CHAPITRE VI
Rinar Krutzer était un marchand d’esclaves. L’Annuaire Général Vénusien le désignait comme délégué du Bureau Solarien de la Main-d’Œuvre sous Contrat de Servage et il tenait le registre de tous les serfs de Vénus. Chad ne pouvait le regarder sans l’assimiler à un négrier malgré son allure affable et douce et son regard qui larmoyait en permanence.
Brinner s’était présenté comme chargé par la Guilde d’une enquête sur les besoins démographiques de Vénus, et Krutzer avait accepté de lui ouvrir ses fichiers.
Tout de suite, Chad avait remarqué que plus de 80 % des humains vivant sur la Planète Verte s’y trouvaient sous contrat, pour le compte des grandes concentrations industrielles ou au service des aristocrates locaux. Ce qu’il avait pris pour une société calquée sur l’Amérique coloniale en différait donc fondamentalement. Il existait, sur le Nouveau Monde, à l’aube du XIXe siècle, une classe moyenne, libre, de petits propriétaires. Ici, rien de tel. Hormis quelques officiels, les seuls citoyens libres étaient les membres de ces Familles dont les van Reuben faisaient partie.
Autre fait capital : la condition servile des cadres. La presque totalité de Vénus était administrée par des hommes appartenant, au sens physique du terme, aux Compagnies. Comme au temps du Bas-Empire romain, lorsque toute l’administration impériale était aux mains des affranchis de César.
Seul dans le bureau, l’Américain ne put résister à la tentation de faire apparaître la fiche individuelle de Sophie. Il n’apprit rien de nouveau, hormis le numéro de son contrat.
Il s’attarda un moment sur l’image stéréo du fin visage au regard triste. Le cliché avait été pris quelques jours après son enlèvement. Sophie avait les yeux vides et les traits tirés de tous les prisonniers du monde. Chad pressa rageusement la commande qui renvoyait la fiche au classeur. Il préférait encore l’image de la jeune femme calme et résignée qui servait Elisa.
Sans le savoir, il venait de commettre une faute impardonnable.
Il passa près d’une journée dans les bureaux de Rinar Krutzer, et apprit beaucoup de choses.
Dans l’antigrav qui le ramenait à l’hôtel, il rédigea un message destiné au bureau terrestre. Il commençait à entrevoir une possibilité, mais ce n’était encore qu’une simple supposition.
La réponse de Terra lui parvint le surlendemain. Sham Ihn, sans poser de questions, avait rapidement obtenu les informations demandées. Le texte précisait que l’énorme augmentation de la demande servile était concentrée sur deux des plus importantes installations locales : la Planétaire Minière Vénusienne et les Entreprises Solariennes d’Adaptation.
Si la première de ces firmes se consacrait à l’exploitation du sous-sol, l’ESA, présente sur tous les mondes du système, menait de front de multiples activités pour adapter les planètes aux exigences de vie terriennes. L’ensemble des techniques utilisées constituait la Terra-formation.
Ainsi, l’ESA, depuis des siècles, poursuivait la création de la fantastique jungle vénusienne, génératrice d’oxygène. À une centaine de kilomètres d’Espérance, elle possédait une gigantesque installation desservie par le plus long tunnel de béton jamais construit. Mais Sham Ihn Khaa n’avait pas encore obtenu l’information ultra-confidentielle réclamée par Chad : qui contrôlait la Planétaire et l’ESA ?
Le Marchand finirait par le savoir, Chad en était sûr. En attendant, l’Américain visiterait l’une des deux installations. Il opta pour l’ESA. Un appel à Yosef Vanack lui permit d’avoir les autorisations nécessaires.
Il se présenta au tunnel le lendemain matin et mit un peu moins de deux heures pour atteindre le Centre d’Essais écologiques. En chemin, son véhicule avait croisé plusieurs convois mystérieusement chargés. En principe, un Centre d’Essais ne produisait rien.
