CHAPITRE I
— Chewbacca, je l’ai !
Le cri de joie de Yan Solo surprit tellement le Wookie qu’il se redressa d’un bond. Comme il était accroupi sous le Faucon Millenium, occupé à consolider les joints de la coque avec une torche à plasma, il se cogna durement la tête et grogna de fureur.
Après avoir éteint son outil, il arracha son masque de soudeur et le lança sur son ami.
Connaissant le caractère ombrageux du Wookie, Solo esquiva avec toute l’habileté d’un pilote spatial aguerri. Puis il recula d’un pas et regarda son partenaire émerger sous la lumière éblouissante du soleil de Kamar.
Les réparations de fortune qu’il avait dû infliger à son cher vaisseau rendaient Chewie encore plus irritable que d’habitude.
Solo enleva sa visière, sourit et lui tendit une main apaisante.
— Du calme, du calme ! Nous avons un nouvel holo-film. Sonniod vient de me le faire livrer.
Yan montra le cube transparent à Chewie, qui oublia sa colère et poussa un grognement interrogateur.
— C’est une comédie musicale, répondit Yan. Les clients n’y comprendront rien, mais ça leur plaira quand même. De la musique, des chants, de la danse…
Ravi de leur bonne fortune, Solo agita le cube devant le nez de Chewie.
Toujours aussi mince et élancé, le jeune pilote avait maintenant l’air beaucoup plus sûr de lui.
Pour mieux supporter la chaleur de Kamar, il s’était débarrassé de son gilet. Malgré cette précaution, sa chemise était tachée de sueur sur la poitrine et sur le dos.
Chaussé de bottes montantes, il portait un pantalon militaire orné de bandes rouges sur les coutures. À sa ceinture pendait le blaster customisé dont il ne se séparait jamais. Équipée d’un macroscope, le viseur limé pour assurer une plus grande rapidité de tir, l’arme reposait dans un holster découpé afin de dégager la détente et la crosse.
— Chewie, nous allons attirer des clients venus de toutes les Terres Dévastées !
Le Wookie grogna d’un ton peu convaincu avant de ramasser la torche à plasma.
Le soleil de Kamar sombrait déjà à l’horizon. De toute façon, il ne pourrait rien faire de plus pour le vaisseau.
Très grand, même pour son espèce, Chewbacca se montrait d’une exquise douceur avec les gens qu’il appréciait – et d’une incroyable férocité avec ceux qui ne lui revenaient pas.
Plus proche de Yan que de la majorité des membres de sa propre race, il était le seul véritable ami du pilote-contrebandier.
— Laisse tomber tes outils, lui dit Yan. Sonniod vient nous dire bonjour…
Il désigna le vaisseau de Sonniod, un cargo léger, qui venait d’atterrir non loin de là. Avec le vacarme de la torche à plasma, Chewbacca ne l’avait pas entendu se poser.
Sonniod était un petit homme grisonnant éternellement affublé d’un chapeau rouge informe. En approchant, il jeta un regard amusé au Faucon, comme s’il trouvait bizarre de voir un des meilleurs vaisseaux de contrebande perdu dans les Terres Dévastées de Kamar, au milieu d’un désert de sable où se dressaient quelques buissons squelettiques.
La lumière blanche baissait. Bientôt, pensa Sonniod, les prédateurs et les charognards nocturnes sortiraient de leurs terriers. L’idée d’affronter des vers géants, des renifleurs de sang et des meutes de rampeurs-hurleurs le fit frissonner. Par-dessous tout, il détestait les bestioles rampantes…
Il salua Chewbacca, qu’il estimait beaucoup.
Le Wookie agita un bras et grogna pour lui renvoyer la politesse. Puis il gravit la rampe, désireux d’aller ranger son matériel et de tester ses réparations.
Le Faucon Millenium s’était posé près d’un amphithéâtre naturel. Sur les pentes qui l’entouraient, on voyait encore les traces laissées par les navires kamariens qui l’avaient précédé.
Au milieu de la dépression, soigneusement désherbée, se dressait un holoprojecteur géant qui ressemblait à s’y méprendre à une console de commande de vaisseau spatial.
