Dans les années 1570, Blaise de Monluc, petit gentilhomme gascon devenu maréchal de France, rédige, au soir de sa vie, ses Commentaires. Il y retrace les cinquante-cinq années passées à guerroyer au service du roi. Il est criblé de cicatrices et porte un masque de cuir depuis que son nez a été emporté par un coup d’arquebuse. Mais il évoque sa vie mouvementée avec une intime satisfaction : « Il m’en reste l’honneur, et la réputation que j’ai acquise par toute la chrétienté, car mon nom est connu partout ; j’estime plus cela que toutes les richesses du monde, et, avec l’aide de Dieu qui m’a assisté, je m’enterrerai avec cette heureuse réputation. »
Un demi-siècle plus tard, un autre gentilhomme, Jean de Saulx-Tavanes, esquisse à son tour le bilan de sa vie. Et c’est pour aboutir à une constatation amère : « Reste le regret de l’honneur perdu »… Sérénité chez l’un, désenchantement chez l’autre. Mais pour tous deux la même démarche : ayant à juger de leur vie, c’est à l’aune de l’honneur qu’ils la mesurent.
Ces deux exemples montrent à quel point les gentilshommes – c’est-à-dire ceux issus d’une famille de noblesse ancienne – restent obsédés par le souci de leur honneur. En effet, à leurs yeux, perdre l’honneur est infiniment plus grave que perdre la vie. Car, au XVIe siècle, l’honneur classe dans la hiérarchie sociale. Libre aux âmes viles de passer leur temps à courir après l’argent : une âme bien née n’est sensible qu’au « piquant éperon » de l’honneur.
Une période est particulièrement favorable pour tenter de savoir ce que représentait cet accomplissement humain pour les gentilshommes du XVIe siècle : celle des guerres d’Italie, de 1494 aux traités du Cateau-Cambrésis, en 1559. Des guerres vécues comme une véritable fête par la noblesse de France. Les Mémoires des gentilshommes qui y ont participé font revivre l’excitation joyeuse qui saisissait les jeunes nobles dès l’annonce d’une bataille prochaine. Celle de Cérisoles, par exemple, provoqua un enthousiasme juvénile, qu’évoque Martin du Bellay, l’un des oncles du poète Joachim : « Étant publié par la cour que le roi avait permis au seigneur d’Anguien de donner la bataille, la jeunesse de la cour connut bien que malaisément se passerait la partie sans qu’il y eut du passetemps, par quoi, selon qu’est la coutume de la noblesse de France, chacun se prépara pour s’y trouver, les uns partirent sans congé [permission] et les autres avec congé du roi. » Que vont-ils chercher sur le champ de bataille italien, ces jeunes nobles ? Ils partent « pour leur plaisir et pour acquérir l’honneur », répondent, unanimes, les mémorialistes.
Pour leur plaisir : la guerre est d’abord pour eux une source de jouissance, une occasion de vivre plus intensément. « Il me semblait, écrit Monluc, en ces banquets [il veut parler des combats] que mon corps ne pesait pas une once et que je ne touchais pas en terre. » Cette étonnante allégresse corporelle ressentie par les combattants leur fait voir la guerre comme un « beau jeu », un « ébat », une sorte de sport où s’exaltent le goût du risque et la fraternité virile, où se révèlent la vigueur des corps et la trempe des âmes.
Ce plaisir de la guerre est d’autant plus librement savouré qu’il est sublimé, justifié par l’honneur, dans lequel les gentilshommes voient le mobile essentiel de leurs actes. Le chirurgien français Ambroise Paré (v. 1509-1590) témoin, au siège de Metz (1552), de leur ardeur à se faire enrôler pour combattre, n’a pu rester insensible à la grandeur d’un tel comportement, bien qu’il lui fût difficile, à lui, chargé de panser les plaies, d’en comprendre tout à fait les mobiles : « C’était leur faire une grande faveur, raconte-t-il, de leur permettre de sortir et courir sus l’ennemi […] nos gens aussi ne s’en revenaient tous leur peau entière et en demeuraient toujours quelques-uns pour la dîme, lesquels étaient joyeux de mourir au lit d’honneur. » La noblesse a parfois payé fort cher un tel défi à la mort : ainsi à la défaite de Pavie, en 1525, où moururent les plus grands noms de la gentilhommerie française, Bonnivet, La Trémoille, La Palice et bien d’autres.