À son arrivée, Chad eut la surprise de voir son ordre de mission vérifié par des gardes portant le sigle vert de l’ESA. Précaution de sécurité ?
Le Centre était constitué de plusieurs dômes reliés par de courts tunnels. Dans le premier, une trentaine de constructions, séparées par des allées de ciment, abritaient les bâtiments administratifs et des laboratoires.
Un serf en combinaison verte conduisit Chad à la chambre qu’il occuperait durant son séjour et lui remit une dizaine de plaquettes dont chacune donnait droit à un repas au mess. On ne souhaitait donc pas voir sa visite s’éterniser. À deux heures, lui avait-on précisé, le Directeur Valériano serait heureux de le recevoir. D’ici là, le mess se trouvait à deux blocs sur sa droite.
Et le serf le planta là.
Chad prit une douche et s’accorda une heure avant de se rendre à la cantine. Par sa fenêtre, il voyait la presque totalité des installations du premier dôme. Jusqu’à la sirène annonçant la pause de la demi-journée, il n’observa qu’une activité restreinte, quelques isolés qui traversaient une allée pour passer d’un bâtiment à un autre.
À une heure précise, des dizaines d’hommes et de femmes en tenues vertes, ou blouses blanches convergèrent vers le mess. Chad leur laissa le temps d’y pénétrer avant de s’y rendre à son tour. À deux heures, il était reçu par le Directeur administratif.
Valériano fit preuve d’un intérêt poli pour les anguilles et admit que les habitudes migratoires de l’espèce pourraient, au sein du milieu essentiellement aquatique ou marécageux de Vénus…
Au bout de vingt minutes d’entretien, il se déclara convaincu et mit un serf et un véhicule léger à la disposition de Chad. Non, déclara-t-il d’un air surpris, il n’y avait pas à l’ESA de zone interdite que l’Agent de la Guilde ne pourrait visiter. Qu’est-ce qui avait pu lui faire imaginer ça ?
Chad remercia et suivit son guide, un Noir robuste et silencieux. Au hangar des véhicules, on leur remit un « trois-roues » qui tenait du scooter de livraisons et du tracteur Mc Cormick. Il nota que les gardes du hangar portaient tous une arme à la hanche et un micro-liaison au poignet. Un peu partout, des voitures de patrouille quadrillaient les installations.
Oui, au fait ? Qu’est-ce qui pouvait laisser croire que l’ESA avait quelque chose à cacher ?
*
* *
Si c’était le cas, on s’y prenait fort bien. Depuis trois jours déjà, Chad fouillait de son mieux sans résultat.
Sous prétexte d’effectuer des prélèvements, il avait accompagné dans la jungle une équipe d’entretien du tunnel de liaison avec Espérance. Six heures épuisantes, dans la boue et la chaleur humide.
Les écologistes avaient cru bon de doter le milieu liquide d’innombrables bestioles répugnantes et Brinner se dit que ses anguilles ou toute autre variété de serpents aquatiques seraient, ici, tout à fait à leur place.
Il passa la journée avec les serfs de l’ESA, à l’affût d’une rumeur, de ces ragots de chantier qu’on échange à la pause de dix heures, quand le contremaître a le dos tourné. Il en fut pour ses frais. Les hommes faisaient un travail dur, parfois dangereux, mais paraissaient satisfaits de leur sort.
Au retour, Chad congédia son Noir, prit une douche et se coucha sans dîner. Il était fourbu.
Les journées suivantes furent aussi décevantes. L’ESA était une corporation fermée. Sans être jamais franchement hostile, l’attitude du personnel se résumait en une phrase d’un mécanicien, alors que Chad rôdait autour d’une machine de forage :
— Cette planète est grande ! Pourquoi ne pas faire pondre vos foutues anguilles un peu plus loin ?
Plus le temps passait, plus Chad se persuadait que la Guilde avait, en sa personne, mal choisi son agent.
