CHAPITRE IX

Au début de la matinée du court cycle diurne d’Ammuud, le personnel du spatioport et les droïds cessèrent le travail en entendant le hurlement des sirènes.

Des dômes renforcés libérèrent des batteries de canons autour du spatioport et sur les pics enneigés qui l’entouraient.

Pour un petit monde tranquille, Ammuud disposait d’un armement des plus impressionnants…

Un navire apparut dans le ciel. Alors que le pilote activait les rétrofusées, des turbolasers, des lance-missiles et des canons suivirent sa descente, prêts à faire feu au premier signe d’hostilité.

Informé qu’il y avait des problèmes dans son espace aérien, le haut commandement n’était pas disposé à prendre des risques.

Mais le petit vaisseau se posa près de la tour de contrôle, à l’endroit désigné. Des véhicules de surface lourdement armés le cernèrent rapidement.

Quand leurs circuits de contrôle eurent déterminé qu’il n’y avait aucune raison de s’interrompre, les droïds se remirent au travail. À une exception près… Personne ne remarqua le droïd ouvrier qui traversait les pistes d’atterrissage, chargé d’un caisson de fret.

En ouvrant le sas de la nacelle, Yan se tourna vers sa compagne.

— Fiolla, on dirait que tu sais choisir tes collaborateurs…

— Yan, la sécurité avait mené une enquête sur lui ! Qu’étais-je censée faire, le soumettre à un scan cérébral ?

— Bonne idée… En tout cas, ça nous en apprend long sur son compte. Quand tu as eu accès aux données informatiques des esclavagistes, sur Bonadan, il ne s’agissait pas d’une erreur de saisie. Le terminal de Magg comporte un système d’accès spécifique intégré. On dirait que ce type est le comptable volant des trafiquants, et peut-être même leur Monsieur Sécurité.

« Il t’a expédiée dans le désert pour se débarrasser de toi. Je parie que ton arme à l’épreuve des scanners est aussi une de ses trouvailles.

Fiolla s’était déjà ressaisie, forçant de nouveau l’admiration du pilote.

— Ça ne me rend pas responsable de tout ce qui est arrivé, souligna-t-elle.

Confronté aux canons d’un grand nombre d’armes, Yan ne répondit pas, trop occupé à paraître amical et inoffensif.

Disrupteur au poing, un homme à la tunique et au pantalon mal assortis apparut. Si son uniforme n’était pas réglementaire, son brassard portait l’emblème idoine. Yan savait qu’Ammuud était gouvernée par une coalition informelle de sept clans soumis par contrat à l’Autorité. À en juger par la disparité des uniformes, tous devaient fournir des hommes aux forces de sécurité du spatioport.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? aboya le chef. Qui êtes-vous ? Que s’est-il passé ?

Yan sauta à terre, les mains bien en vue, et se fendit de son plus beau sourire.

— Nous sommes des passagers du Dame de Mindor, victime des pirates. Nous leur avons échappé, mais j’ignore ce qui est arrivé après.

— Selon les écrans, dit l’officier sans baisser son arme, ils ont très vite filé. Vos papiers, je vous prie ?

— Nous n’avons pas eu le temps de prendre nos affaires, répondit Yan. Vous savez, nous avons sauté dans la première nacelle venue…

— … Et c’était moins une ! renchérit Fiolla. Vous voulez bien m’aider à descendre, mon cher ?

Plusieurs policiers s’approchèrent aussitôt pour tendre la main à la jeune femme. En dépit de ses vêtements déchirés, elle restait mignonne à croquer.

Plus rapide que tout le monde, Yan la prit par la taille pour l’aider à sauter à terre.

L’officier se massa le front.

— Je devrais vous emmener au fort Resboon pour vous interroger.

Un des hommes éleva aussitôt une objection.

— Pourquoi Resboon ? Pourquoi pas dans le fief de notre clan, le fort Glayyd ? Nous sommes les plus nombreux ici…

Yan se souvint que Resboon et Glayyd étaient deux des principaux clans. Et le Mor Glayyd, le patriarche, était justement l’homme qu’ils venaient voir.

Le Faucon brillait par son absence… Yan résista à l’envie de poser des questions, pour ne pas impliquer Chewbacca.

