2. Le grand film
Après avoir déambulé une vingtaine de minutes dans le foyer étriqué du cinéma, la jeune fille à la robe imprimée rouge cerise et jaune citron prit une expression visiblement inquiète. Il était presque trois heures du matin et la dernière séance avait pris fin.
Huit mois s’étaient écoulés depuis la mort de Barberio à l’autre bout du cinéma, huit longs mois pendant lesquels, au mieux, les affaires avaient été inégales. Quoi qu’il en soit, la double affiche des séances du vendredi et du samedi minuit remplissait toujours la salle. Cette nuit on avait passé deux Eastwood : des westerns-spaghettis. Aux yeux de Birdy, la fille en rouge cerise n’avait pas tellement l’air d’une fana de westerns ; ce n’était pas vraiment un genre pour les femmes. Elle était peut-être venue pour Eastwood plutôt que pour la violence, même si Birdy n’avait jamais compris l’attrait de ce visage aux yeux qui n’arrêtent pas de cligner.
— Vous désirez quelque chose ? demanda Birdy.
La jeune fille la regarda nerveusement.
— J’attends mon ami, Dean, dit-elle.
— Vous l’avez perdu ?
— Il est allé aux toilettes à la fin du film et il n’est pas encore revenu.
— Est-ce qu’il se sentait… heu… malade ?
— Oh, non, dit très vite la jeune fille, protégeant son petit ami contre l’affront fait à sa sobriété.
— Je vais demander à quelqu’un d’aller voir, dit Birdy.
Il était tard, elle était fatiguée, et l’excitation retombait. L’idée de passer plus de temps que nécessaire dans cette salle minable n’avait rien de particulièrement réjouissant. Elle voulait rentrer chez elle, se coucher, dormir. Dormir, c’est tout. À trente-quatre ans, elle avait décidé que l’amour, c’était fini. Un lit, ça sert à dormir, surtout quand on est grosse.
Elle poussa la porte à double battant et passa la tête dans la salle de cinéma. Une lourde odeur de cigarettes, de pop-corn et d’humanité l’assaillit ; à l’intérieur, il faisait quelques degrés de plus que dans le foyer.
— Ricky ?
Ricky verrouillait la sortie de secours, à l’autre bout de la salle.
— L’odeur a complètement disparu, lui cria-t-il.
— À la bonne heure !
Quelques mois plus tôt, il émanait une sacrée puanteur du côté de l’écran.
— Y avait sans doute un truc crevé dans le terrain derrière, dit-il.
— Tu peux m’aider une minute ? lui lança-t-elle à son tour.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Il remonta lentement le tapis rouge de l’allée, accompagné par le cliquètement des clés à sa ceinture. Son T-shirt proclamait : « Seuls les jeunes meurent sages. »
— Y a un problème ? dit-il, en se mouchant.
— Il y a une fille dans le foyer. Elle dit qu elle a perdu son copain dans les chiottes.
Ricky eut l’air affligé.
— Dans les chiottes ?
— Exact. Tu peux aller y jeter un coup d’œil ? Ça t’ennuie ?
Pour commencer, elle pourrait se dispenser de faire de l’esprit, pensa-t-il, en lui adressant un pâle sourire. Ils se parlaient à peine ces jours-ci. Ils s’étaient payé trop de bon temps ensemble ; ce qui finissait toujours par gâcher une amitié. De plus, Birdy lui avait fait quelques remarques peu charitables (mais justes) sur ses fréquentations, et il avait répliqué par un tir à boulets rouges. Après cela, ils ne s’étaient plus adressé la parole pendant trois semaines et demie. Maintenant ils avaient conclu une trêve malaisée – question de bon sens plus qu’autre chose. Ils ne l’observaient pas scrupuleusement.
Il fit immédiatement demi-tour, redescendit un bout d’allée et traversa la salle au rang E en direction des chiottes, remontant les sièges contre les dossiers en passant. Ils avaient connu des jours meilleurs, ces fauteuils ; du temps de Bette Davis. Maintenant ils avaient l’air complètement foutus, avaient besoin d’être réparés ou carrément remplacés. Rien que dans le rang E on comptait quatre sièges lacérés de façon irréparable, et il en localisa un cinquième, endommagé dans la soirée. Par un jeune irréfléchi que le film et/ou sa petite amie ennuyait, et qui était trop défoncé pour quitter la salle. À une certaine époque, lui aussi avait agi de la sorte, considéré ça comme un pas vers la liberté et un coup contre les capitalistes qui faisaient marcher ces boîtes. À une certaine époque il avait fait plein de conneries comme ça.
Birdy le regarda disparaître dans les toilettes. Voilà qui va lui plaire, pensa-t-elle avec un sourire sournois, exactement ce qu’il aime. Et dire qu’elle en avait pincé pour lui, dans le temps (six mois auparavant), quand les hommes maigres aux visages en lame de couteau à la Jimmy Durante et dotés d’un savoir encyclopédique des films avec De Niro avaient vraiment été son type. Maintenant elle le voyait tel qu’il était : l’épave d’un espoir qui avait fait naufrage. Il se droguait toujours, était encore bisexuel en théorie, encore fana des premiers films de Polanski et du pacifisme symbolique. Quoi qu’il en soit, quelle drogue avait-il entre les oreilles ? La même que la sienne, marmonna-t-elle, dépitée, trouvant qu’il avait quelque chose de sexy, ce fainéant.
Elle attendit quelques secondes en surveillant la porte. Comme il ne revenait pas, elle retourna un moment dans le foyer pour voir ce que devenait la jeune fille. Elle fumait une cigarette comme une actrice débutante qui a raté son coup, appuyée sur la rambarde, la jupe relevée parce qu’elle se grattait la jambe.
— C’est le collant, expliqua-t-elle.
— Le responsable est allé chercher Dean.
— Merci, dit-elle en continuant à se gratter. Il me donne de l’urticaire, je suis allergique.
Les taches rouges gâchaient plutôt l’effet des jolies jambes de la fille.
— C’est parce que j’ai chaud et que je suis inquiète, avança-t-elle. Chaque fois que j’ai chaud et que je suis inquiète, je fais une allergie.
— Ah bon !
— Dean s’est probablement tiré quand j’avais le dos tourné, vous savez. Il en est capable. Il s’en f… Ça lui est égal.
Birdy se rendit compte que la fille était au bord des larmes, la barbe ! Elle n’aimait pas les larmes. Les cris, les bagarres, d’accord. Mais les pleurs, pas question.
— Ça va s’arranger, trouva-t-elle seulement à dire pour l’empêcher de pleurer.
— Non, dit la jeune fille. Ça ne va pas s’arranger, parce que c’est un salaud. Il traite tout le monde comme des moins-que-rien.
Du bout pointu de sa chaussure rouge cerise, elle écrasa sa cigarette à moitié consumée, en prenant bien soin d’éteindre tous les brins de tabac rougeoyants.
— Ça leur est égal, aux hommes, pas vrai ? dit-elle en levant les yeux vers Birdy avec une franchise à vous fendre le cœur.
Sous son maquillage savant, elle avait peut-être dix-sept ans, en tout cas guère plus. Son mascara avait un peu coulé, et la fatigue lui cernait les yeux.
— Non, répondit Birdy, parlant de son expérience douloureuse. Non, ce n’est pas vrai.
Birdy songea tristement qu’elle ne paraîtrait jamais aussi jolie que cette petite nymphe fatiguée. Ses yeux étaient trop petits, ses bras trop gras. (Franchement, ma fille, tu es grosse de partout.) Mais son plus gros handicap, c’étaient ses bras, elle en était convaincue. Certains hommes, et il y en avait plus d’un, s’emballaient pour les grosses poitrines, les fesses bien larges, mais aucun de ceux qu’elle avait connus n’aimait les bras dodus. Ils voulaient toujours pouvoir tenir le poignet de leur dulcinée entre le pouce et l’index, c’était une façon primitive de mesurer l’attachement. Mais, en regardant la vérité en face, elle devait bien admettre que ses poignets, à elle étaient pratiquement indiscernables. Ses grosses mains s’articulaient sans transition à des avant-bras boudinés qui eux-mêmes se continuaient par des bras adipeux. Les hommes ne pouvaient pas lui entourer les poignets, elle n’en avait pas, alors ils se détournaient d’elle. Enfin, c’était une des raisons. Elle était aussi très intelligente ; ce qui est toujours un désavantage quand on veut un homme à ses pieds. Mais pour elle, ses échecs en amour s’expliquaient avant tout par la grosseur de ses bras.
Alors que la fille, elle, avait des bras de danseuse de Bali, des poignets fins comme du verre, et presque aussi fragiles.
Écœurant, vraiment. Et, par-dessus le marché, sa conversation devait être idiote. Seigneur, cette fille avait tout pour plaire !
