.
– Comment ? comment ? m’écriai-je en le regardant d’un air de reproche, personne ne t’aime ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Et ton père ! et ta mère ! et moi ! et tous tes amis !...
– Oui, je crois bien que vous avez de l’affection pour moi, fit-il, je ne dis pas le contraire, mais...
– Mais quoi ?
– Mais tout ça ne vaut pas l’attachement qu’on a pour une brave femme, pour de bons enfants...
– Ah ! voilà de singulières raisons, lui dis-je, étonné ; parce que j’aime ma femme et mes enfants, je ne peux pas en aimer d’autres ! Qu’est-ce qui t’empêche de te marier et d’avoir ces affections-là comme tout le monde ? Mon Dieu, les jeunes gens veulent tout avoir à la fois ; la vie est pourtant assez longue pour leur donner de la patience. »
J’étais étonné de son peu de bon sens, lorsqu’il dit :
« Je ne me marierai jamais... Je serai le dernier des Rantzau... quand une race produit des monstres, il vaut mieux la laisser finir.
– Des monstres !... De qui parles-tu donc, Georges ? lui dis-je stupéfait.
– Hé !... s’écria-t-il, vous le savez bien !... Je parle du vieux bandit qui cherche à nous ruiner ; qui nous en veut à mort, et qui n’aurait pas honte de donner sa fille, son propre sang, à ce misérable garde général, pour nous faire écraser de procès-verbaux, et nous réduire à la misère, mon père et moi. Est-ce que vous n’avez pas entendu parler de cela ?
– Oui, lui dis-je ; et toi-même tu m’en as déjà parlé ; mais je ne croirai jamais qu’un père sacrifie son enfant, sa fille unique, à sa haine, à sa vengeance ; c’est contre nature, c’est impossible.
– Impossible ?... Mais tous les jours cette espèce de comédien arrive ; tous les jours il fait de la musique ; tous les jours le vieux l’attend et lui fait de grands saluts. « Bonjour, monsieur le garde général... J’ai bien l’honneur, monsieur le garde général... Asseyez-vous, monsieur le garde général !... Louise... Hé... Louise... arrive bien vite !... Louise, où donc es-tu, Louise ? M. le garde général est là... »
Il criait, il imitait les saluts de M. Jean et les airs ridicules du garde général.
« Mais, lui dis-je avec douceur, si Louise aime ce jeune homme !...
– Louise !... s’écria-t-il en s’arrêtant et me regardant d’un air furieux, Louise aimer un pareil freluquet, un être minable, sec, le nez pointu, qui s’habille de blanc comme une femme, qui chante en roulant ses yeux au plafond, la main sur le cœur, allons donc, est-ce que vous perdez la tête ? Une Rantzau, une fille de bon sens... Allons donc !... allons donc !... »
Il levait les épaules et s’était remis à marcher. Et comme je le suivais tout pensif, au bout d’un instant il reprit :
« Quand elle meurt de chagrin ; mais tous les jours, quand l’autre arrive, elle se sauve ; il faut que le vieux coure après elle ; qu’il l’appelle, qu’il lui parle, pendant qu’elle fait semblant d’arroser ses fleurs au jardin, et qu’elle regarde par-dessus la haie, comme pour appeler au secours ! Vous ne voyez pas cela, vous !... C’est une honte, une abomination ; je voudrais descendre étrangler le vieux et jeter le comédien par la fenêtre... Ah ! si je les tenais... comme je les serrerais... C’est le vieux qui ne rirait pas... et l’autre, le beau merle... c’est lui qui ne sifflerait plus longtemps... Ah ! malheur !... »
Je le regardais du coin de l’œil, et je voyais ses mâchoires se serrer, son nez se courber, ses yeux reluire et son gros poing serrer le bâton ; je pensais :
« Oui... Oui... si tu les tenais, il ne ferait pas bon être à leur place ! »
Et puis j’avais des idées étranges ; je m’étonnais de sa colère terrible à propos de Louise, qu’il décriait tant autrefois. Et comme le silence était revenu :
« Tu crois donc qu’elle est malheureuse ? lui demandais-je.
– Malheureuse ! fit-il, dites qu’elle est malade, très malade ; elle dépérit, elle devient blanche comme de la cire ; elle si fraîche, si gaie, les yeux si vifs, les lèvres si roses l’année dernière en revenant du couvent ; elle ne vit plus, elle s’en va !... Mais, monsieur Florence, par charité, rien que par charité, vous devriez aller de temps en temps la voir !... Depuis que vous avez votre collection de fossiles, vous oubliez tout le reste. Elle était si contente de vous voir arriver ; ça la débarrassait un instant du chagrin d’être seule avec son père et le comédien ; elle avait le temps de respirer... Vous n’êtes pas fort, mais vous êtes un bon homme, et devant un honnête homme des êtres pareils sont gênés. Vous devriez bien encore aller faire de la musique d’église, chanter des kyrie, des alleluia...
– C’est bon, c’est bon, Georges, lui dis-je vraiment attendri et le cœur serré, j’irai et pas plus tard que demain après l’école ; j’irai, sois-en sûr. Comment les choses en sont venues à ce point ? Mais c’est terrible ce que tu me racontes.
– Ah ! dit-il, moi je vois tout... Et si cela continue !... »
Il n’ajouta pas un mot.
Nous sortions alors de la forêt, au même endroit où l’année précédente nous avions vu Louise se jeter dans la Sarre pour soutenir seule avec sa fourche la voiture de regain. Ce souvenir revint sans doute aussi à Georges, car il s’arrêta pour battre le briquet et regarda longtemps la rivière, sans rien dire ; ensuite nous continuâmes notre chemin. Mille idées me traversaient l’esprit. Il faisait nuit quand nous arrivâmes aux Chaumes. Sur le seuil de ma porte, Georges, me montrant la maison de M. Jean toute sombre et sans lumière au fond de la rue, me dit :
« Regardez comme on s’amuse là-dedans ! C’est l’oncle Jean qui rend sa fille heureuse !... Allons, bonne nuit, monsieur Florence ! »
Puis il s’éloigna. Je montai. On m’attendait depuis longtemps.
« Mon Dieu, Florence, me dit ma femme, en me débarrassant des fossiles, comme tu reviens tard !... Mlle Louise sort d’ici ; elle t’a attendu jusqu’à sept heures.
– Louise Rantzau ?
– Oui.
– Ah !... Qu’est-ce qu’elle me voulait ?
– Je ne sais pas... elle avait quelque chose à te dire... Elle reviendra demain. »
Nous soupâmes ; je n’en pouvais plus de fatigue et de sommeil. – Une heure après nous dormions tous à la grâce de Dieu.