CHAPITRE III

Sham Ihn Khaa le Marchand promena sur la longue file de corps nus un regard satisfait. Cinquante nouveaux serfs, rassemblés pour l’endoctrinement linguistique et qui seraient sur le marché dans moins de soixante jours ; cela représentait, pour la Guilde, une jolie marge de profit.

À droite, les hommes, à gauche, les femmes, tous allongés sur les dalles de plastoform, la tête enfouie sous un casque aux électrodes multiples.

Le basique était une synthèse des principales langues parlées dans le système solaire. À l’origine, ses créateurs l’avaient appelé Galactique, car c’était l’époque de la grande quête vers les étoiles. Maintenant, seuls les vaisseaux de la Guilde dispersaient encore les bipèdes de Sol III aux vents profonds de l’espace. Le basique n’était donc que la langue solarienne admise partout dans le système.

Bien que comportant toutes les nuances nécessaires pour exprimer des concepts complexes, elle restait un instrument simple et facile à maîtriser. Les meilleurs philologues et sémanticiens de trois générations avaient voué leurs existences à obtenir ce résultat. Dix à quinze heures sous le casque de l’hypno-entraîneur suffisaient à un sujet moyen, et tous les serfs étaient plongés dans le profond sommeil indispensable à l’instruction sous hypnose.

Sham Ihn était content. Hommes et femmes semblaient en parfaite condition physique. Entre autres choses, les agents de la Guilde chargés de les sélectionner dans le passé devaient choisir des spécimens irréprochables sur le plan de l’esthétique conventionnelle. Il y avait déjà bien assez de sujets physiquement dégénérés parmi les serfs héréditaires sans introduire de nouveaux éléments imparfaits.

Un assistant, coiffé du bonnet de laine de l’Organisation, parut et remit à Sham un minuscule audio-lecteur. Le Solarien le porta à son oreille et reconnut immédiatement la voix suave et un peu ironique de son agent au XXe siècle, Clélia Vanaki-Ahn-Rull. Pourquoi diable éprouvait-elle le besoin de joindre à ses recrues un message enregistré ?

Au fur et à mesure que défilait la cartouche magnétique, le visage du Marchand se rembrunit. Cette façon de procéder était inadmissible. Le privilège de la Guilde était de plus en plus remis en question. Si jamais les officiels du Corps de Contrôle pouvaient mettre le doigt sur un semblant d’irrégularité, alors…

Furieux, il parcourut la rangée de couchettes à grandes enjambées et découvrit l’homme qui constituait potentiellement pour lui un sérieux problème.

La chaînette en Loradium indestructible rivée à son poignet gauche portait un numéro attribué à tout serf lors de son enregistrement. Le captif endormi était grand et bien bâti. Sa peau et ce qu’on pouvait voir de ses traits révélaient un type indo-européen de l’Âge Pré-Atomique ou Atomique Primaire. Un beau spécimen, mais qui pouvait valoir son poids de complications.

La politique de la Convention Solaire était formelle. En récompense des services rendus au cours des campagnes de colonisation et du Projet Nouvelle-Vénus, la Guilde avait reçu le privilège d’utiliser la sonde temporelle du Dr Yang-Shaï pour la chasse aux serfs, mais exclusivement dans les périodes suivantes : Pré-Atomique, Atomique Primaire et Atomique Secondaire. Ce privilège était assorti d’une restriction draconienne : en aucun cas les périodes visitées ne devaient avoir conscience d’une intervention venant du futur. Et, dans le cas de ce Chad Brinner, l’enlèvement pouvait fort bien avoir été remarqué.

Sham Ihn se promit d’exposer la chose au Responsable M’Gho. Peut-être Central perdrait-il ensuite la sale habitude de lui imposer des agents de chasse qu’il eût préféré choisir lui-même.

Le Marchand écouta jusqu’au bout l’enregistrement de Clélia Vanaki et dut admettre qu’elle avait agi avec discernement. À la fin de la cartouche, Clélia glissait quelques mots hardis qui firent sourire Sham Ihn. Pour une Vénusienne, pensa-t-il, elle avait de l’esprit.