— Comment vous vous appelez ? demanda-t-elle.
— Lindi Lee, répondit la jeune fille.
Elle l’aurait parié !
Ricky crut s’être trompé. Ce lieu n’était pas les toilettes !
Apparemment, il se tenait dans la rue principale d’une ville frontière vue dans deux cents westerns. Une tempête de poussière semblait faire rage, le forçant à cligner des yeux contre la piqûre du sable. À travers la grisaille ocre du tourbillon, il crut discerner l’épicerie-bazar, le bureau du shérif et le saloon, à la place des cabinets. En option : du mouron moutonnant autour de lui dans le vent chaud du désert. Sous ses pieds : un sol de sable tassé, aucune trace de carrelage. Pas le moindre élément évoquant des lavabos.
Ricky regarda dans la rue, à droite. Là où il aurait dû y avoir le mur des chiottes, la rue s’enfonçait en perspective forcée vers un horizon peint. Il était en plein mirage, bien sûr, rien de tout ça n’était vrai. Sûr qu’en se concentrant il y verrait plus clair et comprendrait comment s’était produite cette illusion : les projections, les effets cachés de lumière, les toiles de fond, les maquettes ; bref, tous les trucs du métier. Mais il avait beau se concentrer autant que le lui permettaient ses médiocres facultés, il n’arrivait pas à glisser le doigt sous le bord de l’illusion pour la dissiper.
Le vent soufflait toujours, le mouron moutonnait toujours. Quelque part dans la tempête, la porte d’une grange battait, elle s’ouvrait pour claquer de nouveau au gré des rafales. Il sentit même une odeur de crottin. L’effet produit était tellement parfait qu’il en était pantois d’admiration.
Bon, le type qui avait créé ce décor extraordinaire avait gagné. Ricky était très impressionné ; il était temps d’arrêter le petit jeu !
Il se retourna vers la porte des toilettes. Disparue ! Gommée par un mur de poussière, et soudain il se trouva seul et loin de tout.
La porte de grange battait toujours. Des voix s’interpellaient dans la tempête qui redoublait. Où étaient le saloon et le bureau du shérif ? Voilà qu’ils étaient masqués eux aussi. Ricky éprouva un sentiment qu’il avait oublié depuis l’enfance : la peur panique de perdre la main rassurante d’un parent. Dans le cas présent, il s’agissait de sa raison.
Quelque part sur sa gauche, un coup de feu retentit au cœur de la tourmente, et il entendit quelque chose siffler à son oreille, puis il ressentit une vive douleur. Il leva timidement la main vers le lobe de son oreille et toucha l’endroit qui lui faisait mal. Un morceau de chair arraché, une entaille bien nette dans le lobe. Son brillant n’y était plus et, sur les doigts, il avait du sang, du vrai sang. Ou bien on avait manqué lui faire sauter la cervelle, ou bien on lui jouait vraiment des tours à la con.
— Hé, vieux, lança-t-il au visage de cette méchante fiction, en pivotant sur ses talons pour tenter de localiser son agresseur.
Mais il ne vit personne. Le nuage de poussière s’était refermé sur lui ; il ne pouvait ni avancer, ni reculer, sains courir de danger. L’homme armé n’était sûrement pas loin, attendant qu’il fasse un pas dans sa direction.
— Je n’aime pas ça, dit-il tout haut, dans l’espoir d’être entendu du monde réel qui alors interviendrait pour secourir sa raison en lambeaux.
Il fouilla la poche de son jean pour y trouver une ou deux pilules, quelque chose qui arrange la situation, mais il était à sec de paradis instantané, il n’arrivait pas même à mettre la main sur un vulgaire Valium perdu dans l’ourlet de sa poche. Il se sentit nu comme un ver. Quelle heure indue pour se perdre au milieu des westerns cauchemardesques de Zane Grey !
Un deuxième coup de feu retentit, mais cette fois, pas de sifflement. Pour Ricky cela signifiait à coup sûr qu’on lui avait tiré dessus, mais comme il ne sentait ni douleur, ni écoulement de sang, il lui était difficile de le vérifier.
Puis il reconnut le bruit particulier des portes de saloon, et il entendit le gémissement d’un être humain quelque part, pas loin. Une éclaircie creva un instant l’orage. Lui permit-elle de voir le saloon d’où un jeune homme sortait en titubant, laissant derrière lui, en toile de fond, un univers de tables, de miroirs et de cow-boys ? Avant qu’il ait pu accommoder convenablement son regard, une rafale de sable bouchait la trouée, et il douta de ce qu’il venait de voir. Puis, quelle horreur ! le jeune homme qu’il était entré chercher fut là, à un pas, le bleu de la mort aux lèvres, et il lui tomba dans les bras. Il n’était pas costumé pour tenir un rôle dans ce film, pas plus que Ricky. Son blouson imitait assez bien le style des années cinquante, le visage souriant de Mickey Mouse ornait son T-shirt.
L’œil gauche de Mickey était rouge et saignait encore. Sans aucune hésitation, la balle avait trouvé le cœur du jeune homme.
Son dernier souffle lui permit de demander :
— C’est quoi, ces conneries de merde ?
Puis il mourut.
Comme dernières paroles, ça manquait de style, mais ça venait du cœur. Ricky fixa un moment le visage figé du jeune gars, puis ce poids mort, dans ses bras, lui pesa trop et il n’eut d’autre solution que de le laisser tomber. Lorsque le corps toucha le sol, la terre sembla se changer une seconde en carrelage maculé d’urine. Puis la fiction reprit le dessus : la poussière s’envolait en tourbillons, le mouron moutonnait ; et il se retrouva debout au milieu de la rue principale de Deadwood Gulch, un cadavre à ses pieds.
Ricky eut comme l’impression d’avoir du plomb dans l’estomac. Ses membres entamèrent une danse de Saint-Guy, et un urgent besoin de pisser, très violent, l’envahit. Trente secondes de plus et il cillait mouiller son froc.
Un urinoir, pensa-t-il, quelque part dans cet univers dément, il y a un urinoir. Avec un mur couvert de graffiti, des numéros de téléphone pour obsédés sexuels, des gribouillis du genre « Allez foutre votre merde ailleurs » et une flopée de dessins obscènes. Avec des chasses d’eau, des dévidoirs de papier vides et des sièges cassés. Et une odeur infecte de pisse et de pets refroidis. Trouve-le, bon Dieu, trouve-le, cet urinoir, avant qu’elle t’esquinte pour de bon, cette fiction !
Si, pour les besoins de la cause, le saloon et l’épicerie sont les cabinets, alors l’urinoir se trouve derrière moi, raisonna-t-il. Alors, demi-tour. Ça ne peut pas être pire que de rester ici au milieu de la rue alors qu’on te tire dessus au petit bonheur.
Deux pas, deux pas prudents, et il ne trouva que du vide. Mais au troisième – voyons, voyons, qu’est-ce que c’est que ça ? –, sa main toucha une surface froide de céramique.
— Youpi ! dit-il.
C’était l’urinoir ; et rien que de le toucher, ce fut comme de trouver de l’or dans un sac d’ordures. Ne sentait-il point les relents nauséabonds du désinfectant de la rigole ? Mais si, mon vieux, mais si !
Sans cacher sa joie, il défit sa braguette et se mit à soulager sa vessie douloureuse, s’éclaboussant les pieds dans sa hâte. Quelle importance ? Il avait gagné sur l’illusion. Sûr que s’il se retournait maintenant, il s’apercevrait que le mirage s’était dissipé. Le saloon, le jeune mort, la tempête, tout aurait disparu. Il devait tout ça à un effet chimique, une mauvaise drogue qui traînait dans son organisme et jouait de foutus mauvais tours à son imagination. Au moment où il secouait les dernières gouttes sur ses chaussures de daim bleu, il entendit parler le héros du film :
— Qu’est-ce qui t’prend à pisser dans ma rue, mon gars ?
C’était la voix de John Wayne, parfaite jusque dans la dernière syllabe escamotée, et elle lui venait de derrière. Ricky ne pouvait envisager de se retourner. À coup sûr, le type lui ferait sauter la cervelle. Tout dans sa voix l’indiquait, sa décontraction menaçante en guise d’avertissement : je suis prêt à tirer, alors démerde-toi ! Le cow-boy était armé, et Ricky n’avait que sa bite en main, aucune comparaison avec un canon, même s’il avait été mieux loti.
Avec beaucoup de précautions, il rangea son outil et remonta sa braguette, puis il leva les mains. Devant lui l’image ondulante du mur des lavabos avait de nouveau disparu. L’orage grondait ; le sang de son oreille lui coulait dans le cou.
