CHAPITRE III
Yan Solo dut élever la voix pour que son ami entende la chute de sa blague.
Une barge de minerai atterrissait, faisant trembler les murs du salon des passagers, pourtant à l’autre bout de l’immense spatioport.
Les milliers de clients, humains ou pas, qui bavardaient dans l’énorme salle surchargeaient son système d’insonorisation. Dans le ciel visible à travers le dôme transparent, des myriades de vaisseaux dansaient un ballet chorégraphié par le système de guidage le plus sophistiqué de la galaxie.
Bonadan était un des « ports » les plus fréquentés du Secteur Corporatif.
Même si elle dominait des dizaines de milliers de systèmes solaires, l’Autorité n’était qu’un grain de poussière dans l’univers. Comme on ne recensait pas une seule forme de vie intelligente native de cette région de l’espace, elle avait reçu la mission d’exploiter ses richesses incalculables.
Certains mauvais esprits parlaient plutôt de « spoliation » et de « mise à sac ». De fait, l’Autorité contrôlait strictement ses provinces et ses employés, et elle veillait jalousement sur ses prérogatives.
Yan se pencha vers Chewbacca.
— Donc, le prospecteur a dit : « Ma foi, comment croyez-vous que ma bête de somme s’est fait assommer ? »
Le pilote avait parfaitement minuté son coup.
Chewbacca venait de porter à ses lèvres une chope de bière d’Ebla, et le fou rire le submergea pendant qu’il buvait. Il s’étrangla, toussa, cracha et arrosa copieusement ses voisins. Évaluant les crocs et la taille du Wookie, ceux-ci décidèrent qu’une douche mousseuse n’était pas si désagréable que ça, tout bien réfléchi.
Yan se gratta l’épaule, que la synthéchair irritait, et éclata de rire.
Chewbacca grogna une accusation indignée.
— Bien sûr que je l’ai fait exprès ! Bollux m’a raconté cette blague pendant un repas, et je me suis étranglé aussi…
Chewie repensa à l’histoire idiote et s’esclaffa de nouveau.
Depuis leur arrivée, Yan gardait un œil sur la table 131. Elle était vide et une lumière rouge, près du barman automatique, annonçait qu’elle restait réservée. Le chrono mural indiquait que l’heure du rendez-vous entre Zlarb et son employeur était dépassée depuis longtemps.
Comme toujours, le salon était presque plein. Cela n’avait rien d’étonnant, avec le nombre de passagers qui transitait dans ce spatioport.
Chaque table offrait une vue excellente sur le trafic aérien. Yan et Chewie avaient choisi une place d’où ils pouvaient surveiller discrètement la table 131 à travers un rideau d’orchidées grimpantes de D’Ian.
Ils avaient prévu de repérer le contact de Zlarb, de le suivre quand il partirait, puis de l’accoster et de lui soutirer les dix mille crédits.
Il y avait un seul petit problème : personne ne s’était montré.
Yan sentit monter sa nervosité, d’autant plus que Chewie et lui n’étaient pas armés. Sur une planète aussi fréquentée, les Espos – en argot, les membres de la Police de Sécurité de l’Autorité –, préféraient que les blasters restent hors de portée des mains, des tentacules et des autres appendices de la population. Les détecteurs d’armes balayaient les rues, les magasins, les transports publics – et bien entendu, les dix spatioports de Bonadan.
Un simple blaster, sans parler d’une arbalète wookie, aurait provoqué une arrestation immédiate, une mésaventure qu’ils ne pouvaient pas se permettre. Si leurs véritables identités et leurs activités passées revenaient à la surface, l’Autorité aurait un seul regret : ne pas pouvoir les exécuter plusieurs fois !
Le seul avantage, selon Yan, était que le contact de Zlarb serait lui aussi désarmé.
Enfin, il aurait dû l’être… Parce qu’il semblait bien qu’ils avaient fait le déplacement pour rien.
Chewbacca pianota sur le clavier du barman automatique et glissa quelques pièces dans la fente – pratiquement leurs dernières !
