Rawhead Rex

De toutes les armées conquérantes qui avaient envahi les rues de Zeal au cours des siècles, ce fut finalement le défilé anodin des promeneurs du dimanche qui mit le village à genoux. Il avait subi la présence des légions romaines et la conquête normande, il avait survécu aux déchirements de la guerre civile, tout cela sans perdre son identité devant les forces d’occupation. Mais, après avoir enduré la botte et le fer pendant des siècles, Zeal fut vaincu par les touristes – ces nouveaux barbares – à coups de courtoisie et d’argent liquide.

Le village convenait parfaitement aux invasions. Situé au cœur du Kent, à une quarantaine de miles au sud-est de Londres, au milieu de vergers et de champs de houblon, il était assez éloigné de la capitale pour faire de cette promenade une aventure, mais assez proche pour vite battre en retraite au cas où le temps se gâterait. Tous les week-ends, de mai à octobre, Zeal devenait l’oasis des Londoniens assoiffés de nature. Tous les samedis promettant le soleil, ils partaient à l’assaut du village, avec leur chien, leurs sacs de provisions, leur ribambelle d’enfants et déversaient le tout en hordes braillardes sur les communs du village, avant de retourner au « Tall Man » échanger et comparer leurs déboires de circulation devant un bock de bière tiède.

De leur côté, les Zealois ne se troublaient pas outre mesure de la présence de ces promeneurs du dimanche ; ces gens-là au moins ne répandaient pas le sang. Pourtant, cette absence même d’agressivité rendait l’invasion d’autant plus insidieuse.

Peu à peu, ces gens, las de la ville, se mirent à opérer sur le village une transformation subtile mais radicale. Nombre d’entre eux eurent envie d’une maison à la campagne ; les petits cottages de pierre nichés au milieu des chênes noueux les charmaient, les colombes perchées dans les ifs du cimetière, près de l’église, les enchantaient. Même l’air, disaient-ils en inspirant profondément, même l’air est plus pur, ici. Il sent l’Angleterre.

Quelques-uns d’abord, de plus en plus nombreux ensuite, proposèrent d’acheter une des granges vides ou des maisons abandonnées qui encombraient Zeal et ses environs. Tous les week-ends ensoleillés, on les voyait debout au milieu des orties ou des plâtras, tirer des plans pour l’agrandissement de la cuisine, ou l’installation de la piscine. Et même si, une fois rentrés, nombre d’entre eux choisissaient de rester dans leur foyer douillet de Kilburn ou de St. John’s Wood, chaque année une ou deux familles concluaient une affaire raisonnable avec l’un des villageois et s’achetaient un arpent de vie saine.

Ainsi, au fil des années, les natifs de Zeal se faisaient cueillir par le grand âge, et les sauvages de la ville prenaient leur place. L’occupation était subtile, mais le changement radical à l’œil du connaisseur. Il était là : dans les journaux que se mit à distribuer la poste – quel Zealois avait jamais acheté un exemplaire du Harpers end Queeris Magazine ou feuilleté le supplément littéraire du Times ? Dans l’encombrement, par des véhicules flambant neufs, de l’unique rue étroite, l’épine dorsale de Zeal, dérisoirement baptisée « Grand-Rue ». Et aussi dans les rumeurs circulant au « Tall Man », signe certain que les affaires des étrangers s’étaient hissées au rang des propos dignes de commentaires et de moqueries.

Certes, au fil du temps, les envahisseurs découvrirent un emplacement encore plus définitif au cœur de Zeal, au fur et à mesure que les démons éternels de leur vie trépidante – Cancer ou Infarctus – prélevaient leur dîme, en suivant leurs proies jusqu’en ce nouveau monde. Comme les Romains avant eux, et les Normands, et tous les envahisseurs, les nouveaux venus ne laissèrent pas leur empreinte la plus marquante sur ce sol usurpé, par des constructions en surface, mais par leurs sépultures, en profondeur.

Il faisait froid et humide en cette mi-septembre ; le dernier septembre de Zeal.

Thomas Garrow, fils unique de feu Thomas Garrow, se préparait une bonne petite soif en bêchant un coin de son champ. Il y avait eu un violent orage la veille, le jeudi, et la terre était détrempée. Thomas n’avait pas imaginé que la mise en état du terrain pour les semailles de l’année suivante serait aussi dure, mais il s’était juré ses grands dieux de finir son champ pour la fin de la semaine. C’était une rude besogne de dépierrer et de trier les morceaux d’outils d’un autre âge que son père, ce sacré flemmard, avait laissés rouiller sur place. Thomas pensa qu’elles avaient dû être bougrement fructueuses, ces années-là, pour que son père se permette ainsi de laisser pourrir du bon outillage. Et, maintenant qu’il y repensait, pour laisser ainsi à l’abandon un hectare et demi de champ ou presque de bonne terre ! C’était le jardin de l’Angleterre ici après tout ; la terre, c’était de l’argent. Personne ne se paierait le luxe de laisser en friche un hectare et demi, pas en cette période de vaches maigres ! Mais, Grand Dieu, que c’était dur ! Quand il était petit, son père l’avait attelé à ce genre de travail que, depuis, il détestait avec une haine vengeresse.

Il fallait quand même le faire.

Et la journée avait bien commencé. Le tracteur marchait bien après la révision, le ciel matinal pullulait de mouettes venues de la côte pour un festin de vers fraîchement retournés. Elles lui avaient tapageusement tenu compagnie pendant son labeur, n’avaient cessé de le divertir par leur insolence et leurs accès de mauvaise humeur. Mais ensuite, quand il était rentré du « Tall Man » où il avait avalé plusieurs bières au déjeuner, les choses s’étaient gâtées. Primo, le moteur s’était enrayé, alors qu’il venait de dépenser deux cents livres pour le faire réparer ; secundo, quelques minutes à peine après son retour au travail il était tombé sur le caillou.

Un morceau de roche sans rien d’extraordinaire : pointant à un pied du sol peut-être, d’un diamètre inférieur à un mètre, avec une surface lisse et nue.

Même pas de mousse dessus ; simplement quelques sillons, qui avaient jadis représenté des mots, peut-être. Un message amoureux ? Plus vraisemblablement un : « Kilroy est passé par ici », ou mieux : une date et un nom. Peu importe, cette plaque, mortuaire ou commémorative, était dans le passage. Il fallait l’enlever, sinon l’année prochaine il perdrait trois bons mètres carrés de terre arable. Aucun moyen de contourner une roche de cette taille avec la charrue.

Thomas s’étonna qu’on ait si longtemps laissé ce fichu caillou dans le champ sans jamais s’occuper de l’enlever. D’un autre côté, il y avait belle lurette qu’on n’avait rien planté ici, en tout cas pas au cours de ses trente-six ans. Et, maintenant qu’il y repensait, du vivant de son père non plus. Pour une raison ou une autre (si jamais il l’avait connue, il s’était empressé de l’oublier), cette bande de terrain Garrow était restée en friche depuis plusieurs saisons, peut-être même depuis des générations. En fait, cela éveilla un soupçon au fin fond de sa cervelle : quelqu’un avait dit, son père probablement, qu’il était impossible de récolter quoi que ce soit à cet endroit précis. Voilà qui n’avait absolument aucun sens ! La végétation, quoique représentée par les orties et les liserons, poussait plus drue et abondante sur ces trois acres à l’abandon que dans tout autre champ des environs. Il n’y avait donc absolument aucune raison que le houblon ne s’y plaise pas. Peut-être même pourrait-il planter un verger ; même si cela exigeait de lui une patience et un amour au-dessus de ses forces. Quel que soit son choix, la plante jaillirait avec un enthousiasme rare d’un sol aussi riche, et Thomas aurait reconquis un hectare et demi de bonne terre pour raffermir ses finances défaillantes.

Si seulement il parvenait à enlever ce satané caillou !

Il avait plus ou moins pensé louer l’un des bulldozers sur le terrain en construction au nord du village, le faire descendre ici pour liquider la question d’un coup de mâchoire mécanique. Pour évacuer la pierre en deux secondes. Mais sa fierté l’avait empêché de courir chercher secours à la première difficulté. De toute façon, le boulot n’était pas assez important. Il l’arracherait tout seul, comme l’aurait fait son père. Voilà sa décision. À présent, deux heures et demie plus tard, il regrettait sa hâte.

La chaleur humide de l’après-midi avait tourné pendant ce temps et l’air, immobile, sans un souffle de brise, étouffait. Par intermittence, un roulement de tonnerre franchissait les collines et Thomas sentait l’air chargé d’électricité lui redresser ses petits cheveux le long de la nuque. Au-dessus du champ le ciel s’était vidé ; les mouettes, trop versatiles pour s’attarder une fois la fête finie, avaient mis le cap sur une station aux senteurs marines.

Même la terre, qui, le matin, avait libéré un arôme doux et piquant lorsque la charrue l’avait retournée, n’embaumait plus la joie ; et tout en déblayant la bonne terre noire tout autour de la roche, il sentit son esprit revenir involontairement sur la putréfaction qui la rendait si riche. Ses pensées tournaient à vide sur les innombrables petits cadavres que chacune de ses pelletées ramenait à la surface. Voilà qui ne lui ressemblait pas ! Cette humeur morbide l’emplit de détresse. Il souffla un moment, appuyé sur sa bêche, et regretta la quatrième Guinness qu’il s’était enfilée au déjeuner. Habituellement, la ration passait bien, mais aujourd’hui cette bière, aussi noire que la terre collée à son outil, lui ballonnait l’estomac et il l’entendait mousser dans son estomac plein de nourriture à moitié digérée.

Pense à autre chose, se dit-il, sinon tu vas dégueuler. Pour se changer les idées, il regarda le champ. Tout ce qu’il y a de plus normal : un rectangle de terre plus ou moins régulier limité par des haies d’aubépine non taillées. Il y avait un ou deux cadavres d’animaux à l’ombre des buissons d’aubépine : un étourneau, et autre chose, en état de décomposition trop avancée pour être identifié. Ça faisait un peu désolé, mais rien d’étrange à cela. L’automne serait bientôt là, et l’été avait été trop long, trop chaud pour être agréable.

Au-dessus des haies, il regarda la tête mongolienne du nuage lâcher une volée d’éclairs sur les collines. L’éclat resplendissant de l’après-midi se retrouvait maintenant comprimé dans une mince bande bleue à l’horizon. Il va bientôt pleuvoir, se dit-il, et cette pensée le réconforta. De la pluie fraîche ; une averse, peut-être, comme la veille. Cette fois-ci elle dégagerait peut-être l’atmosphère une bonne fois pour toutes.

Thomas ramena les yeux sur la pierre inébranlable et lui donna un coup de bêche. Il fit jaillir une petite étincelle blanche.

Il jura tout haut, volontairement, contre la pierre, lui-même et le champ. La pierre se contenta de rester dans le fossé qu’il avait creusé autour d’elle, à le défier. Il avait pratiquement tout essayé : il avait creusé sur une profondeur de deux pieds tout autour du caillou ; il avait enfoncé des pieux en dessous, passé une chaîne autour, pris le tracteur pour le sortir du trou. Peine perdue ! Visiblement, il lui faudrait creuser davantage, et enfoncer encore plus profondément les pieux. Il n’allait pas se laisser posséder par cette satanée caillasse !

Affirmant sa volonté par des grognements sourds, il se remit à creuser. Une goutte de pluie s’écrasa sur le dos de sa main, mais il la remarqua à peine. Par expérience il savait qu’une besogne de ce genre mobilisait entièrement l’attention : baisser la tête, ne pas se laisser distraire. Il se vida les méninges. Il n’y eut plus que la terre, la bêche, la pierre et son corps.

Pousser, remonter. Pousser sur la bêche, remonter la terre, rythme hypnotique de l’effort. La transe fut si totale qu’il ne savait pas exactement depuis combien de temps il travaillait lorsque la pierre s’ébranla.

Le mouvement le réveilla. Ses vertèbres craquèrent quand il se redressa, incertain de n’avoir pas été le jouet d’une illusion d’optique. Appuyant du talon sur la pierre, il poussa. Oui, le roc branlait dans la tombe. Thomas, trop épuisé pour sourire, se sentit tout de même proche de la victoire. Il la tenait, cette saloperie !

La pluie augmentait et lui procurait une sensation agréable sur le visage. Il planta quelques piquets de plus autour de la pierre pour la déstabiliser davantage, il allait gagner. « Tu vas voir, dit-il, tu vas voir. » Le troisième pieu s’enfonça plus profondément que les deux premiers, et sembla crever une poche de gaz sous la dalle – une bulle jaunâtre d’une puanteur telle, qu’il s’éloigna du trou pour inspirer une bouffée d’air plus pur. Peine perdue. Il ne lui resta plus qu’à cracher un paquet de glaires pour se dégager la gorge et les bronches. Il y avait quelque chose d’animal dans la puanteur venue de sous cette pierre, quelque chose de totalement pourri.

Il s’obligea à reprendre son travail, aspirant des bouffées d’air par la bouche et non par les narines. Il eut l’impression d’avoir la tête dans un étau, comme si son cerveau avait gonflé et forçait contre son crâne, poussait contre l’os.

— Enculée ! dit-il, et il enfonça un nouveau pieu sous la pierre.

Il crut que son dos allait craquer. Une ampoule creva dans sa main droite. Un taon s’installa sur son bras et festoya sans être chassé.

— Allez, allez, allez !

Il enfonça le dernier pieu sans même s’en rendre compte.

Et alors, la pierre se mit à basculer.

Il ne la touchait même pas. La pierre était poussée par-dessous. Il voulut attraper sa bêche, toujours coincée sous la pierre. Il se sentit soudain très jaloux ; elle était à lui, elle lui appartenait, et il ne voulait pas la voir au bord du trou. Pas au moment où la dalle tanguait, comme poussée par un geyser. Pas dans cet air jaune, pas quand il sentait son cerveau gonfler comme les courges au mois d’août.

Il tira sur la bêche de toutes ses forces ; elle ne céda pas. Il l’injuria, la saisit à deux mains, tout en restant aussi éloigné que possible du trou pour haler, car le balancement croissant de la pierre faisait gicler des geysers de terre, de vermine et de cailloux.

Il tira de nouveau sur la bêche, elle ne venait toujours pas. Il ne prit pas le temps de réfléchir. Il en avait marre, il voulait simplement sortir sa bêche de là, récupérer sa bêche, et se barrer.

La pierre se cabra, mais il ne lâchait toujours pas sa bêche, il s’était mis dans la tête de la récupérer avant de partir. Une fois qu’il l’aurait en main, saine et sauve, alors seulement il obéirait à la voix de ses tripes et détalerait.

Sous ses pieds, le sol se mit à trembler. La pierre roula hors de la tombe, légère comme une plume, apparemment poussée par un deuxième nuage de gaz, plus pestilentiel encore que le premier. Au même instant la bêche sortit du trou et Thomas vit ce qui la retenait.

Soudain, la terre et le ciel perdirent toute signification !

Une main, une main vivante s’agrippait à la bêche, une main si large qu’elle enserrait aisément le fer de l’outil.