Quel était ce bien que les gentilshommes partaient conquérir sur les champs de bataille ? Dans leurs Mémoires, ils donnent au mot « honneur » quatre significations principales, intimement liées les unes aux autres. L’honneur est d’abord la vertu. Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, décrivant dans ses Mémoires le futur Henri II, loue « cette plante d’honneur et vertu fructifiante au noble cœur de ce jeune prince ». Ici, comme dans bien d’autres exemples, honneur est synonyme d’une vertu qui n’est pas la qualité austère et un peu triste que nous entendons aujourd’hui. Comme la virtus des premiers Romains, ou la virtù des Italiens : c’est le courage guerrier ou, plus exactement, la force de caractère qui permet d’affronter calmement les pires dangers. « Notre nation, explique Montaigne dans les Essais, donne à la vaillance le premier degré des vertus, comme son nom montre, qui vient de valeur ; et à notre usage, quand nous disons un homme qui vaut beaucoup, ou un homme de bien, au style de notre cour et de notre noblesse, ce n’est à dire autre chose qu’un vaillant homme, d’une façon pareille à la romaine. Car la générale appellation de vertu prend chez eux étymologie de force. »
Cette vertu s’exprime avant tout par la prouesse, l’exploit individuel qui peut décider de la victoire. Aussitôt arrivés sur le champ de bataille, les jeunes gentilshommes cherchent à prouver leur bravoure, à la manifester aux yeux de tous par quelque coup d’éclat. Ce qui entraîne parfois des désordres et complique la tâche des chefs de guerre. En 1551, à la fin des guerres d’Italie, le maréchal de Brissac, gouverneur du Piémont pour le roi de France, fut fort embarrassé – selon le récit de François Boyvin du Villars – lors de la venue « d’un grand nombre de jeune noblesse », car il savait par expérience qu’« une grande compagnie de seigneurs est malaisée à contenir en règle ». Il y avait là la fleur de la noblesse française : les ducs d’Enghien et de Nemours, Montmorency, La Rochefoucauld, Genlis, Senneterre et bien d’autres. « Ces princes et seigneurs n’eurent pas séjourné huit jours en Piémont qu’il leur prit envie de s’aller enfermer dans Saint-Damian, estimant que l’ennemi, selon le bruit qui en courait, l’irait assiéger et que ce leur serait une belle occasion pour donner la preuve qu’ils désiraient rendre de leur vertu et valeur. » Brissac, averti de leur projet, formé sans son consentement, eut bien du mal à leur en montrer l’imprudence.