*
* *

Chapitre par chapitre, Chad prenait conscience de l’énorme masse d’informations que l’hypno-instructeur avait logées dans sa mémoire, dilatée par les drogues hypnotiques. Il avait maintenant une bonne notion de ce qu’était le système solaire, plusieurs milliers d’années après son époque. Il connaissait les grandes lignes de l’histoire humaine depuis la fin du second millénaire, les colonisations planétaires et ce qu’avait été la titanesque entreprise consistant à modifier l’orbite de Vénus afin de l’éloigner suffisamment du soleil pour en permettre la Terra-formation. Il se faisait enfin une idée assez précise de cette société figée qu’était la civilisation solarienne avec ses gigantesques combinats planétaires contrôlés par les Familles, l’Aristocratie libre, la Guilde et le Corps.

Il découvrait une structure sociale sans rapport avec celle au sein de laquelle il avait vécu ; une structure sociale dont il occupait le dernier échelon : serf.

Pour l’instant, il vivait dans une cellule confortable et fonctionnelle. Ses repas lui étaient apportés par un serf (déjà, il s’accoutumait au mot…) coiffé du bonnet blanc. L’homme, doté sans doute d’une intelligence très limitée, ne comprenait que des phrases simples. Chad avait très vite cessé de le questionner. Il disposait d’ailleurs d’un projecteur et de micro-enregistrements lui permettant d’augmenter encore ses connaissances. Grâce à quoi, ce temps de confinement lui parut relativement bref.

Il comprenait que l’Organisation avait établi un profil détaillé de sa mémoire, de sa mentalité et de ses capacités effectives ou latentes. Sans connaître les conclusions de son dossier, Chad était assez satisfait. Le traitement dont il bénéficiait le situait dans une classe nettement supérieure à celle des « serfs ordinaires ». S’il n’avait eu pour lui que sa vigueur physique, il se serait trouvé sur la lune ou sur Mars, en train d’extraire du minerai pour l’un des grands Combinats Industriels.

Il se demandait parfois si cela n’aurait pas été mieux. Ses chances de retrouver Sophie étaient infimes. Le Système Solaire seul comptait certainement des milliards de serfs des deux sexes et Sophie était peut-être en route pour l’un des points de contact que la Guilde des Marchands entretenait sur les mondes lointains de la galaxie. La vente de serfs terriens à des races extrasolaires, sans être légale, était pratique courante.

Pourtant, lorsqu’il s’accordait une pause, Chad laissait à ses pensées la bride sur le cou. Allongé sur sa couchette, il fixait le plafond et, très vite, une image mentale se formait. Les yeux d’abord, puis les lèvres de Sophie, ses cheveux et la ligne souple de son corps tandis qu’ils dansaient à Paris, quelques millénaires plus tôt.

Une jeune femme un peu distante qu’il voulait retrouver, quitte à passer pour cela une galaxie au peigne fin.

*
* *

L’homme du Corps de Contrôle était petit et râblé. Son uniforme gris, portant le sigle du Corps et les trois « X » argentés de son grade, le faisait paraître presque misérable dans la débauche de couleurs chatoyantes dont se paraient les autres Solariens présents. La salle bourdonnait d’apostrophes joyeuses et de rires.

Les douze ou quinze Aristocrates réunis pour la vente s’interpellaient au milieu de leur suite en livrée. Quelques serfs de la Guilde tentaient, sans grand succès, de maintenir un semblant d’ordre. Au fond de la salle, un groupe d’intendants silencieux ne quittaient pas des yeux l’estrade où un serf nu répondait aux questions posées par l’assistance. Derrière l’estrade, une vingtaine d’autres mâles attendaient d’être présentés au public. Chad était du nombre.

Soudain s’ouvrit la porte métallique par laquelle on accédait aux vastes entrepôts. Deux serfs parurent, encadrant une créature puissante. Le silence se fit aussitôt. Chad en eut le souffle coupé.

L’humanoïde était de taille réduite mais presque aussi large que haut. La mâchoire lourde, le front bas, les sourcils proéminents lui donnaient un aspect simiesque qu’accentuaient encore ses bras démesurés et son dos voûté. L’énorme musculature et les canines que découvraient par moments les lèvres épaisses produisaient une impression de force brutale, à peine contrôlée par les liens qui forçaient cruellement les coudes de la créature contre son dos velu. L’un des compagnons de Chad murmura :

— Néandertalien… et en parfait état ! Une réception martienne n’est vraiment réussie qu’avec un préhominien enchaîné dans le parc…

Chad eut un serrement de cœur au spectacle de la pauvre brute qu’on poussait sur l’estrade. Les conversations avaient repris, trahissant l’excitation grandissante du public.