Thomas connaissait très bien l’histoire : la terre qui s’ouvre, la main, l’odeur pestilentielle. Il avait entendu ce récit cauchemardesque sur les genoux de son père.

Il aurait aimé lâcher la bêche, mais il n’avait plus de volonté. Il n’était plus capable de rien sinon d’obéir à un commandement venu de sous la terre : haler à s’en déchirer les tendons et à se faire saigner les biceps.

Sous la mince croûte de terre, Rawhead sentit le ciel. Ce pur éther pour ses sens émoussés le rendit ivre de plaisir. Des royaumes à saisir, à quelques pouces de là. Après tant d’années, après cette interminable asphyxie, ses yeux revoyaient la lumière et sa langue retrouvait le goût de la terreur humaine.

Sa tête perçait maintenant la surface, avec sa couronne de cheveux noirs pleins de vers et son crâne grouillant de minuscules araignées rouges. Elles l’irritaient depuis une centaine d’années, ces bestioles qui s’étaient creusé un terrier dans sa moelle, et il avait hâte de les réduire en compote. « lire ! Tire ! » ordonnait-il à l’être humain, et Thomas Garrow tira jusqu’à épuisement complet de ses pauvres forces et, pouce par pouce, Rawhead fut hissé hors de son tombeau, nimbé de prières.

La dalle qui avait si longtemps pesé sur lui n’y était plus, et il se hissait aisément maintenant, se dépouillait de la terre du tombeau comme un serpent de sa mue. Son torse se retrouva à l’air libre : des épaules deux fois plus larges que celles d’un homme ; des bras musclés et couverts de cicatrices, plus puissants que leurs équivalents humains. Son sang, jus de sa résurrection, palpitait dans ses membres comme des ailes de papillon. Ses longs doigts meurtriers griffaient rythmiquement le sol au fur et à mesure qu’ils prenaient de la force.

Thomas Garrow, spectateur hébété, était la proie d’une épouvante sacrée. La peur n’envahit que ceux qui ont encore une chance de survie. Il n’en avait aucune.

Rawhead émergea complètement de sa tombe. Il se mit en devoir de se redresser pour la première fois depuis des siècles. Des mottes de terre humide tombèrent de son torse lorsqu’il se déplia de toute sa hauteur pour dépasser de trois bonnes têtes le mètre quatre-vingt-dix de Garrow.

Thomas Garrow se trouva dans l’ombre de Rawhead, les yeux toujours fixés sur le trou béant d’où s’était levé le Roi. Il serrait toujours le manche de sa bêche dans la main droite. Rawhead le cueillit par les cheveux. La peau de son crâne se déchira sous le poids de son corps, alors Rawhead empoigna Garrow par le cou, qu’il enserra facilement dans son immense main.

Le sang lui coulait du crâne sur la figure et cette sensation ranima Garrow. Sa mort était imminente, il le savait. Il abaissa le regard sur ses jambes, qui se débattaient vainement sous lui, puis il leva les yeux et fixa sans pudeur la face impitoyable de Rawhead.

Elle était immense, comme une lune de moisson, immense et ambrée. Mais cette lune avait des yeux incandescents dans une face blême et grêlée. Ces yeux, on aurait dit des blessures, comme si on les avait fait sauter de la chair de Rawhead pour, ensuite, loger une bougie allumée dans chaque trou.

Garrow était subjugué par l’immensité de cette face lunaire. Il regarda un œil, puis l’autre, descendit ensuite vers les fentes humectées du nez, et finalement, avec une terreur enfantine, il laissa glisser son regard jusqu’à la bouche. Dieu, quel gouffre ! Il était si large qu’il sembla lui fendre la tête quand il s’ouvrit. Ce fut la dernière pensée de Thomas Garrow : la lune se coupait en deux et lui tombait dessus, du ciel.

Puis le Roi retourna le corps, comme à son habitude avec le cadavre de ses ennemis, et l’enfonça, la tête la première, comme un tire-bouchon, dans le tombeau même où les ancêtres de Thomas avaient voulu ensevelir à jamais Rawhead.

Lorsque l’orage proprement dit éclata au-dessus de Zeal, le Roi se trouvait à environ un mile du champ, il s’abritait dans la grange des Nicholson. Dans le village, chacun vaquait à ses occupations, sans tenir compte de la pluie. Bénis soient les ignorants ! Il n’y avait pas de Cassandre dans la population, et cette semaine-là, l’horoscope de la Gazette n’avait fait aucune allusion au brusque décès, dans les jours à venir, d’un Gémeaux, de trois Lion, d’un Sagittaire et d’une constellation mineure plus ou moins bien déterminée.

La pluie était arrivée avec le tonnerre, en grosses gouttes froides, et s’était vite transformée en une furieuse averse rappelant la mousson. Lorsque les caniveaux se transformèrent en torrents, alors les gens se mirent à chercher abri.

Sur le chantier en construction, le bulldozer qui avait grossièrement modelé le jardin de Ronnie Mil-ton attendait, inactif sous sa deuxième averse en deux jours. Le conducteur avait pris cette pluie pour le signal du retour à la cahute pour discuter chevaux de courses et femmes.

À la poste, sur le pas de la porte, trois villageois regardaient refluer les rigoles et répétaient que c’était toujours pareil quand il pleuvait : dans une demi-heure il y aurait une mare tellement profonde en bas de la Grand-Rue qu’on pourrait la franchir en barque.

Et en bas, au creux de la combe, dans la sacristie de St. Peter, Declan Ewan, le bedeau, regardait la pluie dévaler la colline en petits torrents furieux avant de confluer et de former une mer miniature devant le portail. Il y aurait bientôt assez d’eau pour se noyer, pensa-t-il, puis, étonné d’avoir songé à la noyade, il se détourna de la fenêtre et se remit à plier les vêtements sacerdotaux. Il se sentait étrangement surexcité aujourd’hui ; il ne pouvait, ni ne voulait supprimer cet état qui n’avait pourtant rien à voir avec l’orage, même s’il les avait toujours adorés depuis son enfance. Non, autre chose le grisait, que le diable l’emporte s’il savait ce que c’était ! On aurait dit qu’il se retrouvait en enfance. Comme si c’était Noël, et que, d’une seconde à l’autre, le père Noël, premier père en qui il ait eu foi, allât paraître à la porte. Cette seule pensée lui donna envie de rire tout haut, mais la sacristie était un lieu bien trop sobre pour y manifester ainsi sa joie, alors il se retint, ravala son rire et son espoir secret.

Tandis que tout le monde s’abritait de la pluie, Gwen Nicholson se faisait tremper jusqu’aux os. Elle se trouvait toujours dans la cour, derrière la ferme, et tentait d’amadouer le poney d’Amélia pour le faire rentrer dans la grange. Le tonnerre avait effrayé ce stupide animal qui ne voulait pas bouger d’un pouce. À présent Gwen était trempée et furieuse.

— Vas-tu venir ici, sale bête ? hurla-t-elle pour couvrir le vacarme de l’orage.

La pluie cinglait la cour et lui martelait le crâne. Ses cheveux étaient aplatis.

— Allons, viens là ! Allons, viens !

Le poney refusait de faire un pas. Le croissant blanc de ses yeux montrait sa frayeur. Plus le tonnerre grondait et crépitait dans la cour et moins il voulait bouger. D’un geste furieux, Gwen lui frappa la croupe, plus fort que nécessaire, vraiment. L’animal avança alors de quelques pas, tout en lâchant un crottin fumant, et Gwen saisit l’avantage. Une fois qu’il s’était ébranlé, elle pouvait le traîner le reste du chemin.

— Fait bien chaud dans la grange, lui promit-elle ; avance, c’est mouillé dehors, tu ne vas pas rester dehors !

La porte de la grange était légèrement entrouverte. Sûr que c’était une invitation, pensa-t-elle, même pour un poney à la cervelle grosse comme un petit pois. Elle le tira jusqu’à deux pas de la porte et un coup de fouet supplémentaire lui fit franchir le seuil.

Comme elle le lui avait promis, à cet idiot, il faisait doux et sec à l’intérieur de la grange, même si l’air sentait le métal à cause de l’orage. Gwen attacha le poney à la barre transversale dans son box et, sans ménagement, jeta une couverture sur sa robe luisante de pluie. Sapristi, elle n’allait tout de même pas bouchonner la bête, c’était le boulot d’Amélia. Voilà le marché conclu avec sa fille au moment de l’achat du poney : la responsabilité de le panser et de ranger les affaires incomberait à Amélia ; et franchement, la fillette avait tenu sa promesse, enfin, plus ou moins.

Le poney, toujours en proie à la panique, piaffait et roulait des yeux comme un mauvais tragédien. Il avait de l’écume aux lèvres. Gwen, un peu pour s’excuser, lui tapota le flanc. Elle s’était énervée. Pas étonnant en ce moment ! Mais elle le regrettait. Elle espérait seulement qu’Amélia n’avait rien vu de la fenêtre de sa chambre.

Une bourrasque fit claquer la porte de la grange. Le bruit de la pluie dehors, dans la cour, fut soudain assourdi. Brusquement, il fit sombre.

Le poney cessa de piaffer. Gwen cessa de lui caresser le flanc. Tout s’arrêta ; son cœur aussi, sembla-t-il.

Derrière elle, une silhouette presque deux fois plus grande qu’elle se dressa, cachée par les bottes de foin. Gwen ne vit pas le géant, mais son ventre se contracta. Fichues règles ! pensa-t-elle, en se frottant lentement le bas du ventre d’un geste circulaire. D’habitude elle était réglée comme une horloge, mais ce mois-ci elle avait un jour d’avance. Il fallait qu’elle rentre se changer, se laver.

Rawhead, debout, regardait la nuque de Gwen Nicholson, à l’endroit où, d’une simple pichenette bien placée, on pouvait facilement tuer. Mais pas question qu’il touche cette femme ; pas aujourd’hui. Elle était en plein cycle, il sentait l’odeur du sang, et ça lui donnait la nausée. Ce sang était tabou, et il n’avait jamais pris de femme empoisonnée par cette présence.

Sachant qu’elle était mouillée entre les jambes, Gwen se précipita hors de la grange sans regarder derrière elle, et elle courut sous l’averse jusqu’à la maison, abandonnant le poney inquiet dans l’obscurité.

Rawhead entendit les pas de la femme s’éloigner, il entendit claquer la porte de la maison.

Il attendit, pour être sûr qu’elle ne reviendrait pas, puis il s’avança vers l’animal, se pencha et le saisit. Le poney rua et geignit, mais en d’autres temps, Rawhead avait pris des animaux bien plus gros et bien mieux armés que celui-ci.

Il ouvrit la bouche. Ses gencives furent inondées de sang lorsque ses dents émergèrent, comme les griffes rétractiles d’une patte de chat. Il y en avait deux rangs de chaque côté, deux douzaines de pointes aiguisées comme des aiguilles. Elles lancèrent un éclat en se refermant sur le cou charnu du poney. Du sang frais, épais, se déversa dans le gosier de Rawhead ; il avala goulûment. La bonne saveur du monde ! Voilà qui l’emplit de force et de sagesse. Ce n’était que le premier des nombreux repas qu’il allait prendre, il se gaverait de tout ce qui lui ferait envie et personne ne l’en empêcherait, pas cette fois-ci. Et quand il serait prêt, il écarterait tous ces prétendants de son trône, il les ferait brûler dans leur maison, il égorgerait leurs enfants et porterait en collier les boyaux de leurs bébés. Ce lieu lui appartenait. Ce n’est pas parce qu’à un moment donné ils en avaient domestiqué les ténèbres qu’ils devaient se croire les maîtres de la terre. Elle était à lui, et personne ne la lui reprendrait plus, pas même un saint. Il le savait très bien. On ne le vaincrait pas une deuxième fois.

Il s’assit par terre en tailleur dans la grange, les intestins gris-rose du poney lovés autour de lui, élaborant de son mieux sa tactique. Il n’avait jamais été un grand penseur. Trop d’appétit : ce qui débordait sa raison. Il vivait dans l’éternel présent de sa faim et de sa force, n’éprouvait que l’instinct primaire de possession du territoire qui, tôt ou tard, s’épanouirait en carnage.

La pluie n’avait pas diminué depuis plus d’une heure.

Ron Milton perdait patience ; défaut congénital qui lui avait donné un ulcère et une carrière éblouissante dans le design. On ne pouvait trouver plus rapide que Milton. Il était le meilleur ; et il détestait la négligence chez les autres autant que chez lui. Prenez cette fichue maison, par exemple. On lui avait promis qu’elle serait finie à la mi-juillet, jardin paysagé, allée tracée et tout, et voilà que deux mois après l’échéance, il en était toujours à regarder une villa loin d’être habitable. Pas de vitres à la moitié des fenêtres, pas de porte d’entrée, un terrain de cross pour jardin et un bourbier en guise d’allée.

C’était censé être son château : une retraite loin du monde qui l’avait rendu riche et stressé. Un havre dépourvu des embarras de la ville, où Maggie pourrait planter ses rosiers et les enfants respirer un air pur. Sauf que la maison n’était pas prête. Flûte, à ce train-là, ils n’emménageraient pas avant le printemps. Encore un hiver à Londres ; rien qu’à cette pensée, son cœur sombra.

Maggie vint le rejoindre et l’abrita sous son parapluie rouge.

— Où sont les enfants ? demanda-t-il.

Elle fit une grimace.

— Rentrés à l’hôtel, ils font tourner Mrs. Blatter en bourrique.

Enid Blatter avait supporté leur exubérance une demi-douzaine de week-ends pendant l’été. Elle-même avait eu des enfants, et elle s’occupait de Debbie et de Ian avec aplomb. Mais son inépuisable fonds de gaieté, de joie et de bonne humeur avait tout de même des limites.

— Nous ferions mieux de rentrer à Londres.

— Non. Restons encore un jour ou deux ! Nous rentrerons dimanche soir. Je voudrais aller à la Messe des Moissons, dimanche, en famille.

Ce fut au tour de Ron de faire la grimace.

— Oh, la barbe !

— Ça fait partie de la vie du village, Ronnie. Puisque nous allons habiter ici, il faut bien participer à la vie de la communauté.

Il pleurnichait comme un petit garçon quand il était de cette humeur. Elle le connaissait si bien qu’elle savait déjà ce qu’il allait dire avant même qu’il ouvre la bouche.

— Non, je ne veux pas !

— Bien, alors nous n’avons pas le choix.

— Nous pouvons rentrer ce soir.

— Ronnie…

— Il n’y a rien à faire ici. Les enfants s’ennuient, tu tournes en rond…

Maggie avait pris son masque déterminé ; elle n’allait pas céder d’un iota. Il connaissait aussi bien ce visage-là qu’elle son ton pleurnichard.

Il contemplait les flaques en formation dans ce qui serait peut-être un jour leur jardin, incapable d’imaginer là du gazon, là des roses. Tout cela lui parut soudain impossible.

— Tu peux rentrer en ville, si tu veux, Ronnie. Emmène les enfants. Moi je reste. Je reviendrai par le train, dimanche soir.