Même s’il ignorait ce qu’il dirait au chef des Glayyd, il n’avait aucune envie de croupir dans le manoir familial des Resboon.

— En fait, je dois voir le Mor Glayyd.

À la surprise de Yan, l’officier fronça les sourcils, et les Glayyd se rembrunirent.

— Vous voyez ? triompha l’homme qui avait parlé un peu plus tôt. Niez-vous que le Mor Glayyd est aussi capable de faire la lumière sur cette affaire que le Mor Resboon ?

L’officier resboon et ses hommes étaient en nette infériorité numérique. Yan eut la nette impression que les forces de police du spatioport se tiraient dans les pattes…

L’officier capitula de mauvaise grâce.

— J’appelle une voiture de service. Nous garderons ici les véhicules armés.

Derrière Solo, une voix métallique retentit.

— Monsieur, ne vaudrait-il pas mieux que je vous accompagne ? Ou préféreriez-vous que je reste ici, avec la nacelle ?

Yan en resta bouche bée. Bollux était debout dans le sas de la nacelle de sauvetage, comme s’il avait atterri avec eux.

— Je pensais que vous étiez seuls ? lança un policier.

Fiolla fut la plus rapide à réagir.

— Exact. Il n’y a que nous et notre droïd personnel, assura-t-elle. Les clans Ammuud estiment-ils que les droïds font partie de la population ?

Yan regardait toujours Bollux avec des yeux ronds. Il n’aurait pas été plus étonné s’il s’était mis à danser la gigue.

Il se ressaisit.

— Non, je préfère que tu viennes avec nous.

Bollux descendit à terre.

— Le central envoie une navette, annonça l’officier en coupant son comlink. Elle sera bientôt là. (Il se tourna vers le Glayyd qui venait de s’opposer à lui.) Naturellement, votre Mor informera les autres clans dans les meilleurs délais. Après tout, il a d’autres… chats à fouetter.

Comme si le Resboon venait de les provoquer, les Glayyd le foudroyèrent du regard.

L’officier et ses hommes retournèrent vers leurs véhicules.

Le porte-parole des Glayyd voulut savoir quelles affaires amenaient Yan sur leur planète…

— En fait, répondit Yan, votre chef ne m’attend pas. Mais c’est de la plus grande importance – pour lui comme pour moi.

Histoire de détourner l’attention, Fiolla s’appuya au bras de Yan, les cils papillotants. Une main pressée sur son front, elle donna si bien l’impression d’être sur le point de s’évanouir que le flot de questions se tarit aussitôt.

— La pauvre a eu beaucoup d’émotions, expliqua Yan. Si nous pouvions nous asseoir, le temps que notre véhicule arrive ?

— Pardon…, marmonna le Glayyd. Veuillez vous détendre dans ce transporteur de troupes… J’avertirai le Mor Glayyd de votre arrivée.

— Dites-lui aussi que nous sommes désolés du dérangement. (Yan repensa aux propos de l’officier.) Qu’allons-nous interrompre, d’ailleurs ?

— Le Mor Glayyd doit livrer un duel à mort, lança le porte-parole avant d’aller transmettre son message.

Installés avec Bollux dans le compartiment réservé aux soldats, Fiolla et Yan pressèrent le droïd de questions. Il leur résuma les événements consécutifs à leur séparation, sur Bonadan.

— Qu’as-tu fait après l’atterrissage de la nacelle de sauvetage ? demanda Yan.

— Je crains que Spray n’ait fort mal choisi son moment, monsieur, répondit Bollux. Je me suis posé à bonne distance de la ville, pour éviter d’être repéré par les détecteurs et pulvérisé. Ici, les défenses sont excellentes. J’ai rejoint le spatioport à pied et je me suis fondu dans la masse le temps que vous réapparaissiez. Je reconnais que je surveillais surtout le terminal des arrivées. Bref, je ne m’attendais pas à ce que vous tombiez du ciel… En tout cas, j’en ai profité pour m’informer sur les affaires courantes.

— Une minute ! s’écria Yan. Comment ça, tu t’es fondu dans la masse ? Où étais-tu passé ?