Un panneau coulissa, révélant une nouvelle tournée de boissons. Le Wookie saisit sa chope avec enthousiasme, et Yan consentit à s’emparer de la demi-bouteille de vin local que son ami avait commandée pour lui.
Les yeux fermés, le Wookie avala une longue gorgée de bière. Posant la chope, il s’essuya la bouche d’un revers de la patte et soupira d’aise.
Yan but avec moins d’ardeur. Le vin était bon, mais il détestait le côté tape-à-l’œil de cette planète hypercivilisée.
Même les bouteilles en rajoutaient ! Dès qu’il eut ouvert la sienne, des diodes luminescentes intégrées au verre clignotèrent frénétiquement. Puis une voix suave, sortant du goulot, vanta les mérites du vin et énuméra les normes drastiques d’hygiène qui avaient présidé à sa fabrication et à sa mise en bouteille.
Yan foudroya le nectar du regard et refusa de le toucher tant qu’il n’aurait pas fini de s’auto-complimenter.
Dommage que je n’ai pas eu un truc comme ça sur Kamar, pensa-t-il. Mes clients se seraient agenouillés autour en chantant des hymnes religieux…
Alors que la bouteille redevenait enfin un récipient ordinaire, Yan remarqua qu’une conversation animée avait lieu près de la table 131. Ses quatre bras levés au ciel, un Pho Ph’eahien à la fourrure bleue se disputait avec une jeune humaine remarquablement attirante.
— Cette table est réservée ! Vous ne voyez pas la lumière rouge ?
Bien plus jeune que Yan, la fille avait de longs cheveux noirs qui lui couvraient la nuque. Sa peau mate et ses yeux sombres signalaient qu’elle venait d’un monde très exposé aux rayons solaires – encore une couche d’ozone qui avait dû en prendre un coup !
Vêtue d’une combinaison de travail bleue, des bottines aux pieds, elle dévisageait le Pho Ph’eahien d’un air dubitatif.
Puis elle fit la grimace, imitant à la perfection celle de son interlocuteur, et gesticula comme lui – avec deux bras en moins, évidemment.
Yan éclata de rire.
L’ayant entendu, la fille lui jeta un coup d’œil complice.
— Elle est réservée depuis que je suis là, et personne n’est venu la réclamer. Il n’y a pas d’autres petites tables libres, et j’en ai marre d’être assise au bar. J’attendrai mon ami ici. Ou dans un autre établissement, si vous préférez… Pour le moment, cette table ne vous a pas rapporté grand-chose, pas vrai ?
Elle avait touché un point sensible. Perdre du chiffre d’affaires était un crime pour un bon employé de l’Autorité. Le non humain bleu regarda alentour, comme s’il craignait que le client auteur de la réservation se matérialise devant lui pour protester.
Haussant ses quatre épaules, il éteignit le voyant rouge et la jeune femme s’assit.
— C’est réglé, soupira Yan. Nous n’aurons pas de fric aujourd’hui. Le patron de Zlarb est aussi peu fiable que son défunt employé.
Le Wookie se leva et annonça qu’il allait inspecter le Faucon Millenium.
— Quand tu auras fini, dit Yan, va rôder dans les couloirs de la guilde et dans les quartiers généraux du spatioport. Je te rejoindrai plus tard, sur le tarmac. Essaie de voir si quelqu’un de notre connaissance ne traîne pas dans le coin. Chewie, si nous ne trouvons pas rapidement un peu de fric, nous serons coincés sur Bonadan. Quand j’aurai vidé ma bouteille, je ferai un peu de prospection de mon côté…
Le Wookie grogna pour indiquer qu’il avait compris et s’éloigna.
Yan but une autre gorgée de vin et regarda autour de lui avec l’espoir qu’une arrivée de dernière minute lui permettrait de récupérer ses dix mille crédits. Mais personne ne s’intéressa à la table 131.
La dèche se confirmait, et il détestait avoir les poches vides !
Il passa encore quelques minutes à admirer la jeune femme qui avait réquisitionné la table 131. Voyant qu’il la dévisageait, elle leva son verre.
— Que les atterrissages vous soient propices, dit-elle.