Pas bête, pensa-t-il ; elle lui proposait une alternative encore moins attrayante que de rester ici. Deux jours seul à Londres avec les enfants ? Non, merci !

— D’accord, tu as gagné. Nous irons à ta fichue Messe des Moissons.

— Pauvre martyr !

— Du moment qu’on ne m’oblige pas a prier !

Amélia Nicholson se précipita dans la cuisine, son visage rond était livide, et elle s’effondra aux pieds de sa mère. Elle avait du vomi pâteux sur son ciré vert, et du sang sur ses bottes vertes en caoutchouc.

Gwen appela Denny à tue-tête. Leur petite fille évanouie tremblait, en remâchant un mot, ou des mots, qui ne voulaient pas sortir.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Denny descendait l’escalier en trombe.

— Pour l’amour du ciel…

Amélia s’était remise à vomir. Son visage était pratiquement bleu.

— Qu’est-ce qu’elle a ?

— Elle vient de rentrer. Appelle plutôt l’ambulance !

Denny mit sa main sur la joue de la fillette.

— Elle a été choquée.

— L ambulance, Denny…

Gwen enlevait son ciré vert à l’enfant et lui dégrafait son corsage. Lentement, Denny se redressa. Par la fenêtre ruisselante de pluie, il voyait dans la cour : la porte de la grange battait au vent. Il y avait quelqu’un à l’intérieur ; il vit bouger quelque chose.

— Pour l’amour du ciel, vite, l’ambulance ! dit de nouveau Gwen.

Denny n’écoutait pas. Il y avait quelqu’un dans sa grange, sur sa propriété, et il obéissait à un rituel inébranlable quand on s’introduisait dans son domaine privé.

La porte de la grange s’ouvrit de nouveau, taquine. Mais oui ! On a reculé dans le noir. Au voleur !

Il saisit le fusil près de la porte, tout en gardant les yeux le plus possible sur la cour. Derrière lui, Gwen avait abandonné Amélia sur le carreau de la cuisine et appelait elle-même les secours. La fillette poussait de petits gémissements maintenant ; elle allait se remettre. L’ignoble individu l’avait sans doute effrayée, voilà tout. Et sur son territoire !

Il ouvrit la porte et s’engagea dans la cour. Il était en bras de chemise, le vent était froid et mordant, mais la pluie avait cessé. Le sol brillait sous ses pas, et l’ensemble de percussions des gouttes tombant sans relâche des gouttières et du portique l’accompagna dans sa traversée de la cour.

La porte de la grange s’entrouvrit de nouveau, et cette fois elle resta ouverte. Il ne voyait rien à l’intérieur. La lumière ne lui aurait-elle pas joué un tour ?…

Mais non ! Il avait vu bouger quelqu’un. La grange n’était pas vide. Il sentait un regard (différent de celui du poney). On avait vu son fusil, et on suait à grosses gouttes ! À la bonne heure ! Oser entrer chez lui comme ça ! Que cet intrus le croie capable de lui faire sauter les couilles !

Il franchit le reste du chemin en une demi-douzaine de pas résolus et entra dans la grange.

Son pied se posa sur les tripes du poney dont une des pattes gisait à sa droite, la partie antérieure charnue rongée jusqu’à l’os. Cette mutilation lui leva le cœur.

— Très bien ! jeta-t-il en défi dans l’ombre. Sors de là !

Il épaula son fusil.

— Tu m’entends, espèce de salaud ? Dehors ! j’ai dit, ou je t’envoie chez saint Pierre.

Et il était sérieux.

ÀT autre bout de la grange, quelque chose remua parmi les bottes de foin.

Je le tiens, cet enfant de salaud, pensa Denny. L’intrus déplia ses deux mètres cinquante et fixa Denny.

— G-grands d-dieux !

Et sans prévenir, il lui fonçait dessus comme une locomotive, efficace, posé. Denny tira, la balle lui toucha le haut de la poitrine, mais la blessure en ralentit à peine la vitesse.

Nicholson fit demi-tour et prit ses jambes à son cou. Les cailloux de la cour glissaient sous ses pieds, il n’avait aucun moyen de battre ce monstre à la course. Il l’eut sur les talons en deux enjambées et sur le reste en une de plus.

Gwen laissa tomber le téléphone en entendant le coup de feu. Elle se précipita à la fenêtre, à temps pour voir son tendre Denny éclipsé par une forme gargantuesque. Le monstre poussa un hurlement en l’attrapant, et il l’envoya dans les airs comme un sac de plumes. Impuissante, elle regarda le corps atteindre l’apogée de sa courbe avant de revenir s’écraser sur terre. Il toucha le sol de la cour avec un bruit mat qu’elle ressentit dans tous ses os, et le géant s’abattit sur le corps comme une flèche, écrabouillant le visage chéri en purée.

Elle hurla, essayant de réprimer son cri, une main devant la bouche. Trop tard ! Le géant avait entendu et la regardait déjà, droit dans les yeux, sa malveillance perçant à travers la fenêtre. O mon Dieu, il l’avait vue, et voilà que cet animal lui fonçait dessus, au petit trot, avec un sourire prometteur.

Gwen arracha Amélia du sol, la serra très fort et lui enfouit le visage dans son cou. Comme ça elle ne verrait peut-être rien ; il ne fallait pas qu’elle voie ça. Le bruit des pas battant le sol détrempé de la cour se rapprochait. L’ombre du monstre emplit la cuisine.

— Mon Dieu, aidez-moi !

Le géant se collait à la fenêtre, son corps, tellement large, oblitérait toute lumière ; sa face abjecte de crapule s’aplatit sur la vitre ruisselante. Puis il la fracassa et passa à travers, sans s’occuper des morceaux de verre qui lui entamaient le lard. Il flairait la chair fraîche. Il voulait cette chair fraîche. Et il l’aurait.

Il sortit ses dents, qui élargirent son sourire en un rire obscène. Des filets de salive lui pendaient aux babines tandis qu’il griffait l’air comme un chat à l’affût d’une souris en cage, et qui sent sa proie se rapprocher à chaque coup de patte.

Gwen ouvrit brusquement la porte de séparation de l’entrée au moment où le monstre perdait patience et se mettait à démolir le cadre de la fenêtre pour passer à travers. Elle ferma à clé derrière elle tandis que, de l’autre côté, il y avait des bruits de vaisselle cassée et de bois qui vole en éclats, puis elle entassa contre la porte tous les meubles disponibles : tables, chaises, portemanteaux, consciente malgré tout que, d’ici deux secondes, ils seraient réduits en bois d’allumettes. Amélia était à genoux par terre là où Gwen l’avait laissée. Heureusement, elle n’avait pas l’air de comprendre.

Bon, Gwen ne pouvait pas faire grand-chose de plus. Si, monter ! Elle prit dans ses bras la fillette devenue soudain légère comme une plume, et elle grimpa l’escalier deux à deux. À mi-chemin, le vacarme s’arrêta net dans la cuisine.

Elle fut soudain prise de doute. Sur le palier où elle se trouvait, tout était calme et paisible. Une fine couche de poussière recouvrait le rebord de la fenêtre, les fleurs se fanaient ; tous les petits détails de la vie quotidienne se déroulaient comme si de rien n’était.

— Je rêve, dit-elle.

Mon Dieu, oui, c’était ça : elle avait fait un cauchemar.

Elle s’assit sur le lit où elle dormait depuis huit ans avec Denny et elle essaya de réfléchir calmement.

Un abominable cauchemar dû à ses règles, voilà ce que c’était, ni plus ni moins, une vision débridée de viol. Elle coucha Amélia sur l’édredon rose (Denny détestait cette couleur, mais la supportait pour lui faire plaisir) et caressa le front brûlant de la petite fille.

— J’ai rêvé.

Puis la pièce s’assombrit, et elle leva les yeux tout en sachant ce qui l’attendait.

Il était là, son cauchemar, étalé contre la fenêtre de la chambre, embrassant toute la largeur des vitres de ses bras de mygale, agrippé au cadre comme un acrobate, et ses horribles dents rentraient et sortaient de leur gaine pendant que, des yeux, il buvait sa terreur.

Elle s’abattit sur son enfant et l’arracha du lit, puis elle fonça sur la porte. Derrière elle, les vitres volèrent en éclats et un courant d’air froid s’engouffra dans la chambre. Il arrivait.

Elle se précipita sur le palier pour descendre l’escalier, mais il fut derrière elle en un quart de seconde, baissant la tête sous le chambranle, la bouche béante comme l’entrée d’un tunnel. Immense au milieu du palier exigu, il poussa un cri de joie avant de dérober le paquet muet des bras de sa mère.

Elle ne pouvait ni le battre de vitesse, ni le vaincre au combat. Ses grosses pattes se fixèrent sur Amélia avec une aisance insolente et il tira.

L’enfant hurla, ses ongles laissèrent quatre profonds sillons dans les joues de sa mère lorsqu’elle lui fut arrachée.

Gwen recula en titubant, étourdie par le spectacle inconcevable qu’elle avait sous les yeux, et elle perdit l’équilibre au sommet de l’escalier. En tombant à la renverse, elle vit le visage d’Amélia, souillé de larmes et raide comme celui d’une poupée, enfoncé entre les rangées de dents du monstre. Puis sa tête heurta la rampe et elle se rompit le cou. Son cadavre rebondit sur les six dernières marches.

Le sol avait un peu absorbé l’eau de pluie, dans la soirée, mais le lac artificiel en bas de la combe recouvrait toujours la route sur plusieurs centimètres d’épaisseur. Il reflétait sereinement le ciel. Joli, mais peu pratique ! Le Révérend Coot rappela calmement à Declan Ewan de signaler les canalisations bouchées au Conseil municipal. C’était la troisième fois qu’il le lui demandait, et Declan rougit.

— Pardon, je…

— Ça va, Declan, ce n’est pas grave. Mais il faut vraiment les faire déboucher.

Un regard vide. Un battement de cœur. Une pensée.

— Les feuilles d’automne les obstruent à chaque fois, bien sûr.

Coot fit un vague geste arrondi, qui pouvait signifier que ça n’importait pas tellement que le Conseil fasse ou non nettoyer les canalisations, puis sa pensée s’envola. Il y avait des problèmes plus urgents. D’abord, le sermon de dimanche. Ensuite, la raison qui l’empêchait d’écrire un sermon valable ce soir. Il y avait un malaise dans l’air aujourd’hui, qui aigrissait ses formules de réconfort à mesure qu’il les livrait à la page blanche. Coot alla à la fenêtre, revint vers Declan et se gratta la paume des mains. Elles le démangeaient ; peut-être une nouvelle crise d’eczéma. Si seulement il arrivait à parler ; à trouver les mots pour formuler sa détresse. Au cours des quarante-cinq années de sa vie, il ne s’était jamais senti aussi incapable de s’exprimer ; et durant toutes ces années, il n’avait jamais été aussi important pour lui de parler.

— Je peux m’en aller ? demanda Declan.

Coot secoua la tête.

— Encore un moment. Vous voulez bien ?

Il se tourna vers le bedeau. Declan Ewan avait vingt-neuf ans, malgré un visage qui en paraissait beaucoup plus. Des traits avachis, pâles ; une calvitie prématurée.

Que pensera-t-il de ma révélation, cet œuf ? s’interrogea Coot. Il en rira sans doute. Voilà pourquoi je ne trouve pas mes mots, parce que je ne veux pas. J’ai peur de paraître stupide. Moi, un homme du clergé, dédié aux mystères de la chrétienté, j’entrevois vraiment quelque chose pour la première fois en quarante ans, une apparition peut-être, et j’ai peur qu’on se moque de moi. Quel idiot tu fais, Coot, quel bougre d’imbécile tu fais !

Il ôta ses lunettes. Les traits vides de Declan se brouillèrent. Au moins, à présent il n’était plus obligé de voir son sourire mielleux.

— Declan, ce matin j’ai eu ce que je ne peux décrire que par… par une… Visitation.

Declan ne dit rien, l’image trouble ne bougea pas non plus.

— Je ne sais pas vraiment bien comment le dire… nous manquons de vocabulaire lorsqu’il s’agit de ce genre de choses… mais honnêtement je n’ai jamais eu de manifestation si franche, si peu équivoque de…

Coot s’arrêta. Voulait-il dire : de Dieu ?

— Dieu, dit-il, sans être sûr de l’avoir prononcé.

Declan ne dit rien pendant un moment. Coot se risqua à remettre ses verres. L’œuf ne s’était pas fêlé.

— Pouvez-vous décrire la chose ? demanda Declan, imperturbable.

Coot secoua la tête ; toute la journée, il avait essayé de trouver les mots qu’il fallait mais les expressions semblaient toutes trop prévisibles.

— Comment était-ce ? insista Declan.

Pourquoi ne voulait-il pas comprendre que c’était impossible à décrire ? Il faut que j’essaie, pensa Coot, il le faut.

— Jetais devant l’autel, après la prière du matin… commença-t-il, et je me suis senti traversé par quelque chose. Un courant électrique, presque. Ça m’a fait dresser les cheveux sur la tête. Littéralement.

Coot se passait la main dans ses cheveux ras en se remémorant la sensation. Les cheveux dressés comme les tiges rousses du maïs coupé dans les champs. Et ce bourdonnement dans les tempes, les poumons, le bas-ventre. Misère, en fait ça l’avait fait bander ; non, il était incapable de dire cela à Declan. Mais il s’était retrouvé là, devant l’autel, avec une érection si forte que c’était comme une redécouverte du plaisir charnel.

— Je ne peux pas prétendre… et je ne le ferai pas, qu’il s’agissait de notre Seigneur Dieu…

(Pourtant, il voulait le croire ; que son Dieu était le Dieu des miséreux.)

— Je ne peux même pas dire que c’était chrétien. Mais aujourd’hui, il s’est passé quelque chose. Je l’ai senti.

Le visage de Declan restait fermé. Coot le regarda plusieurs secondes, impatient d’y lire du mépris.

— Alors ? demanda-t-il.

— Alors, quoi ?

— Pas de commentaires ?

L’œuf fronça un instant le sourcil, sillon dans la coquille. Puis il dit, presque dans un souffle :

— Que Dieu nous garde !

— Comment ?

— Je l’ai senti, moi aussi. Pas vraiment comme vous l’avez décrit ; pas vraiment comme un choc électrique. Mais j’ai senti quelque chose.

— Pourquoi : Dieu nous garde, Declan ? Vous avez peur de quelque chose ?

Il ne répondit pas.

— Si vous savez des choses que j’ignore sur ces expériences… je vous en prie, dites-le-moi. Je veux savoir, je veux comprendre. Mon Dieu, j’ai besoin de comprendre.

Declan pinça les lèvres.

— Eh bien…

Ses yeux se firent plus indéchiffrables que jamais ; et pour la première fois, Coot perçut une ombre diabolique au fond de son regard. Ou bien était-ce du désespoir ?

— Cet endroit est chargé d’histoire, vous savez, dit-il, d’événements liés… à ce lieu.

Coot savait que Declan s’était penché sur l’histoire de Zeal. Un passe-temps plutôt anodin ! Le passé, c’était du passé.