Brinner avait revu deux fois Valériano qui s’était courtoisement assuré des progrès du « Projet Anguilles ». Au cours de la conversation, Chad avait tout de même pu apprendre où se trouvait le bureau du personnel. L’après-midi, il déclara à l’Administration Centrale que, sa mission terminée, il repartirait pour Espérance le lendemain matin.
Il prit congé de Valériano le soir même. S’il avait espéré déceler un soulagement à l’annonce de son départ, il fut déçu.
Le Directeur semblait s’en moquer éperdument.
*
* *
Chad avait prévu de s’introduire par effraction dans les bureaux du personnel. C’était la mission-type pour agent secret au cœur bien trempé, au regard perçant et à la rapidité fulgurante, sachant progresser par bonds de félin et réduire au silence, sans coup férir, les veilleurs de nuit ensommeillés.
Malheureusement, depuis la modification orbitale, la durée du jour vénusien avait été ramenée à huit heures et, à cette période de l’année, la « nuit » serait encore plus courte. Quant aux rondes, elles étaient effectuées en Jeeps à trois roues et par deux gardes parfaitement réveillés. Une chose jouerait tout de même en faveur de l’Américain : la nécessité de respecter les rythmes biologiques obligeait les Vénusiens à dormir durant une partie des heures de jour, celles où il lui faudrait opérer.
De sa chambre, il avait minuté soigneusement les passages des Jeeps. Il disposerait d’une marge d’un quart d’heure, ce qui suffirait largement. Le bâtiment du personnel était à une soixantaine de mètres du sien. Normalement, Brinner serait de retour dans son lit deux heures avant la sirène du réveil. Mais il suffisait d’un technicien trop zélé, d’un garde consciencieux et…
Il prit dans son sac ce qui ressemblait le plus à une tenue de rat d’hôtel et guetta la Jeep de la seconde ronde. Il fut dans l’allée en quelques secondes et commença à courir sur le ciment.
*
* *
Ce fut d’une incroyable facilité. La porte d’accès au bâtiment était verrouillée, mais Chad put entrer par une fenêtre restée ouverte.
Une fois dans la place, il opacifia les ouvertures, alluma et se mit au travail sur le fichier central. C’était une besogne fastidieuse, mais prodigieusement instructive. Au bout de trois heures, il avait maîtrisé le système de références et de classement. Le reste fut un jeu d’enfant. Et ce qu’il découvrit ne manquait pas d’intérêt.
Près des deux tiers des serfs absorbés par Vénus depuis trois ans étaient passés par l’ESA. Le bureau du personnel avait enregistré le rachat de leurs contrats. Mais seule une minorité d’entre eux avaient été effectivement employés. Les autres, des milliers d’autres, ne mangeaient pas, ne travaillaient pas, ne mouraient pas. Ils n’existaient plus, en tout cas pour le Bureau du Personnel.
Pour une fois, Sham Ihn allait perdre son sacré flegme.
*
* *
À midi moins dix, le lendemain matin, un employé de l’hôtel intercepta Chad Brinner dans le hall. Une femme tentait depuis deux heures de le joindre par vidéo.
Elisa ? Clélia ? Chad demanda que le prochain appel lui soit passé dans sa chambre.
Il avait à peine ôté sa vareuse que l’écran prenait vie. Clélia avait l’air furieux :
— Brinner, imbécile, qu’est-ce qui vous a pris ?
— Hé, doucement ! De quoi parlez-vous ?
— Pauvre idiot, vous avez tout gâché ! Maintenant, je ne peux rien, ni pour elle ni pour vous !
— Mais enfin, que se passe-t-il ? Je rentre à peine et…
Sur l’écran, le visage bronzé s’adoucit un instant :
— Ne bougez pas, j’arrive.
Elle avait coupé la communication. Il voulut la rappeler. Pas de réponse. Il avait à l’estomac un creux insupportable.
« Maintenant, je ne peux rien, ni pour elle ni pour vous ! »
*
* *
Quelques minutes après, la télépathe entrait dans la chambre de Brinner sans dire un mot, et s’assit sur le lit. Elle ferma les yeux et son visage, d’abord figé, exprima l’étonnement. Chad comprit qu’elle le sondait, comme elle ne l’avait encore jamais fait. Il essaya de ne pas s’opposer à son intrusion. À la fin, elle rouvrit les yeux, sourit et hocha la tête.