— On m’a dit que tu cherchais un holofilm, n’importe lequel, lâcha Sonniod en rejoignant Solo. L’Amour Attend est tout ce que j’ai pu trouver…
— Ça fera l’affaire, assura Yan en insérant l’holocube dans le chargeur du projecteur. Ces crétins regarderaient n’importe quoi ! Depuis onze jours, je leur passe le même truc. Un documentaire touristique… Et ils reviennent tous les soirs !
Le crépuscule tombait déjà, car cette partie des Terres Dévastées était proche de l’équateur de Kamar. Après avoir retiré le bandeau qui lui ceignait le front, Yan se pencha sur le projecteur.
— Tout va bien, puisque nous avons un nouveau holofilm ! Viens avec moi près du Faucon, et tu pourras m’aider à vendre les billets pour la prochaine séance.
— J’ai entendu dire que vous étiez ici, tous les deux… Mais comment vous êtes-vous retrouvés obligés de vendre des spectacles pourris aux Kamariens ? On raconte que vous vous êtes fait canarder sur les Rapides de Rampa…
— Qui dit ça ? demanda Yan, le front plissé.
Le petit homme haussa les épaules.
— On parle d’un vaisseau semblable à un cargo normal, mais qui laissait de la vapeur dans son sillage. Les Gardes de Rampa ont pensé que c’était un trafiquant d’eau. Quand ils lui ont tiré dessus, le pilote ne s’est pas dégonflé : il a lâché sa cargaison, environ cinq mille litres, puis il a slalomé au milieu des autres navires. Avec le trafic intense, les Gardes n’ont pas pu identifier le contrebandier. Mais quelqu’un vous a vus sur Rampa…
Yan plissa le front.
— Bavarder peut attirer de gros ennuis, Sonniod. Ta mère ne te l’a jamais dit ?
— Elle m’a surtout conseillé de ne jamais parler à des inconnus. Et je m’en suis toujours gardé ! Cela dit, je t’aurais cru plus futé que ça. Tu n’as pas pensé qu’il pouvait y avoir des fuites ?
Yan se détendit un peu.
— La prochaine fois, j’installerai les réservoirs moi-même ! C’était de l’eau minérale de R’alla, douce, naturelle et très chère. Elle vaut une fortune sur Rampa, où on trouve uniquement un immonde bouillon chimique recyclé. Dommage… Ces derniers temps, les petits malins qui arrivent à traverser les Rapides de Rampa avec un chargement d’eau fraîche se remplissent les poches !
Même s’il se doutait que Sonniod le savait, Yan omit de mentionner que Chewbacca et lui avaient perdu toutes leurs économies pendant ces deux minutes et demie d’« amusement » autour de Rampa.
— Bref, j’ai atterri avec la cargaison régulière censée me servir de couverture. Mais un abruti s’était trompé au moment du chargement. Au lieu de douze holos, modèle Lockfiller, j’en avais onze, et un vieux Brosso Mark II. Le destinataire a accepté les Lockfillers, mais il n’a pas payé, sous prétexte qu’on n’avait pas honoré sa commande. L’expéditeur a fait faillite peu après mon départ. Après une arrestation sommaire et un procès inique, je me suis retrouvé avec un holoprojecteur sur les bras…
— Mais je vois que tu es retombé sur tes pieds…
— L’inspiration est ma spécialité ! Je savais qu’il était temps de quitter le Secteur Corporatif, et je me suis dit que les habitants de ce trou perdu adoreraient voir des holos. Et j’avais raison ! Au fait, merci de m’avoir avancé le prix de l’holocube.
— Je n’ai rien avancé du tout, dit Sonniod. L’Amour Attend est le plus vieux navet disponible dans mon holo-club. Quand tu en auras terminé, je paierai la location, et je garderai une petite commission pour moi. Ça te va ?
Yan jugea le marché convenable.
Quand Sonniod et lui atteignirent le Faucon, un droïd ouvrier descendait la rampe, lesté d’une caisse pleine d’objets kamariens.
D’autres conteneurs s’entassaient au pied du vaisseau.
Plus petit que Yan, mais plus large d’épaules, le droïd à la « carrosserie » verte rutilante marchait avec la raideur typique de son système de suspension prévu pour résister à de lourdes charges. Des photorécepteurs rouges remplaçaient ses yeux et une grille de vocalisation lui tenait lieu de bouche.