Sham Ihn Khaa, mince et souple comme un félin, sauta sur le podium et fit signe aux deux assistants de le laisser avec l’homme préhistorique. Élégant et racé dans la longue tunique bleue qui le faisait ressembler à un prince targui, il réclama le silence. S’approchant alors du primitif, il lui saisit le menton avec délicatesse, dans le but évident de lui faire lever la tête.

Les crocs étaient à quelques centimètres de la main basanée. Retroussant hargneusement sa lèvre supérieure, le Néandertalien émit un grognement rauque et voulut reculer. Sham commit alors une faute grave : pour stopper le mouvement de retrait, il saisit la barbe du demi-fauve et le tira vers lui.

Quel tabou inconnu venait d’être violé aux yeux du captif ? Un rugissement terrifiant déclencha un début de panique. Chad vit le dos gigantesque augmenter de volume tandis que les veines se dilataient sous la peau velue. Avec un craquement sec, les liens pourtant renforcés cédèrent, libérant un monstre furieux.

En un instant, Sham fut saisi par sa tunique et maintenu à quelques centimètres des crocs menaçants. Courageusement, il tenta de placer quelques coups de tranchant de la main qui portèrent mais semblaient plus irriter son adversaire que le mettre en difficulté.

Sans finesse, mais avec une redoutable efficacité, le poing énorme s’abattit sur l’avant-bras de Sham. Malgré les hurlements des gens terrifiés, Chad entendit nettement l’os se briser. Simultanément, la tunique se déchira et le Marchand roula derrière l’estrade. Il se remit immédiatement debout, soutenant son avant-bras brisé sans proférer un cri. D’un bond, le primitif se retrouva devant lui. De sa gorge sortit un son rauque et Chad eut l’horrible certitude que ce bruit s’appelait rire, à l’aube de l’humanité.

Le Néandertalien s’avança vers le Marchand et leva ensemble ses deux poings. À l’exception de quelques serfs indécis et terrorisés, la salle était maintenant vide. Les acheteurs s’étaient enfuis ainsi que leurs belles amies et leurs intendants.

Sham Ihn Khaa se redressa pour mourir et Brinner ne put se défendre d’une certaine admiration. Le fin visage bronzé du Marchand ne trahissait qu’un léger ennui, comme si le processus du trépas s’éternisait un peu trop.

L’Américain n’y tint plus. Il avait conscience de commettre une sottise qui serait vraisemblablement la dernière mais du sang irlandais coulait dans ses veines. Il plongea dans les jambes torses de l’homme primitif et toute la furie céleste se déchaîna.

Tout de suite, il lutta pour sa vie, repoussant les mâchoires aux dents jaunâtres qui cherchaient sa gorge. Il eut vaguement conscience de Sham Ihn Khaa martelant de son poing valide la nuque de l’humanoïde mais la fin approchait à toute vitesse.

Soudain, la pression des bras énormes se relâcha et Chad faillit étouffer sous la masse de son adversaire. Aspirant l’air à grandes goulées, il vit au-dessus de lui l’uniforme gris. L’homme du Corps tenait encore en main un fragment de tube métallique, sans doute arraché à un meuble. En se dégageant du grand corps inconscient, il put voir une large entaille sur la nuque du Néandertalien.

Très vite, des serfs en bonnets blancs s’activèrent pour dégager Chad et emporter le primitif assommé. L’homme en gris reposa son tuyau sur le bord de l’estrade et remarqua :

— Un jour ou l’autre, Sham Ihn, vous aurez un ennui sérieux, à force d’utiliser la sonde temporelle pour pêcher des curiosités ou des phénomènes de foire.

Le Marchand eut un sourire grimaçant, sans doute à cause de son bras.

— Demandez à nos élégantes ce qui les pousse à payer un Pithécanthrope ou une femme hottentote vingt fois le prix d’un sommelier confirmé ? Nous ne vendons pas ce qui nous plaît, nous vendons ce qu’on nous achète.

— Au moins quand je suis en uniforme, ayez la décence de ne pas vous référer à la cession d’un contrat servile comme à une « vente ».