— Ce n’était donc pas vous ! Vous n’êtes pas même au courant !
— Mais de quoi ? explosa-t-il.
Elle sortit de sa poche un bâtonnet de Nuha qu’elle se mit à mâcher pensivement.
— La nuit dernière, Sophie s’est enfuie de Hoss Elisa. Seule.
Chad crut que le sol se dérobait sous lui.
— Mais pourquoi ? Sophie n’est pas stupide ! Elle est sur Vénus depuis des mois. Elle sait ce qu’est la jungle…
— Elle est pourtant partie. Hier soir, elle a aidé Elisa à se mettre au lit comme toujours, elles ont bavardé un moment puis Sophie est allée se coucher. Irahi prétend l’avoir vue descendre l’escalier vers minuit. Elle n’y a pas prêté attention, pensant que Sophie ne pouvait dormir et voulait marcher un peu. Inutile de vous dire qu’Elisa est dans une rage épouvantable. Elle a lancé tout ce qui peut chasser sur le domaine à la recherche de sa serve. Elle ne sait pas encore quelle punition elle lui réserve, mais elle trouvera. Elle est à l’âge où une trahison ne se pardonne pas. Qu’est-ce qui a bien pu pousser cette fille à commettre une pareille folie ?
Chad restait muet. Pourquoi cette évasion absurde ? Les chances de fuite dans la jungle étaient nulles, même pour un homme bien entraîné.
Il pensa aux microcrocs, ces petits sauriens que les planteurs dressaient à la chasse aux poules de marais. On s’en servait aussi pour pister les serfs fugitifs. Leurs six pattes palmées les rendaient agiles et silencieux sur la vase molle. Chad se rappelait en avoir vu quelques-uns à Hoss Elisa, dans un enclos grillagé.
— Chad, essayez de m’aider, insista Clélia. Avez-vous la moindre idée de ce que Sophie avait en tête ?
Il s’assit, accablé. Il n’avait échangé que quelques mots avec Sophie. Elle avait paru heureuse de le voir, confiante après leur conversation. Pourquoi ne lui avait-elle rien dit de son projet insensé ?
Clélia était aussi découragée que lui.
— Je me sens un peu responsable de vous, mon petit primitif de l’âge pré-atomique.
Il s’était si bien fait à sa façon de répondre aux questions qu’il se posait mentalement qu’il ne s’étonna pas.
— Venez, dit Clélia, nous retournons là-bas. Quoi que lui réserve Elisa, souhaitons que Sophie soit reprise rapidement.
Chad comprit qu’elle avait raison. Il avait vu la jungle vénusienne. Pour gagner du temps, ils montèrent directement sur le toit de l’hôtel.
En bas, un messager venait d’apporter le courrier spécial de Sham Ihn Khaa, qui leur aurait sans doute évité de se jeter dans la gueule du loup.
*
* *
Elisa van Reuben boudait. L’adolescente rieuse et exubérante de leur dernière visite avait fait place à une gamine rageuse et butée, qui ne participait à la conversation que par monosyllabes, terrorisait les servantes et se montrait, vis-à-vis de ses invités, d’une parfaite grossièreté.
Seule, Irahi restait imperturbable. Elle calmait d’un regard les paniques des serviteurs quand la jeune maîtresse s’emportait, réparait une maladresse, détendait l’atmosphère. Il n’avait pas encore été, une seule fois, question de Sophie.
Au dessert, Clélia passa brutalement à l’offensive.
— Elisa, tu ne crois pas que tu vas un peu loin ? Tu tenais à cette petite et je ne t’en blâme pas ; c’est moi-même qui avais organisé son transfert de son époque d’origine. Tu ne lui…
Elisa l’interrompit :
— Oh, toi… toi et son sale espionnage mental… occupe-toi de ce qui te regarde…
Elle était au bord des larmes. Clélia prit un fruit :
— Sois belle joueuse, chérie. Tu es furieuse parce que cette pauvre fille, au lieu d’être éperdue de reconnaissance pour tes bontés, a préféré filer dans la jungle.