— O.K., p’tit gars, tu vas m’enlever ta ceinture et la laisser tomber par terre. Compris ? dit Wayne.
— Oui.
— Tout doux, du calme, et n’essaie pas de m’cacher tes mains !
Mes amis, il s’y croyait vraiment, ce type.
Avec calme et lenteur, comme on le lui avait dit, Ricky déboucla sa ceinture, la sortit des passants de son jean et la laissa tomber par terre. Les clés auraient dû cliqueter en touchant le carrelage, il l’avait espéré de tout son cœur. Pas de chance ! Il y eut un bruit mat de métal qui atterrit sur du sable.
— O.K., dit Wayne. Tu commences à te conduire comme il faut. Qu’est-ce que t’as à dire pour ta défense ?
— Pardon…, dit faiblement Ricky.
— Pardon ?
— Pour avoir pissé dans la rue.
— Je crois bien qu pardon n’est pas une excuse suffisante, dit Wayne.
— Mais je le regrette vraiment. C’était une erreur.
— On commence à en avoir marre des étrangers comme vous dans les parages. Trouvé ce gamin avec son pantalon aux chevilles qui se déchargeait en plein milieu de mon saloon. Moi, j’appelle ça un manque d’éducation ! Où donc avez-vous été éleves bande de fils de putes ? C’est ce qu’on vous apprend dans vos belles écoles de l’Est ?
— Je ne pourrai jamais vous faire assez d’excuses.
— Bougrement vrai ! dit Wayne de sa voix traînante. T’es avec le gamin ?
— D’une certaine manière.
— Qu’est-ce que c’est qu’cette façon de parler ?
Il enfonça son revolver dans le dos de Ricky ; ça faisait tout à fait réel.
— T’es avec lui ou pas ?
— Enfin, je voulais dire…
— Vous ne voulez rien dire du tout sur ce territoire, monsieur, c’est moi qui vous le dis.
On l’entendit armer son revolver.
— Pourquoi ne pas te retourner, petit, qu’on voie un peu comment t’es fait ?
Ricky connaissait le numéro : le type se retourne, va pour prendre son arme cachée et Wayne lui tire dessus. Aucun débat, pas le temps de discuter le pour ou le contre, les balles sont plus efficaces que les paroles.
— J’ai dit : tourne-toi.
Ricky se retourna avec une lenteur extrême pour faire face au survivant de mille fusillades, et voilà le héros devant lui, ou plutôt une éclatante incarnation de Wayne à quarante ans, avant son embonpoint et son air malade. Le Wayne de Rio Grande, couvert de poussière après sa longue poursuite, les yeux plissés à force de scruter l’horizon. Ricky n’avait jamais beaucoup aimé les westerns. Il détestait leur côté macho, leur apologie de la poussière et leur héroïsme à bon marché. Sa génération avait mis des fleurs dans les canons des fusils et, à l’époque, il avait trouvé ça chouette ; en fait, il continuait à le penser.
Cette parodie de visage mâle et inflexible personnifiait une poignée de mensonges mortels : sur la gloire des origines de la Frontière américaine, sur la moralité de la justice expéditive, et sur la tendresse des cœurs de brutes. Ricky haïssait ce visage. Ses mains lui démangeaient de le frapper.
Et merde, si l’acteur devait lui tirer dessus de toute façon, que perdrait-il à lui mettre son poing dans la gueule, à ce salaud ? La pensée se concrétisa : Ricky serra le poing, son bras se détendit et ses phalanges s’écrasèrent sur le menton de Wayne. L’acteur était plus lent que sur l’écran. Il ne put éviter le coup et Ricky en profita pour faire valser le pistolet que Wayne avait à la main. Ensuite il poursuivit avec une volée de coups au corps, tout comme il l’avait vu faire dans les films. Ce fut un spectacle remarquable !
Le grand homme vacilla, recula sous l’attaque, il trébucha en se prenant l’éperon dans les cheveux du gamin. Il perdit l’équilibre et s’effondra dans la poussière, vaincu.
Le salaud était à terre ! Ricky éprouva une joie comme il n’en avait jamais ressenti auparavant ; l’ivresse du triomphe physique. Grand Dieu ! Il avait vaincu le plus grand cow-boy du monde. La victoire submergeait son entendement.
La tempête de sable s’épaissit soudain. Wayne était toujours à terre, le visage maculé de sang à cause de son nez écrasé et de sa lèvre ouverte. Le sable le cachait déjà, tel un rideau tiré sur la honte de sa défaite.
— Debout ! exigea Ricky, essayant de profiter de la situation avant que l’occasion ne soit complètement perdue.
Wayne sembla sourire pendant que l’orage le recouvrait.
— Eh bien, mon gars, dit-il avec un regard en-dessous, en se frottant le menton, on fera de toi un homme…
Puis son corps s’éroda sous la poussière mordante, et pendant un moment il y eut quelque chose d’autre à sa place, une forme que Ricky n’arrivait pas vraiment à définir. Une forme qui était Wayne sans l’être, et qui se détériora rapidement dans l’inhumain.
La poussière le bombardait déjà furieusement, lui assiégeant les yeux et les oreilles. Ricky s’éloigna de la scène du combat en titubant, haletant et, ô miracle, il trouva un mur, une porte, et avant de comprendre où il était, il se trouva recraché par l’orage grondant dans le silence de la salle du Palace.
Là, même s’il s’était promis de jouer les mecs depuis qu’il s’était fait pousser la moustache, il émit un petit cri qui n’aurait pas fait honte à Fay Wray, l’héroïne de King Kong, et il s’effondra.
Dans le foyer, Lindi Lee disait à Birdy pourquoi les films ne lui plaisaient pas tellement.
— Bon, Dean aime les films de cow-boys. Moi, ça ne m’enchante pas beaucoup comme genre. Je ne devrais sans doute pas vous dire ça !
— Non, ça ne fait rien.
— Vous devez vraiment aimer le cinéma, vous. Puisque vous y travaillez.
— Il y a des films que j’aime bien. Pas tous.
— Ah bon !
Elle eut l’air surpris. Elle semblait souvent surprise.
— J’aime bien les films sur la vie sauvage.
— Ah oui…
— Avec des animaux, vous savez… et tout ça.
— Ah oui…
Birdy se rappela avoir deviné que Lindi Lee n’était pas trop douée pour la conversation. Elle ne s’était pas gourée.
— Je me demande ce qu’ils font, dit Lindi.
L’éternité que Ricky avait passée dans la tempête de sable n’avait pas duré plus de deux minutes en temps réel. Oui mais, au cinéma, le temps est élastique.
— Je vais aller voir, proposa Birdy.
— Il s’est probablement tiré sans moi, dit de nouveau Lindi.
— Nous cillons le savoir.
— Merci.
— Ne vous en faites pas, dit Birdy qui, en passant, lui caressa son bras frêle. Je suis sûre que tout va s’arranger.
Elle disparut derrière la porte à double battant, laissant Lindi Lee seule dans le foyer. Lindi soupira. Dean n’était pas le premier à la plaquer, uniquement parce qu’elle ne voulait pas livrer son trésor. Lindi avait des idées bien précises sur la façon dont elle irait jusqu’au bout avec un garçon et quand ; ce n’était ni l’heure, ni l’élu. Dean était trop malin, trop sournois, et ses cheveux sentaient le gasoil. S’il l’avait plaquée, elle n’allait pas en faire une maladie. Comme disait sa mère, un de perdu, dix de retrouvés.
Elle regardait l’affiche du prochain film lorsqu’elle entendit un bruit sourd derrière elle ; et voilà qu’un amour de gros lapin noir et blanc, à moitié endormi, se tenait au milieu du foyer et la dévisageait.
— Bonsoir, dit-elle au lapin.
Le lapin eut une charmante façon de se lécher le poil.
Lindi Lee adorait les animaux ; elle raffolait des films sur la vie sauvage où on voyait évoluer les animaux dans leur habitat naturel sur des musiques de Rossini, où les scorpions dansaient le quadrille en s’accouplant, et où l’on traitait tendrement les oursons de petits polissons. Elle gobait tout ça avec délices. Mais elle aimait les lapins par-dessus tout.
Le lapin fit un ou deux bonds vers elle. Elle s’agenouilla pour le caresser. Son poil était doux et chaud, ses yeux ronds et roses. Il la dépassa et gravit les marches de l’escalier par petits bonds.
— Oh, tu ne devrais pas monter, tu sais, dit-elle.
D’abord, en haut il faisait noir. Et ensuite, il y avait sur le mur une pancarte disant : « Privé. Réservé au personnel. » Mais le lapin semblait résolu, et ce petit futé garda une bonne avance lorsqu’elle le suivit dans l’escalier.
En haut, il faisait un noir d’encre, le lapin avait disparu.