— Eh bien, je faisais ce que font tous les droïds, capitaine. Je me suis présenté au point de contrôle des servo-machines pour entrer dans le spatioport, puis je me suis attelé aux corvées en cours. Tout le monde part du principe qu’un droïd est réglé comme du papier à musique. Personne ne m’a posé de questions. Et puisque je n’étais assigné à aucun technicien, pas un n’a remarqué que je passais d’un travail à un autre. Être un droïd ouvrier est une bonne couverture, capitaine.

— Mais ça implique de tromper des humains… Ce n’est pas contraire à ta programmation fondamentale ?

— Mes actes contribuaient à votre bien-être et vous protégeaient. Dans ces conditions, ma programmation devient… hum… plus flexible. En conséquence, quand j’ai vu atterrir votre navette, je me suis contenté de m’approcher en portant un caisson de fret, de m’y introduire par le sas arrière – et le tour était joué. Comme j’ai dit…

— Personne ne remarque un droïd, coupa Yan. Quand nous sortirons d’ici, je m’en occuperai. Nous te repeindrons avec des couleurs criardes, si tu y tiens… Parle-nous de ce duel ?

— D’après ce que j’ai pu glaner en écoutant les humains et en interrogeant les rares droïds intelligents du spatioport, un code de l’honneur très strict régit les clans. Le Mor Glayyd a été mortellement offensé par un étranger. Un tueur très efficace, paraît-il. Les autres clans n’interviendront pas, trop heureux de voir périr le Mor. Et en vertu du code, aucun membre du clan Glayyd n’est autorisé à intervenir. Si le Mor ne se bat pas en duel, ou si son adversaire est tué ou blessé avant, il perdra la face – et avec elle le soutien de la population.

— Nous devons le voir avant cet absurde duel ! s’écria Fiolla. Pas question qu’il se fasse tuer !

— Il est certainement de cet avis…, railla Yan.

À cet instant, un véhicule de surface noir apparut.

— J’ai changé d’avis, lança Solo à son interlocuteur glayyd. Mon droïd restera à bord de la nacelle. Après tout, elle n’est pas à moi et je devrai la restituer à ses propriétaires.

Il n’y eut pas d’objection. Bollux regagna la nacelle pendant que Yan et Fiolla s’installaient confortablement dans l’habitacle capitonné du véhicule.

Les hommes du clan Glayyd montèrent sur les marchepieds.

Le chauffeur était assis derrière une plaque de transpacier. L’itinéraire prévu traversait la ville – ou plutôt un ramassis d’édifices délabrés en bois et en pierre. L’évacuation des eaux se réduisant à un réseau de caniveaux souvent obstrués par les déchets, des flaques d’eau boueuses se formaient çà et là.

Les passants que le véhicule croisait venaient d’horizons très divers : des trappeurs, des surveillants des services forestiers, des dépanneurs, des transporteurs et des vendeurs à la sauvette. Sans compter les jeunes gens des clans et leurs femmes placées sous étroite surveillance.

Malgré ses défauts et ses imperfections, Yan préférait un endroit grouillant de vie comme Ammuud à un monde stérile tel que Bonadan. Cette planète ne jouerait sûrement jamais un rôle majeur dans la galaxie, mais on devait s’y amuser comme des petits fous…

— Ces zones insalubres sont une insulte à la face du Secteur Corporatif, grommela Fiolla.

— Il y a des trucs bien pires au sein de l’Autorité, répondit Yan.

— Épargne-moi tes sermons sur ce qui ne va pas dans l’Autorité ! Je suis mieux placée que toi pour en parler. La différence entre nous, c’est que j’agis. Et mon premier acte sera d’intégrer le Conseil d’Administration…

Désignant le conducteur et les Glayyd, autour d’eux, Yan invita sa compagne à un silence prudent. Fiolla croisa les bras et recommença à regarder dehors.

Le fief des Glayyd était un vaste complexe hérissé de détecteurs et de batteries de lasers adossées aux montagnes environnantes. Yan devina que les pics dissimulaient des cachettes pratiquement inexpugnables.

Le véhicule franchit un portail, au pied de la structure, et pénétra dans un immense garage placé sous la surveillance de jeunes gens – les fantassins du clan Glayyd. Comme ils ne paraissaient pas particulièrement soupçonneux, Yan supposa que le véhicule avait été passé au peigne fin avant d’être autorisé à entrer.