— Cette… cette… Jamais, tu entends, je ne l’ai même giflée ! La serve de Dotty Myers couche dans le couloir, sur un matelas, au cas où Dotty aurait besoin d’elle. Moi, je lui avais donné une chambre aussi belle que la mienne et… et… voilà !
Elisa lança sur le sol la tige de Nuha qu’elle mâchait. Clélia avait vu juste, la fuite de Sophie était pour elle une trahison, un impardonnable outrage. Décidé à la prudence, Chad laissait parler Clélia :
— Bah ! On va te la ramener.
— Qu’elle crève dans les marécages ou qu’on la reprenne, elle regrettera de s’être moquée de moi. Qu’est-ce qu’il y a, encore ?
Irahi venait d’entrer et dit quelques mots à l’oreille de sa jeune maîtresse. Elisa fit la moue.
— C’est le bouquet ! Mon oncle est là !
Tous se levèrent. Il y eut un pas lourd dans le hall et Arnold Reuben van Reuben entra.
C’était un homme aux cheveux gris qui, dans sa jeunesse, avait dû être un bel athlète. Sous les sourcils fournis, le regard avait conservé une dureté métallique trahissant l’homme d’action. Il était flanqué de deux gardes aux visages fermés portant la combinaison verte de l’ESA. Immédiatement, Chad fut sur la défensive.
Elisa se pendit au cou de son oncle. Celui-ci la serra contre lui avec une tendresse qu’on n’eût pas attendue d’un homme de son espèce.
— Je te verrai tout à l’heure. Laisse-nous, mon petit faon.
— Mais cette fille… Sophie… ?
— Je sais, je suis au courant. Va dans ta chambre, je dois parler à tes invités. Je suis venu exprès pour cela.
Reuben devait savoir donner des ordres car Elisa disparut, emmenant Irahi et les servantes. Intriguée, Clélia demanda :
— Vous saviez que j’étais ici, très cher cousin ?
Van Reuben choisit un cigare dans un coffret et sourit.
— Vous faites fausse route, Clélia. Ce n’est pas à vous que j’ai à parler, mais à Brinner.
Surpris, Chad releva la tête et Reuben ajouta :
— Mais vous pouvez rester, ma chère. Comme vous m’avez certainement déjà sondé, pourquoi nous faire des cachotteries ?
Chad regarda Clélia dont le visage, subitement, devenait d’une pâleur de craie. Van Reuben alluma son cigare avec soin. Il souffla par le nez la fumée odorante :
— Monsieur Brinner, parlons peu, mais bien. Tout ce que je vais dire est déjà connu de notre amie qui l’a lu dans votre esprit ou dans le mien. Mais, comme nous ne sommes que de pauvres homo sapiens limités à la communication orale, prenez donc un autre verre d’alcool et faites votre profit de ce que vous allez entendre. Je répète rarement deux fois.
Le personnage déplaisait souverainement à Chad. Il continua :
— Vous êtes un Agent de la Guilde. Votre ridicule couverture d’éleveur d’anguilles ne tromperait pas un serf de Classe V. Vous êtes venu ici enquêter sur un sujet précis : la disparition de milliers de serfs importés depuis trois ans et qui n’ont jamais été utilisés pour les besoins de notre économie. Comme les autres agents de la Guilde ou du Corps de Contrôle qui vous ont précédé, vous avez élucidé une partie du mystère. Vous savez que les serfs disparaissent, mais pas pourquoi. Vous avez trouvé le principal coupable : l’ESA. Or, l’ESA, c’est moi. Tôt ou tard, Sham Ihn Khaa vous aurait appris que je contrôle la presque totalité des entreprises sur Vénus. Nous sommes d’accord ?