— Le village existe depuis des siècles, il était là bien avant l’arrivée des Romains. On ne sait pas combien de temps. Mais il y a probablement toujours eu un temple ici.

— Rien d’étrange à cela, répondit Coot avec un sourire invitant Declan à le rassurer.

D’un côté, il voulait entendre que tout allait pour le mieux dans son univers : même si c’était un mensonge.

Le visage de Declan se rembrunit. Il n’avait aucun réconfort à apporter.

— Il y avait une forêt ici. Immense. La Forêt des Ténèbres.

Le désespoir luisait-il toujours au fond de ses yeux ? Ou était-ce de la nostalgie ?

— Pas un gentil petit verger bien docile ! Une forêt capable de dissimuler une ville ; une forêt pleine de créatures…

— Vous voulez parler de loups ? D’ours peut-être ?

Declan secoua la tête.

— Non, la région leur appartenait. Avant Jésus-Christ. Avant la civilisation. La plupart d’entre elles n’ont pas survécu à la destruction de leur habitat naturel ; trop primitives, je suppose. Mais solides. Pas comme nous ; pas humaines. Complètement différentes.

— Et alors ?

— L’une d’elles survécut jusqu’aux années quatorze cent. Il y a une représentation de son enterrement, gravée dans la pierre. Sur l’autel.

— Sur l’autel ?

— Sous la nappe. Je l’ai découverte récemment ; m’en suis pas vraiment préoccupé. Jusqu’à aujourd’hui. Aujourd’hui j’ai… essayé de la toucher.

Il tendit son poing fermé et l’ouvrit. La chair de sa paume était couverte d’ampoules. Du pus coulait de la peau déchirée.

— Ça ne fait pas mal, dit-il. En fait, je ne sens rien. Ça m’apprendra ! J’aurais dû me méfier.

La première réaction de Coot fut de croire que cet homme mentait. La deuxième fut qu’il y avait une explication logique à tout cela. La troisième fut de se rappeler le dicton de son père : « La logique est le refuge du lâche. »

Declan s’était remis à parler. Cette fois-ci, il débordait d’enthousiasme :

— On l’appelait Rawhead.

— Quoi ?

— La créature qui a été enterrée. C’est dans les livres d’histoire. Rawhead qu’on l’appelait, parce qu’elle avait une tête énorme, de la même couleur que la lune, et crue, comme la viande.

Declan ne pouvait plus s’arrêter. Il souriait.

— Elle mangeait les enfants, dit-il, et son visage rayonna comme celui d’un nourrisson prêt à téter le sein de sa mère.

Ce ne fut qu’en tout début de matinée, le samedi, que l’on découvrit l’horreur de la ferme Nicholson. Mick Glossop revenait de Londres et avait pris la route longeant la ferme. (« J’sais pas pourquoi. C’est pas mon habitude. Bizarre, vraiment ! ») Les vaches frisonnes de Nicholson meuglaient au scandale près de la barrière, le pis distendu. Visiblement, on ne les avait pas traites depuis vingt-quatre heures. Glossop avait arrêté sa jeep sur le bord de la route et il était entré.

Le corps de Denny Nicholson grouillait déjà de mouches, le soleil n’était pourtant levé que depuis une heure. Dans la maison, ne restait plus d’Amélia Nicholson que des lambeaux de robe et un pied jeté avec désinvolture. Le corps intact de Gwen Nicholson gisait au pied de l’escalier. Aucune trace de violence ni de viol sur le cadavre.

À neuf heures et demie, Zeal regorgeait de policiers, et le choc de la tragédie marquait tous les visages dans la rue. Même si les descriptions de l’état des corps différaient les unes des autres, la bestialité des assassinats faisait l’unanimité. Surtout celui de l’enfant, apparemment écartelée. L’assassin avait emporté son corps pour Dieu sait quelle raison.

La Brigade criminelle se réunit en cellule de crise au « Tall Man », pendant que l’on interrogeait les habitants du village, une maison après l’autre. Aucun éclaircissement ne perça immédiatement. On n’avait pas vu d’étranger dans la commune ; ni de comportement suspect, en dehors de l’habituel chapardage ou de l’arnaque immobilière. Ce fut Enid Blatter, à l’opulente poitrine et à la fibre maternelle, qui mentionna n’avoir pas vu Tom Garrow depuis plus de vingt-quatre heures.

On le retrouva là où l’avait abandonné son meurtrier, le corps davantage grignoté au fil des heures. La tête par les vers et les jambes par les mouettes. A1 endroit où son pantalon sortait de ses bottes, ses mollets étaient picorés jusqu’à l’os. Lorsqu’on le déterra, des colonies de vermine parasite décampèrent de ses oreilles.

Ce soir-là, à l’hôtel, l’ambiance était à la consternation. Au bar, le commissaire Gissing, venu de Londres pour diriger l’enquête, avait trouvé une oreille bienveillante en la personne de Ron Milton. Il était content de bavarder avec un Londonien comme lui, et Milton s’appliqua à faire remplir leur verre de whisky-soda pendant presque trois heures.

— Vingt ans dans la police, répétait sans arrêt Gissing, et je n’ai jamais rien vu de pareil.

Ce qui n’était pas tout à fait exact. Il y avait eu la putain (ou du moins quelques morceaux choisis) qu’il avait retrouvée dans une valise, quelque dix ans auparavant, à la consigne de la gare d’Euston. Et le drogué qui avait décidé d’hypnotiser l’ours polaire du zoo de Londres : quel spectacle cruel quand on l’avait retiré du bassin ! Stanley Gissing en avait beaucoup vu ; si seulement…

— Mais ça… je n’ai jamais rien vu de pareil, insista-t-il. Ça m’a presque fait dégueuler.

Ron ne savait pas très bien pourquoi il écoutait Gissing ; simplement pour passer le temps, sans doute. Ron, plutôt à gauche quand il était jeune, n’avait jamais beaucoup aimé les policiers, et il tirait une satisfaction bizarre à voir cette espèce d’idiot plein de suffisance perdre la tête de rage.

— C’est un foutu détraqué, dit Gissing, et croyez-moi, nous l’aurons sans difficulté. Voyez-vous, un type comme ça ne se contrôle pas. S’occupe pas de dissimuler ses traces, se fiche même pas mal de vivre ou de mourir. Grand Dieu, quand un type déchiquette une fillette de sept ans comme ça, il est prêt à craquer. On connaît ça.

— Ah oui ?

— Oh oui ! On les voit pleurer comme des bébés, tout couverts de sang comme s’ils sortaient de l’abattoir, des larmes plein les joues. Lamentable !

— Alors, vous allez l’avoir ?

— Facile ! dit Gissing, et il fit claquer ses doigts.

Il se leva, un peu chancelant.

— Nous l’aurons, aussi vrai que deux et deux font quatre.

Il jeta un coup d’œil à sa montre, puis à son verre vide.

Ron n’en proposa pas d’autre.

— Eh bien, dit Gissing, il me faut rentrer à Londres. Déposer mon rapport.

Il se dirigea vers la porte en vacillant et laissa Milton s’occuper de la note.

Rawhead regarda la voiture de Gissing sortir lentement du village et prendre la route nord, ses phares n’étaient pas très impressionnants dans la nuit. Mais le bruit du moteur inquiéta tout de même Rawhead, quand il s’emballa dans la montée longeant la ferme Nicholson. Il rugissait et toussait comme aucune des bêtes rencontrées précédemment, et voilà que Y Homo sapiens le contrôlait… S’il devait récupérer le royaume des mains de l’usurpateur, il lui faudrait tôt ou tard maîtriser une de ces bestioles. Rawhead ravala sa peur et se prépara à la confrontation.

La lune sourit de toutes ses dents.

A l’arrière de la voiture, Stanley somnolait quasiment et rêvait de petites filles. Dans ses rêves, ces charmantes nymphettes grimpaient à l’échelle pour aller au lit et lui, de service au pied de l’échelle, les regardait monter et lorgnait leur petite culotte un peu salie quand elles disparaissaient dans le ciel. C’était un rêve coutumier, un de ceux qu’il n’aurait jamais voulu admettre, même ivre. Ce n’est pas exactement qu’il en avait honte ; il savait bien que nombre de ses collègues commettaient des petits péchés aussi excentriques, dont certains nettement moins charmants que le sien. Mais il en était jaloux : c’était son rêve à lui, et il ne le partagerait avec personne.

Au volant, le jeune officier, qui depuis presque six mois servait de chauffeur à Gissing, attendait que le vieux s’endorme pour de bon. Alors seulement, il pourrait mettre la radio pour s’informer des résultats de cricket. L’Australie semblait bel et bien coulée ; peu probable qu’elle remonte. Ah, ça c’est une carrière ! se dit-il tout en conduisant. C’est pas de la routine.

Chacun perdu dans ses pensées, ni le chauffeur ni le passager n’aperçurent Rawhead. De son pas de géant, il suivait facilement la voiture qui avançait dans le noir sur la route en lacet.

Tout d’un coup sa colère éclata et, avec un rugissement, il quitta le champ pour fouler l’asphalte.

Le chauffeur fit un écart pour éviter la forme immense qui s’interposa dans le faisceau des phares, en hurlant comme une meute de chiens enragés.

La voiture dérapa sur la chaussée mouillée, l’aile gauche érafla les haies du bord de la route, et un enchevêtrement de branches fouetta le pare-brise, tandis qu elle continuait sur sa lancée. Sur le siège arrière, Gissing tomba de l’échelle au moment précis où la voiture finissait son inspection des haies pour s’écraser contre une grille en fer. Gissing fut projeté contre le siège avant, le souffle coupé, mais intact. En moins de deux secondes, l’impact fit passer le chauffeur à travers le pare-brise, par-dessus le volant. Ses pieds se retrouvèrent dans la figure de Gissing et s’agitèrent nerveusement.

De la route, Rawhead regarda la mort de la boîte métallique. Sa voix torturée, les hurlements de son flanc arraché, sa face écrabouillée l’effrayèrent. Mais elle était morte.

Il attendit prudemment quelques instants avant de s’avancer pour renifler le corps chiffonné. L’air avait une odeur aromatique qui lui chatouillait les sinus, et qui devait son origine au sang de la boîte, dégoulinant du torse cassé le long de la route. Sûr à présent qu’elle était bien achevée, il s’approcha.

Il y avait un être vivant dans la boîte. Rien de semblable à la chair d’enfant dont il raffolait tant, seulement une viande coriace de mâle. Elle était comique, cette tête qui le dévisageait. Des yeux ronds, affolés. Une bouche stupide qui s’ouvrait et se refermait comme celle d’un poisson. D’un coup de pied il voulut ouvrir la boîte, et comme il échoua, il arracha les portières. Puis il tendit le bras et retira de son refuge l’homme qui pleurnichait. Appartenait-il à cette race qui l’avait vaincu ? Ce froussard minable aux lèvres molles ? Ses supplications l’amusèrent ; ensuite il renversa Gissing la tête en bas en le tenant par un pied. Il attendit que les pleurs s’arrêtent, puis il mit la main entre les jambes agitées et trouva le membre viril de cette mauviette. Pas très gros ! Plutôt rétréci par la peur, en fait. Gissing balbutiait toutes sortes de bêtises qui n’avaient aucun sens. Le seul son émis par la bouche de l’homme et compris par Rawhead fut le cri aigu et perçant qu’il entendait à présent et qui accompagne toujours une castration. Une fois le bruit éteint, il jeta le corps de Gissing à côté de la voiture.

Le moteur écrasé prenait feu, Rawhead le sentit. Il n’était pas assez primaire pour avoir peur des flammes. Éprouver du respect, oui ; mais pas de la peur. Le feu était un outil qu’il avait maintes fois utilisé : pour brûler l’ennemi, pour le faire cramer au lit.

Il s’écarta de la voiture quand la flamme rencontra l’essence et que le feu embrasa l’air. Des paquets de chaleur montèrent vers lui et il sentit grésiller les poils de son torse, mais il se régalait trop du spectacle pour ne pas regarder. Le feu suivit le sang de la bête, carbonisa Gissing, et lécha le ruisseau d’essence à la manière d’un chien avide qui flaire la pisse sur sa piste. Rawhead regardait le spectacle, et apprit une nouvelle leçon de mort.

Dans le désordre de son bureau, Coot luttait en vain contre le sommeil. Il avait passé une bonne partie de la soirée devant l’autel, un moment en présence de Declan. Ce soir il n’avait pas prié, mais simplement dessiné. À présent il avait une copie de la gravure de l’autel devant lui, sur sa table, et il venait de passer une heure à la contempler. Cet exercice n’avait porté aucun fruit. Ou bien la sculpture était trop ambiguë, ou bien il manquait d’imagination. De toute façon, pour lui ce dessin n’avait pas grand sens. Il représentait sans aucun doute un enterrement, mais c’était à peu près tout ce qu il arrivait à comprendre. Le corps était sans doute un peu plus grand que celui des gens du cortège, mais il n’y avait pas de quoi fouetter un chat ! Il pensa au pub de Zeal, le « Tall Man », le grand homme, et il sourit. Un esprit médiéval s’était peut-être bien amusé en représentant l’enterrement d’un brasseur sous la nappe de l’autel.

Dans l’entrée, la pendule détraquée sonna minuit et quart, ce qui voulait dire une heure, presque. Coot se leva de son bureau, s’étira et éteignit la lampe. L’éclat lumineux du clair de lune qui filtrait par la fente entre les rideaux le surprit. La lune était pleine, une lune de moisson, et sa clarté, bien que froide, était éclatante.

Il plaça le pare-flammes devant la cheminée et s’engagea dans le couloir sombre, en fermant la porte derrière lui. Le tic-tac de la pendule résonnait. Quelque part du côté de Goudhurst, il entendit la sirène d’une ambulance.

Que se passe-t-il ? se demanda-t-il, et il ouvrit la porte d’entrée pour essayer de voir quelque chose. Il y avait des phares de voiture sur la colline, et le clignotement saccadé du gyrophare bleu de la police, plus rythmé que le tic-tac de la pendule dans son dos. Accident sur la route nord. Un peu tôt pour du verglas, et certainement pas assez froid. Il regarda les lumières scintillantes disposées sur la colline comme des bijoux sur le dos d’une baleine. Il faisait plutôt frais, maintenant qu’il y songeait. Pas un temps à rester…

Il fronça les sourcils ; quelque chose avait attiré son regard, un mouvement à l’autre bout du cimetière, dans le coin, sous les arbres. Le clair de lune gravait la scène en monochromie : ifs noirs, pierres grises, chrysanthèmes blancs aux pétales éparpillés sur une tombe. Et, dans l’ombre des ifs, nettement découpée sur l’arrière-plan d’une dalle funéraire en marbre, la silhouette noire d’un géant.

Coot sortit de la maison en chaussons.

Le géant n’était pas seul. Il y avait, à genoux devant lui, quelqu’un de plus petit, de plus humain, le visage relevé et baigné de lumière. C’était Declan. Même d’aussi loin, on distinguait nettement qu’il souriait à son maître.

Coot voulut s’approcher, mieux voir cette scène de cauchemar. Au troisième pas, un gravier crissa sous son pied.

