Les Templiers, des moines pas comme les autres

Fondé en 1120 à Jérusalem, l’ordre du Temple apparaît dès l’origine comme une création profondément novatrice. Car les Templiers sont à la fois moines et soldats : c’est tout le paradoxe d’un ordre qui a incarné l’idéal de la croisade19.

Lorsque se constitue l’ordre du Temple au début du XIIe siècle, Jérusalem est aux mains des Latins depuis 1099. Au Proche-Orient, quatre États sont nés de la première croisade (1096-1099) : le royaume de Jérusalem, le comté de Tripoli, la principauté d’Antioche et le comté d’Édesse. Avec l’arrivée massive des pèlerins et des colons venus chercher fortune, une nouvelle société coloniale est née outre-mer. Il faut protéger ces fragiles constructions politiques et territoriales et assurer la sécurité des routes menacées par les incursions musulmanes depuis l’Égypte. Pourtant, la plupart des croisés sont repartis en Occident une fois leur devoir accompli. Les effectifs restés sur place sont donc nettement insuffisants.

C’est dans ce contexte d’exaltation spirituelle et de précarité matérielle que des chevaliers, soucieux de défendre l’Église, se placent au service des chanoines du Saint-Sépulcre et se constituent en confrérie (c’est-à-dire en une association de laïcs à fins religieuses) : ils sont alors hébergés par les hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem20.

Vers 1114-1115, un chevalier champenois du nom d’Hugues de Payns a rejoint cette confrérie militaire. Peut-être songe-t-il à la création d’un ordre religieux indépendant, susceptible d’élargir la mission de paix et de charité exercée en faveur du Saint-Sépulcre et des pèlerins qui viennent visiter le tombeau du Christ. Hugues de Payns a tôt fait de convaincre le roi de Jérusalem Baudouin II et le patriarche du bien-fondé de sa démarche. Probablement en 112021, ces deux grandes autorités du royaume approuvent le nouvel ordre que Baudouin II installe dans une partie de son palais. Comme cet édifice est alors assimilé à l’ancien temple de Salomon, on prend bientôt l’habitude d’appeler les frères « pauvres chevaliers du Christ et du temple de Salomon » puis « Templiers ».

La démarche de ces premiers templiers n’est pas si originale22. En Occident, depuis le Xe-XIe siècle, de grandes abbayes, des évêques et la papauté elle-même disposent de vassaux armés susceptibles de défendre biens et hommes d’Église. C’est surtout le cas dans les zones de frontière avec l’Islam. Dans la péninsule Ibérique, entre 1122 et 1124, le roi d’Aragon Alphonse Ier le Batailleur regroupa ainsi des chevaliers dans deux confréries, dites de Belchite et de Monreal del Campo, auxquelles il assigna la garde de la frontière contre l’infidèle.

Bien qu’on l’ait longtemps admise, on ne peut plus suivre la tradition véhiculée par la chronique de Guillaume de Tyr selon laquelle les débuts du Temple furent modestes et laborieux. Dès l’origine de hauts personnages y ont lié leur destin. En 1120, le comte Foulques V d’Anjou s’associait à la jeune fondation ; quatre ans plus tard, l’ordre recevait une donation en Provence – la première attestée en Occident ; en 1125, le comte Hugues de Champagne se faisait templier.

Il fallait encore faire approuver le jeune ordre par le pape. En 1127, son fondateur et cinq compagnons franchirent la Méditerranée. Hugues de Payns alla peut-être trouver le pape Honorius II à Rome ; il assura surtout la promotion de son ordre dans le royaume de France et jusqu’en Angleterre et en Flandre. Le 13 janvier 1129, le concile de Troyes se réunit sous les auspices de saint Bernard qui, non sans hésitation, s’était décidé à apporter son soutien à la « nouvelle milice ». L’ordre y reçut sa règle, imprégnée de l’influence de l’abbé de Clairvaux.

La reconnaissance pontificale suivit rapidement. En 1139, la bulle Omne datum optimum posait les bases de l’exemption : indépendant de tout pouvoir hormis celui du pape, l’ordre se voyait confirmer la libre élection de son grand maître.

Le nouvel idéal de conversion offert par le Temple était d’abord ouvert au groupe aristocratique, mais pas exclusivement. Outre les chevaliers, l’ordre acceptait des non-nobles intégrés comme frères sergents. Ceux-ci étaient surtout employés à des tâches administratives et logistiques, mais ils pouvaient également combattre. Selon les circonstances, la règle réservait aux chevaliers la robe monastique ou le manteau blancs, symboles de chasteté, tandis que les sergents portaient une robe noire ou couleur de bure. Dès avant 1139, tous les frères arboraient en outre sur l’épaule gauche la croix rouge, symbole du sacrifice du Christ. Enfin, l’ordre accueillait des frères ordonnés prêtres, les chapelains, chargés de l’encadrement spirituel.