À la place, il y avait autre chose, avec des yeux brillants.
Lindi Lee n’était pas difficile à illusionner. Pas besoin, comme avec le garçon, d’une fiction totale pour la séduire ; elle rêvait déjà. Facile, la fille.
— Bonsoir, dit Lindi Lee, quelque peu impressionnée par la présence devant elle.
Elle s’efforça de percer les ténèbres pour discerner une silhouette, un semblant de visage. Mais il n’y avait rien. Pas même un souffle.
Elle descendit d’une marche, mais « la présence » s’avança soudain sur elle, la saisit avant qu’elle ne dégringole, et lui cloua vite le bec de façon très intime.
Cette jeune personne ne renfermait peut-être pas des trésors de passion, mais « la présence » sentit qu’elle pourrait lui extorquer autre chose. Son corps tendre n’était pas tout à fait épanoui, ses orifices peu accoutumés aux intrusions. « La présence » remonta avec Lindi et l’enferma au secret pour investigation ultérieure.
— Ricky ? Ô mon Dieu, Ricky !
Birdy s’agenouilla près du corps de Ricky et le secoua. Il respirait toujours, c’était déjà ça, et même si à première vue il saignait beaucoup, en fait sa blessure n’était qu’une déchirure à l’oreille.
Elle le secoua de nouveau, plus durement, mais il n’eut aucune réaction. Elle chercha frénétiquement son pouls : il était fort et régulier. Visiblement il s’était fait attaquer. Par le petit ami de Lindi Lee peut-être ? Dans ce cas, où était-il ? Encore dans les chiottes sans doute, armé et dangereux. Pas question qu elle aille y voir, elle n’était pas folle à ce point, elle connaissait la musique. Femme en danger : classique ! Une pièce sombre, et une brute à l’affût. Eh bien, au lieu de donner dans le cliché, elle agirait comme elle avait secrètement si souvent souhaité voir les héroïnes le faire : elle allait résister à sa curiosité et appeler les flics.
Laissant là Ricky, elle remonta la travée et se retrouva dans le foyer.
Il était désert. Lindi Lee avait abandonné tout espoir de retrouver son copain, ou alors elle s’était trouvé quelqu’un d’autre dans la rue pour la raccompagner. Peu importe, en partant elle avait refermé la porte derrière elle, laissant seulement quelques effluves de talc Johnson’s Baby dans son sillage. Bon, voilà qui simplifiait les choses, se dit Birdy en entrant à la caisse pour téléphoner aux flics. Ça lui plaisait bien de penser que la fille avait eu le bon sens de planter là son copain à la manque.
Elle saisit le combiné, et quelqu’un répondit immédiatement.
— Allô, bonsoir, dit une voix nasillarde et doucereuse, il est un peu tard pour téléphoner, non ?
Ce n’était pas l’opérateur, elle en était sûre. D’ailleurs, elle n’avait même pas composé de numéro.
De plus, on aurait dit Peter Lorre.
— Qui êtes-vous ?
— Vous ne me reconnaissez pas ?
— Je veux parler à la police.
— J’aimerais vous rendre service, vraiment !
— Libérez la ligne, je vous prie. C’est pour une urgence ! J’ai besoin de la police.
— J’avais bien compris, continua la voix doucereuse.
— Qui êtes-vous ?
— Déjà donnée, cette réplique !
— Il y a un blessé ici. Je vous en supplie…
— Pauvre Rick.
Il connaissait son nom. Pauvre Rick, avait-il dit, comme s’il s’agissait d’un bon ami.
Elle sentit la sueur perler à ses tempes ; elle la sentit sourdre de ses pores. Il connaissait le nom de Ricky !
— Pauvre Rick, vraiment ! dit de nouveau la voix. Mais je suis sûr que tout ça finira bien. Pas vous ?
— C’est une question de vie ou de mort, insista Birdy, impressionnée par l’assurance qu’elle montrait à coup sûr devant son interlocuteur.
— Je sais, dit Loire. N’est-ce pas passionnant ?
— Au diable ! Libérez la ligne ! Ou alors aidez-moi…
— Vous aider à quoi ? Qu’est-ce qu’une grosse fille comme vous peut bien espérer faire en pareil cas sinon pleurnicher ?
— Espèce de sale con.
— Enchanté.
— Je vous connais ?
— Oui et non.
Le ton de la voix changeait, oscillait.
— Vous êtes un ami de Ricky, c’est ça ? Un de ces camés qu’il a fréquentés. Plutôt stupides, leurs jeux. Bon, ça va, vous l’avez fait, votre petit effet à la con, dit-elle, maintenant libérez la ligne avant d’aggraver la situation.
— Vous êtes très inquiète, dit la voix, se faisant plus douce. Je comprends…
Elle changeait comme par magie, glissait à l’octave supérieure.
— Vous voulez aider votre bien-aimé…
Voilà que la voix se féminisait, son accent changeait, son obséquiosité devenait ronronnement. Et soudain ce fut celle de Garbo.
— Pauvre Richard, dit-elle à Birdy. Il a pourtant tout essayé, n’est-ce pas ?
Elle était douce comme un agneau.
Birdy en fut baba : l’incarnation était aussi parfaite que celle de Lorre, aussi féminine que la première avait été masculine.
— Bon, je suis pleine d’admiration, dit Birdy, mais maintenant laissez-moi parler aux flics.
— Ce ne serait pas agréable d’aller faire un tour par une belle nuit comme ça, Birdy ? Nous deux toutes seules.
— Vous connaissez mon nom !
— Bien sûr que je le connais. Je suis très proche de vous.
— Comment ça, très proche de moi ?
Un rire de gorge lui répondit, le rire charmant de Garbo.
Birdy ne put en supporter davantage. Le trucage était trop bien fait ; elle se laissait prendre au jeu, elle avait l’impression de parler à la star en personne.
— Non, dit-elle dans le téléphone, je n’y crois pas, vous m’entendez ?
Puis elle craqua.
— Chiqué ! hurla-t-elle dans le combiné, tellement fort qu elle le sentit vibrer, et elle le claqua sur l’appareil.
Elle sortit du guichet pour aller vers la porte d’entrée. Lindi Lee ne l’avait pas seulement claquée derrière elle. Elle était fermée à clé et verrouillée de l’intérieur.
— Merde, dit Birdy tout bas.
Soudain le foyer lui parut moins grand qu’elle ne l’avait d’abord pensé, et sa réserve de calme également. Mentalement, elle se gifla, remède classique pour l’héroïne qui sombre dans l’hystérie.
Réfléchissons bien ! se dit-elle.
Un : la porte était fermée à clé. Lindi Lee n’y était pour rien, Ricky n’avait pas pu le faire, et sûr que ce n’était pas elle non plus. Donc :
Deux : il y avait ici une présence étrangère. Peut-être celle de l’être – homme, femme ou chose – ayant répondu au téléphone. Donc :
Trois : ce « il », « elle » ou cette chose avait forcément eu accès à une autre ligne, quelque part dans la maison. Or le seul autre téléphone dont elle connaissait l’existence se trouvait à l’étage, dans la réserve. Mais pas question qu’elle y monte ! Pour en connaître la raison : voir héroïne en péril. Donc :
Quatre : il fallait ouvrir cette porte principale avec les clés de Ricky.
Conclusion : aller chercher le trousseau de Ricky.
Elle entra de nouveau dans la salle de cinéma. Pour une raison quelconque l’éclairage de la salle sautait, ou était-ce l’effet de sa panique sur son nerf optique ? Non, les ampoules tremblotaient ; l’intérieur tout entier semblait monter et descendre, comme s’il respirait.
Ne pas en tenir compte. Récupérer les clés.
Elle fonça dans l’allée, consciente, comme toujours quand elle courait, que ses seins dansaient la gigue, et ses fesses aussi. Quel spectacle ! pensa-t-elle, pour qui n’est pas aveugle. Ricky, évanoui, geignait. Birdy chercha les clés, mais sa ceinture avait disparu.
— Ricky…, dit-elle, tout près de son visage.
Les gémissements redoublèrent.
— Ricky, tu m’entends ? C’est Birdy, Rick. Birdy.
— Birdy ?
— On est enfermés, Ricky. Où sont les clés ?
— … clés ?
— Tu n’as pas ta ceinture, Ricky, dit-elle lentement, comme si elle parlait à un idiot. Où-sont-tes-clés ?
Dans la tête douloureuse de Ricky, soudain, les pièces du puzzle s’assemblèrent, et il s’assit.
— Le garçon ! dit-il.
— Quel garçon ?
— Dans les chiottes. Mort, dans les chiottes.
— Il est mort ? Ô mon Dieu ! Il est mort ? Tu es sûr ?