Yan lui répondit en buvant à sa santé.
— Parti depuis longtemps ? demanda-t-elle.
— Je n’ai pas de port d’attache. Un vaisseau me suffit.
— Et que diriez-vous d’une autre tournée ?
Jugeant idiot de continuer la conversation à travers un rideau de végétation, Solo se leva et rejoignit la belle inconnue.
— Votre ami et vous étiez les seuls à s’intéresser à la table 131, dit-elle pendant que Yan remplissait son gobelet.
Il arrêta de verser. Mais elle tendit un doigt et appuya sur la bouteille pour qu’il continue à la servir.
— C’était évident. Chaque fois que quelqu’un en approchait, votre copain et vous sembliez prêts à bondir.
Yan regarda autour de lui, cherchant des gardes de la sécurité ou des complices… Personne d’autre ne semblait se soucier de la table 131.
Il avait pensé rencontrer un type assez ignoble pour gagner son pain dans une profession méprisable. Cette femme attirante et désinvolte le prenait totalement par surprise.
Pour l’heure, elle sirotait son vin.
— Il est délicieux ! Comment vont les choses sur Lur ?
Yan afficha une expression soigneusement neutre.
— L’air est froid mais plus propre qu’ici. Moins de fumée, si vous voyez ce que je veux dire… Au fait, vous avez quelque chose pour moi ?
— Puisque vous en parlez, nous avons une petite transaction à effectuer. Mais ce salon est un peu trop fréquenté…
— Je n’ai pas choisi l’endroit. Que suggérez-vous ? Une allée obscure ? Le fond d’une mine ? Pourquoi m’avoir fixé rendez-vous ici, si ce n’était pas pour conclure l’affaire ?
— Peut-être pour vous voir en pleine lumière… Bon, estimez que vous avez été étudié et approuvé. Quand je serai partie, attendez dix minutes, puis suivez-moi. Retrouvez-moi dans ce hangar privé. (L’inconnue tendit un morceau de papier à Yan.) Prouvez que la livraison a bien eu lieu, et vous aurez votre argent. Vous savez lire, j’espère ?
Yan prit la feuille soigneusement pliée.
— Je suis plus doué pour trouver mon chemin à tâtons… Pourquoi tant de mystère ?
— Vous voudriez que je vous donne ce fric ici, contre un simple reçu ? Ne soyez pas naïf, mon ami…
La fille se leva et partit sans un regard en arrière.
Yan pensa d’abord à aller chercher Chewbacca. Mais s’il devait fouiller les couloirs de la guilde et la moitié du port pour le trouver, il raterait le rendez-vous…
Il allait devoir se débrouiller seul, une situation qui ne gênait pas un champion de l’improvisation de son calibre.
Tout ce que la femme avait dit sonnait faux. Qu’elle ait attendu le départ de Chewbacca pour l’accoster n’arrangeait rien.
Solo avait désormais une chance de toucher le fric qu’il estimait avoir gagné. Ce n’était pas le moment de se dégonfler.
Bien entendu, il n’avait pas l’intention de suivre à la lettre les instructions de la fille. Il tricherait – juste assez pour se donner un avantage.
Dès qu’elle fut hors de vue, Yan se leva pour partir. Avant, il glissa quelques pièces dans le barman et emporta une autre demi-bouteille, avec deux gobelets.
Si tout se passe bien, pensa-t-il, ça la consolera de s’être fait détrousser.
Le spatioport sud-est II de Bonadan était plus grand que beaucoup de villes. À pied, il devait falloir deux ou trois jours pour le traverser…
Muni de papiers de capitaine de vaisseau – qu’ils soient faux ne changeait rien à l’affaire –, Yan n’eut pas besoin d’attendre la navette du spatioport.
Il appela un taxi-droïd gratuit, certain de pouvoir arriver à destination plus vite que la femme et ses éventuels complices.
Il demanda au taxi-droïd de s’arrêter un peu avant le hangar dont elle lui avait donné le numéro. Dans cette partie du spatioport, moins active, les hangars en préfabriqué bon marché étaient loués pour de courtes périodes.