Précisons toutefois que, fidèles aux principes du monachisme primitif, la plupart des templiers ne reçurent jamais les ordres sacerdotaux et demeurèrent donc des laïcs. C’est une des spécificités du Temple. Cela n’empêcha pas l’ordre d’exercer un incontestable rayonnement spirituel. Détenant le patronage de nombreuses paroisses (c’est-à-dire le droit d’en désigner le curé et d’en percevoir la dîme), notamment dans les territoires reconquis, offrant aux fidèles un statut semi-religieux très attractif par le biais de la confraternité, il a su capter la générosité de tous les milieux de la société. S’il ne créa pas, comme l’Hôpital de Saint-Jean, de branche féminine, il ouvrit largement sa confraternité aux femmes.

Après le concile de Troyes, Hugues de Payns envoya ses compagnons à travers l’Occident afin de recueillir des donations et de susciter des professions. Dans un contexte marqué à la fois par un idéal de réforme ecclésiastique, par un essoufflement du monachisme bénédictin traditionnel et par la croisade, les frères missionnaires reçurent partout un accueil favorable de la part des autorités ecclésiastiques et des fidèles, en particulier de la « classe moyenne » de l’aristocratie chevaleresque. L’implantation fut précoce dans le berceau champenois et bourguignon ainsi que dans les régions liées d’une manière ou d’une autre à la croisade ou à la reconquête ibérique : Midi français, Italie, Catalogne.

Dès les années 1128-1131, au Portugal, en Catalogne et en Aragon, les souverains chrétiens s’efforcèrent, par d’importantes concessions, d’impliquer l’ordre dans la reconquête des territoires musulmans et dans la colonisation agraire. Partout, le flot des donations foncières et une habile gestion du patrimoine permirent rapidement la constitution d’un domaine autour de chaque communauté templière. C’est dans ce cadre que prit progressivement corps l’institution de la commanderie. La notion recouvre l’idée de communauté religieuse, mais désigne en même temps l’ensemble du patrimoine relevant de cette communauté : maison organisée pour la vie commune, possessions foncières, centres d’exploitation (granges), droits seigneuriaux.

L’implantation des Templiers sur les deux rives de la Méditerranée entraîna la création d’une structure administrative centralisée. Tandis que la maison mère, abritant le grand maître et le couvent central, demeurait en Terre sainte (Jérusalem jusqu’en 1187, puis Acre jusqu’en 1291, puis Chypre), l’Orient et l’Occident furent progressivement découpés en provinces dotées chacune d’un maître qui avait autorité sur les commandeurs de son ressort. Cette géographie administrative, recoupant parfois les divisions étatiques, d’autres fois liée à des critères linguistiques, connut d’incessants remaniements au gré de l’expansion de l’ordre et du contexte politique. Elle n’avait qu’un but : faciliter le rassemblement et l’acheminement des recrues et des ressources (chevaux, armes, provisions, argent) destinées à la Terre sainte.

Dans la littérature érudite, les Templiers sont très fréquemment désignés comme des « moines-soldats ». L’expression pourrait presque remonter au XIIe siècle : saint Bernard et l’abbé de Cluny Pierre le Vénérable ont bien vu dans le templier la fusion du moine et du chevalier. Mais cette notion, volontiers généralisée à tous les ordres militaires, suscite les réserves de certains spécialistes.

Les Templiers n’étaient-ils donc pas des moines ? Dès 1120, les chevaliers réunis autour d’Hugues de Payns respectaient le triple vœu monastique (pauvreté, chasteté, obéissance) et suivaient une règle. Mais laquelle ? Sans doute les coutumes suivies par les premiers templiers, influencées par les chanoines réguliers du Saint-Sépulcre, s’inspiraient-elles de la règle de saint Augustin. C’est pourtant la règle de saint Benoît (définie au VIe siècle et qui s’était imposée à tous les monastères d’Occident) qui fut adoptée à Troyes en 1129.

Elle semblait en effet la mieux adaptée au projet du « moine-chevalier ». La règle, fondée sur l’humilité et la pauvreté, écarte toute dérive ascétique – le Templier a droit à une nourriture abondante et à un certain confort quotidien – et introduit un minimum de souplesse dans le respect des heures monastiques. Mais elle réprime toute tentation d’orgueil en réfrénant notamment certaines manifestations de l’ethos aristocratique (ainsi la largesse, la prouesse, l’ostentation), tout en conservant celles qui sont compatibles avec l’esprit de la chevalerie chrétienne, comme le sens du sacrifice et la loyauté.