Le géant sembla bouger dans les ombres. Se tournait-il pour le regarder ? Coot ravala sa peur. Non, faites qu’il soit sourd ; je vous en supplie, mon Dieu, faites qu’il ne me voie pas, rendez-moi invisible !

Sa prière fut apparemment exaucée. Le géant ne semblait pas l’avoir vu approcher. Prenant son courage à deux mains, Coot avança d’une dalle à l’autre, en se cachant derrière chaque pierre tombale, et sans presque oser respirer. À présent, il était à quelques pas du tableau, il voyait la façon dont la créature penchait la tête vers Declan ; il entendait le bruit râpeux du papier de verre frotté sur de la pierre, qui provenait du fond de sa gorge. Mais ce n’était pas tout !

Declan avait des vêtements souillés, déchirés, la poitrine nue et creuse. Le clair de lune soulignait son sternum, ses côtes. Son état et sa position ne permettaient aucune équivoque. Ils incarnaient l’adoration – une adoration pure et simple. C’est alors que Coot entendit un bruit d’éclaboussure ; il s’avança encore et vit le géant diriger le jet scintillant de son urine sur le visage relevé de Declan. Le liquide se répandit entre ses lèvres molles et ouvertes, et dégoulina sur son torse. La lueur de joie ne quitta pas ses yeux pendant le baptême, en fait Declan se mit à tourner la tête de droite à gauche tant il désirait se faire entièrement souiller.

L’odeur de cet épanchement de la créature flotta jusqu’à Coot. Acre, répugnante. Comment Declan pouvait-il en supporter une goutte sur lui, qui plus est, se baigner dedans ? Coot voulut crier, arrêter cette dépravation, mais même dans l’ombre des ifs, la forme de la brute était terrifiante. Trop haute, trop large pour être humaine.

C’était sûrement la créature de la Forêt des Ténèbres que Declan avait essayé de lui décrire ; c’était l’ogre dévoreur d’enfants. En faisant l’apologie du monstre, Declan avait-il deviné le pouvoir que cela aurait sur son imagination ? Avait-il toujours su que, si cette brute venait lui renifler les basques, il se prosternerait à ses pieds, l’appellerait Seigneur (d’avant Jésus-Christ, et d’avant la civilisation, avait-il dit) et se laisserait pisser dessus, avec le sourire ?

Oui. Oh, oui !

Alors, laisse-le jouir du moment ! Ne va pas risquer ta peau pour lui ! se dit Coot, il a choisi. Très lentement, il refit le chemin inverse pour regagner la sacristie, les yeux toujours rivés sur le vil spectacle qu’il avait devant lui. Le liquide du baptême s’arrêta goutte à goutte, mais Declan en retenait encore dans ses mains avancées en coupe. Il les porta à ses lèvres et but.

Coot fut incapable de réprimer son haut-le-cœur. Il ferma une seconde les yeux pour oublier la scène, et quand il les rouvrit, la tête imprécise était tournée vers lui et le regardait de ses yeux brûlants dans l’obscurité.

— Dieu tout-puissant !

La créature l’avait vu. Sûr et certain cette fois-ci, elle l’avait vu. Elle rugit et, dans l’ombre, sa tête changea de forme, sa bouche s’ouvrit horriblement grande.

— Doux Jésus !

Le monstre s’élançait déjà dans sa direction, aussi agile qu’une antilope, abandonnant son acolyte prostré sous l’arbre. Coot fit demi-tour et prit ses jambes à son cou, comme cela ne lui était plus arrivé depuis longtemps, sautant par-dessus les pierres tombales. Plus que quelques mètres, la porte, un genre de sécurité. Peut-être pas pour longtemps, mais assez pour reprendre ses esprits, trouver une parade. Cours donc, vieil imbécile ! Jésus, fonce pour sauver ta peau ! Plus que trois mètres.

Cours !

La porte était ouverte.

Il y était presque, encore un mètre…

Il franchit le seuil et pivota pour claquer la porte sur son poursuivant. Mais non ! Rawhead avait passé la main dans la porte, une main trois fois plus grande qu une main humaine. Il griffait le vide, a la recherche de Coot, avec des rugissements acharnes.

Coot se jeta de tout son poids contre la porte en chêne. Le montant, bordé de fer, entailla l’avant-bras de Rawhead. Son rugissement devint un hurlement : venin et souffrance se mêlèrent dans un raffut de tous les diables que l’on entendit d’un bout à l’autre de Zeal.

Il entacha la nuit jusqu’à la route nord où l’on rassemblait les restes de Gissing et de son chauffeur pour les enfermer dans des sacs en plastique. L’écho ricocha sur les murs glacés de la chapelle ardente où Denny et Gwen Nicholson commençaient déjà à se décomposer. On l’entendit aussi dans les chambres de Zeal, où maris et femmes reposaient côte à côte, un bras engourdi sous le corps du conjoint peut-être ; où les vieux scrutaient la géographie du plafond en attendant le sommeil ; où les enfants rêvaient du ventre de leur mère, et les bébés le pleuraient. On l’entendit sans discontinuer pendant que Rawhead enrageait à la porte.

Le hurlement étourdissait Coot, dont la bouche balbutiait des prières, mais le secours d’en haut, si indispensable, ne vint pas. Il sentit ses forces l’abandonner. Le géant gagnait progressivement du terrain, pouce par pouce la porte s’ouvrait sous sa pression. Le pied de Coot glissa sur le parquet trop bien ciré, ses muscles tremblaient, lâchaient. Il n’avait aucune chance de remporter ce combat surtout s’il essayait de rivaliser à force égale avec cette brute. S’il voulait revoir la lumière du jour, il fallait trouver une autre stratégie.

Coot appuya plus fort sur le bois, tout en dardant son regard dans le couloir à la recherche d’une arme. La créature ne devait pas entrer ; il fallait qu’il ait le dessus. Une odeur amère lui monta aux narines. Un instant il se vit nu, à genoux devant le géant dont la pisse lui battait le crâne. Talonnant immédiatement cette image, suivit toute une envolée de dépravations. Voilà tout ce qu’il trouvait pour l’empêcher d’entrer : se laisser définitivement submerger par les obscénités. L’esprit de la créature s’infiltrait dans le sien, une grosse masse de saletés s’enfonçait dans ses souvenirs, encourageait les pensées ensevelies à remonter à la surface. N’allait-elle pas exiger d’être vénérée, comme toute autre divinité ? Et ses exigences ne seraient-elles pas nettes, et réelles ? Sans l’ambiguïté de celles du Seigneur qu’il avait servi jusqu’ici. En voilà une bonne idée : céder à cette certitude qui tambourinait de l’autre côté de la porte, et se prosterner devant elle, et se laisser ravager par elle.

Rawhead. Ce nom battait à ses oreilles – Raw Head.

Désespéré, sachant ses fragiles défenses mentales sur le point de céder, il posa les yeux sur le portemanteau à gauche de la porte.

Raw Head. Raw Head. Ce nom était un ordre. Raw Head. Raw Head. Il évoquait une tête d-écorché, aux défenses arrachées, une chose près d’exploser, sans dire si c’était de douleur ou de plaisir. Mais, facile à savoir…

La créature le tenait presque, il le savait ; alors, c’était maintenant ou jamais. Il retira un bras de la porte et le tendit vers le porte-cannes. Il en voulait une bien particulière : son bâton de pèlerin, un bon mètre de frêne écorcé, bien usé et solide. Ses doigts l’attirèrent doucement.

Rawhead avait profité du relâchement derrière la porte ; son bras s’introduisait plus avant, indifférent à la morsure du montant sur le cuir de son membre. La main aux doigts d’acier avait saisi les plis de la veste de Coot.

Coot leva son bâton de frêne et l’écrasa sur le coude de Rawhead, au point sensible où l’os affleurait à la surface de la peau. L’arme se fendit sous l’impact, mais elle remplit son rôle. Derrière la porte, le hurlement reprit de plus belle, et Rawhead retira vite son bras. Au moment où les doigts disparaissaient, Coot claqua la porte et la verrouilla. Il y eut une pause infime, quelques secondes seulement, avant la reprise des hostilités, cette fois-ci : coups frappés à deux poings sur la porte. Les gonds commencèrent à plier ; le bois grinça. Il ne mettrait pas longtemps, vraiment pas longtemps à entrer. Il était costaud, et en plus il était furieux à présent.

Coot traversa l’entrée et décrocha le téléphone. « La police », dit-il, et il composa le numéro. Combien la brute mit-elle de temps à conclure qu’il fallait abandonner la porte et aller aux fenêtres ? C’étaient des vitraux, mais cela ne la retiendrait pas longtemps. Il avait au mieux quelques minutes, sans doute seulement quelques secondes, selon la rapidité de son cerveau.

Son esprit, libéré de l’emprise de Rawhead, résonnait d’un chœur de morceaux de prières et d’exigences. Si je meurs, se surprit-il à penser, serai-je récompensé par le paradis pour être mort plus brutalement que prévu chez les curés de campagne ? Le paradis dédommage-t-il ceux qu’on a étripés dans l’entrée de leur propre sacristie ?

Il n’y avait qu’un agent de service au commissariat ; les autres étaient tous sur la route nord, à nettoyer les dégâts de la fête à Gissing. Le pauvre bougre ne comprit pas grand-chose des prières du Révérend Coot, mais il ne pouvait se méprendre sur les craquements de bois qui accompagnaient les balbutiements, ni sur le fond sonore de hurlements.

L’agent raccrocha et appela du secours par radio. La patrouille de la route nord mit vingt secondes, vingt-cinq peut-être, à répondre. Pendant ce temps Rawhead avait démoli le panneau central de la porte de la sacristie, et voilà qu’il démantelait le reste. Les policiers n’étaient pas au courant, bien sûr. Après le spectacle qu’ils avaient trouvé là-haut : le corps carbonisé du chauffeur, celui, castré, de Gissing, ils étaient devenus insolents d’expérience, des vétérans après une heure de guerre. L’agent du commissariat mit une bonne minute à les convaincre de l’urgence dans la voix de Coot. Mais pendant ce temps, Rawhead était entré.

De l’hôtel, Ron Milton regarda le défilé clignotant des phares sur la colline, il entendit les sirènes, les hurlements de Rawhead, et il fut assailli de doutes. Était-ce vraiment là le village de campagne paisible où il avait choisi de s’installer avec sa famille ? Il abaissa son regard vers Maggie, que le bruit avait éveillée mais qui s’était rendormie, son tube de somnifères presque vide sur la table de nuit. Il se sentait protecteur, même si cela devait la faire rire ; il voulait être son héros. Pourtant, c’est elle qui prenait des cours du soir de karaté, alors que lui prenait de l’embonpoint au cours de repas d’affaires. Il ressentit une tristesse inexplicable à la regarder dormir, sachant qu’il avait si peu de poids sur la vie et sur la mort.

Rawhead se tenait dans l’entrée de la sacristie sur un tapis d’éclats de bois. Il avait le torse banderillé d’échardes, et une douzaine de blessures minuscules saignaient sur son corps haletant. Sa sueur âcre se répandait dans l’entrée comme de l’encens.

Il renifla l’air pour trouver l’homme, mais il n’était pas dans les parages. Rawhead serra les dents de frustration, souffla un petit filet d’air du fond de sa gorge, et s’élança vers le bureau au petit trot. Là-bas, il faisait chaud, ses nerfs sentaient la chaleur à vingt mètres, et c’était confortable aussi. Il renversa le bureau et broya deux chaises, en partie pour se faire plus de place, mais surtout par pure rage destructrice, puis il envoya valser le pare-flammes et s’assit. La chaleur l’enveloppa, une chaleur réconfortante, vivante. Il se délectait de cette sensation de bien-être qui envahissait son visage, son ventre plat, ses membres. Il la sentit également réchauffer son sang, et remuer en lui le souvenir d’autres feux, de feux qu’il avait mis à des champs de blé mûr.

Il se rappela un autre incendie aussi, dont sa mémoire essaya d’éviter le souvenir, mais il ne put s’empêcher d’y penser : l’humiliation ressentie cette nuit-là lui collerait éternellement à la peau. Ils avaient tellement bien choisi leur saison : le plein été, deux mois sans pluie. Les sous-bois de la Forêt des Ténèbres étaient secs à craquer, même les arbres vivants s’étaient enflammés facilement. On l’avait délogé de sa forteresse les yeux ruisselants, déboussolé, effrayé, pour l’accueillir de partout à coups de piques et de filets, et cette… chose, qu’ils avaient, dont la seule vue le subjuguait.

Bien sûr ils n’avaient pas été assez courageux pour le tuer ; trop superstitieux pour ça. En outre, n’avaient-ils pas reconnu son autorité, même en le blessant, par l’hommage de leur terreur ? Alors, ils l’avaient enterré vivant ; et c’était pire que de mourir. Pouvait-on trouver pire ? Car il vivrait un temps, des lustres, sans jamais mourir, même enfermé sous terre. Condamné à attendre une centaine d’années, et à souffrir, et à attendre encore un siècle puis un autre, pendant que des générations nouvelles foulaient le sol au-dessus de sa tête, vivaient, mouraient et l’oubliaient. Les femmes ne l’oubliaient peut-être pas : il les sentaient à travers la terre, quand elles s’approchaient de sa tombe, et même sans en avoir conscience, elles éprouvaient une certaine inquiétude et persuadaient leur homme de quitter l’endroit une bonne fois pour toutes ; alors il était resté absolument seul, sans même la compagnie d’un glaneur. Leur revanche, c’était sa solitude, se dit-il, pour toutes les fois où ses frères et lui avaient emmené leurs femmes dans les bois, pour les écarteler et les emmancher avant de les relâcher en sang, mais fécondées. Elles mouraient en accouchant du fruit de ces viols ; aucun corps de femme ne survivait aux déchirements provoqués par ces hybrides ; m’à leur angoisse. C’était leur seule revanche, à ses frères et à lui, sur le sexe à gros ventre.

Rawhead se caressa et leva les yeux sur la reproduction de La Lumière du Monde accrochée au-dessus de la cheminée de Coot. Le tableau n’éveillait en lui aucun pincement de peur ou de remords : c’était l’image d’un martyr asexué aux yeux de biche désolés. Aucun défi là-dedans. La puissance véritable, la seule capable de le dominer avait apparemment disparu, irrévocablement, remplacée par un berger puceau. Il éjacula, en silence, et sa mince semence siffla dans le foyer. Le monde lui appartenait, il en serait le maître incontesté. Il aurait chaleur et nourriture en abondance. Et même des bébés. Oui, de la chair de bébé, rien de tel ! Des moutards encore aveugles, à peine sortis du ventre de leur mère.

Il s’étira, et poussa un soupir de bien-être à la pensée de ces délices, la tête farcie d’atrocités.

De la crypte où il s’était réfugié, Coot entendit crisser les pneus des voitures de police s’arrêtant devant la sacristie, puis le bruit des pas sur le gravier de l’allée. Il jugea qu’ils étaient au moins une demi-douzaine. Ce serait sûrement suffisant !

Prudemment, il se déplaça dans l’obscurité, vers l’escalier.