Chad acquiesça. Rigide, Clélia les observait.
— J’apprécie, poursuivit Reuben, que vous ne tentiez pas de me mentir pour expliquer votre amusant cambriolage de la nuit dernière. Nous savions ce que vous cherchiez, nous vous avons laissé le découvrir. Ce que nous voulons maintenant, c’est que vous le gardiez pour vous. J’ai donc apporté un rapport complet dont vous êtes censé être l’auteur. Nous y avons même introduit quelques anachronismes de syntaxe pour plus d’authenticité. Inutile de préciser qu’il fournit des explications convaincantes sur le problème, et que ce sont les nôtres.
Il eut un petit rire satisfait.
— Un rapport très bien fait, qui trompera les experts de la Guilde, au moins un temps. À vous de le coder et de le faire parvenir à Sham par une voie semi-officielle.
Brinner regarda l’homme froidement.
— Et qu’est-ce qui vous fait croire que je vais marcher ?
— Mon cher, dans tous les domaines, la clé de la réussite est la connaissance des motivations. Et, dans votre cas, la motivation est en mon pouvoir.
Il claqua des mains et Irahi, la femme de confiance du domaine, parut et s’inclina.
— Ogan va t’accompagner, fit Reuben. Ramenez-la ici.
Irahi sortit, suivie d’un garde. Celui-ci revint seul, quelques minutes plus tard, tenant Sophie par le bras.
Elle semblait avoir du mal à s’accoutumer à l’éclairage, comme si elle avait passé de longues heures dans le noir, mais elle était indemne et Chad en éprouva un indicible soulagement. Elle portait toujours la même robe verte, agrafée de l’épaule à la hanche, et une paire de sandales impeccables. Ainsi, l’évasion dans la jungle n’avait jamais eu lieu et Reuben tirait les ficelles d’une machination.
Sophie resta debout à la porte et Reuben reprit.
— Vous avez fait une erreur énorme en consultant sa fiche au Bureau de la Main-d’Œuvre. Vous n’aviez aucune raison de vous intéresser à elle. Vous enquêtiez sur mille, deux mille, cinq mille serfs, pas sur une seule. Vous m’avez livré votre motivation, Brinner. Je ne l’aurais jamais su sans cela.
Chad réfléchissait désespérément en l’écoutant. D’abord, le fait de revoir Sophie vivante l’avait soulagé. Mais il ne s’agissait que d’un répit. Leurs vies à tous deux dépendaient de cette partie de cartes biseautées où chacun semblait tricher autant qu’il le pouvait. Il gagna du temps :
— En admettant que j’accepte, que gagnez-vous, sinon quelques mois ?
— Beaucoup de choses, mon cher. Avez-vous jamais réfléchi à l’importance du facteur temps, dans un projet ?
— Tout dépend de son stade d’évolution.
— Exactement. Eh bien, le projet en question se trouve précisément au stade critique. Dans vingt-six jours devrait se terminer ce que nous pourrions appeler la phase numéro un.
Clélia s’était approchée, visiblement en plein désarroi. Elle parla d’une voix rauque :
— Arnold Reuben, libre à vous de me faire incinérer sur place par vos tueurs à gages, mais rien ne m’empêchera de vous dire en face ce que je pense. Ce fameux « projet » est né de la frustration maladive de quelques anormaux qui vous ont contaminé. Payer la prétendue liberté de Vénus au prix dont vous et votre clique avez convenu n’est pas seulement une trahison, mais une folie. Vous n’êtes pas des criminels, mais des malades et vous finirez tous dans un établissement psychiatrique.
Reuben avait pâli, mâchoires crispées :
— Pauvre sotte, bernée par les Aristocrates décadents de Terra ! Ils vous ont donné un statut social, une fonction, une misérable petite station temporelle à diriger dans une quelconque époque obscure, et vous voici comblée ! Tant pis pour vous, Clélia Vanaki ! Plus de la moitié des télépathes sont avec moi. Vous le savez…
Il s’interrompit car Clélia s’était affaissée, les yeux soudain embués de larmes. Elle dit doucement :
— Rani…
Arnold Reuben parut se radoucir un instant.