— Comment t’es-tu payé un droïd flambant neuf ? demanda Sonniod.
— Je n’ai pas déboursé un sou, répondit Yan. Ils veulent explorer la galaxie… Parfois, je me demande s’il ne leur manque pas un circuit à tous les deux !
— Tous les deux ? répéta Sonniod, intrigué.
— Regarde, dit Yan. Bollux, montre-lui !
— À vos ordres, capitaine Solo, répondit le droïd d’une voix traînante.
Il écarta les bras et son plastron s’ouvrit en deux. Au milieu de ses composants, dans une niche, se blottissait un petit module informatique cubique peint en bleu foncé. Le photorécepteur de sa tourelle s’alluma, pivota et se braqua sur Yan.
— Bonjour, capitaine, dit la voix enfantine qui sortit d’une minuscule grille de vocalisation.
— Ça, alors ! s’exclama Sonniod.
Intrigué, il se pencha pour mieux voir.
Le photorécepteur de l’ordinateur l’étudia sans vergogne.
— Je te présente Max Bleu, dit Yan. Max parce qu’il est doté d’une capacité informatique maximale, et Bleu pour des raisons évidentes. Bollux et lui ont été associés par des techs hors-la-loi.
Solo préféra ne pas décrire en détail ses démêlés avec l’Autorité du Secteur Corporatif. Quant à ses aventures au Bagne des Étoiles, mieux valait les garder encore plus secrètes.
Le « corps » d’origine de Bollux ayant été pratiquement détruit pendant ces événements, les techs hors-la-loi lui en avaient fourni un nouveau. Le droïd avait choisi un modèle semblable à l’ancien, car il estimait que la robustesse, la polyvalence et l’aptitude à travailler dur étaient les garants de la longévité. Il avait également conservé son débit traînant. À l’en croire, cette caractéristique lui laissait plus de temps pour réfléchir et poussait les humains à le traiter avec davantage d’indulgence.
— Dès qu’ils ont été affranchis, ils ont demandé à signer un contrat d’embauche. Depuis, ils payent leur voyage en travaillant pour moi…
— Voilà les derniers articles à troquer que nous avons trouvés, monsieur, annonça Bollux.
— Parfait. Ferme-toi, puis va ranger tous les objets que nous emporterons.
Son plastron refermé sur Max, Bollux remonta la rampe.
— Solo, je te croyais allergique aux machines parlantes, souffla Sonniod.
— Un peu d’aide ne fait pas de mal, de temps en temps, dit Yan, vaguement gêné. Bon, ce n’est pas tout, mais l’heure de pointe approche !
De fait, des silhouettes apparaissaient déjà dans la pénombre.
Les Kamariens des Terres Dévastées étaient plus petits et plus souples que les autres habitants de la planète. Leur exosquelette chitineux segmenté moins épais et de couleur plus claire, ils se tenaient en équilibre sur leurs extrémités postérieures et s’aidaient de leur lourde queue préhensile.
Un des rares Kamariens que Yan parvenait à reconnaître, un certain Lisstik, approchait de la rampe du Faucon.Comptant parmi les rares spectateurs de la première séance, il était revenu tous les soirs. Et pourtant, il semblait occuper une position importante au sein de son peuple…
Selon l’habitude des Kamariens, il s’assit sur sa queue pour laisser ses deux séries de membres supérieurs libres bouger. Ses yeux à facettes, très proches de ceux d’un insecte, n’exprimaient aucune émotion que Yan ne puisse identifier.
En guise d’ornement, il portait sur le front, attaché par un bandeau, un intégrateur grillé que Chewbacca avait jeté quelques jours plus tôt.
Parlant quelques mots de basique, il posa de sa voix gutturale la question qui était devenue rituelle.
— Verrons-nous le mak-tk-klp ce soir ? Bien entendu, nous avons les q’mai…
— Dans ce cas, vous verrez un holofilm, répondit Yan. Laissez les q’mai à l’endroit habituel et prenez un… (il faillit dire « siège », mais c’était un concept difficile à comprendre pour un Kamarien)… une place dans l’amphithéâtre. Le spectacle commencera dès que tout le monde sera arrivé.