Un garde escorta les visiteurs vers une colonne-ascenseur et tapa un code sur le bloc de commande. Ils s’élevèrent rapidement. Faute d’un dispositif d’autocompensation, Yan eut vite les tympans bourdonnants.

Quand les portes se rouvrirent, Fiolla et lui découvrirent une salle beaucoup plus grande qu’on aurait pu l’imaginer.

Le décor était épuré mais bien conçu. Les droïds-serviteurs et l’ameublement, assez beau bien que démodé, montraient que les Glayyd aimaient leur petit confort.

Une femme un peu plus jeune que Fiolla les attendait.

Elle portait une robe brodée de fil d’argent et un châle bleu vaporeux. Un ruban également bleu retenait sa chevelure roux foncé.

Yan nota que sa joue gauche était plus pâle que l’autre… Les traces d’une gifle ?

Il le supposa.

— Voulez-vous entrer et vous installer ? On a omis de me communiquer vos noms, j’en ai peur…

Les visiteurs se présentèrent avant de prendre place. Yan aurait apprécié qu’on lui propose un rafraîchissement, mais son hôtesse était tellement préoccupée que cette idée ne lui effleura pas l’esprit.

— Je suis Ido, la sœur du Mor Glayyd. Notre patrouille n’a pas précisé ce qui vous amenait, mais j’ai décidé de vous recevoir, en espérant que ça aurait un rapport avec notre… problème.

— Vous parlez du duel ? demanda Fiolla, très directe.

Ido acquiesça.

— Nous ne sommes pas là pour ça, précisa Yan, histoire que les choses soient claires.

Il s’attira un regard noir de sa compagne.

— Dans ce cas, je doute que mon frère ait le temps de vous voir. Le duel a été différé deux fois. Aucun retard ne sera plus toléré.

Yan allait protester quand Fiolla, plus diplomate que lui, s’enquit de la raison du duel.

Ido porta les doigts à sa joue gauche.

— La cause, la voilà ! Et cette marque signera l’arrêt de mort de mon frère, j’en ai peur… Il y a quelques jours, un étranger a réussi à m’aborder lors d’une réception. À sa demande, nous avons déambulé sur les jardins du toit. Mes propos ont dû lui déplaire, car il m’a souffletée sans crier gare. Mon frère a été contraint de le défier. Depuis cet incident, nous avons appris que l’individu, un tueur célèbre, a beaucoup de victimes à son palmarès. Il s’agissait donc d’une machination. Mais il est trop tard pour reculer.

— Le nom de cet étranger ? demanda Yan, intéressé.

— Gallandro…

Si ça ne lui disait rien, le pilote remarqua, à son expression, que Fiolla en avait entendu parler.

Elle collecte de bien curieuses informations…

— J’espérais que vous veniez pour empêcher ce duel, continua Ido. Les autres clans nous jalousent et se réjouissent par avance de nos malheurs. Ils n’interviendront pas. Et en vertu du Code, les membres de notre clan ne peuvent pas se substituer à mon frère. Un étranger, en revanche, aurait la possibilité de se battre en son nom.

À la place du Mor Glayyd, Yan aurait déjà acheté un vaisseau spatial, histoire de filer avec tout ce qu’il pourrait ramasser…

— Ido, je vous en prie, reprit Fiolla, laissez-nous parler à votre frère. Nous pouvons peut-être faire quelque chose.

Folle d’espoir, la jeune femme quitta la pièce en trombe.

— Quelle mouche te pique ? explosa Yan. Comment peux-tu l’aider ?

— Moi ? Je suis hors du coup, Yan… C’est toi qui prendras sa place et le sauveras.

— Moi ! s’égosilla Yan en se levant si vite qu’il faillit renverser un droïd-serviteur. Je ne connais même pas la cause de la querelle ! Et je cherche un type qui me doit dix mille crédits ! Voilà pourquoi je suis là ! Je n’ai jamais entendu parler de ce foutu Mor… À propos, tu sembles connaître le tueur. Comment s’appelle-t-il, déjà ?