Les nécessités de la discipline militaire ne sont pas les seules à contrarier l’exercice de la prouesse individuelle. La diffusion de l’artillerie la rend également difficile. Dès le début du XVIe siècle, l’Arioste, dans l’Orlando Furioso, un des livres préférés des gentilshommes, va jusqu’à conseiller aux soldats de briser leur épée puisque, désormais, depuis l’invention « scélérate et bestiale » de la poudre à canon, « le métier des armes est sans honneur ». Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, a raconté dans l’ouvrage qu’il a consacré aux vies des grands capitaines français et étrangers, le désespoir qui saisit Fabricio Colonna à la bataille de Ravenne, en 1512 : ayant vu emporter devant lui trente de ses hommes d’un seul coup de canon, il sortit de son retranchement « comme par une désespérade » en s’écriant : « Faut-il que […] nous nous fassions ainsi tuer à coups de canon, sans débattre nos vies vaillamment ! »
Il y a quelque paradoxe à voir des hommes qui se disent chrétiens placer dans l’exercice de la force l’épanouissement de la personnalité humaine et attacher, selon l’expression d’un théoricien de la noblesse, David Rivault de Fleurance, « la perfection de l’honneur à la victoire, laquelle ne s’emporte que par la grandeur de courage ». Sans doute, les gentilshommes ont essayé de croire et de faire croire aux fondements chrétiens de l’honneur. Ils ont voulu se reconnaître dans Bayard, « le bon chevalier sans peur et sans reproche », dont la vie a fait l’objet de plusieurs récits dans la première moitié du XVIe siècle. Le plus attachant de ces ouvrages, intitulé La très joyeuse, plaisante et récréative histoire du gentil seigneur de Bayart, composée par le Loyal Serviteur (1524), insiste sur les vertus chrétiennes de son héros : il secourt les pauvres, protège les faibles, ne met jamais le feu en partant aux maisons dans lesquelles il a été logé… Bref, « parce que toujours a eu Dieu devant les yeux, [Dieu] lui a aidé à maintenir son honneur ». Cette forme chrétienne de l’honneur a été chère au cœur de bien des gentilshommes.
Pour se persuader que leurs combats ne sont pas simplement la manifestation d’une violence sauvage, les gentilshommes s’attachent aux rites « courtois » de la guerre. La courtoisie des combats se manifeste, selon eux, par des gestes d’estime entre adversaires. Ainsi, avant la bataille de Ravenne, le duc de Nemours rencontre à l’improviste une troupe d’Espagnols commandés par Don Pedro de Pas. Chacun se confond aussitôt en paroles aimables, et devise agréablement, « en attendant que le beau jeu se commence », au cours duquel ils s’égorgeront allègrement. Le maréchal de Brissac renvoie à son ennemi le duc de Sessa ses habits, chevaux et bagages pris au cours d’une rencontre, et celui-ci lui offre en échange un beau cheval d’Espagne. Lorsque, pendant l’hiver 1554-1555, Monluc est malade dans Sienne assiégée et ravagée par la faim, son adversaire, le marquis de Marignan, lui fait envoyer du vin grec, des ortolans et des provisions pour passer Noël. « Toutes ces courtoisies », ajoute Monluc en rapportant ce fait, « sont très honnêtes et louables, même aux plus grands ennemis, s’il n’y a rien de particulier, comme il n’y avait rien entre nous. Il servait son maître, et moi le mien ; il m’attaquait pour son honneur, et je soutenais le mien ; il voulait acquérir de la réputation, et moi aussi. »
Ces actes témoignent d’une incontestable solidarité, fondée sur la communauté de valeurs et de rites, entre les gentilshommes de toute l’Europe occidentale. Une solidarité qui se manifeste encore dans les usages reconnus en matière de rançons et de prisons. « Quand les guerres ont été guerroyables et se faisaient plus par honneur que par vindicte », explique dans l’Histoire du Nivernais le juriste Guy Coquille – qui écrit en un temps plus âpre, celui des guerres de Religion –, « les chefs des deux partis arbitraient entre eux le taux des rançons. » Les prisonniers étaient laissés libres sur parole : « Et en ce cas si le prisonnier se dérobe il forfait de son honneur. »
Tous ces récits édifiants, s’ils ont contribué à répandre la légende de la courtoisie des guerres d’Italie, ont aussi entretenu l’orgueil nobiliaire, la fierté de race et le mépris pour les fantassins roturiers, jugés incapables de comprendre les règles de la guerre courtoise. Monluc est l’un des rares, avec Brantôme, à manifester du respect pour le courage des simples soldats. Même Bayard protesta un jour, malgré toute sa vertu chrétienne, contre un ordre de l’empereur Maximilien Ier enjoignant aux gentilshommes de combattre à pied côte à côte avec les fantassins. Sa réprobation s’exprime alors dans cette phrase que lui prête le Loyal Serviteur : « Pense l’empereur que ce soit chose raisonnable de mettre tant de noblesse en péril et hasard avec des piétons, dont l’un est cordonnier, l’autre maréchal, l’autre boulanger, et gens mécaniques, qui n’ont leur honneur en si grande recommandation que gentilshommes ? » Même moralisé, l’honneur reste une vertu de race, un code de conduite propre aux membres d’une catégorie sociale qui s’estime supérieure aux autres, un moyen de reconnaissance. Les combats sont donc indispensables à la manifestation de l’honneur ainsi conçu. Il est significatif que François Ier ait attendu d’être sur le champ de bataille de Marignan pour se faire adouber par Bayard.