Lisstik fit claquer les jointures centrales de ses membres supérieurs, émettant un son assez proche d’un coup de cymbale. Puis il détacha de son flanc un objet enveloppé dans une feuille, le posa sur la « toile de troc » et trottina vers le cinéma en plein air.
D’autres spectateurs le suivirent après avoir déposé leur contribution – un « trésor » enveloppé dans une feuille, un objet artisanal ou un bijou.
Souvent, un Kamarien payait pour plusieurs de ses compagnons. Yan n’y voyait pas d’inconvénient : les affaires marchaient bien, et il n’avait pas besoin de prendre ces gens à la gorge. Sa bonne volonté fidélisait la clientèle, et il jouait en quelque sorte un rôle social en encourageant ces créatures, solitaires par nature, à se regrouper pour partager des loisirs enrichissants…
Les paiements se composaient de tubes d’extraction d’eau, de flûtes de pharynx, de pièces de jeu sculptées, de curieux bijoux conçus pour l’anatomie spécifique des Kamariens, d’amulettes, d’ouvre-vers géants en pierre et de ravissants colliers de prières.
Non sans mal, Yan avait réussi à dissuader ses clients de lui apporter de la bouillie de rampeurs-hurleurs, des rôtis de renifleurs de sang et d’autres merveilles de la gastronomie locale…
Il ramassa la feuille de Lisstik et la déroula. Elle contenait deux petites pierres précieuses brutes et un cristal blanc.
— Tu ne deviendras pas rentier, à ce rythme, grogna Sonniod.
Yan haussa les épaules.
— Il me faut juste un peu de fric pour acheter une cargaison et faire réparer le Faucon…
Sonniod regarda le vaisseau, qui ressemblait toujours à ce qu’il était à l’origine : un cargo léger. Soucieux de ne pas attirer l’attention des représentants de la loi, Solo préférait que son artillerie lourde et ses moteurs gonflés ne se voient pas de l’extérieur.
— Il semble capable de voler, dit Sonniod. Le bon vieux Faucon : plus cabossé qu’une poubelle, mais aussi efficace qu’un intercepteur.
— Oui, ça peut aller, maintenant que Chewie a soudé la coque, reconnut Yan. Mais certains circuits étaient prêts à rendre l’âme quand nous sommes arrivés ici. Avant de nous poser dans les Terres Dévastées, il a fallu remplacer des composants. Et sur Kamar, on trouve uniquement des systèmes fluidifiques.
— Fluidifiques ? répéta Sonniod. Mon cher ami, je préférerais piloter mon vaisseau avec une rame ! Pourquoi n’as-tu pas pu te procurer des circuits décents ?
— C’est une planète paumée, mon vieux… Ces types sont encore nationalistes, et leurs armes – dans les régions civilisées ! – n’ont pas dépassé le stade des missiles atomiques. Depuis qu’un petit malin a inventé un rayon à particules pour cramer les circuits des missiles, tout le monde s’est tourné vers les systèmes fluidifiques, parce que les composants blindés sont inconnus au bataillon. Nous avons dû monter sur mon Faucon des interfaces et des systèmes fluidifiques à gaz. Et je déteste ces foutus trucs !
« Je ne supporte pas l’idée que mon vaisseau soit truffé de tuyaux et de microvannes ! Si tu savais combien j’ai hâte de les enlever et l’équiper correctement ! (Il étudia une statuette sculptée dans de la pierre noire. Très jolie, elle était de la taille de son pouce.) Vu comment les choses progressent, ça ne devrait pas être bien long !
Il posa la statuette sur la plus petite pile de marchandises, au pied de la rampe. La plus grosse regroupait des articles volumineux mais de faible valeur marchande : des instruments de musique, des ustensiles de cuisine, des outils de tannage, des peintures à la chitine et même des auvents portables.
La plus petite rassemblait les pierres semi-précieuses, les œuvres d’art et quelques outils plus recherchés.
Les marchandises s’accumulaient dans le Faucon depuis son arrivée, onze jours plus tôt. L’après-midi, pendant que Chewie finissait les réparations, Bollux et Yan avait tout sorti pour évaluer ce « trésor ».