En approchant, Yan passa devant un détecteur d’armes dont les photorécepteurs le suivirent un bon moment.
Espèce de sale fouineur !
Solo dépassa la porte de devant et chercha un accès plus discret. La chance lui sourit, puisque le sas arrière n’était pas fermé. Avant d’entrer, il jeta un coup d’œil à l’intérieur.
Le bâtiment sans fenêtre contenait du matériel de maintenance et un petit vaisseau spatial à six places. Les outils éparpillés autour indiquaient qu’un mécanicien était sorti prendre l’air un moment en laissant le sas ouvert.
Yan vérifia que le hangar était désert, puis il s’installa derrière une pile de caisses d’où il pourrait surveiller en toute sécurité l’entrée principale.
Si la femme déboulait avec des renforts, il ne se montrerait pas, et lui filerait le train quand elle repartirait.
Si elle venait seule, à lui les dix mille crédits !
Cela dit, il aurait quand même préféré que Chewbacca soit là. Quand il n’avait pas son blaster, l’absence du Wookie le déprimait.
Sans crier gare, toutes les lumières s’éteignirent.
Yan se leva d’un bond et sonda en vain l’obscurité.
Quelqu’un marchait-il vraiment entre les caisses ?
Certains jours, il aurait donné cher pour avoir un odorat aussi développé que Chewie. Faute d’y voir, ça se révélait souvent utile…
Un coup dans le dos lui coupa le souffle et lui faucha les jambes.
Quelque chose d’humide, de froid et de rugueux se posa sur son visage – peut-être une main gantée.
Une bouffée de vapeur monta à ses narines, lui faisant tourner la tête.
Yan retint son souffle pour lutter contre l’anesthésique. Puis il mordit la main qui le tenait. Son agresseur sursauta et le lâcha.
Le pilote se leva, la tête lourde, et frappa à l’aveuglette sans parvenir à toucher son adversaire invisible.
Il pivota sur lui-même, le cœur battant la chamade.
Un nouveau choc, entre les omoplates, le renvoya au tapis.
À l’évidence, son agresseur était équipé de lunettes infrarouges et de filtres respiratoires qui lui conféraient un énorme avantage.
Un objet percuta le dos de Yan et roula sur le sol.
Quand le type se jeta de nouveau sur lui, le pilote eut du mal à retenir son souffle.
Il tenta quand même de se lever, un bras devant le visage. De l’autre main, il tâtonna autour de lui et découvrit que l’objet qui l’avait percuté était… la demi-bouteille de vin.
Il la saisit, même s’il n’était pas en position de s’en servir, puisque son adversaire venait de le plaquer au sol, face contre terre.
D’une pression, il fit sauter la capsule. Aussitôt, les voyants publicitaires clignotèrent, dissipant les ténèbres.
Son adversaire lâcha Yan, qui entendit des bruits de pas s’éloigner. Surpris par la stratégie bizarre de sa victime, le type avait préféré mettre les voiles !
Solo se releva, jura en quatre langues et secoua la tête pour s’éclaircir les idées.
Son agresseur avait disparu. Il leva la bouteille, mais les voyants n’étaient pas conçus pour éclairer très loin…
Et la pile qui les alimentait n’avait pas beaucoup d’autonomie…
Bref, il avait intérêt à sortir très vite !
Revenu sous la lueur aveuglante du soleil de Bonadan, Yan s’appuya contre le mur du hangar, ferma les yeux et respira lentement jusqu’à ce que sa tête cesse de tourner. Puis il jeta la bouteille, qui roula sur le sol sans se casser.
Décidément, cette saloperie était indestructible !
Avait-il été attaqué par la jeune inconnue ? C’était possible, et ça le perturbait beaucoup…
Lui qui l’avait crue sous son charme !
Comme elle ne travaillait sûrement pas seule, Chewbacca aussi était en danger.
Si quelqu’un l’a suivi quand il est sorti du salon…
Yan se mit en quête d’un taxi-droïd qui le ramènerait à son vaisseau.
En espérant arriver avant que quelqu’un ne l’ait fait sauter.