— À quoi bon travestir la vérité par une terminologie hypocrite, puisque nous sommes sans témoins ?

Sham arrangea soigneusement sa tunique en lambeaux pour soutenir son bras blessé.

— J’appartiens à la Guilde, et j’essaie de me conformer à un certain code mais, en dehors du Système Solaire, on nomme mes pareils « marchands d’esclaves ».

— Tss Tss… ? Au lieu de tenir des propos subversifs devant un officier assermenté, venez faire soigner votre bras.

Les deux hommes s’éloignèrent sous les regards avides des acheteurs qui reprenaient maintenant possession de la salle. Un serf du Service Médical aida Chad à se lever et le guida vers les sous-sols.

Il venait de sauver la vie de Sham Ihn Khaa et celui-ci ne lui avait même pas accordé un regard.

*
* *

De bonne heure le lendemain, Chad fut sorti de la cellule où on l’avait reconduit la veille après l’avoir soigné. L’art des disciples d’Hippocrate avait fait de sérieux progrès, car ses contusions récoltées durant la bagarre avec le Néandertalien étaient presque guéries. Il ne souffrait plus.

Le serf chargé de l’accompagner lui avait remis un kilt blanc écru comme le sien mais sans bonnet distinctif. Chad en fut tout réconforté, après les semaines de nudité qu’il avait endurées. Certains tabous résistent, même à l’endoctrinement sous hypnose.

Un ascenseur les déposa à ce qui devait être le dernier étage d’une tour. Après le béton lisse et froid des sous-sols, les pieds nus de Chad foulèrent avec délices l’enduit de mousse veloutée des couloirs et des salles qu’ils traversaient. Son guide l’abandonna aux bons soins d’une jeune et jolie serve installée derrière un petit bureau équipé d’un clavier, d’une machine enregistreuse et de deux écrans. Cette fille, qui devait être ici l’équivalent d’une réceptionniste était vêtue d’une tunique sans manches et coiffée de l’inévitable bonnet.

Elle prononça quelques mots, sans doute pour annoncer le visiteur. Un moment plus tard, une porte s’ouvrit sans bruit et la jeune femme fit signe à Chad d’entrer dans le bureau qu’il découvrait au-delà.

L’un des murs de la pièce était constitué par une immense baie transparente sur laquelle une pluie diluvienne dessinait un ruissellement de cascades. Debout près du panneau vitré, Sham Ihn Khaa contemplait le rideau liquide. Chad regretta cet orage qui le privait du spectacle de la ville futuriste étalée sans doute à leurs pieds.

Au bout d’une bonne minute, le Marchand se dirigea vers lui, affichant, comme à son habitude, une condescendance amusée. Il devait être de sang mêlé, comme la majorité des gens de son époque. Asiates, Caucasiens, négroïdes, Amérindiens, que signifiaient encore ces distinctions, des milliers d’années après Hiroshima ?

L’avant-bras de Sham Ihn avait été coulé dans une mince couche translucide d’un enduit souple mais solide, teinté à l’exacte couleur de sa peau. S’il n’avait pas été présent la veille, Chad n’eût sans doute pas remarqué qu’il était blessé.

— Asseyez-vous, monsieur Brinner.

L’Américain sursauta. On ne s’était pas adressé à lui de cette façon depuis la soirée, près de Dijon.

— C’est ainsi que l’on prononçait votre nom, n’est-ce pas ?

Le journaliste acquiesça d’un signe, laissant le fauteuil s’adapter de lui-même à son corps légèrement crispé. Sham fit le tour de l’immense table laquée pour prendre place à moins d’un mètre de lui. Un instant, Chad le crut sur le point de le remercier mais il se trompait. L’autre dit simplement :

— Vous n’en avez sans doute pas conscience, mais vous me posez un problème.

Devant cette tranquille assurance, Brinner faillit perdre son sang-froid. Sans chercher à dissimuler sa colère, il répliqua sèchement :

— Peut-être pourriez-vous me dire de quoi il s’agit, pour que j’essaie de réparer mes torts ?

— Très exactement.

Sham souriait, comme s’il savourait la situation.

— Voyez-vous, votre présence ici est un peu… humm… irrégulière.

— Même à l’époque barbare d’où vous m’avez extrait, le kidnapping était déjà considéré comme un moyen très sûr de s’attirer des ennuis.