Quelque chose le toucha ; il faillit pousser un cri, mais se mordit la langue juste à temps.

— Ne partez pas maintenant, dit une voix derrière lui.

C’était Declan, et il parlait vraiment trop fort pour le rassurer. La créature se trouvait quelque part au-dessus d’eux, et elle les entendrait s’il ne faisait pas attention. Ô mon Dieu, il ne fallait pas qu’elle entende !

— Elle est au-dessus, dit Coot dans un souffle.

— Je sais.

Sa voix semblait lui sortir des entrailles, et non de la gorge ; elle montait à travers un bouillonnement d’ordures.

— Laissons-le descendre, voulez-vous ? Il a besoin de vous, vous savez. Il veut que je…

— Que vous est-il arrivé ?

Le visage de Declan se voyait à peine dans le noir. Il souriait, dément.

— Je crois qu’il veut vous baptiser, vous aussi. Ça vous plairait, non ? Vous n’aimeriez pas ça ? Il m’a pissé dessus ; vous l’avez vu ? Et ce n’est pas tout. Oh non, il veut faire plus que ça. Il veut tout. Vous m’entendez ? Tout.

Declan empoigna Coot, son étreinte puait l’urine de la créature.

— Vous venez avec moi ? dit-il en regardant Coot d’un œil méchant.

— J’ai placé ma foi en Dieu.

Declan éclata de rire. Pas d’un rire creux ; il s’y trouvait une compassion sincère pour cette âme perdue.

— Il est Dieu, dit-il. Il était là avant la construction de cette maison de merde, vous le savez très bien.

— Les chiens aussi.

— Quoi ?

— Ça ne veut pas dire que je leur permettrais de lever la patte sur moi.

— T’es malin, vieux couillon, hein ? dit Declan, avec un sourire inversé. Il va te montrer. Tu changeras.

— Non. Declan, lâchez-moi…

Son étreinte était trop ferme.

— Monte, tête de con. Faut pas faire attendre Dieu.

Il traîna Coot en haut de l’escalier, les bras toujours noués autour de son corps. Les mots, tous les arguments logiques, échappaient à Coot : ne pouvait-il rien trouver pour que cet homme voie sa dégradation ? Leur entrée dans l’église fut plutôt gauche, et Coot regarda automatiquement vers l’autel, dans l’espoir d’y trouver un réconfort, mais en vain. L’autel avait été profané : les nappes déchirées et souillées d’excréments, la croix et les cierges mis sur un feu de missels qui brûlaient allègrement sur les marches de l’autel. Des poussières carbonisées voletaient dans l’église, l’air empestait la fumée.

— C’est vous qui avez fait ça ?

Declan grogna un oui.

— Il veut que je détruise tout. Que je démolisse tout, pierre par pierre s’il le faut.

— Il n’oserait pas.

— Eh non tiens ! Il ne craint pas Jésus, il n’a pas peur de…

Son assurance flancha l’ombre d’un instant, et Coot sauta sur l’hésitation.

— Il y a pourtant ici quelque chose dont il a peur, n’est-ce pas ? Sinon il serait venu en personne, il aurait tout fait lui-même…

Declan ne regardait pas Coot. Ses yeux s’étaient embués.

— Ou est-ce que c’est, Declan ? Qu’est-ce qu’il n’aime pas ? Vous pouvez me le dire…

Declan cracha au visage de Coot, et un gros mollard lui resta accroché à la joue comme une limace.

— Ça ne te regarde pas !

— Au nom du Christ, Declan, regardez ce qu’il a fait de vous !

— Je reconnais mon maître quand je le vois…

Declan tremblait.

— … et tu feras pareil.

Il tourna Coot pour le mettre face à la porte sud. Elle était ouverte, et la créature, sur le seuil, baissait gracieusement la tête pour passer sous le porche. Pour la première fois Coot vit Rawhead sous une bonne lumière, et sa terreur reprit de plus belle. Il avait évité de trop penser à sa taille, à son regard, à ses origines. Maintenant, en le voyant avancer d’un pas lent, majestueux même, son cœur admit sa maîtrise. Ce n’était pas une simple créature bestiale, malgré sa crinière, et son terrifiant dispositif de dents ; ses yeux le dardaient sans arrêt, luisant d’un mépris profond dont aucun animal ne serait jamais capable. Sa bouche s’ouvrit de plus en plus grand, ses dents émergèrent des gencives, à deux ou trois pouces de haut, en même temps que sa bouche s’élargissait davantage. Lorsqu’il n’y eut plus d’issue possible, Declan relâcha Coot. Coot n’aurait pu bouger de toute façon, le regard était trop insistant. Rawhead tendit le bras et saisit Coot. Le monde bascula…

Il y avait sept policiers, et non pas six comme l’avait pensé Coot. Trois d’entre eux portaient une arme, envoyée de Londres sur ordre du commissaire Gissing. Ce dernier, serait bientôt décoré à titre posthume : commissaire en chef Gissing. Ils étaient menés, ces sept hommes bons et braves, par le brigadier Ivanhoe Baker. Ivanhoe n’aimait l’héroïsme ni par goût, ni par éducation. Sa voix qui, selon ses prières, devait donner les ordres adéquats en temps voulu sans le trahir sortit en un jappement étranglé lorsque Rawhead apparut sur le seuil de l’église.

— Je le vois ! dit-il.

Comme tout le monde ! Il mesurait deux mètres cinquante, était couvert de sang, et on aurait dit l’incarnation de l’enfer. Personne n’avait besoin d’aide pour le voir. Les armes furent en joue sans attendre l’ordre d’Ivanhoe ; et ceux qui n’en avaient pas se sentirent soudain nus, embrassèrent leur matraque et prièrent. L’un d’entre eux prit la fuite.

— Restez là ! hurla Ivanhoe d’une voix stridente.

Si ces fils de putes détalaient, il allait se retrouver tout seul. On ne l’avait pas muni d’une arme, mais simplement d’autorité, et ce n’était pas très réconfortant.

Rawhead tenait toujours Coot à bout de bras, par le cou. Les jambes du Révérend pendouillaient un pied au-dessus du sol, sa tête était renversée en arrière, ses yeux fermés. Le monstre montrait le corps à ses ennemis, gage de sa puissance.

— On tire ?… Chef, on peut… descendre ce salaud ? demanda l’un des tireurs.

Ivanhoe déglutit avant de répondre :

— Nous allons toucher le curé.

— Il est déjà mort, dit l’homme.

— Ce n’est pas certain.

— Mais si ! Regardez-le…

Rawhead secouait Coot comme un sac de plumes, qui se vidait, au grand dégoût d’Ivanhoe. Puis, d’un geste presque paresseux, Rawhead balança Coot à la police. Le corps tomba sur le gravier à quelque distance de la grille et resta immobile. Ivanhoe retrouva sa voix…

— Feu !

Les hommes armés n’avaient pas besoin d’encouragement ; leurs doigts pressaient déjà la détente avant que l’ordre ne quitte sa bouche.

Rapidement, trois, quatre, cinq balles touchèrent Rawhead, à la poitrine surtout. Elles le piquèrent, alors il leva un bras pour se protéger la figure et se couvrit les couilles de l’autre main. Voilà une douleur qu’il n’avait pas prévue. Le bonheur de la saignée qui avait immédiatement suivi lui avait fait oublier la blessure du fusil de Nicholson, mais ces ferrailles-là faisaient mal, et elles n’arrêtaient pas de lui pleuvoir dessus. Il éprouva un pincement de peur. Son instinct voulait qu’il se lance contre ces bâtons à feu pétaradants, mais il souffrait trop. Alors, il fit demi-tour et battit en retraite, sautant par-dessus les tombes vers la sécurité des collines. Il y connaissait des taillis, des terriers et des grottes où il pourrait se cacher et trouver le temps de réfléchir à ce nouveau problème. Mais d’abord, il fallait leur échapper.

Ils se mirent rapidement à sa poursuite, exaltes par la facilité de leur victoire, laissant Ivanhoe en quête d’un vase sur une des tombes pour le vider de ses chrysanthèmes et y vomir.

Passé le creux de la combe, la route n’était plus éclairée, et Rawhead commença à se sentir plus en sécurité. Il pouvait se fondre dans l’obscurité, dans la terre, il l’avait fait mille fois. Il coupa à travers champs. L’orge n’était toujours pas moissonnée, et pliait sous le poids des épis. Il la piétina dans sa course, foulant tiges et grains. Derrière, ses poursuivants perdaient déjà sa trace. La voiture où ils s’étaient entassés s’était arrêtée sur la route, il voyait ses lumières, la bleue, et les deux phares blancs, loin derrière lui. L’ennemi criait une confusion d’ordres, de mots que Rawhead ne comprenait pas. Aucune importance ; il connaissait les hommes. Ils avaient facilement peur. Ils ne le poursuivraient pas longtemps cette nuit ; ils prendraient l’obscurité comme prétexte pour abandonner les recherches, en se disant que, de toute façon, il était sans doute mortellement blessé. Naïfs comme des enfants !

Il grimpa jusqu’au sommet de la colline et regarda en bas dans la vallée. Sous le serpent de la route, auquel les phares de la voiture ennemie servaient d’yeux, brillait la roue chaleureuse du village, avec ses bleus et ses rouges clignotant au centre ! Au-delà, de tous côtés, le noir impénétrable des collines, au-dessus desquelles veillaient des cercles et des grappes d’étoiles. Le jour, cette vallée ressemblait à un tapis de jeux d’enfant. La nuit, elle était insondable et lui appartenait plus qu a eux.

Ses ennemis retournaient déjà dans leurs cabanes, comme il l’avait prévu. La chasse était terminée pour ce soir.

Il s’allongea sur la terre et regarda se consumer un météore qui tombait quelque part au sud-ouest. Sa traînée brève et brillante éclaira le bord d’un nuage et disparut. Le matin était loin, il pourrait bien se reposer. Bientôt, il aurait récupéré ses forces ; et ensuite, ensuite… il les ferait tous brûler.

Coot n’était pas mort ; mais si proche du trépas que c’était du pareil au même. Il avait quatre-vingts pour cent des os fêlés ou cassés, sur le visage et le cou un labyrinthe de lacérations, une des mains tellement broyée qu’elle était méconnaissable. Il allait mourir, à coup sûr. Ce n’était qu’une question de temps et de penchant.

Dans le village, ceux qui avaient aperçu ne serait-ce qu’un fragment des événements de la combe élaboraient déjà leur propre histoire ; et les récits des témoins oculaires permettaient les inventions les plus fantastiques. Le chaos dans le cimetière, la porte de la sacristie défoncée, la carcasse de voiture sur la route nord. On n’était pas près d’oublier ce qui s’était passé ce samedi soir-là.

La Messe des Moissons n’eut pas lieu, ce qui ne surprit personne.

Maggie insistait :

— Je veux retourner à Londres, rentrons tous !

— Il n’y a pas deux jours, tu voulais rester ici. Faire partie de la communauté.

— C’était vendredi, avant tout ce… toute cette… Il y a un fou en liberté, Ron.

— Si nous partons aujourd’hui, nous ne reviendrons jamais.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Bien sûr que si, nous reviendrons.

— Si nous partons d’ici quand il y a du danger, nous laissons tout tomber.

— C’est ridicule !

— C’est toi qui voulais qu’on nous voie, qu’on nous voie participer à la vie du village. Eh bien, il faut prendre part aux enterrements aussi. Rentre à Londres si tu veux. Prends les enfants avec toi.

— Non.

Il poussa un profond soupir.

— Je veux voir sa capture, à cet être. Je veux être sûr que tout a été réglé, le voir de mes propres yeux. C’est seulement ainsi que nous pourrons nous sentir en sécurité ici.

Elle acquiesça à contrecœur.

— Sortons au moins un peu de cet hôtel. Mrs. Blatter devient maboule. Si nous allions faire un tour en voiture ? Prendre un peu l’air…

— Bonne idée.

C’était une douce journée de septembre ; la campagne, toujours désireuse de réserver des surprises, rayonnait de vie. Des fleurs tardives resplendissaient dans les haies du bord de la route, les oiseaux voletaient devant leur voiture. Le ciel était d’azur, les nuages une palette de crèmes. À quelques miles du village, toutes les horreurs de la nuit commencèrent à s’évaporer et la pure exubérance de la journée parvint à relever le moral de la famille. Au fur et à mesure qu’il s’éloignait du village, Ron sentait diminuer ses craintes. Bientôt il chantait.

Sur la banquette arrière, Debbie faisait la difficile. Un coup c’était : « Papa, j’ai chaud », et puis : « Je veux un jus d’orange, papa », ou bien : « J’ai envie de faire pipi. »

Ron arrêta la voiture sur le bas-côté, et joua les pères compréhensifs. Les enfants avaient subi une rude épreuve ; aujourd’hui on pouvait bien les gâter un peu.

— D’accord, ma chérie, tu vas faire pipi ici, ensuite nous irons tacheter une glace.

— Où est le ti-coin ? dit-elle.

Quelle expression idiote ; un euphémisme de sa belle-mère.

Maggie intervint. Elle savait mieux y faire que Ron quand Debbie était de cette humeur.

— Tu peux te cacher derrière la haie, dit-elle.

Debbie eut l’air horrifié. Ron et Ian échangèrent un demi-sourire.

Le visage du garçon marquait la lassitude. Avec une grimace, il retourna à son illustré tout écorné.

— Grouille-toi, bon sang, marmonna-t-il. Qu’on aille dans un endroit bien.

Un endroit bien, pensa Ron. Il veut dire une ville. C’est un citadin ; il faudra du temps pour le convaincre qu’une colline avec une belle vue, c’est un endroit bien. Debbie faisait toujours des siennes.

— Je ne peux pas aller là, maman…

— Et pourquoi donc ?

— On pourrait me voir.

— Il n’y a personne dans le coin, mon trésor, lui assura Ron. Allons, fais ce que t’a dit maman.

Il se tourna vers Maggie.

— Va avec elle, chérie.

Maggie ne bougeait pas.

— Elle va se débrouiller.

— Elle ne peut pas franchir la grille toute seule.

— Alors, vas-y.

Ron était décidé à ne pas discuter ; il se força à sourire.

— Allons, dit-il.

Debbie sortit de la voiture et Ron l’aida à passer par-dessus la grille de fer pour se retrouver dans le champ. Il était déjà moissonné. Il sentait… la terre.

— Ne regarde pas, lui recommanda-t-elle. Il ne faut pas que tu regardes !

Elle savait déjà mener les gens par le bout du nez, à l’âge avancé de neuf ans. Elle jouait de lui mieux que de son piano, même sans leçons. Il le savait, et elle aussi. Il lui sourit et ferma les yeux.

— D’accord. Tu vois ? Je ferme les yeux. Allons, dépêche-toi, Debbie, s’il te plaît.

— Tu me promets de ne pas les ouvrir ?

— Promis, juré. Dépêche-toi !

Mon Dieu, elle me fait son grand numéro avec cette histoire, pensa-t-il.