— Oui, Clélia. Je regrette que ce soit ainsi, mais votre frère est avec nous. Lui et presque tous les téleps de Vénus.
Chad tentait d’assimiler ce qu’il apprenait, déduisait, devinait. Et Sophie immobile, les yeux baissés, comme étrangère à ce qui se passait, ne l’aidait pas à se concentrer.
Il aurait voulu la prendre dans ses bras, la rassurer. Mais Sophie, après les mois qu’elle venait de vivre, s’était mentalement réfugiée dans le seul asile possible : une indifférence à tout ce qui l’entourait.
Clélia s’étant renfermée dans un mutisme accablé, Chad voulut obtenir d’Arnold plus d’informations :
— Puisque vous semblez sûr de nous tenir, vous accepterez de m’expliquer ce projet ?
— La liberté de Vénus !
Arnold avait lâché la phrase avec la passion d’un fanatique, consumé par une idée fixe. Un fanatique dangereux.
— Depuis des années, Brinner, depuis des siècles, Vénus travaille, défriche, produit, souffre et meurt pour permettre à l’oligarchie dégénérée de la Terre de vivre dans le luxe et l’oisiveté. Serf ou homme libre, tout Vénusien risque sa peau à chaque minute sur cette damnée planète. Savez-vous que, l’an dernier, un dôme a cessé de fonctionner à la suite d’une panne de générateur ? Il a fallu cinquante-quatre heures pour amener sur place une colonne de secours. Sur mille sept cents personnes, serfs et maîtres mélangés, on a retrouvé quarante-trois survivants entassés dans les tanks de jungle de l’exploitation. C’est cela, Vénus ! Avec la boue, et la jungle, avec 50° hors des dômes et des vents de 150 km/h dès qu’on quitte les vallées terra-formées. Car, en altitude, les conditions sont pires.
Ses yeux brillaient. Sa haine avait une direction : la planète mère.
— Tout ça pour rien, Brinner, cracha-t-il. Tout ça pour entretenir et gorger notre bonne vieille Terre repue et sénile qui continue, malgré les accords, à nous traiter en colonie.
Chad écoutait en silence. Ce que disait van Reuben était absurde. Vénus, Mars et les autres ex-colonies, bien loin de faire vivre Terra, dépendaient du Gouvernement Solarien. Mais inutile de chercher à convaincre l’oncle d’Elisa. Pour en savoir plus, il renvoya la balle :
— Nous avons connu cela un peu avant l’époque dont je suis originaire, monsieur Reuben. C’est le destin de toute ex-colonie de vouloir secouer la tutelle de la métropole. Mais il faut, pour cela, que la colonie en ait les moyens. Or, je crois savoir que le Gouvernement Solarien est assez pointilleux sur la restriction des armements nucléaires.
— Vous m’étonnez, Brinner. Pour un serf si récemment enregistré, vous apprenez vite. C’était, en effet, le point faible de notre plan. Nous pouvons produire ici nos missiles, mais nous sommes incapables de les équiper nucléairement. Alors, nous avons trouvé une autre solution : ce que nous ne pouvons fabriquer, nous l’achetons sous forme de produit fini.
Brutalement, Clélia se dressa pour crier :
— À quel prix, Reuben ? À quel prix et à QUI ? Dites-le-lui, ou préférez-vous que je donne les détails moi-même ?
Reuben souriait.
— Allez-y, Clélia. Je ne voudrais pas vous priver d’exprimer votre vertueuse indignation. Un homme comme moi ignore la susceptibilité.
Elle semblait prête à bondir mais se maîtrisa.