Mais que vienne la paix, et d’autres occasions sont offertes aux gentilshommes de manifester leur valeur. La chasse, par exemple, sport violent et souvent apparenté à la guerre, et les tournois sous le regard des dames de la cour. Les souverains ne dédaignent pas de tels jeux, parfois fort brutaux : Henri II y perdra la vie, en 1559, lors d’un combat l’opposant à Montgomery, son capitaine des gardes. Cependant, les plus actifs des gentilshommes ne sauraient se contenter de ces palliatifs, et c’est par centaines, constate François de La Noue dans ses Discours politiques et militaires, qu’ils partent, lorsque la paix sévit chez eux, « chercher la guerre », surtout contre le Turc, grand fournisseur de combats au XVIe siècle.
Tous n’ont pas, il est vrai, la fibre guerrière. Combien sont-ils de gentilshommes en âge de porter les armes, à ne pas avoir de charge militaire ? La moitié ? Les trois quarts ? Il est difficile de le savoir avec précision. Beaucoup ressemblent à ce gentilhomme campagnard du Cotentin, le sieur de Gouberville47, qui ne se soucie guère d’abandonner son petit domaine pour les risques et la gloire de quelque lointaine entreprise. Convoqué pour le ban et l’arrière-ban, il a toujours quelque bonne excuse, rhume ou entorse. Mais les casaniers comme lui ont beau ne pas goûter l’aventure de guerre, ils n’en arborent pas moins les signes extérieurs de la vocation militaire de leur ordre, armes et chevaux, et ne manquent pas de porter l’épée au côté.
De la fermeté du caractère découle l’aptitude à conseiller le roi : les gentilshommes pensent être particulièrement propres à faire partie du Conseil royal. Comme ils se sentent aptes à rendre la justice : « C’est l’honneur de plaider et juger », a rappelé Jean de Saulx-Tavanes ; les charges de justice devraient donc appartenir aux gentilshommes. Enfin, la libéralité, la courtoisie, la loyauté font partie des vertus nobles. Certains, influencés par l’œuvre de Balthasar Castiglione, Le Courtisan, traduite à la demande de François Ier, ajoutent à ces qualités la culture, le raffinement des mœurs et de la conversation. Sophistication de l’honneur noble que certains n’admettent pas, tel le gentilhomme breton Noël du Fail, prêt à se moquer des courtisans trop attentifs à leur apparence, « godelureaux emperruqués », incapables de se battre.