Pourtant, les frères du Temple n’étaient assurément pas des moines comme les autres. D’abord parce qu’ils faisaient usage des armes. Soldats, les Templiers l’étaient par vocation et ils furent présents sur tous les fronts – en Terre sainte, en péninsule Ibérique et même en Europe centrale contre les Mongols –, même s’il faut souligner que tous ne combattaient pas et que beaucoup de frères administraient paisiblement les commanderies d’Occident. Là réside le caractère révolutionnaire du Temple. Il rompt avec l’idéal monastique traditionnel qui constituait jusque-là la seule voie de perfection offerte aux laïcs. À la contemplation, les chevaliers conduits par Hugues de Payns préfèrent l’action, mais ils peuvent désormais espérer atteindre le salut sans renier leur état. Juridiquement distincts des croisés, dont le vœu n’était que provisoire, les Templiers incarnent en permanence l’idéal de croisade.

Ensuite, les Templiers ne sont pas des moines comme les autres parce qu’ils ont gardé de leur naissance à Jérusalem certains liens avec le mouvement canonial (c’est-à-dire avec les coutumes suivies par les chapitres de chanoines réguliers). En Terre sainte, les frères ont ainsi maintenu la liturgie du Saint-Sépulcre en respectant les Heures canoniales.

Enfin, contrairement aux moines bénédictins théoriquement attachés à un seul monastère, les Templiers ont rompu avec l’idéal de stabilité : un frère relevait de l’ordre avant de relever d’une maison religieuse particulière, et le mouvement des mutations l’amenait à changer assez fréquemment d’affectation. En cela, les Templiers, comme les autres ordres militaires, annonçaient la mobilité des frères mendiants. Les Templiers n’étaient donc pas exactement des moines, mais ils étaient bien des religieux. En 1308 encore, l’université de Paris rappela cette évidence à Philippe le Bel, qui avait été tenté de se servir du caractère militaire de l’ordre pour lui dénier toute appartenance à l’institution ecclésiastique.

La fusion du guerrier et du religieux représentait une nouveauté radicale au sein de la spiritualité chrétienne. Pourtant, les Templiers sont bien le produit de l’évolution de la société et de la spiritualité de leur temps.

En effet, à partir du XIe siècle, sous l’impulsion d’une série de papes acquis aux idées réformatrices, l’Église était parvenue à se dégager des liens qui l’unissaient traditionnellement à l’aristocratie laïque. La réforme dite « grégorienne23 » constituait ainsi, avec la croisade dirigée par le Saint-Siège, un projet théocratique cohérent au service de la construction de la chrétienté. L’idée de croisade était elle-même rendue possible par le retournement théologique qui avait fait naître le concept, étranger au christianisme primitif, de « guerre sainte »24.

Dans ce contexte, l’Église du Xe-XIIe siècle s’est efforcée, avec plus ou moins de réussite, de convertir les chevaliers en « chevaliers du Christ », investis d’une fonction sacrée dans la société chrétienne. Par leur mission de défense de la foi et leur attachement au Saint-Siège, les Templiers, parangons de la chevalerie du Christ, s’inscrivent pleinement et au même titre que la croisade dans la réforme grégorienne.

Saint Bernard, d’ailleurs, ne s’y est pas trompé. Le passage de l’Éloge de la nouvelle milice25 dans lequel il oppose les vertus des Templiers aux turpitudes de la chevalerie du siècle est un décalque de l’appel à la croisade du pape Urbain II à Clermont (1095) et porte d’incontestables accents grégoriens !

La démarche des Templiers fut-elle comprise ? Dans un sermon rédigé sans doute entre 1127 et 1129, Hugues de Payns a ressenti la nécessité de raffermir le choix de ses frères et de justifier leur vocation. Cette exhortation révèle la crise de conscience qui ronge les premiers templiers : la vie active ne les détourne-t-elle pas du progrès intérieur et de l’ascension spirituelle ? Est-il licite de tuer et de dépouiller ses victimes ? Surtout, ce texte se fait l’écho des critiques que semble déjà susciter la fondation.

Les réticences qui nous sont parvenues émanent principalement des milieux monastiques. Entre les années 1128 et 1180, saint Bernard lui-même, le chartreux Guigues, le clunisien Pierre le Vénérable, le cistercien Isaac de l’Étoile ou encore le clerc Gautier Map regardent avec circonspection cette nouvelle expérience religieuse. Tous méprisent le monde et restent convaincus de la supériorité de la profession monastique classique et du combat spirituel sur la lutte armée choisie par les Templiers.