— Non, non ! Cela n’a rien à voir avec vos souvenirs de… comment disiez-vous ?… de « gangstérisme », c’est bien cela ? Au contraire, ce que vous appelez « kidnapping », de manière si pittoresque, est légal ici. En fait, la Guilde des Marchands tire une bonne part de ses revenus de cette activité. Votre cours d’hypno-endoctrinement a dû vous familiariser avec notre système de servage et notre habitude de prélever un nombre limité de nouveaux serfs dans les époques précédant la nôtre.

Sham fit une pause, avant de reprendre :

— Le problème, ce sont les conditions dans lesquelles s’est effectué votre prélèvement. Elles créent une situation très… humm… embarrassante.

Le Marchand tournait maintenant autour de la table avec affectation. Brinner ne le quittait pas des yeux car son hésitation paraissait riche de promesses.

— Pour notre culture, voyez-vous, l’apport continu de serfs non héréditaires est une nécessité. L’une des constantes des sociétés de castes est que les classes inférieures deviennent de plus en plus inférieures, non seulement économiquement, mais mentalement. Seules des guerres de conquête, avec leurs apports de nouveaux captifs, peuvent compenser la dégénérescence des classes dites serviles. C’est la raison d’être de la Guilde et du privilège qui lui est accordé.

— Ainsi, la guerre n’existe plus ?

D’après ce qu’il avait pu voir de l’humanité à cette époque, Chad en doutait. Cette aristocratie futile et sophistiquée, loin de renier la guerre, devait charger des mercenaires de la faire à sa place. Sham répondit à sa question.

— Dans le Système Solaire, il n’est pas question de guerre entre les planètes tant que les grandes compagnies industrielles n’entreront pas en conflit. L’aventure militaire galactique étant parfaitement irréalisable pour de simples raisons logistiques, la seule réponse à notre problème de capital humain reste la sonde temporelle, qui a permis de vous ramener jusqu’à nous.

— Dans ce cas, interrompit Chad, pourquoi ne pas tenter le grand coup une ou deux fois par siècle ? Pourquoi ne pas monter une opération massive sur Babylone ou sur Constantinople, avec un butin de deux ou trois cent mille esclaves en une seule fois ? Vous avez les moyens, les armes, les véhicules, qu’est-ce qui vous arrête ?

Le Marchand sembla déçu :

— Une raison très simple ; c’est impossible. Essayez d’imaginer votre époque sans Babylone ou sans Constantinople. On ne joue pas sans risques avec le passé. Même avec les restrictions draconiennes imposées par le Corps de Contrôle, même en prenant les précautions que nous nous imposons, il nous arrive de faire des erreurs. Une fois sur mille, sur dix mille, sur cent mille, nous enlevons un homme ou une femme dont la descendance aurait eu une influence sur l’avenir. Nous vivons dans la hantise de rafler un jour, avant qu’elle ait procréé, l’une des lointaines grands-mères de Platon, de Bonaparte, d’Albert Einstein ou de N’Gamo Bouana. Et quand nous faisons une erreur de cette sorte, le pire est que nous n’en savons rien. Si nous nous sommes trompés sur vous, si l’un de vos descendants a été l’un des grands poètes du XXIe siècle, nous l’ignorons. Comprenez-vous, Brinner ? Vous n’avez jamais eu d’enfants. Vous n’en aurez jamais au XXe siècle. Le grand poète dont vous portez peut-être en vous les gènes et qui devait transformer la littérature de son époque ne naîtra jamais. Il y a quelques semaines, ses livres étaient dans toutes nos bibliothèques, maintenant, ils n’y sont pas. Ils n’y ont jamais été parce qu’ils n’ont jamais été écrits.

Sham Ihn Khaa était penché, les mains à plat sur la table brillante. Sur l’arête du nez, une goutte de sueur perlait, malgré l’air conditionné. L’aristocrate décadent avait disparu pour laisser place à un homme hanté par un cauchemar. Chad le regardait, fasciné.

Le Marchand revint s’asseoir avec lassitude devant son visiteur.

— Vous le voyez, ce n’est pas seulement une question juridique. Le Corps de Contrôle nous surveille étroitement, c’est vrai. Mais la Guilde est très riche et nous avons assez d’influence politique pour obtenir la mise au pas du Corps. Nous ne le faisons pas. Pour nous, cette surveillance impitoyable est l’ultime sécurité. Nous passons notre existence à éviter leurs pièges mais ils sont, finalement, nos plus fidèles alliés.