Pour les gentilshommes et les théoriciens de la noblesse, l’honneur ne va pas sans la réputation. La vertu doit être montrée ; il lui faut un public pour l’admirer et la commenter. Brantôme déplore, dans son ouvrage sur les duels, que des gentilshommes ayant à vider une querelle se cachent ; leur honneur en est obscurci. Même constatation, un peu plus tard, chez un autre théoricien du duel, Pierre de Boissat : « L’honneur du monde n’a rien de commun avec ce qui se passe à la dérobée et à couvert : mais consiste proprement en l’opinion et connaissance publique des hommes, et pour cela s’appelle fame et réputation. »
Il est vrai que tout le monde ne pouvait être là au moment où s’accomplissait un acte de courage. La bouche prenait alors le relais des yeux pour répercuter la renommée, le « bruit » d’une prouesse. Dans cette civilisation encore largement orale, les récits des hauts faits étaient passionnément écoutés et colportés, non sans mainte enjolivure. Après chaque bataille, la cour d’Henri II attendait les courriers qui en rapportaient les nouvelles, et surtout l’arrivée des acteurs des combats. Chacun, y compris la reine Catherine, prenait plaisir à les entendre et en commentait les détails. Dans les provinces, tout combattant revenu chez lui se transformait en conteur infatigable. Ainsi se façonnait l’honneur des gentilshommes, ainsi naissait le désir d’illustrer son nom.
C’est « sur le bruit qui courait des beaux faicts d’armes » qui se faisaient en Italie qu’il prit à Blaise de Monluc envie d’aller là-bas chercher l’honneur. En chemin, il rencontra l’un de ces discoureurs revenus du champ de bataille : « À une journée de ma maison, je trouvai près de Lectoure le sieur de Castelnau, vieux gentilhomme qui avait longuement pratiqué l’Italie. Je m’enquis bien au long de l’état de ce pays-là ; lequel m’en dit tant de choses, et me raconta tant de beaux exploits de guerre, qui s’y faisaient tous les jours, que, sans séjourner ni arrêter en lieu que pour repaître, je passai les monts et m’en allai à Milan, étant alors âgé de dix-sept ans. » Monluc souhaitait accomplir au plus vite quelque prouesse qui mettrait son nom sur toutes les bouches. Mais que de difficultés à surmonter ! Sa pauvreté d’abord : « Je suis venu au monde, écrit-il dans ses Commentaires, fils d’un gentilhomme, de qui le père avait vendu tout le bien qu’il possédait, hormis huit cents ou mille livres de rente ou revenu. »
Autres handicaps, les blessures qui, parfois, écartèrent Monluc du champ de bataille, la malhonnêteté de ceux qui cherchèrent à lui « voler son honneur » – tel cet Antoine de La Rochefoucauld qui s’attribua tout le mérite d’une prouesse accomplie par Monluc en 1536 près d’Aix-en-Provence, dans l’espoir d’attirer l’attention du roi… C’est au prix d’une tension incessante de la volonté, d’une véritable ascèse l’amenant à mépriser les plaisirs vulgaires de la volupté et du jeu, que cet homme, qui pourtant ne s’embarrasse pas toujours de scrupules moraux48, est parvenu au but qu’il s’était assigné : acquérir l’honneur-réputation. Son nom, à la fin de sa vie, est « connu partout ». Cet honneur, conquis de haute lutte, il l’appelle sa « belle robe blanche ». Il en parle avec une ferveur exaltée qui rappelle le langage de l’amour – mais l’honneur n’est-il pas la seule véritable passion qu’il ait connue ? – : « J’ai trop aimé mon honneur ; je me veux ensevelir avec cette belle robe blanche, sans mettre une vilaine tache au nom de Monluc. »
Naïvement et sans admettre que les temps ont changé ou que la chance et la faveur ont peut-être œuvré pour lui autant que sa vaillance, le vieux guerrier promet la même réussite aux soldats qui imiteront son exemple : « Dépouillez-vous de tous vices et brûlez tout […] Lors, vous jouirez d’un doux et plaisant repos, quand vous retournerez chez vous chargés d’honneur, et que vous vous présenterez à votre prince, auquel on racontera ce que vous aurez fait. Tout le bien du monde ne vaut pas cela. »
Et pourtant, que ce bien est fragile ! Qu’un courtisan jaloux glisse quelque calomnie dans l’oreille du roi et dans celles de son entourage, et voilà l’honneur mis en péril. Monluc en a fait l’amère expérience. Ses ennemis ont fait courir le bruit qu’il avait trahi son souverain, pillé ses finances, reculé devant le combat. Bouleversé, Monluc entreprend de rédiger l’histoire de sa vie, pour la défense de son honneur, car il sait qu’une réputation purement orale est trop vulnérable ; l’écrit est plus sûr. Aussi la responsabilité des historiographes est-elle immense, puisque de leur honnêteté et de leur impartialité dépend l’honneur des combattants, qui n’ont pour eux que leur épée et leur courage. Estimant que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, Monluc se fait son propre historiographe ; mais, conscient de son devoir, il mentionne scrupuleusement les exploits des moindres soldats, afin de ne pas leur dérober leur honneur.