— D’accord, Arnold. Il y a trois ans, dans une région que Vénus n’a pas encore Terra-formée, un vaisseau extraterrestre provenant d’un système stellaire inconnu s’est posé clandestinement. Par hasard, c’est avec vous que ses occupants ont pris contact. Ils appartenaient à une race dont le métabolisme exige une atmosphère à base de méthane-amoniaque. En principe, ces créatures n’ont rien de commun avec ce qui respire de l’oxygène, mais les Xkors (c’est la meilleure approximation de leur nom dans notre langue) sont actuellement engagés dans un conflit stellaire. Pour des raisons stratégiques, leur gouvernement doit entretenir des bases sur des mondes assez semblables à notre Terre. Pour l’entretien matériel de ces bases, ils trouvent plus rentable d’y transporter des créatures capables de subsister sur de telles planètes. C’est cela que fournit Reuben en échange des bombes à fission qu’il entasse depuis trente mois dans ses installations clandestines ; il leur vend des serfs.
Chad en avait la nausée et Clélia poursuivait :
— Reuben traite avec une sorte de vaisseau pirate dont l’équipage fait ce trafic pour son compte, revendant ses prises à son gouvernement. Les hommes et les femmes que vous cherchiez ne sont plus sur Vénus, Chad. Tous les mois, les Xkors viennent prendre livraison de quelques centaines de ces malheureux et paient en bombes que ces fous espèrent utiliser un jour contre la Terre, leur planète d’origine.
Le silence retomba. Reuben sans tenter de démentir, s’adressa directement à Brinner :
— Voilà, vous avez tous les éléments du problème. Pour vous, le choix est simple. Ou vous marchez avec moi, et je vous garantis votre liberté et celle de la jeune femme ainsi qu’une place dans mon organisation, ou vous me forcez à des mesures extrêmes. En refusant de m’aider, vous m’obligeriez à régler votre cas comme j’ai déjà réglé celui des autres agents qui m’ont été envoyés. Je n’en ai pas envie, Brinner, j’ai horreur de détruire un homme de valeur. Je peux vous utiliser et vous traiter mieux que Sham Ihn Khaa.
Chad se dirigea vers Sophie, ignorant les deux gardes silencieux, et lui passa un bras autour des épaules. Il l’entraîna vers un siège et la fit asseoir près de lui. Reuben les regarda tous deux avec attention :
— Elle compte beaucoup pour vous, n’est-ce pas ? Elle reste mon meilleur gage de votre fidélité. N’oubliez pas que je suis son propriétaire et que, si je la déclare serve fugitive, je n’ai de comptes à rendre à personne.
Chad sentit Sophie frissonner. Il la rassura d’une pression de la main puis se leva et marcha jusqu’à la baie masquée de plantes grimpantes. Entre les feuilles, il pouvait contempler l’activité habituelle de la plantation et voir, loin sur le lac, une éblouissante traînée d’écume. Elisa devait passer ses nerfs sur le Turbo-glisseur.
Il fit de son mieux pour s’isoler mentalement, ne pas entendre le briquet de van Reuben qui allumait un autre cigare. Quand il se retourna, au bout de plusieurs minutes, Clélia n’avait pas bougé. Il lui sembla lire dans son regard une sorte d’accord muet dont il lui faudrait se contenter.
— Alors, Brinner, demanda Reuben, votre décision est prise ?
Avant qu’il ait pu répondre, Clélia s’était jetée sur Chad, toutes griffes dehors. Reuben l’intercepta au passage et l’un de ses hommes dut lui prêter main-forte tandis qu’elle couvrait Brinner d’injures. Cette démonstration eut exactement l’effet souhaité. Reuben sourit :
— Inutile de me répondre. La réaction un peu vive de notre amie me prouve quel camp vous avez choisi. Je suis heureux de vous savoir à mes côtés, Chad.
Seuls tous les deux dans le bureau du Directeur, ils revirent mot à mot le rapport truqué. Chad devrait le coder et l’expédier de son hôtel. Par le co-axial de liaison avec Espérance, une demande d’affranchissement de la serve Sophie Desmarques, sur la requête de son propriétaire légal, fut transmise à la Terre en bonne et due forme.
C’était le premier gage donné par Reuben.