Il se retourna vers la voiture. Ian, à l’arrière, toujours plongé dans ses histoires héroïques à bon marché, semblait entré dans l’aventure. Le jeune garçon était tellement sérieux ! Tout ce que Ron pouvait en tirer, c’était de temps en temps un demi-sourire. Il ne s’agissait pas d’une attitude, ni d’un faux air de mystère. Il semblait satisfait de laisser les comédies à sa sœur.

Derrière la haie, Debbie descendit sa petite culotte du dimanche et s’accroupit, mais après toutes ses histoires, elle n’arrivait plus à faire pipi. Elle se concentra, mais c’était encore pire.

Ron regarda le fond du champ à l’horizon. Des mouettes se disputaient des broutilles. Il les contempla un instant, de plus en plus impatient.

— Allons, chérie, dépêche-toi ! dit-il.

Il se tourna de nouveau vers la voiture, Ian le regardait maintenant avec un visage plein d’ennui ; enfin, ça y ressemblait. Y avait-il autre chose dans son expression ? De la résignation profonde ? Ron réfléchit. Le petit garçon se replongea dans sa bande dessinée Utopia sans réagir au regard de son père.

C’est alors que Debbie hurla ; un cri à vous percer les oreilles.

— Mon Dieu !

Ron franchit la grille en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, et Maggie n’était pas loin derrière.

— Debbie !

Ron la trouva en sanglots, debout dos à la haie, les yeux fixés par terre, le visage rouge.

— Pour l’amour du ciel, qu’est-ce qui se passe ?

Elle marmonnait des paroles incohérentes. Ron suivit la direction de son regard.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Maggie qui avait des difficultés à franchir la grille.

— Ce n’est rien… ce n’est rien.

Il y avait une taupe crevée, presque enfouie dans un fouillis de broussailles au bord du champ, les yeux arrachés par un oiseau, le poil grouillant de larves de mouches.

— Ô mon Dieu, Ron !

Maggie lui lança un regard accusateur, comme s’il avait mis cette fichue bête là exprès.

— Ce n’est rien, mon trésor, dit-elle, en se faufilant devant son mari pour prendre Debbie dans ses bras.

Les sanglots se calmèrent un peu. Ces gosses de la ville ! pensa Ron. Il va falloir qu’ils s’habituent à ce genre de choses quand ils vivront à la campagne. Ici, pas de balayeur pour déblayer les chats écrasés des chaussées, le matin. Maggie la berçait dans ses bras ; apparemment, le plus gros de ses larmes était passé.

— C’est fini, dit Ron.

— Bien sûr, c’est fini, n’est-ce pas, ma chérie ?

Maggie l’aida à remettre sa culotte. Elle reniflait toujours, mais avait oublié son besoin d’intimité dans son malheur.

À l’arrière de la voiture, Ian entendait le raffut de sa sœur et il essayait de se concentrer sur son histoire. N’importe quoi pour se faire remarquer, pensa-t-il. Eh bien, tant mieux pour elle.

Soudain, il fit noir.

Il leva les yeux de sa page, le cœur battant. Pardessus son épaule, à vingt centimètres, il y avait un truc penché pour voir dans la voiture, un truc avec une face diabolique. Il ne put crier, sa langue refusa de bouger. Il ne put qu’inonder le siège et donner de vains coups de pied tandis que les longs bras couverts de cicatrices passaient par la vitre. Les ongles de l’horrible bête s’enfoncèrent dans ses chevilles, déchirèrent ses chaussettes. Dans la lutte, il perdit une de ses chaussures neuves. Elle le tenait par le pied à présent, et le traînait sur le siège mouillé vers la vitre. Il retrouva sa voix. Pas tout à fait la sienne, une voix idiote et lamentable qui ne traduisait pas sa terreur mortelle. Elle arrivait trop tard, de toute façon ; le monstre lui tirait les jambes par la fenêtre de la portière et son derrière était presque passé. Il regarda par la lunette arrière pendant que son torse était hissé au grand air et dans un rêve il vit l’expression tellement, tellement ridicule de son papa à la grille ! Il escaladait le portail, se précipitait à son secours, mais il était bien trop lent. Depuis le début, Ian savait qu’on ne le sauverait pas, car dans son sommeil il était mort comme ça des centaines de fois et son papa n’était jamais arrivé à temps. La bouche était même plus large que dans son rêve, ce gouffre où l’on jetait son corps, la tête la première. Elle avait l’odeur des poubelles derrière la cantine de l’école, multipliée par un million. Il lui vomit dans la gorge lorsque le monstre planta ses dents dans le sommet de son crâne.

Jamais de sa vie Ron n’avait crié. Cela avait toujours été réservé au sexe opposé, jusqu’à cet instant où, voyant le monstre se redresser en refermant les mâchoires sur la tête de son fils, il n’eut pas de solution plus appropriée que de hurler.

Rawhead l’entendit et se retourna, sans marquer la moindre trace de frayeur, pour découvrir la provenance du cri. Leurs yeux se rencontrèrent. Le regard du Roi se ficha en Milton et le figea sur la route. Ce fut Maggie qui rompit le charme par le chant funèbre de sa voix.

— Oh… je vous en prie… non !

Ron se débarrassa du regard de Rawhead et s’ébranla vers la voiture, vers son fils. Mais sa seconde d’hésitation avait donné à Rawhead l’instant de répit dont il n’avait guère besoin, il était déjà loin, sa proie débordant de part et d’autre de ses mâchoires. La brise transporta des gouttelettes du sang de Ian jusqu’à Ron, il les sentit s’écraser sur son visage comme une douce pluie.

Declan se trouvait dans le cœur de St. Peter et guettait le bourdonnement. Ça ronflait toujours. Tôt ou tard il lui faudrait remonter à la source de ce bruit et le détruire, même s’il y avait de grandes chances que cela signifie sa propre mort. Son nouveau maître l’exigerait. Mais c’était le cours logique des choses ; et l’idée de sa mort ne le désespérait pas ; loin de là. Ces derniers jours, il avait réalisé des ambitions qu’il nourrissait (sans le savoir) depuis des années.

En levant les yeux sur la forme noire du monstre qui l’aspergeait d’urine, il avait découvert la plus pure des joies. Si cette expérience, qui jadis l’aurait dégoûté, semblait si parfaite, que serait celle de la mort ? Encore plus unique ! Et s’il pouvait s’arranger pour périr par la main de Rawhead, par cette grande main qui sentait si fort, ne serait-ce pas le summum ?

Il regarda l’autel, et les restes du feu que la police avait éteint. Les agents l’avaient recherché après la mort de Coot, mais il connaissait une douzaine de cachettes qu’ils ne trouveraient jamais, et bientôt ils avaient abandonné. D’autres chats à fouetter ! Il rassembla une nouvelle brassée de livres de cantiques qu’il jeta sur les cendres mouillées. Les porte-cierges étaient tordus, mais encore reconnaissables. La croix avait disparu, en fumée sinon fauchée par la main agile d’un représentant de l’ordre. Il déchira quelques poignées d’hymnes et craqua une allumette. Les vieux cantiques prirent aisément feu.

Ron Milton retrouvait le goût des larmes, un goût qu’il avait oublié. Il n’avait plus pleuré depuis des années, surtout en présence d’autres hommes. Mais cela lui était égal ; ces salauds de policiers n’étaient pas humains de toute façon. Ils s’étaient contentés de le regarder en hochant la tête comme des imbéciles pendant qu’il leur déversait son histoire.

— Nous avons réquisitionné des hommes dans toutes les divisions à cent kilomètres à la ronde, monsieur Milton, dit la figure affable aux yeux compréhensifs. Nous passons les collines au peigne fin. Nous l’aurons, quel qu’il soit.

— Il a pris mon enfant, vous me comprenez ? Il l’a tué, devant mes yeux…

Ils semblaient incapables d’évaluer l’horreur de la scène.

— Nous faisons de notre mieux.

— Ce n’est pas suffisant. Cette créature… n’est pas humaine.

Ivanhoe, bienveillant, savait trop bien à quel point elle était inhumaine.

— On nous a détaché des fonctionnaires du ministère de la Défense ; nous ne pouvons pas faire beaucoup plus avant qu’ils aient examiné la situation, dit-il.

Puis il ajouta, comme une concession :

— Vous savez, il s’agit du denier public, monsieur.

— Espèce d’andouille tarée ! Qu’est-ce que ça peut bien foutre le prix que ça coûte pour la tuer ? Elle n’est pas humaine, cette créature, elle sort droit de l’enfer !

Le regard d’Ivanhoe perdit sa compassion.

— Si elle sortait de l’enfer, monsieur, dit-il, je pense qu’elle n’aurait pas trouvé une proie si facile dans la personne du Révérend Coot.

Coot : voilà son homme. Pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Coot.

Ron n’avait jamais vraiment été un homme de Dieu. Mais il était décidé à montrer son ouverture d’esprit, et maintenant qu’il avait vu le camp adverse, ou l’une de ses recrues, il était prêt à corriger ses opinions. Il croirait n’importe quoi, vraiment n’importe quoi, si cela pouvait lui donner une arme contre le Diable.

Il fallait qu’il aille trouver Coot.

— Et votre femme ? lança derrière lui l’officier de police.

Maggie se trouvait dans l’un des bureaux adjacents, abrutie de calmants, avec Debbie endormie près d’elle. Il ne pouvait rien faire pour elles. Elles étaient aussi bien là qu’ailleurs.

Il fallait qu’il arrive auprès de Coot avant la mort.

Il saurait, lui, ce que savent les révérends ; et il comprendrait sa douleur bien mieux que ces singes. La mort d’un fils, c’était la croix de l’Église après tout.

En entrant dans sa voiture, il lui sembla un instant sentir l’odeur de son petit garçon, ce fils qui aurait porté son nom (on l’avait baptisé Ian Ronald Milton), ce fils qui était la chair de son sperme, qu’il avait fait circoncire comme lui. L’enfant calme qui l’avait regardé par la lunette arrière, avec tant de résignation au fond des yeux.

Cette fois les larmes ne vinrent pas. Cette fois il n’éprouvait que de la colère, une colère presque merveilleuse. Il était onze heures et demie du soir. Rawhead Rex reposait au clair de lune dans un champ moissonné au sud-ouest de la ferme des Nicholson. Le chaume fonçait à présent et la terre exhalait une odeur bien tentante de végétaux en décomposition. À côté de lui, se trouvait son dîner : Ian Ronald Milton, sur le dos, le ventre ouvert. De temps en temps, la bête se levait sur un coude et touillait du doigt la soupe du corps de l’enfant qui refroidissait, avant d’en pêcher un morceau de choix.

Ici, sous la pleine lune, baigné d’une clarté argentée, il étirait ses membres et mangeait de la chair humaine, en se sentant irrésistible. Ses doigts piochèrent un rein dans le plat près de lui et il l’avala entier.

Un régal !

Coot ne dormait pas, malgré les calmants. Il savait qu’il allait mourir, et le temps était trop précieux pour somnoler. Il ne connaissait pas le nom correspondant au visage qui l’interrogeait dans la pénombre jaune de sa chambre, mais la voix était si poliment insistante qu’il devait écouter, même si elle l’interrompait dans la paix qu’il faisait avec Dieu. En outre, tous deux avaient des questions en commun, des questions tournant autour de la bête qui lavait réduit en chair à pâté.

— Elle m’a pris mon enfant, dit l’homme. Que savez-vous d’elle ? Je vous en supplie, dites-moi tout. Je croirai tout ce que vous direz…

Il y avait bien du désespoir dans sa voix !

— Expliquez-moi…

À maintes reprises, en reposant sa tête fiévreuse sur cet oreiller, Coot s’était senti assailli par des questions confuses. Le baptême de Declan, l’étreinte de la créature ; l’autel ; ses poils raidis et sa chair aussi. Il pouvait peut-être lui dire quelque chose à ce père penché à son chevet.

— … dans l’église…

Ron s’approcha davantage de Coot ; il sentait déjà la terre.

— … l’autel… elle a peur… l’autel…

— Vous voulez dire la croix ? Elle a peur de la croix ?

— Non… pas de…

— Pas de…

Le corps grinça une fois, et s’arrêta. Ron regarda la mort s’emparer du visage ; la salive sécher sur les lèvres de Coot, l’iris de son œil restant se contracter. Il le regarda un long moment avant d’appeler l’infirmière, puis il s’esquiva sans bruit.

Il y avait quelqu’un dans l’église. La porte, que la police avait cadenassée, était entrouverte, le cadenas avait sauté. Ron la poussa un peu plus et se glissa à l’intérieur. La lumière n’était pas allumée la seule clarté venait d’un feu de joie sur les marches de 1 autel. Un jeune homme, que Ron avait parfois aperçu dans le village, s’en occupait. Il leva les yeux de son feu, mais continua à nourrir les flammes avec des pages de livres.

— Que puis-je pour vous ? demanda-t-il sans enthousiasme.

— Je suis venu pour…

Ron hésita. Que dire à cet homme ? La vérité ? Non, il y avait quelque chose de louche ici.

— Je vous ai posé une question précise, dit l’homme. Que voulez-vous ?

En remontant la travée vers le feu, Ron commença à voir son interrogateur plus en détail. Il y avait des taches, comme de la boue, sur ses vêtements, et ses yeux s’enfonçaient dans leurs orbites comme si le cerveau les avait aspirés.

— Vous n’avez pas le droit d’être ici…

— Je croyais que l’entrée des églises était libre, dit Ron, en fixant les pages noircies qui se consumaient.

— Pas ce soir. Foutez-moi le camp d’ici.

Ron continua d’avancer vers l’autel.

— J’ai dit : foutez le camp !

Le visage, face à Ron, était animé de regards noirs et de grimaces ; il semblait dément.

— Je suis venu voir l’autel ; je m’en irai après l’avoir vu, et pas avant.

— Vous avez parlé à Coot ? C’est ça ?

— Coot ?

— Qu’est-ce qu’il vous a dit, ce vieux con ? De toute façon, il a menti ; il n’a jamais dit la vérité de toute sa vie de merde, vous savez ça ? C’est moi qui vous le dis. Il montait là-haut (il jeta un missel contre la chaire) et racontait ses foutus mensonges à la con.

— Je veux voir 1 autel de mes propres yeux. Nous verrons bien s’il mentait…

— Non, vous ne le verrez pas !

L’homme jeta une nouvelle brassée de livres dans le feu et descendit les marches pour bloquer le passage à Ron. Il ne sentait pas la boue mais la merde. Sans prévenir, il attaqua. Ses mains saisirent Ron au cou, et les deux hommes culbutèrent. Les doigts de Declan essayaient d’arracher les yeux à Ron ; ses dents claquaient pour lui mordre le nez.

Ron fut surpris par la faiblesse de ses bras ; pourquoi ne jouait-il pas au squash comme le lui avait suggéré Maggie ? Pourquoi ses muscles étaient-ils si peu efficaces ? S’il n’y prenait garde, cet homme allait le tuer.

Soudain, une clarté, si vive qu’on aurait cru à l’aurore boréale, se répandit par le vitrail ouest. Une nuée de cris suivit de près. La lumière d’un incendie, auquel on n’aurait su comparer le feu nain des marches de l’autel, teinta l’atmosphère. Les couleurs des vitraux dansèrent.