Pour remédier à la fragilité de la réputation, il faudrait, estime Monluc dans une Remontrance au roi placée à la fin de son œuvre, « mettre en rôle [inscrire sur une liste], selon vos provinces, les gens de valeur dont vous entendez parler et leurs qualités, afin que, advenant vacation de quelque charge, vous y puissiez pourvoir et vous ressouvenir d’eux […] Vous devez appeler ce livre le livre d’honneur ».
Jusqu’en 1547, il est vrai, les gentilshommes attaqués dans leur honneur ont eu à leur disposition le recours au duel judiciaire. Des exemples : le 17 février 1537, le seigneur de Chasteauroux, « demandeur en cas d’honneur » pour avoir été accusé d’avoir fui à la bataille de Pavie (1525) – l’affaire avait traîné – fit combattre à sa place un champion contre son adversaire. Le 10 juillet 1547, au cours d’un combat qui l’opposa à Guy Chabot, seigneur de Jarnac, François de Vivonne, seigneur de La Chastaigneraie, fut victime du fameux « coup de Jarnac ». C’est alors qu’Henri II, qui aimait beaucoup La Chastaigneraie, n’autorisa plus ce type de duels (définitivement interdits en 1602). Le seul recours autorisé fut le Tribunal du Point d’honneur des maréchaux de France, à l’égard duquel les gentilshommes furent longtemps réticents, les combats privés restant pour eux le signe qui prouvait leur indépendance et leur noblesse.
Le « livre d’honneur » dont rêve Monluc attire l’attention sur le rôle social de la réputation : elle doit fonctionner comme une sorte de liste d’aptitude aux dignités. Le terme « honneur », en général au pluriel, désigne d’ailleurs aussi les récompenses attribuées aux hommes d’honneur – récompenses concrètes comme les charges, les dons en argent, les pensions ; ou honorifiques, comme les titres, les « épithètes d’honneur », les formules de respect, les gestes (inclinaison de la tête, fléchissement du genou), les objets symboliques, (couronne, épée, vêtements), voire des êtres humains.
De ce troisième sens du mot honneur se distingue le quatrième, plus abstrait : la grandeur sociale, le prestige, le rang, qui sont la conséquence des honneurs. Pierre de Ronsard a exprimé en des vers étonnants la jouissance du gentilhomme auréolé de prestige social :
« l’esprit généreux/De tout homme bien né est toujours désireux/De marcher en honneur, et ardent de se faire/Apparaître en crédit de sur le populaire./Le lourd peuple ignorant, grosse masse de chair./Qui a le sentiment d’un arbre ou d’un rocher,/Traîne à bas sa pensée, et de peu se contente,/D’autant que son esprit hautes choses n’atente. Il a le cœur glacé, et jamais ne comprend/Le plaisir qu’on reçoit d’apparaître bien grand ».
Dans ce texte éclate ingénuement le sentiment de la différence entre les nobles et le « populaire ». Les honneurs et le prestige qu’ils procurent servent précisément à rendre cette différence visible et comme palpable.