Ricky semblait en proie à un genre de transe. Il ne la regardait pas, il fixait simplement dans le vague à mi-distance et voyait quelque chose d’invisible pour elle.
— Où sont les clés ? demanda-t-elle de nouveau. Ricky, c’est important. Concentre-toi.
— Les clés ?
Elle eut envie de le gifler, mais il avait le visage plein de sang, et cela lui parut sadique.
— Par terre, dit-il au bout d’un moment.
— Dans les chiottes ? Par terre aux chiottes ?
Ricky hocha la tête. Ce mouvement sembla déloger d’effroyables pensées : soudain on aurait dit qu’il allait pleurer.
— Ça va s’arranger, dit Birdy.
Les mains de Ricky avaient trouvé son visage dont elles parcouraient les traits – rituel de consolation.
— Je suis bien là ? demanda-t-il tout bas.
Birdy ne l’entendit pas, elle s’armait de courage pour entrer dans les toilettes. Il fallait y aller, aucun doute là-dessus, cadavre ou pas. Entrer, prendre les clés, ressortir. Exécution !
Elle franchit le seuil. Il lui vint alors à l’esprit qu’elle n’était encore jamais entrée dans des toilettes d’hommes, et honnêtement, elle espérait que ce serait la seule et unique fois.
Les lavabos étaient plongés dans une obscurité presque totale. La lumière vacillait à la façon hésitante des éclairages de la salle, mais avec une intensité moindre. Elle resta à la porte pour permettre à ses yeux de s’accoutumer à la pénombre, et elle scruta l’endroit.
Les toilettes étaient vides. Par terre, pas de garçon, ni mort, ni vivant.
Mais les clés y étaient. La ceinture de Ricky baignait dans le canal d’écoulement de l’urinoir. Elle la repêcha, l’odeur écœurante du bloc de désinfectant lui fit mal aux sinus. Tout en sortant les clés du trousseau, elle quitta les toilettes pour entrer dans la fraîcheur relative du cinéma. Voilà, c’était fini, pas bien compliqué !
Ricky, l’air plus malade et pitoyable que jamais, s’était hissé et affalé dans l’un des fauteuils. Il leva les yeux en entendant approcher Birdy.
— J’ai les clés, dit-elle.
Il grogna. Dieu, il avait l’air vraiment mal en point !
Pourtant sa sympathie pour lui s’était un peu évaporée. C’était clair : il avait des hallucinations, d’origine chimique vraisemblablement. C’était de sa faute, et puis voilà.
— Il n’y a aucun gars là-dedans, Ricky.
— Quoi ?
— Il n’y a pas de cadavre dans les chiottes ; il n’y a personne. Peu importe, qu’est-ce que tu prends en ce moment ?
Ricky baissa les yeux sur ses mains qui tremblaient.
— Rien. C’est vrai.
— C’est complètement crétin, dit-elle.
Elle le soupçonnait plus ou moins de lui avoir monté ce coup-là, sauf que ce genre de farce n’était pas son style. Ricky était plutôt puritain ; ce qui faisait son charme.
— Tu veux un docteur ?
Il secoua la tête d’un air boudeur.
— Tu es sûr ?
— Je te dis que non ! lâcha-t-il.
— O.K. C’est pas une obligation !
Elle remontait déjà la pente de l’allée, en marmonnant sous cape. À la porte du foyer elle s’arrêta et lui lança :
— Je crois qu’on a un étranger dans la maison. Il y avait quelqu’un sur l’autre poste. Tu ne veux pas faire le guet à la porte d’entrée pendant que je vais chercher les flics ?
— J’arrive.
Ricky resta dans la clarté instable de la salle et s’interrogea sur sa lucidité. Si Birdy affirmait que le garçon n’y était pas, il y avait des chances que ce fût vrai. La meilleure façon de le vérifier, c’était d’aller voir lui-même. Il serait alors certain d’être l’objet d’un dérangement mineur provoqué par une drogue de mauvaise qualité et il rentrerait se coucher chez lui et se réveillerait guéri, le lendemain après-midi. Sauf que ça ne lui disait rien de passer la tête dans la puanteur infernale de ces lieux. Admettons qu’elle se soit trompée et qu’elle débloque, elle. Le réel n’était-il pas parfois hallucinatoire ?
Il se leva péniblement, traversa l’allée d’un pas vacillant et poussa la porte. Il faisait très sombre à l’intérieur, mais il y voyait assez pour comprendre qu’il n’y avait ni tempête de sable, ni cadavre, ni cow-boy armé, ni même un seul brin de mouron. « Quel phénomène, mon cerveau ! » se dit-il. Capable de créer un monde de remplacement aussi étrangement réussi. Quel magnifique tour de passe-passe ! Dommage que l’effet produit n’ait servi qu’à lui flanquer une frousse à faire dans son froc. On ne gagne jamais sur toute la ligne.
C’est alors qu’il vit le sang. Sur le carrelage. Une flaque de sang qui ne résultait pas de sa déchirure à l’oreille, il y en avait trop. Ha ! Il n’avait rien inventé ! Il y avait du sang, des marques de talons, tous les indices prouvant qu’il n’avait pas eu la berlue. Mais, Dieu du ciel, qu’y avait-il de pire ? Voir ou ne pas voir ? N’aurait-il pas mieux valu avoir tort, quitte à sembler un peu à côté de ses pompes ce soir, plutôt qu’avoir raison et se trouver entre les mains d’une puissance capable littéralement de changer le monde ?
Ricky regarda fixement la trace de sang, puis il la suivit jusqu’au cabinet, à gauche de sa vision. La porte était fermée ; avant elle était ouverte. L’assassin y avait flanqué le garçon, Ricky n’avait pas besoin de regarder pour le savoir.
— Bon, dit-il, maintenant je te tiens.
Il poussa sur la porte. Elle s’ouvrit : le jeune homme était calé sur le siège, jambes écartées, bras ballants.
Ses orbites étaient vides. On lui avait arraché les yeux – pas proprement, pas du travail de chirurgien. Il avait encore la trace de l’outil sur sa joue.
Ricky se mit la main devant la bouche et s’obligea à ne pas vomir. Son estomac se retourna, mais obéit, et il se précipita pour sortir des toilettes comme si le cadavre allait se dresser et exiger qu’on lui rembourse son billet.
— Birdy… Birdy…
Cette grosse connasse s’était gourée sur toute la ligne. La mort rôdait par là, et même pire.
Ricky se rua hors des toilettes.
Dans la salle, les appliques lumineuses des murs dansaient presque derrière leur abat-jour Arts déco, leur lumière coulait comme celle des bougies à deux doigts de s’éteindre, l’obscurité serait insupportable ; il allait perdre la raison.
Il s’avisa alors que le tremblotement de l’éclairage avait quelque chose de familier, qu’il n’arrivait pas à définir. Il resta un moment dans l’allée, désespérément paumé.
Puis la voix se fit entendre ; et même si, cette fois, il était convaincu de voir la mort, il leva les yeux.
— Salut, Ricky, dit-elle en traversant le rang E dans sa direction.
Ce n’était pas Birdy. Non, Birdy ne portait jamais de robe de tulle blanc, n’avait jamais eu les lèvres aussi meurtries, ni les cheveux aussi fins, ni les yeux débordants de douces promesses. C’était Marilyn qui avançait vers lui, la rose foudroyée de l’Amérique.
— Tu ne veux pas me dire bonsoir ? gronda-t-elle gentiment.
— … heu…
— Ricky, Ricky, Ricky, après tout ce temps !
Après tout ce temps ? Que voulait-elle dire par là ?
— Qui êtes-vous ?
Elle lui adressa un sourire radieux.
— Comme si tu ne le savais pas !
— Vous n’êtes pas Marilyn. Marilyn Monroe est morte.
— On ne meurt pas au cinéma, Ricky. Tu le sais aussi bien que moi. On peut toujours rembobiner la pellicule…
Voilà ce que lui rappelait la lumière tremblotante : la danse des faisceaux lumineux quand la pellicule passe dans la fenêtre du projecteur, une image après l’autre, pour créer l’illusion de la vie par la succession parfaite de petites morts.
— … et nous revoilà à chanter et à bavarder.
Elle rit. Son rire tinta comme les glaçons qu’on remue dans un verre.
— Nous ne loupons jamais nos répliques, nous ne vieillissons pas, nous ne perdons jamais le rythme…
— Vous n’êtes pas réelle, dit Ricky.
Elle sembla un tantinet lassée par cette observation, quel snob !
Mais voilà qu’elle était arrivée au bout de la rangée de fauteuils et se tenait à moins d’un mètre de lui. À cette distance l’illusion était aussi enchanteresse et totale que jamais. Il eut soudain envie de la prendre, là, dans l’allée. Quelle importance qu’elle soit imaginaire ? Ça se baise, les créatures de rêve, quand on n’a pas envie de mariage !