— Gallandro, un nom que j’ai entendu, en effet. Mais une seule fois. S’il s’agit du même homme, c’est l’âme damnée du directeur régional, Odumin, qui doit être mêlé à tout ça. Et il s’agit sans doute des « mesures » dont Magg parlait à Zlarb. Si Gallandro abat le Mor Glayyd, tu n’auras plus la possibilité de retrouver les patrons de Zlarb et de récupérer ton argent. Mais si tu le sauves, il te restera une chance…

— Et si Gallandro me tue ? Que fais-tu des détails mineurs de ce genre ?

— Où est le Yan Solo certain d’obtenir plus de la vie avec un blaster au poing qu’avec un carnet de bons de caisse ? De toute façon, quand Gallandro découvrira qu’il n’a aucune chance d’atteindre sa cible, il se retirera du jeu. Qui oserait se mesurer au grand Solo ?

— Personne ! Parce qu’il n’est pas question que je me propose…

— Yan… Tu as éliminé Zlarb, vu Magg avec les esclavagistes et parlé avec moi. Tu crois qu’ils cesseront un jour de te traquer ? Ta seule chance est de sauver le Mor Glayyd, puis de lui soutirer des informations pour que je puisse traîner en justice tous ceux qui sont mêlés de près ou de loin à ce trafic. Sans oublier les dix mille crédits qu’on te doit…

— Pas question de les oublier… Et alors ?

— Si tu n’arrives pas à obtenir gain de cause, je pourrai t’obtenir des compensations. La récompense due à un citoyen courageux : des éloges du Conseil d’administration, par exemple.

— Je veux dix mille crédits et pas un de moins ! grogna Yan.

Fiolla avait raison sur un point : si personne ne s’opposait à eux, les trafiquants continueraient de le traquer…

— Et pas de dîner de cérémonie ! Je sortirai par la porte de derrière, merci…

— Tout ce que tu voudras. Mais rien de tout ça n’arrivera si tu laisses Gallandro assassiner le Mor Glayyd.

La porte se rouvrit sur Ido et son frère. Yan fut surpris par la jeunesse du Mor, à l’évidence le fils cadet de la famille.

Sanglé dans un uniforme surchargé de galons et de décorations, le pauvre type était plus pâle qu’un cadavre.

Ido fit les présentations.

— Ewwen, le capitaine Solo veut intervenir. Je t’en prie, accepte qu’il te représente !

Le Mor Glayyd hésita.

— Pour quelle raison ?

Fiolla ne fit aucune suggestion, certaine que Yan saurait s’en tirer tout seul.

— J’ai… hum… un marché à vous proposer. Si vous permettez que je vous expose les…

Le comlink bipa. S’excusant, le Mor répondit en activant un système de neutralisation sonore.

Il se retourna enfin, le visage fermé.

— Vos explications attendront, capitaine Solo. Gallandro et son témoin m’attendent à l’armurerie.

Pense à l’argent ! se stimula Yan.

— Pourquoi n’irais-je pas le voir à votre place ? Songez à votre sœur et à votre devoir de chef. Oubliez ces stupides histoires d’honneur. Nous ne sommes pas dans un holodrame !

— Ewwen, je t’en conjure ! implora Ido. Fais-le pour moi !

— Je ne pouvais pas laisser un membre de mon clan prendre ma place, dit enfin le Mor. Mais ma disparition laisserait ma sœur et mes fidèles à la merci de vautours. Très bien… Je serai donc votre obligé. Allons à l’armurerie !

La colonne-ascenseur les conduisit rapidement à destination.

L’armurerie, une enfilade de pièces neutres, était remplie de râteliers d’armes à énergie ou à projectiles.

Sur le stand de tir, des holocibles figées attendaient d’être débloquées. Mais il ne s’agissait pas d’un entraînement…

Yan identifia les cinq personnes déjà présentes sur les lieux. Dans les mondes où subsistaient des coutumes aussi archaïques, c’était toujours la même histoire. La femme à l’air las, un médipack professionnel en bandoulière, devait être le médecin. Dans ce genre de duel, Yan doutait qu’elle puisse faire davantage que constater la mort du vaincu.

Le type en uniforme glayyd était sûrement le témoin du Mor. Le visage taillé en lame de couteau, c’était probablement un instructeur militaire.