On aperçoit ainsi le lien organique qui unit les différents sens du mot honneur. L’honneur-vertu ne peut, en lui-même, avoir qu’un nombre limité de témoins ; grâce à l’honneur-réputation, il parvient cependant à la connaissance du roi ; celui-ci le récompense alors par les honneurs, qui attireront sur le bénéficiaire l’honneur-prestige. C’est du moins ainsi que tout devrait se passer dans une société bien ordonnée. Le rôle du roi, distributeur des honneurs, est donc fondamental. Or, sans honneurs, la « vertu » ne saurait être reconnue par le peuple qui ne respecte que la force et la richesse. Ce n’est pas, d’ailleurs, sans quelque regret que les auteurs de traités sur la société insistent sur la nécessité, pour la vertu noble, d’être désignée extérieurement par des signes bien visibles… Ils sont, selon l’un de ces théoriciens, Jean-Baptiste Possevin, « signe que quelqu’un a les vertus, tout ainsi que le bouchon de la taverne [c’est-à-dire l’enseigne qui attire le client] fait présupposer qu’en ce lieu il y a du vin à vendre ». Ainsi ordonnée, la société a un sens : elle a une valeur édifiante, didactique, puisque les « vertueux » y occupent les premières places ; l’inégalité sociale est censée être parfaitement justifiée. Tel est l’idéal auquel les gentilshommes ont aimé croire, tel est l’ordre social en fonction duquel Blaise de Monluc a orienté toute son existence.
Les gentilshommes sont restés attachés à cette conception tout au long du XVIe siècle. Mais les guerres de Religion entraînèrent un changement des valeurs sur lesquelles était fondé l’honneur. Par leur brutalité, les guerres civiles, au cours desquelles s’illustrèrent nombre de roturiers, sonnèrent le glas du mythe de la courtoisie de la guerre. Il devint alors difficile de prétendre que la bravoure était l’apanage d’une seule catégorie sociale. « La vaillance, elle est devenue populaire [elle s’est répandue dans le peuple] par nos guerres civiles », constate Montaigne. Dès lors, comment continuer à affirmer qu’elle est le signe distinctif de la gentilhommerie, et en justifie les privilèges ? Dilemme qui poussa un certain nombre de gentilshommes à rechercher une forme de courage vraiment inaccessible au vulgaire. D’où une prolifération inquiétante de duels assortis de règles d’une extrême complexité, incompréhensibles pour le commun, qui codifièrent de façon très stricte le « point d’honneur » : par la désinvolture et l’élégance avec lesquelles ils défiaient la mort pour des causes futiles, les gentilshommes pensaient prouver, de façon irréfutable, leur différence avec les roturiers. Hypertrophie du sens de l’honneur contre laquelle la monarchie eut beaucoup de mal à lutter. De ce temps, il nous reste l’épisode fameux de l’exécution du comte de Montmorency-Bouteville, coupable d’avoir bravé un édit contre les duels en se battant publiquement en plein Paris, sur la place Royale (place des Vosges), le 14 mai 1627.
Peu à peu, la définition de la « vertu » se modifia. Un autre modèle de comportement noble s’imposa, celui du service civil du roi, effectué par des intellectuels formés dans les universités, les hommes de robe. Très tôt, la compétence juridique apparut aussi honorable que la vaillance.
