3. Passages censurés

Ce n’était pas fini.

Les policiers arrivèrent au cinéma Palace juste après neuf heures trente. Birdy les y accompagna. La fouille révéla les corps mutilés de Dean et de Ricky, ainsi que les restes de « Sonny » Barberio. À l’étage, les agents trouvèrent une chaussure rouge cerise dans un coin du couloir.

Birdy ne dit rien, mais elle savait. Lindi Lee n’avait pas quitté les lieux.

On la jugea pour un double meurtre dont personne ne la croyait capable, et elle fut acquittée pour manque de preuves. Le tribunal décida de la placer sous surveillance psychiatrique pendant une période d’au moins deux ans. Cette femme n’avait peut-être pas commis de crime, mais de toute évidence elle était folle à lier. Les histoires de cancers ambulants n’arrangent jamais la réputation des gens.

Au début de l’été suivant, Birdy cessa de manger pendant une semaine. Elle perdit du poids, surtout de l’eau, mais cela suffit à ses amis pour croire qu’elle allait enfin s’attaquer à son gros problème.

Ce week-end la elle disparut pendant vingt-quatre heures.

Birdy découvrit Lindi Lee dans une maison abandonnée de Seattle. Il n’avait pas été difficile de retrouver sa trace ; la pauvre Lindi avait du mal à ne pas se laisser aller ces temps-ci, et encore plus à éviter des poursuivants éventuels. Justement, depuis quelques mois, ses parents avaient renoncé à la rechercher. Seule Birdy continua son enquête, engageant un détective pour remonter la piste et, finalement, sa patience fut récompensée par le spectacle de la frêle beauté, plus frêle que jamais mais toujours aussi belle, assise dans la pièce vide. Les mouches sillonnaient l’air. Un étron, humain peut-être, trônait au milieu du parquet.

Birdy avait sorti son revolver avant d’ouvrir la porte. Lindi Lee, émergeant de ses pensées, ou de celles du fantôme peut-être, leva les yeux et sourit. Sa mine accueillante ne dura qu’un instant avant que le parasite installé dans son corps ne reconnaisse le visage de Birdy, ne voie le revolver dans sa main et ne comprenne exactement ce qu’elle était venue faire.

— Bien, dit-il en se dressant pour affronter Birdy.

Les yeux de Lindi Lee explosèrent, sa bouche éclata, son cul, son sexe, ses oreilles, son nez craquèrent, et la tumeur se déversa en flots roses abominables. Comme un ver, elle s’échappa des jeunes seins, d’une coupure au pouce, d’une blessure à la cuisse. Elle émergeait de toutes les ouvertures de Lindi Lee.

Birdy leva l’arme et tira trois fois. Le cancer se tendit une fois vers elle, retomba en arrière, tituba et s’effondra. Quand il fut immobile, Birdy sortit tranquillement la bouteille d’acide de sa poche, dévissa le bouchon et vida le contenu brûlant sur les membres humains ainsi que sur la tumeur. Elle ne fit aucun bruit en se désagrégeant, et Birdy l’abandonna sur place, dans une tache de soleil, un filet de fumée âcre s’élevant de ce chaos.

Sa tâche accomplie, elle s’engagea dans la rue et suivit son chemin avec la ferme intention de vivre encore longtemps après la fin du générique de cette singulière comédie.