— J’ai envie de vous, dit-il, surpris par son audace.
— J’ai envie de toi, répondit-elle, ce qui le surprit bien davantage. En fait, j’ai besoin de toi. Je suis très faible.
— Faible ?
— Ce n’est pas facile d’être un pôle d’attraction, tu sais. On se rend compte qu’on peut de moins en moins s’en passer. On a besoin d’être regardé. La nuit entière, la journée entière.
— Je vous regarde.
— Je suis belle ?
— Divine ! Qui que vous soyez.
— Je suis ton esclave, voilà qui je suis.
Cette réponse était parfaite. Elle se définissait à travers lui. Je suis fonction de toi ; conçue pour toi, et par toi. L’illusion parfaite.
— Continue à me regarder, Ricky, toute l’éternité. J’ai besoin de ton adoration. Je ne peux vivre sans.
Plus il la contemplait et plus son image paraissait forte. L’instabilité lumineuse avait presque cessé ; le calme s’était emparé des lieux.
— Tu veux me toucher ?
Il pensait qu elle n’aurait jamais posé la question.
— Oui, dit-il.
— Bien.
Elle lui fit un sourire enjôleur, et il tendit la main pour établir le contact. Avec élégance, elle évita ses doigts à la dernière seconde, et en riant, elle courut vers l’écran. Il la suivit, plein de désir. Elle voulait jouer ? Très bien.
Elle s’était engagée dans un recoin sans issue. Aucun moyen de sortir à ce bout du cinéma et, au vu des petits appels qu’elle lui adressait, elle le savait. Elle se retourna et se colla à la paroi, les pieds légèrement écartés.
Il se trouvait à un ou deux mètres, lorsqu’une brise venue de nulle part gonfla sa jupe et la fit remonter jusqu’à la taille. Elle rit, les yeux mi-clos, quand la vague soyeuse s’éleva et dévoila sa nudité. Elle ne portait aucun dessous.
Ricky tendit la main vers elle, et cette fois elle ne fit rien pour l’éviter. Le vent gonfla davantage sa robe et, médusé, Ricky fixa cette partie du corps de Marilyn qu’il n’avait jamais vue, la fente soyeuse dont des millions d’hommes avaient rêvé.
Elle avait là un peu de sang. Pas beaucoup, quelques marques de doigts à l’intérieur des cuisses. La perfection satinée de sa peau en était légèrement altérée. Il regarda quand même encore ; et les lèvres s’écartèrent un peu lorsqu’elle bougea les hanches, et il se rendit alors compte que cette moiteur lustree ne sourdait pas de son corps, c’était tout à fait autre chose. Lorsque ses muscles bougèrent, les yeux sanguinolents, qu’elle avait enfouis dans son intimité, se déplacèrent pour se poser sur lui.
À son expression, elle comprit qu’elle ne les avait pas enfoncés assez profondément, mais où pouvait-on cacher les fruits de son travail, lorsqu’on n’avait, pour dissimuler sa nudité, qu’un simple voile de tissu ?
— Vous l’avez tué, dit Ricky, le regard toujours fixé sur les lèvres où s’était risqué son regard.
La vision était tellement absorbante, tellement primitive, qu’elle anéantit l’horreur qui lui enserrait le ventre. Contrairement à toute attente, le dégoût alimenta son désir plutôt que de le tuer. Quelle importance qu’elle ait assassiné quelqu’un ? Elle était légende.
— Aime-moi, dit-elle. L’éternité entière.
Il s’approcha, parfaitement conscient maintenant de courir à sa mort. Mais la mort est une chose relative, non ? Marilyn était physiquement morte, pourtant ici elle était vivante, dans son imagination, ou dans la matrice bourdonnante de l’atmosphère, ou dans les deux ; et il avait la possibilité d’être avec elle.
Il l’étreignit, et elle aussi. Ils s’embrassèrent. Facile. Ses lèvres étaient plus douces qu’il ne l’avait imaginé, et il ressentit comme une douleur au bas-ventre tellement il voulait être en elle.
Ses bras souples et minces s’enroulèrent autour de sa taille, et il se retrouva dans les délices de son giron.
— Tu me rends forte, dit-elle, à me regarder ainsi. J’ai besoin qu’on me regarde, sinon je meurs. C’est le propre des illusions.
Son étreinte se resserrait ; ses bras, dans le dos de Ricky, perdirent leur souplesse de saule. Il lutta un peu contre cette gêne.
— Inutile, lui susurra-t-elle à l’oreille. Tu es à moi.
Il se dévissa la tête pour regarder sa prise, et à son grand étonnement, les bras n’étaient plus des bras, mais formaient une sorte de nœud dans son dos, sans mains, ni doigts, ni poignets.
— Seigneur Dieu !
— Regarde-moi, mon gars, dit-elle.
Ses paroles avaient perdu leur délicatesse. Ce n’était plus Marilyn qui le tenait dans ses bras, plus du tout ! L’étreinte se resserra encore, et lui comprima le souffle, si fort qu’il ne put le reprendre. Ses vertèbres craquèrent sous la pression, une douleur fulgurante lui envahit le corps et lui fit voir trente-six chandelles.
— Tu aurais dû quitter la ville, dit Marilyn, tandis que le visage de Wayne perçait sous la courbe parfaite de ses pommettes.
Il avait l’air méprisant, mais Ricky eut à peine le temps de l’enregistrer avant de voir l’image se fendiller, laissant place à une nouvelle apparition derrière cette façade de visages célèbres. Pour la dernière fois de sa vie, Ricky posa la question :
— Qui êtes-vous ?
Son bourreau ne répondit pas. Il se nourrissait de sa fascination ; même pendant que Ricky regardait les deux tentacules lui sortir du corps, comme des cornes d’escargot, ou des antennes peut-être, pour se former en organes explorateurs et traverser l’espace qui les séparait.
— J’ai besoin de vous, dit l’apparition, d’une voix qui n’était ni celle de Wayne, ni celle de Monroe, mais grossière, rustre, une voix de brute. C’est con d’être faible à ce point ; ça me démolit complètement d’être au monde.
L’apparition se reposait sur lui, se nourrissait de lui, buvait ses regards, d’abord adorateurs et maintenant horrifiés. Ricky la sentait aspirer sa vie par ses yeux, se délecter des regards que lui lançait son âme pendant qu’il mourait.
Il savait qu’il était sans doute presque mort, car il n’avait pas respiré depuis longtemps. Plusieurs minutes au moins, mais il n’avait aucun moyen de le vérifier.
Au moment même où il cherchait à entendre le battement de son cœur, les antennes se séparèrent de chaque côté de sa tête et s’infiltrèrent dans ses oreilles. Même dans cette rêverie, la sensation était ignoble, et il voulut leur crier d’arrêter. Mais les tentacules se frayaient un chemin dans sa tête, lui faisant éclater les tympans, avançant en pleine cervelle comme de longs vers inquisiteurs. Il était vivant, même là, il fixait toujours son bourreau, et il savait que le bout des antennes arrivait à ses yeux et appuyait dessus par-derrière.
Ses yeux s’agrandirent soudain, ils sortirent de leurs orbites en éclaboussant partout. Pendant un bref instant, Ricky vit le monde sous un angle différent, quand ses organes de la vue dégringolèrent le long de ses joues. Voilà la lèvre, le menton…
Ce fut une expérience épouvantable, mais heureusement très courte. Puis, le film que Ricky vivait depuis trente-sept ans cassa à mi-bobine, et il s’effondra dans les bras de la fiction.
La séduction et la mort de Ricky n’avaient pas pris plus de trois minutes. Pendant ce temps, Birdy avait essayé toutes les clés du trousseau, mais aucun de ces engins à la con n’ouvrait la porte. Si elle n’avait pas été tenace, elle serait probablement retournée dans la salle lui demander de l’aide. Mais la mécanique, ne seraient-ce qu’une serrure et des clés, représentait un défi pour la femme qu’elle était. Elle méprisait le genre de supériorité instinctive que les hommes ressentent à l’égard du sexe faible quand il s’agit de moteurs, de méthode et de logique, et pour rien au monde elle n’irait se plaindre à Ricky qu’elle n’arrivait pas à ouvrir cette porte à la con.
Quand elle finit par laisser tomber, Ricky aussi en avait fini. Il était mort. Elle injuria copieusement les clés, et accepta sa défaite. Aucun doute que Ricky savait s’y prendre avec ces fichus machins qu’elle n’avait jamais bien compris. Tant mieux pour lui. Tout ce qu’elle voulait maintenant, c’était sortir d’ici. Elle devenait claustrophobe. Ça ne lui plaisait pas d’être enfermée, avec cet inconnu qui rôdait à l’étage.