Il y eut un silence. Chad réfléchissait tandis que Sham Ihn redevenait l’homme calme et sûr de lui dont il assumait le personnage. Le journaliste américain parla le premier :

— Très bien, j’ai compris le risque que je représente. Mais pour les autres, ceux que vous prélevez régulièrement… comment pouvez-vous avoir une certitude ?

— Certitude n’est jamais le mot. Disons « probabilité maximale ». Le principe est simple : nous ne choisissons que des gens dont nous savons que l’avenir immédiat serait la mort. Nous analysons ici des milliers de faits divers en provenance des époques où nous entretenons une station permanente. Les décès accidentels nous intéressent particulièrement. Lorsque nous savons qu’un tel événement doit se produire, nous intervenons. Le plus tard possible, bien sûr, et sous réserve que le sujet possède les caractéristiques requises pour faire un serf acceptable. Vous vous rappelez sans doute que, lors de votre « voyage », vous aviez pour compagnon un militaire ivre mort. Nous l’avions fait disparaître à Marseille, exactement deux heures avant une rixe au cours de laquelle il aurait trouvé la mort. Son cadavre aurait ensuite été jeté dans le port.

— Et les autres ? demanda Chad.

— Il y avait aussi, je crois, une demi-douzaine de villageois des deux sexes. Ceux-là fuyaient devant les troupes du Téméraire et allaient être massacrés. Nous n’avons d’ailleurs prélevé que les plus beaux spécimens. C’est une de nos règles fondamentales : tous les serfs non originaires de ce siècle que nous ramenons sont des morts en sursis. Vous êtes l’une des très rares exceptions.

Chad restait silencieux, foudroyé, sous le regard attentif du Marchand. Fixant le sol à ses pieds, il parvint à articuler :

— Mais alors… Sophie…

Sham Ihn Khaa eut un froncement de sourcils déconcerté, fouillant sa mémoire. Puis il sourit, comme s’il venait de se rappeler une excellente plaisanterie.

— Ah oui ! Cette jeune personne que vous recherchiez de façon si romanesque lorsque vous avez surgi comme un Sharak centaurien au beau milieu de notre section locale !… Eh bien, mon garçon, si vous êtes réellement attaché à cette jeune fille, vous devenez notre obligé. La Guilde ne serait jamais intervenue si nous n’avions pas eu la certitude que Sophie Desmarques se noierait accidentellement sur le Lac Léman au second jour de ses vacances.

*
* *

Tandis que Sham Ihn Khaa poussait l’affectation de courtoisie jusqu’à remplir lui-même deux verres d’un liquide ambré, Chad réfléchissait à ce qu’il venait d’entendre.

Le petit numéro de Sham feignant de fouiller ses souvenirs pour se rappeler qui était Sophie était pure comédie. Le Solarien occupait une place importante dans la hiérarchie de la Guilde et ne pouvait être au courant dans le détail de l’enlèvement de milliers de serfs, chaque mois, par ses services. Mais, pour une raison indéterminée, le Marchand connaissait parfaitement le dossier Chad Brinner et son annexe : Sophie.

D’autre part, Sham Ihn était un homme occupé. Pourquoi perdait-il un temps précieux avec un homme qui lui avait sauvé la vie, certes, mais qu’il aurait pu récompenser sans le recevoir en personne ?

— Vous vous demandez sans doute pourquoi votre héroïsme d’hier soir n’a pas reçu la récompense matérielle dont nos serfs sont gratifiés dans ces circonstances ?

Brinner pensa un instant que Sham Ihn, comme Clélia Vanaki, était télépathe. De sa mémoire venait de surgir un élément implanté au cours de son hypno-instruction. Dans de rares occasions, un serf pouvait gagner sa libération. Sauver la vie d’un citoyen libre au péril de la sienne en était une. Le Marchand poursuivit :

— En fait, si cet incident regrettable s’était produit en privé, les choses pouvaient s’arranger. Hélas, il s’est déroulé en présence de nobles, tous alliés aux Familles, et surtout devant un colonel du Corps de Contrôle.

— Ce qui veut dire que, dans mon cas, la bonne vieille balle dans la nuque est proscrite pour le moment ?