En outre, les rois, dès la deuxième moitié du XVIe siècle, ont été constamment accusés par les gentilshommes de ne plus donner des charges et des pensions aux vaillants, mais à des favoris indignes. Jean de Saulx-Tavanes l’a souligné amèrement dans ses Mémoires : « N’étant plus les grades marques d’honneur, mais seulement de faveur, les généreux ne les recherchent. »
Ainsi, toute une série de facteurs est venue rompre le lien qui unissait l’honneur-vaillance à l’honneur-grandeur sociale. Avec une rage froide, Jean de Saulx-Tavanes a fait peindre cette maxime dans la « galerie » qui lui servait de cabinet de travail : « C’est honneur, c’est état n’avoir en ce règne ni charge ni état. »
Ces symptômes révèlent une évolution des valeurs collectives, qui devait entraîner des modifications du sentiment de l’honneur. Sans doute, bien des gentilshommes continuèrent-ils à s’accrocher au passé. En témoigne le succès d’ouvrages comme Le Vrai Théâtre d’honneur et de chevalerie ou Le Miroir héroïque de la noblesse (1648) de Marc Vulson de la Colombière, ou les Mémoires sur l’ancienne chevalerie (1759) de J.-B. de La Curne de Sainte-Palaye. Ces deux livres s’efforcent de ressusciter les rites chevaleresques d’un Moyen Âge idéalisé, conçu comme le temps de l’honneur par excellence. Beaucoup se sont complu dans cette contemplation mélancolique du passé, destinée à leur faire oublier un présent trop attentif aux prestiges de l’argent. Mais, dans l’ensemble, on peut dire que, dans la société complexe des XVIIe et XVIIIe siècles, l’honneur se diversifie à l’extrême selon les divers milieux sociaux qui s’en réclament, si bien que les nobles ne peuvent plus voir en lui le fondement essentiel et unique de la hiérarchie sociale.
L’honneur militaire, le devoir du soldat, change de valeur. Il est lié à l’accomplissement correct d’une fonction au service du roi. Cependant, si bien des gentilshommes estiment encore que le métier des armes est celui qui permet aux plus hautes qualités humaines de s’épanouir, ils ne vont plus jusqu’à prétendre qu’aucune autre activité ne l’égale de ce point de vue.
Dans les milieux urbains cultivés et mondains, où se mêlent hommes d’épée et hommes de robe, parvenus et grands seigneurs, écrivains et financiers, l’honneur tend à prendre la forme de l’honnêteté. Évolution préfigurée dès le XVIe siècle, où des gens de loi avaient tenté de proposer une définition neuve de l’honneur, moins liée à une fonction sociale : « Quand je dis l’honneur », écrit l’avocat Jean Bodin dans son grand traité politique intitulé Les Six Livres de la République (1576), « j’entends ce qui est honnête de droit naturel. » L’avènement, aux XVIIe et XVIIIe siècles, d’un type original de sociabilité urbaine, analysé par Yves Castan49, contribue à dévaloriser les codes de conduite trop étroitement liés aux conditions sociales, et privilégie une forme de comportement affable et poli avec n’importe quel interlocuteur, quelle que soit son origine. « Dans le monde de la ville, écrit Yves Castan, les gens se coudoient, s’affrontent, se fréquentent sans savoir ni ce qu’ils se doivent, ni ce qu’ils pourront se devoir. » L’honnête homme est le produit des brassages sociaux qui s’opèrent à la cour ou dans les salons.
Enfin, dernier avatar de l’honneur, les milieux populaires s’en emparent. Les sources judiciaires du XVIIIe siècle, étudiées maintenant par beaucoup d’historiens et en particulier par Nicole Castan en Languedoc pour la période pré-révolutionnaire50, révèlent que « jamais on n’a fait aussi quotidiennement appel ou référence à l’honneur ». Mais, avec cette extension de son domaine, l’honneur perd toute signification précise. « Le définir est chose malaisée, constate Nicole Castan, tant ses fondements sont complexes et oscillent aux gré des conditions et des rôles acceptés ou revendiqués. Orgueil, conscience de soi, réputation, virilité, honnêteté, compétence, moralité, autant de composantes susceptibles d’être ternies ou éclaboussées. » Dans la bouche des humbles, le mot honneur, constamment employé, devient une manière de revendiquer un droit à la dignité.
Le XVIIIe siècle voit donc un éclatement de la notion d’honneur, signe des tensions et des contradictions d’une société en pleine évolution. La belle cohérence qu’y percevaient les gentilshommes du XVIe siècle n’est plus qu’un mythe, que seuls s’obstinent à faire revivre quelques nostalgiques du passé.