Et le comble, c’est que les lumières du foyer se mettaient à faiblir, et s’éteignaient, l’une après l’autre.
Mais enfin, que diable se passait-il ici ?
Brusquement, sans prévenir, toutes les lumières s’éteignirent, et elle fut certaine d’avoir entendu bouger derrière la porte. Un rai d’une lumière colorée, saccadée, plus vive qu’un faisceau de torche, filtrait par l’entrée de la salle.
— Ricky ? risqua-t-elle dans le noir.
L’obscurité sembla absorber ses paroles. Ou alors Birdy savait qu’il ne pouvait s’agir de Ricky et, si elle se sentait obligée de l’appeler, quelque chose lui avait dit de le faire dans un souffle.
— Ricky… ?
Les bourrelets des battants de la porte s’écartèrent doucement sous une pression venue de l’intérieur.
— … c’est toi ?
L’atmosphère était chargée d’électricité ; ses pas crépitèrent quand elle avança vers la porte, les poils de ses bras se hérissèrent. La clarté se faisait plus vive au fur et à mesure qu’elle avançait.
Elle s’arrêta net, se ravisa. Ce n’était pas Ricky, elle le savait. Il s’agissait peut-être de l’homme ou de la femme du téléphone, un tordu aux yeux ronds comme des billes qui s’emballait pour les grosses femmes excitées.
Elle recula de deux pas vers le guichet, ses chaussures firent des étincelles, et elle saisit sa « trique » sous le comptoir – la barre de fer qu’elle gardait là, depuis que trois apprentis voleurs à tête rasée et armés de perceuses électriques l’avaient coincée à la caisse. Elle avait hurlé comme un putois et ils avaient filé, mais elle s’était juré qu’une prochaine fois elle en tabasserait un (ou plusieurs) plutôt que de se laisser avoir. Et elle avait choisi son arme, sa « trique », longue d’un bon mètre.
Armée à présent, elle fit face à la porte.
Les battants s’ouvrirent brusquement, et un flot de bruit rose lui emplit la tête, puis une voix se fit entendre dans ce tintamarre :
— On te regarde, ma petite.
Un œil, un œil unique et gigantesque remplissait l’embrasure. Birdy était assourdie par le bruit ; l’œil clignotait, énorme, mouillé, paresseux, il scrutait la pépée qu’il avait devant lui avec l’insolence du Dieu Seul et Unique, créateur du Ciel et de la Terre cinématographiques.
En un mot, Birdy était terrorisée (il n’y a pas d’autre terme) ; pas en proie à une frayeur qui fait regarder derrière soi, anticiper délicieusement la suite, ou trembler avec plaisir. Il s’agissait d’une vraie terreur, qui vous prend aux tripes, sans fioritures, horrible comme la merde.
Elle s’entendait pleurnicher sous le regard implacable de l’œil, elle sentait ses jambes faiblir. Elle ne tarderait pas à s’effondrer sur la moquette devant cette porte, et sûr que ce serait sa fin.
Puis elle repensa à sa « trique ». Chère « trique », béni soit ton corps phallique. Elle brandit la barre à deux mains et s’élança furieusement contre l’œil.
Avant d’être touché, l’œil se ferma, la lumière s’éteignit et Birdy se retrouva plongée dans le noir complet, les yeux brûlants.
Dans l’obscurité, une voix dit :
— Ricky est mort.
Rien de plus. C’était pire que la présence de l’œil, pire que la voix de tous les morts de Hollywood, car elle savait bien que c’était vrai. Le cinéma était devenu un abattoir. Le Dean de Lindi Lee était mort, comme Ricky l’avait affirmé, et maintenant voilà que lui aussi disparaissait. Les portes étaient fermées à clé, il ne restait plus que deux joueurs dans la partie : elle et le mystère.
Elle se précipita vers l’escalier, sans trop savoir quelle action entreprendre, mais certaine qu’il serait suicidaire de rester dans le foyer. Au moment où son pied touchait la première marche, les battants de la porte s’ouvrirent dans un soupir derrière elle, et quelque chose la suivit, en vitesse, en lançant des éclairs. La chose n’était qu’à un ou deux pas derrière, tandis qu’elle s’essoufflait à gravir les degrés, maudissant son poids. Des éclats de lumière vive, jaillis du corps de son poursuivant comme à la mise à feu d’une chandelle romaine, la frôlèrent. Sûr qu’on lui préparait une nouvelle surprise !
Elle atteignit le haut de l’escalier, talonnée par son admirateur. En face, le couloir, éclairé par une unique ampoule graisseuse, promettait bien peu de réconfort. Il courait sur toute la longueur du cinéma, flanqué de plusieurs réserves où s’entassaient des tas de saloperies du genre : affiches, lunettes pour voir en relief, diapos moisies. Dans l’une de ces pièces il y avait une porte de secours, elle en était sûre. Mais dans laquelle ? Elle n’était montée ici qu’une fois, deux ans plus tôt.
— Merde, merde et merde, dit-elle.
Elle se précipita dans la première réserve. La porte était fermée à clé. Elle tapa dessus, protesta. La porte resta fermée. Même chose pour la suivante. Pareil pour la troisième. Même si elle s’était rappelée l’emplacement de l’issue de secours, les portes étaient trop lourdes pour céder. Avec dix minutes et l’aide de la « trique », elle aurait pu y arriver. Mais elle avait l’Œil aux trousses ; il ne lui restait pas dix secondes, alors pensez, dix minutes !
Il n’y avait plus qu’à accepter la confrontation. Elle pivota sur ses talons, une prière aux lèvres, pour faire face à l’escalier et à son poursuivant. Le palier était désert.
Elle fixa l’alignement pitoyable des ampoules grillées et la peinture écaillée comme si elle voulait découvrir l’invisible, mais il n’était pas devant, il était derrière elle. La source lumineuse flamba de nouveau dans son dos, et cette fois la chandelle partit, le feu devint lumière, la lumière se fit image et les célébrités qu’elle avait presque oubliées se déversèrent jusqu’à elle dans le couloir. Mille scènes de films se déroulaient librement ; chacune unique. Pour la première fois, elle commença à comprendre l’origine de ce phénomène remarquable. Il s’agissait d’un fantôme dans l’appareil du cinéma : l’enfant de la pellicule.
— Donne-moi ton âme, disaient un millier de stars.
— Je ne crois pas à l’âme, répondit-elle franchement.
— Alors, offre-moi ce que tu donnes à l’écran, comme tout le monde. Un peu d’amour.
Voilà pourquoi tous ces passages se répétaient devant ses yeux. C’étaient les scènes où le public, comme par magie, s’unit à l’écran, vit par lui, le boit des yeux. Ça lui était souvent arrivé, à elle aussi, d’être émue par un film au point d’avoir mal pendant le générique de fin, quand la réalité reprenait le dessus, car elle avait l’impression d’avoir laissé un peu de sa personne, un peu de son cœur, parmi ses héros et ses héroïnes. C’était peut-être vrai. Peut-être que l’air s’était chargé de ses désirs pour les nicher quelque part, parmi tous ceux des autres cœurs, en attendant de…
D’en arriver là. À cet enfant des passions collectives : ce séducteur Technicolor ; cette image rebattue, sans finesse et profondément ensorcelante.
Très bien, pensa-t-elle, comprendre son bourreau, c’est une chose ; le convaincre de renoncer à ses obligations professionnelles, c’en est une autre !
Tout en essayant de résoudre le problème, elle buvait le flot d’images ; elle ne pouvait s’en empêcher. Rappels exaltants de vies qu’elle avait vécues, de visages aimés. Mickey Mouse dansant avec un bâton, Lilian Gish dans Le Lys brisé, Garland (avec Toto à ses côtés) regardant la tornade s’abattre sur le Kansas, Astaire dans Top Hat, Welles dans Citizen Kane, Brando et Crawford, Tracy et Hepburn – tous tellement gravés dans nos cœurs qu’ils n’ont pas vraiment besoin de prénoms. Il était bien plus agréable d’être émoustillée par ces extraits : ne voir que l’émotion qui précède le baiser et non le baiser lui – même ; la gifle et non la réconciliation ; l’ombre et non le monstre ; la blessure mais pas la mort.
Elle était captivée, aucun doute là-dessus. On la tenait par les yeux, aussi sûrement que si on les lui avait retirés et enchaînés.
— Tu me trouves beau ? dit le fantôme.
Oui, c’était beau.
— Pourquoi ne pas te donner à moi ?
Elle n’était plus en état de penser, ses facultés d’analyse s’étaient envolées, jusqu’à l’apparition, dans ce fouillis d’images, de quelque chose qui d’un coup la remit d’aplomb. « Dumbo ». Le gros éléphant. Son gros éléphant ; rien d’autre, le gros éléphant qu’elle croyait être.