Sham Ihn gloussa pour montrer qu’il appréciait l’humour de son interlocuteur.

— En d’autres termes, poursuivit l’Américain, si j’étais vraiment un bon garçon, je refuserais mon affranchissement. Et, je confirmerais mon refus en présence du respectable colonel en m’abstenant, bien sûr, de parler des circonstances irrégulières de mon enlèvement.

Sham Ihn Khaa eut un sourire désarmant de candeur.

— J’étais sûr que vous comprendriez la situation. Bien entendu, ce n’est là qu’une hypothèse de travail que nous discutons pour notre plaisir.

Il se versa une nouvelle rasade du breuvage brun clair dont la saveur rappelait celle d’un bon whisky écossais.

— Nous avons trois possibilités : la première, qui me déplaît infiniment, suppose un accident fâcheux au cours duquel vous trouveriez une fin brutale. Votre inexpérience de notre façon de vivre rendrait cela… humm… plausible.

Chad ne broncha pas, son hôte poursuivit :

— La seconde option ne vaut guère mieux. Nous vous affranchissons et nous supportons les conséquences de l’enquête que mènera le Corps à la suite de vos révélations. Nous subirons un blâme, ma carrière en sera ralentie, mais non brisée. Vous, vous serez un homme libre mais pauvre. Vous n’aurez ni appuis, ni qualifications professionnelles adaptées à notre société. Au bout d’un an, deux, cinq au maximum, vous finirez par vous lier par contrat de servage volontaire à une exploitation minière sur la lune ou quelque chose de ce genre. Et vous serez rivé pour la vie à une crevasse aurifère, ou encore surveillant d’irrigation dans une plantation de Vénus.

Chad prit son temps pour digérer l’information. Il était à peu près sûr que le Marchand disait vrai. Il s’informa :

— Supposons que j’accepte de jouer le jeu ! Vous avez parlé de trois options…

— Eh bien, sans vous promettre un futur radieux, je peux cependant vous offrir quelque chose de positif. Dans trois semaines, la Guilde finance une expédition de reconnaissance commerciale vers le secteur d’Altaïr. Une nouvelle implantation hypnotique complétée durant le voyage peut vous permettre de remplir de façon décente la fonction d’Assistant de Fret. L’expédition durera sept à huit mois, assez pour que votre petite démonstration de bravoure sorte des mémoires. Après… ? Eh bien, nous goûterons une nouvelle bouteille dans ce même bureau.

Chad sentait le monde vaciller sous ses pieds. Ce n’était pas l’alcool, mais la réalisation de ce qui s’offrait à lui.

Les Étoiles !

Pas l’espace, la lune, les planètes… non, les étoiles ! Le rêve de toute son époque.

Sham arborait le sourire satisfait d’un chat maigre qui sait que la souris va enfin sortir.

— Une dernière chose, Chad. Seul, vous n’avez pas une chance sur cent millions de retrouver Sophie Desmarques. Son contrat a été vendu il y a des semaines. Je n’ai pas le pouvoir de la faire revenir mais, si vous m’en donnez le temps, je parviendrai à la localiser. C’est une promesse que je vous fais.

Chad se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. La pluie avait diminué mais continuait à dissimuler le paysage. Quelque part, au-delà de cette grisaille mouillée, il y avait Sophie, errant dans cet univers où elle avait été transplantée, elle aussi, quelques mois plus tôt.

Était-elle serve d’une des Grandes Compagnies, comme la fille qui filtrait les visiteurs de Sham Ihn Khaa ? Ou bien sur Mars, peinant seize heures par jour sur une chaîne d’assemblage pas encore entièrement automatisée ?

À moins qu’elle ne fût au service privé d’une aristocrate nonchalante qui l’avait adjointe à sa meute de suivantes.

En tout cas, seul, il ne la retrouverait jamais.

Brinner revint vers le Marchand, il lui tendit son verre vide. Sham Ihn Khaa le remplit.

— La rumeur publique nous concède peu de vertus car nous ne sommes aimés ni des Serfs ni des Nobles. Mais les Marchands sont connus pour tenir leurs promesses.

Brinner leva son verre en signe d’acquiescement. Sham l’imita, accentuant par moquerie le côté solennel du toast qu’ils allaient porter.

— À notre accord, mon ami.