Declan oublia sa victime un instant et Ron se reprit. Il repoussa le menton de l’homme, lui monta un genou sous la ceinture et lui décocha un sérieux coup. L’ennemi tituba et Ron lui tomba dessus à bras raccourcis, une main agrippée à une poignée de cheveux pour bloquer la cible, pendant que, du plat de l’autre, il martelait la face de cet aliéné jusqu’à la briser. Ce n’était pas assez de voir saigner son nez, à ce salaud, ni d’entendre craquer ses cartilages ; Ron continua à taper, à cogner jusqu’à ce que son poing saigne. C’est seulement alors qu’il lâcha Declan.

Dehors, Zeal était en flammes.

Rawhead avait déjà allumé des quantités d’incendies. Mais il continuait à se familiariser avec une nouvelle arme : l’essence. Il ne mit pas longtemps à apprendre comment ça marchait. Il fallait crever les boîtes à roues, facile ! Leur ouvrir le flanc et leur sang se mettait à couler, un sang qui lui donnait mal à la tête. Les boîtes étaient des proies aisées, alignées au bord des trottoirs comme des bœufs à l’abattoir. Il alla parmi elles, fou d’une rage assassine, répandit leur sang dans la Grand-Rue en y mettant le feu. Des coulées de liquide enflammé se déversèrent dans les jardins, franchirent le seuil des maisons. Les toits de chaume prirent feu, les cottages à charpente de bois flambèrent. En quelques minutes l’incendie ravagea Zeal d’un bout à l’autre.

À St. Peter, Ron arracha la nappe souillée de l’autel, essayant de ne pas penser à Debbie et à Margaret. La police les emmènerait certainement en lieu sûr. Il fallait d’abord faire aboutir la solution du problème.

Sous la nappe il y avait une grande boîte dont le panneau frontal était grossièrement sculpté. Il ne tint pas compte du dessin ; il y avait plus important à faire. Dehors, la créature se promenait en liberté. Il entendait ses cris de triomphe et il avait hâte, oui, il se sentait pressé de lui foncer dessus. Pour la tuer ou se faire tuer. Mais d’abord : la boîte. Elle contenait un charme, aucun doute là-dessus ; un charme qui en ce moment même lui dressait les cheveux sur la tête, lui raidissait la bite, le faisait douloureusement bander. Sa chair semblait en proie a une surexcitation qui le transportait comme l’amour. Avide, il mit les mains sur la boîte, et un choc qui lui parut griller ses articulations remonta le long de ses bras. Il tomba à la renverse, et pendant un instant, il se demanda s’il allait rester conscient, tant la douleur était forte, mais elle diminua peu après. Il jeta un coup d’œil à la ronde pour trouver un outil, quelque chose qui lui permette d’ouvrir la boîte sans la toucher avec sa peau.

En désespoir de cause, il s’enveloppa la main dans un morceau de la nappe d’autel et saisit l’un des porte-cierges en cuivre au bord du feu. Le tissu commença à se racornir tandis que la chaleur remontait jusqu’à sa main. Il revint à l’autel et cogna comme un fou sur le bois, jusqu’à le fendre. Ses mains s’étaient engourdies ; si le chandelier brûlant lui blessait les paumes, il ne sentait rien. Quelle importance, de toute façon ? Il y avait là une arme : à quelques pouces, si seulement il pouvait l’atteindre, l’utiliser. Son érection lancinait, les burettes lui cuisaient.

— Viens, se surprit-il à dire, viens, viens. Viens encore, viens !

On aurait dit qu’il voulait l’étreindre, ce trésor, comme une fille désirée, désirée par sa bite raidie ! et qu’il l’hypnotisait pour l’emmener dans son lit.

— Viens, viens…

Le bois, en façade, se fendait. Haletant à présent il ht sauter de plus gros morceaux de bois avec le coin du socle du candélabre. L’autel était creux, et il 1 avait deviné. Et vide Vide !

Excepté une boule de pierre, grosse comme un petit ballon. Était-ce là sa récompense ? Il n’en croyait pas ses yeux. C’était tellement insignifiant ! Et pourtant l’air était toujours chargé d’électricité autour de lui ; son sang bouillonnait toujours. Il passa le bras dans le trou qu’il avait fait dans l’autel et s’empara de la relique.

Dehors, Rawhead jubilait.

Ron vit défiler des images lorsqu’il tint la lourde pierre dans sa main engourdie. Un cadavre dont les pieds brûlaient. Un berceau en flammes. La boule de feu vivante d’un chien qui courait dans la rue. Tout se passait dehors, tout était prêt.

Contre le pyromane, il avait cette pierre.

Il fit confiance à Dieu, pour la demi-journée seulement. C’était une simple pierre ; une foutue pierre à la manque. Il tourna et retourna le ballon dans sa main, essayant de trouver un sens à ses creux et ses bosses. Cette boule était-elle censée être quelque chose ? Sa signification profonde lui échappait-elle ?

Il y eut un regain de bruit à l’autre bout de l’église ; un grand fracas, des cris, derrière la porte un rugissement de flammes.

Deux personnes entrèrent en titubant, suivies de fumée et de prières.

— Il est en train de brûler tout le village, dit une voix que Ron connaissait.

C’était celle de ce policier insignifiant qui ne croyait pas à l’enfer ; il essayait de rester fidèle à sa thèse, peut-être pour le bien de sa compagne, Mrs. Blatter, l’hôtelière. La chemise de nuit qu’elle portait au moment de sa fuite dans la rue était déchirée. Elle avait les seins à l’air ; ses sanglots rythmaient leurs soubresauts ; elle ne semblait pas se rendre compte qu elle était nue, elle ne savait même pas où elle était.

— Jésus-Christ, aidez-nous, je vous en supplie ! dit Ivanhoe.

— Il n’y a pas de foutu Jésus-Christ ici ! dit la voix de Declan.

Il était debout et avançait en titubant sur les envahisseurs. De sa place, Ron ne voyait pas sa figure, mais il savait qu elle devait être sacrément peu reconnaissable. Mrs. Blatter 1 évita quand il se dirigea en chancelant vers la porte, et elle courut à l’autel. C’est là qu’elle avait été mariée ; à l’endroit précis où il avait fait le feu.

Ron fixa son corps en transe.

Elle était beaucoup trop grosse, avait les seins tombants, un ventre qui faisait de l’ombre à sa fente si bien que Ron doutait même qu’elle puisse voir ses poils. Mais c’était pour ça que la bite l’élançait, pour ça que la tête lui tournait…

Il eut son image dans la main. Grand Dieu, oui, elle était là dans sa main, l’hôtelière était l’équivalent en chair et en os de ce qu’il tenait. Une femme ! La pierre représentait la statue d’une femme, une Vénus plus grosse que Mrs. Blatter, au ventre débordant d’enfants, aux mamelles comme des montagnes, au sexe telle une vallée commençant au nombril et s’ouvrant sur le monde. Tout ce temps, sous la nappe et la croix, on s’était prosterné devant une déesse.

Ron descendit de l’autel et courut dans la travée bousculant Mrs. Blatter, le policier et l’aliéné.

— Ne sortez pas, dit Ivanhoe. Il est juste dehors.

Ron tenait sa Vénus bien serrée, le poids, dans sa main, lui donnait confiance. Derrière lui, le bedeau aboya un avertissement à son Seigneur. Oui, c’était bien un avertissement.

D’un coup de pied, Ron ouvrit la porte. Ça flambait partout. Un berceau en feu, un cadavre (c’était le postier) aux pieds en torches, la course folle d’un chien écorché par les flammes. Et Rawhead, bien sûr, en ombre chinoise sur ce panorama d’incendie. Il se tourna, peut-être parce qu’il avait entendu les avertissements du bedeau, mais, plus vraisemblablement, d’après Ron, parce qu’il savait, il savait sans qu’on le lui dise, que l’on avait trouvé la femme.

— Ici ! hurla Ron. Je suis là ! Je suis là !

La créature s’élançait sur lui à présent, se rapprochait d’un pas sûr de vainqueur pour proclamer sa victoire finale et incontestable. Le doute saisit Ron. Pourquoi venait-elle sur lui avec tant d’assurance, sans paraître troublée par l’arme qu’il tenait en main ?

L’avait-elle vue ? Avait-elle entendu l’avertissement ?

À moins que…

Oh, Dieu du ciel !

À moins que Coot ne se soit trompé : il ne tenait peut-être qu’une pierre dans sa main, un vulgaire morceau de caillou insignifiant et inutile.

Puis deux mains le saisirent au cou.

L’aliéné.

Une voix sourde lui cracha à l’oreille le mot : Emmerdeur.

Ron vit approcher Rawhead, il entendit la voix stridente de l’aliéné qui à présent criait :

— Je l’ai ! Attrape-le ! Tue-le ! Le voilà !

Sans prévenir, l’étreinte se desserra, et Ron se tourna à demi pour voir Ivanhoe entraîner le dément et le coller contre le mur de l’église. La bouche, dans la face défoncée du bedeau, continuait à hurler :

— Il est là ! Ici !

Ron regarda de nouveau Rawhead ; la bête lui arrivait dessus, et il fut trop lent pour brandir la pierre en défense. Mais Rawhead n’avait aucune intention de le saisir. C’est Declan qu’il flairait et qu’il entendait. Ivanhoe relâcha Declan au moment où les mains immenses de Rawhead contournaient Ron et cherchaient l’aliéné à tâtons. Ce qui suivit fut impossible à regarder. Ron ne put supporter de voir les mains déchiqueter Declan ; mais il entendit le bredouillement des supplications se transformer en un ululement de chagrin désespéré. Lorsqu’il se retourna une nouvelle fois pour voir, il n’y avait plus aucun reste humain reconnaissable par terre ni contre le mur…

… Et voilà que Rawhead lui fonçait dessus, il venait lui faire subir le même traitement ou pire. L’immense tête se redressa pour le fixer, la gueule béante, et Ron vit à quel point le feu avait blessé Rawhead. La bête avait manqué de prudence dans sa rage destructrice et le feu lui avait brûlé la face et le haut du buste. Elle avait les poils du corps roussis, la crinière déchaumée et la gauche de la face noircie et couverte d’ampoules. Les flammes lui avaient rôti les yeux qui, à présent, nageaient dans un magma de mucus et de larmes. Voilà pourquoi elle avait suivi la voix de Declan et dépassé Ron ; elle ne voyait presque plus.

Mais le monstre devait voir maintenant. Il le fallait.

— Ici… Ici…, dit Ron. Je suis là !

Rawhead entendit. Il regarda sans voir, essaya de concentrer sur lui son regard.

— Ici ! Je suis ici !

Rawhead émit un grondement de poitrine. Sa face brûlée lui faisait mal ; il rêvait d’être ailleurs, dans la fraîcheur d’un bosquet de bouleaux baigné de clair de lune.

Ses yeux obscurcis rencontrèrent la pierre ; l’Homo sapiens la berçait comme un bébé. Il lui était difficile de voir distinctement, mais il le savait. Elle torturait son imagination, cette image. Elle l’agaçait, elle l’irritait.

Ce n’était qu’un symbole, bien sûr, l’insigne du pouvoir, pas le pouvoir lui-même, mais l’esprit de Rawhead ne faisait pas de telles distinctions. Plus que tout il craignait cette pierre : la femme qui saigne et son trou béant qui dévore la graine et recrache les enfants. C’était la vie, ce trou ; et cette femme, la fécondité infinie. Cela le terrifiait.

Rawhead recula, sa merde lui coulait librement le long de la jambe. La peur qu’exprimait sa face redonna des forces à Ron. Il profita de son avantage, serrant de près la bête en retraite, vaguement conscient qu’Ivanhoe rassemblait des alliés autour de lui, des silhouettes armées postées dans le coin de son œil, pressées de descendre le pyromane.

Ses forces le lâchaient. La pierre, brandie au-dessus de sa tête pour que Rawhead la voie bien, semblait de plus en plus lourde.

— Allez, dit-il calmement aux Zealois qui se rassemblaient. Allez, attrapez-le. Attrapez-le…

Ils commencèrent à se regrouper, même avant qu’il ait fini de parler.

Rawhead, ses yeux douloureux fixés sur la femme, les sentit plus qu’il ne les vit.

Ses dents sortirent de leur gaine en prévision de l’attaque. La puanteur de l’humanité suinta de toutes parts autour de lui…

Sa panique supplanta un instant ses superstitions et il lança brusquement le bras contre Ron, en amassant son courage contre la pierre. L’attaque surprit Ron. Les griffes s’enfoncèrent dans son cuir chevelu, le sang ruissela sur son visage.

Puis la foule se referma. Des mains humaines, blanches, faibles, se portèrent sur le corp de Rawhead. Des poings lui cognèrent sur l’épine dorsale, des ongles lui labourèrent la peau.

Il relâcha Ron quand un type sortit son couteau et lui coupa les jarrets. La douleur le fit hurler à en faire tomber le ciel, enfin tout comme ! Dans les yeux rôtis de Rawhead, les étoiles basculèrent lorsqu’il tomba à la renverse sur la route, dans un bruit de vertèbres cassées. Les hommes prirent immédiatement l’avantage, le dominèrent par le seul poids du nombre. Il croqua un doigt par ici, une tête par là, mais rien ne les arrêtait. Leur haine était ancienne ; incrustée dans leurs os, mais ils 1 ignoraient.

Il se débattit aussi longtemps que possible sous leur attaque, mais il savait sa mort certaine. Et cette fois-ci, il n’y aurait pas de résurrection, pas d’attente souterraine d’une époque où leurs descendants l’auraient oublié. Il serait mort pour de bon, il ne resterait rien.

Cette pensée le calma, et il leva les yeux de son mieux sur l’endroit où se tenait le petit père. Leurs regards se croisèrent comme sur la route, quand il avait pris le petit garçon. Mais à présent le regard de Rawhead avait perdu son pouvoir pétrifiant. Sa face était vide et aussi stérile que la lune, vaincue bien avant que Ron lui ait claqué la pierre entre les deux yeux. Elle s’enfonça dans le crâne mou, et une éclaboussure de cervelle tacha la route.

Le Roi s’éteignit. Tout fut soudain fini, sans tambour ni trompette. Fini, une bonne fois pour toutes. Et personne ne pleura.

Ron abandonna la pierre où elle était, à demi enterrée dans la face de la bête. Il se releva à moitié sonné et se tâta le crâne. La peau ne tenait plus, du bout des doigts il toucha l’os, le sang n’arrêtait pas de couler. Mais il y avait des bras pour le soutenir, et rien à craindre s’il s’endormait.

Cela ne se remarqua pas mais, dans la mort, la vessie de Rawhead se vida. Un flot d’urine jaillit du cadavre et coula le long de la route. Le ruisseau fumait dans l’air froid, sa tête mousseuse flairait à droite et à gauche, à la recherche d’un endroit où s’infiltrer. Au bout de quelques pieds, elle trouva un caniveau où elle chemina jusqu’à une crevasse dans l’asphalte ; là, elle se coula dans les entrailles accueillantes de la terre.