Le débat sur la meilleure voie qui s’ouvre au guerrier repenti, entre la conversion totale et le service armé de l’Église, n’est pas nouveau. L’alliance du miles (le guerrier) et de l’orator (celui qui prie) sème le trouble. Elle heurte les sensibilités grégoriennes attachées à une claire séparation des ordres et des fonctions. Il faudra tout le talent d’un saint Bernard pour répondre, dans l’Éloge de la nouvelle milice, à ces inquiétudes.

Assez rapidement toutefois, les critiques purement dogmatiques s’atténuèrent pour laisser place à des récriminations d’ordre plus matériel ou ecclésiologique. Sur le plan matériel, le clergé séculier n’eut de cesse de dénoncer la concurrence d’un nouvel ordre qui attirait à lui donations et legs au détriment des églises paroissiales. Sur le plan ecclésiologique, les évêques contestaient les divers privilèges du Temple (exemption de l’interdit, autonomie des chapelles de l’ordre).

Pourtant, l’étrange vocation des Templiers ne fit plus l’objet de controverses passé les années 1180. D’abord parce que l’ordre a rapidement révélé son efficacité en Orient. Constituant une force mobilisée en permanence, bien entraînée et expérimentée, les Templiers participèrent à tous les combats et furent de grands défenseurs de la Terre sainte. En outre, la création d’autres ordres guerriers sur le modèle du Temple a contribué à estomper l’originalité de la fondation d’Hugues de Payns : l’Hôpital, dont la vocation première était uniquement charitable, s’est également donné une mission militaire dans les années 1140-1160, puis les Teutoniques, créés en 1198, ont emprunté une partie de leur règle au Temple.

C’est au milieu du XIIIe siècle que de nouvelles contestations se firent jour. N’épargnant aucun des ordres militaires, ces attaques ne provenaient plus seulement des hommes d’Église mais plutôt d’une opinion publique portée par des chroniqueurs et par des troubadours souvent hostiles à la politique pontificale. Dans un contexte où les États latins s’affaiblissaient sous la pression des Mamelouks et où les souverains d’Occident se préoccupaient davantage du renforcement de leurs propres États, on reprochait à la papauté son indifférence au sort de la Terre sainte et le détournement politique de l’idéal de croisade au service de ses propres intérêts. Les ordres militaires, quant à eux, étaient injustement accusés d’inaction.

En 1307, les temps glorieux de l’histoire du Temple appartenaient donc au passé. Mais l’ordre n’était pas pour autant en déclin. Il restait riche et continuait d’attirer vocations et aumônes. Surtout, il n’avait jamais abandonné le projet de reprendre la Terre sainte perdue depuis 1291. Reste que la chute des États latins d’Orient l’a affecté matériellement et sans doute psychologiquement, et l’a fragilisé aux yeux de l’opinion publique.

L’erreur du dernier grand maître Jacques de Molay fut d’avoir manqué de vision politique et d’ambition et de ne pas avoir cherché, comme l’Hôpital qui conquit l’île de Rhodes en 1310, à poursuivre sa mission originelle de lutte contre les infidèles en se taillant une principauté ecclésiastique en Méditerranée.

Notes

19. Cf. D. Carraz, « Les ordres militaires et hospitaliers », dans J.-M. Matz, M.-M. de Cevins, Structures et dynamiques religieuses dans les sociétés de l’Occident latin, Presses universitaires de Rennes, 2010 ; A. Demurger, Les Templiers, Seuil, 2005 ; P. Josserand, N. Bériou (dir.), Prier et combattre. Dictionnaire européen des ordres militaires au Moyen Âge, Fayard, 2009.
20. Les Hospitaliers sont à l’origine une confrérie charitable. Ils se transforment en ordre religieux en 1113, qui s’assignera une mission militaire dans les années 1140-1160.
21. 1118 ou 1119 était la date traditionnellement admise. Aujourd’hui, on penche plutôt pour 1120.
22. Anthony Luttrell les appelle « proto-templiers ». Cf. « The Earliest Templars », Autour de la première croisade, M. Balard (dir.), Publications de la Sorbonne, 1997, pp. 193-202.
23. Par cette réforme Grégoire VII (1073-1085) entendait notamment prendre des mesures contre l’ingérence des souverains dans le domaine spirituel et ramener les clercs au respect de leur devoir par la lutte contre l’immoralité.
24. L’évolution de la pensée chrétienne, de la guerre juste de saint Augustin à la première croisade, a été exposée par de nombreux travaux récents. Cf. J. Flori, La Guerre sainte, Aubier, 2001.
25. Non daté, le traité De laude novæ militiæ a longtemps été envisagé comme un complément à la règle adoptée au concile de Troyes.