L’envoûtement fut rompu. Elle détourna le regard. Un instant, du coin de l’œil, elle vit sous le charme quelque chose de ballonné et d’écœurant. On l’avait surnommée Dumbo quand elle était petite, tous les enfants de son immeuble. Elle avait passé vingt ans avec cette ridicule horreur grise, sans pouvoir s’en débarrasser. Le corps énorme de l’éléphanteau lui rappela son obésité, son air perdu lui rappela son propre isolement. Elle le revit blotti sous la trompe de sa mère, condamnée pour folie, et elle voulut réduire en bouillie cette chose sentimentale.
— Connerie de mensonge ! cracha-t-elle.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, entendit-elle protester.
— Qu’est-ce que ça cache, tous ces mélos, hein ? Un truc vraiment dangereux d’après moi.
La lumière se mit à vaciller, les extraits à sauter. Elle vit apparaître, derrière les rideaux de lumière, une nouvelle forme, petite et sombre, en proie au doute. Au doute et à la peur de mourir. Elle était sûre de sentir cette odeur de peur à dix pas.
— Qu’est-ce que vous êtes, vous là-bas ?
Elle avança d’un pas.
— Qu’est-ce que vous cachez, hein ?
L’apparition trouva une voix. Une voix humaine tremblante de peur.
— Laissez-moi tranquille.
— Vous avez essayé de me tuer.
— Je veux vivre.
— Moi aussi.
Il faisait de plus en plus sombre à ce bout du couloir, et il s’en dégageait une mauvaise odeur ancienne, de pourriture. Elle connaissait l’odeur de pourriture, et ça c’était quelque chose d’animal. Au printemps précédent, à la fonte des neiges, elle avait trouvé un truc bien mort dans la cour, derrière son appartement. Un petit chien, ou un gros chat, difficile à dire. Un animal domestique, mort de froid dans les neiges soudaines du mois de décembre. Le cadavre était assiégé de vers, des jaunes, des gris, des roses : une machine pastel avec des milliers de parties mobiles.
Il y avait quelque chose de similaire dans l’odeur qui flottait par ici. Peut-être le corps en chair et en os du sortilège…
Prenant son courage à deux mains, les yeux toujours irrités par les images de Dumbo, elle avança vers le mirage ondulant, en brandissant sa « trique » au cas où l’apparition tenterait une action pas très catholique.
Les planches craquaient sous ses pas, mais elle était trop absorbée par sa proie pour entendre leur avertissement. Il était temps qu’elle attrape cet assassin, qu’elle le secoue pour lui faire cracher son secret.
Ils étaient presque arrivés au bout du couloir, elle en avançant et l’autre à reculons. Aucune échappatoire pour son adversaire.
Soudain le parquet céda sous son poids, et elle passa au travers des lames du plancher dans un nuage de poussière et de fragments de bois. Elle laissa échapper sa « trique » en essayant de se retenir à quelque chose, mais tout était vermoulu et s’effritait sous sa main.
Elle tomba gauchement et atterrit lourdement sur quelque chose de mou. Là, l’odeur de pourri, infiniment plus intense, faisait remonter l’estomac à la gorge. A tâtons dans le noir, Birdy tenta de se remettre d’aplomb, de tous les côtés c’était visqueux et froid. Elle eut l’impression qu’on l’avait balancée dans une caisse de poissons à moitié vidés. La clarté tourmentée tombait sur sa litière à travers les planches au-dessus d’elle. Elle regarda, pourtant Dieu sait qu’elle n’en avait pas envie : elle était couchée sur les restes d’un corps éparpillé sur une bonne surface par ses dévoreurs. Elle voulut hurler. Son instinct lui dictait d’arracher sa jupe et son chemisier, gluants de matière visqueuse ; mais elle ne pouvait pas se promener toute nue, pas devant le fils de la pellicule !
Il la regardait toujours de là-haut.
— Maintenant tu sais tout, dit-il, perdu.
— C’est vous…
— C’est le corps que j’ai autrefois occupé, oui. Il s’appelait Barberio. Mauvais garçon ; sans grande envergure. N’a jamais aspiré à la gloire.
— Et vous ?
— Son cancer. Je suis ce qui chez lui aspirait, tendait ardemment à être davantage qu’une simple cellule. Je suis souvent un mal imaginaire. Pas étonnant que j’aime le cinéma.
Le fils de la pellicule pleurait au bord du parquet défoncé, son véritable corps ainsi exposé, il n’avait plus aucune raison de se fabriquer un personnage glorieux.
C’était dégoûtant, cette tumeur qui s’était engraissée de passion gâchée. Ce parasite en forme de limace, à la texture de foie cru. Pendant un instant, une bouche édentée, mal dessinée, se forma à l’extrémité du côté tête et dit :
— Il va me falloir trouver un autre moyen de manger ton âme.
Il se laissa tomber dans le passage à côté de Birdy. Sans sa cape scintillant de mille couleurs, il avait la taille d’un petit enfant. Elle recula quand il tendit une antenne pour la toucher, mais ses moyens de l’éviter étaient restreints. Le passage était étroit et bloqué, plus loin, par des chaises cassées et des vieux livres de messe, apparemment. Aucune issue possible sinon celle par laquelle elle était arrivée, à cinq mètres au-dessus.
Hésitant, le cancer lui toucha le pied, et elle vomit. Elle ne put s’en empêcher, même si elle avait honte de céder à une réaction aussi primitive. Elle le trouvait plus répugnant que tout ce qu elle avait connu jusque-là ; il lui rappelait un fœtus avorté, un déchet bon à jeter.
— Allez au diable, lui dit-elle, en lui donnant un coup de pied dans la tête.
Mais il s’approchait toujours ; cet ectoplasme ambulant lui emprisonnait les jambes. Elle sentit sa progression ondulante le long de son corps.
La masse de cette chose sur son bas-ventre évoquait presque un sexe, et toute révoltée d’y penser, elle se demanda vaguement si une telle créature avait des envies amoureuses. L’insistance qu’il mettait à sortir et à rentrer ses antennes au contact de sa peau, à palper sous son chemisier avec délicatesse, à s’étirer pour lui toucher les lèvres, n’avait de sens qu’en tant que désir. Eh bien, qu’il vienne ! pensa-t-elle, qu’il vienne s’il le faut !
Luttant à chaque instant contre son profond désir de s’en débarrasser, elle le laissa ramper sur elle jusqu’à ce qu’il soit perché tout entier sur son corps – et puis, elle fit jouer son piège.
Elle roula sur le ventre.
Elle faisait cent dix kilos au dernier contrôle, et elle en pesait sans doute davantage maintenant. La créature se retrouva sous elle avant même d’avoir compris pourquoi et comment, les humeurs malades de la tumeur suintant par ses pores.
Le fantôme luttait, mais il avait beau gigoter, il n’arrivait pas à se dégager. Birdy lui enfonça ses ongles dans le corps et se mit à lui déchirer les flancs, arrachant des morceaux de substance spongieuse dont jaillissaient d’autres fluides. Ses rugissements de colère se transformèrent en hurlements de douleur. Peu après, le mal imaginaire cessa de lutter.
Birdy resta immobile un moment. Rien ne bougeait plus sous elle.
Enfin, elle se leva. Il était impossible de savoir si la tumeur était morte. Pour elle, d’après ses connaissances, cette chose n’avait pas de vie. De plus, elle n’y toucherait plus. Plutôt lutter contre le diable en personne que d’étreindre le cancer de Barberio une deuxième fois !
Elle leva les yeux vers le couloir, au-dessus, et elle perdit espoir. Allait-elle mourir là-dedans maintenant, comme Barberio ? Puis, en jetant un coup d’œil sur son adversaire à terre, elle remarqua le panneau de ventilation. Il n’avait pas été visible tant qu’il faisait nuit. Maintenant l’aurore se levait et des colonnes de lumière grise filtraient par les trous de la grille.
Elle se baissa vers le panneau, poussa dessus de toutes ses forces, et soudain le jour entra dans le passage et l’entoura. Elle éprouva quelque difficulté à passer par cette petite porte, surtout qu’elle n’arrêtait pas d’imaginer la créature lui remontant le long des jambes, mais elle parvint à se hisser dans le monde extérieur sans avoir à se plaindre d’autre chose que de quelques bleus aux seins.
Le terrain abandonné n’avait pas beaucoup changé depuis la visite de Barberio. Simplement davantage d’orties. Elle resta un moment immobile et respira l’air pur à pleins poumons, puis elle se dirigea vers la palissade et la rue.
Les petits porteurs de journaux, ainsi que les chiens, évitèrent la grosse femme aux vêtements puants qui rentrait chez elle, l’œil hagard.