Arborant les couleurs des Resboon, l’autre homme devait être le témoin du deuxième duelliste. Se tenant à l’écart, un vieillard aux cheveux blancs tentait de dissimuler sa nervosité. L’arbitre du combat, vraisemblablement…

Le dernier membre du groupe était le plus facile du lot à identifier. Même si Yan le voyait pour la première fois, il fut aussitôt sur ses gardes. Légèrement plus grand que lui, il était aussi plus costaud. Respirant la confiance, il portait un pantalon gris et une tunique à haut col sous une veste assortie.

Sa longue écharpe blanche faisait des plis élégants dans son dos. Les cheveux grisonnants coupés très court, l’homme arborait des moustaches tombantes aux extrémités décorées de perles dorées.

Il enleva sa veste, laissant apparaître un ceinturon noir où pendait un blaster.

Contrairement à la coutume, la crosse ne portait aucune marque pour rappeler ses victoires. Il n’en avait pas besoin…

Ses yeux déclenchèrent une kyrielle de signaux d’alarmes sous le crâne de Yan. Ce regard bleu arctique ne laissait planer aucun doute sur la profession de l’individu.

Il étudia les nouveaux venus, s’arrêtant sur le Mor Glayyd puis sur Solo, qu’il évalua très vite.

— Étant l’offensé, annonça le témoin du Mor Gallandro a choisi un duel face à face, sans marcher d’abord de dix pas en se tournant le dos. Mor Glayyd, vos armes favorites sont prêtes. Les témoins les ont examinées et se sont déclarés satisfaits.

Sans quitter Gallandro des yeux, Yan se jeta à l’eau.

— Je suis habilité à me substituer au Mor Glayyd.

Les témoins et le juge murmurèrent entre eux, très surpris.

Yan étudia la sélection d’armes. Il hésitait entre deux ceinturons comparables au sien quand il s’avisa de la présence de Gallandro, près de lui.

— Pourquoi ? lâcha le tueur avec une curiosité toute professionnelle.

— Il n’a pas à préciser ses raisons, intervint Ido.

Personne ne lui accorda d’attention.

— J’ai une querelle à vider avec le Mor Glayyd, ajouta Gallandro. Et je ne vous connais pas.

— Mais vous savez que je suis plus rapide que ce gamin, répondit Yan en étudiant un blaster qui semblait merveilleusement équilibré…

Puis il croisa le regard de son interlocuteur, aussi placide que la surface d’un étang…

À cet instant, tout fut dit. Sans que l’expression des deux hommes change. Et sans qu’un mot soit ajouté.

Yan n’eut plus aucun doute : le duel aurait lieu.

Gallandro se détourna du pilote.

— Mor Glayyd, je vous prie d’excuser ma conduite, et j’implore votre pardon, ainsi que celui de votre sœur. Espérons que ce fâcheux incident sera vite oublié…

Un instant, le Mor Glayyd parut vouloir refuser ces excuses prononcées du bout des lèvres. Puisqu’il échappait à une mort certaine, voir tomber Gallandro ne lui aurait pas déplu.

Si le duel pouvait être évité, finalement, Yan était disposé à accepter lui-même les excuses du tueur.

Ido le battit de vitesse.

— Mon frère et moi vous pardonnons, à condition que vous quittiez notre résidence et notre planète dans les plus brefs délais.

Yan tenait toujours le blaster.

Reprenant sa veste, le tueur salua Ido d’un signe de tête. Avant de s’éloigner, il échangea un dernier regard avec son adversaire potentiel.

— Une autre fois, peut-être…, lâcha-t-il.

— Quand vous vous en sentirez le courage…

Gallandro se retourna, dégaina son blaster et fit mouche sur les quatre holocibles, le long du mur. Puis il rengaina son arme…

… Avant que quiconque ait compris ce qui se passait.

— Une autre fois, peut-être, répéta-t-il.

Il salua les femmes, appela d’un regard le témoin resboon et sortit en faisant claquer ses talons.

— Ça a marché, soupira Fiolla. Mais tu n’aurais pas dû jouer au plus fin avec lui, Yan. Il semble… inquiétant.

Yan contempla les quatre holocibles. Fiolla se trompait : Gallandro n’était pas inquiétant. C’était de loin le tueur le plus dangereux qu’il ait jamais vu.

Plus rapide que lui, il l’aurait parié…