— Tu vas peut-être t’enrichir assez, concéda Sonniod. D’habitude, les Kamariens ne font pas de troc et ils fuient les étrangers comme la peste. Je suis stupéfait qu’ils viennent en masse !
— Tout le monde aime voir un bon spectacle, dit Yan. Surtout quand on est coincé dans un trou pareil ! Sinon, je n’aurais pas récupéré tout ce bazar ! (Tournant la tête, il regarda les Kamariens s’installer sur les gradins.) Des clients merveilleux !
Il soupira puis se dirigea vers le centre de l’amphithéâtre.
— Que feras-tu des objets les plus volumineux ? demanda Sonniod en lui emboîtant le pas.
— Une vente à prix cassés… Du genre « tout doit disparaître ». Avec des remises pour les clients fidèles. Avant de filer, je vendrai peut-être l’holoprojecteur à Lisstik. Voir fermer ce bon vieux Solo Holo me briserait le cœur !
— Toujours aussi sentimental, à ce que je vois… Je suppose que tu n’as pas besoin d’un boulot, pour le moment ?
— Quel genre de boulot ?
— Je l’ignore. On murmure qu’il y a du travail dans le Secteur Corporatif. Des voyages, semble-t-il… Personne ne connaît les détails, mais dès qu’un type est disponible, il a une bonne chance d’être engagé.
— Je n’ai jamais bossé à l’aveuglette…
— Moi non plus. C’est pour ça que je ne suis pas intéressé. Cela dit, je te croyais assez dans la dèche pour sauter sur l’occasion. (Sonniod sourit.) Tu me vois ravi que ce ne soit pas le cas… Cette affaire ne sent pas bon !
Yan vérifia les réglages de l’holoprojecteur.
— Merci, mais ne t’en fais pas pour nous ! Je resterai peut-être encore un peu dans le coin, si je déniche d’autres projecteurs à louer. Je ne déteste pas avoir un job honnête, pour une fois. À force, on se lasse d’être pris pour cible…
— Au fait, demanda Sonniod, quel film as-tu montré depuis ton arrivée ?
— Varn, le monde aquatique. Un documentaire sur la vie des pêcheurs amphibies et des fermiers sous-marins. Le monde sauvage des profondeurs, avec des combats impressionnants entre d’énormes lossors et une meute de cheebs ! Tu veux entendre le commentaire ? Je le sais par cœur…
— Non, merci, mon vieux. Mais je me demande comment tes clients réagiront à un nouveau film.
— Des chants et des danses ? Ils vont adorer ça, et claquer des pinces comme des fous !
— Solo, quel terme a utilisé Lisstik pour qualifier son paiement ?
— Q’mai, dit Yan. Ils n’ont pas de mot équivalent à « argent » mais j’ai réussi à faire comprendre l’idée générale à Lisstik, et il a dit que ça s’appelait un q’mai.Pourquoi ?
— J’ai déjà entendu ce mot sur Kamar, murmura Sonniod.
Le début de la projection l’arracha à sa méditation. Les images apparurent dans l’espace, au-dessus de l’amphithéâtre. Les Kamariens qui bavardaient entre eux se turent brusquement.
L’Amour Attend, se souvint Yan, commençait sans générique ni titre. Les deux apparaîtraient lors de la première scène, superposés à l’action.
C’était aussi bien, puisque les Kamariens ne déchiffraient pas le basique.
Vaguement inquiet, il se demanda ce qu’ils penseraient de la chorégraphie et de la musique humaines, totalement absentes dans Varn, le monde aquatique.
Au début du film, le héros, ruiné et déprimé, sautait d’un tapis transporteur pour aller s’engager à temps partiel dans une firme de terraformage.
Une musique entraînante retentit pour indiquer aux spectateurs que des événements palpitants allaient se produire.
Mais les Kamariens semblaient mal à l’aise… Les cliquètements et les pépiements reprirent et ne cessèrent pas quand le héros bouscula bêtement l’héroïne.
Avant qu’il ait fini sa première chanson, les protestations des Kamariens couvrirent sa voix fluette.
Yan reconnut dans ces cris le nom du pauvre Lisstik. Il augmenta le volume, espéra que la foule se calmerait, et se demanda pourquoi ses clients étaient si agités.
Une pierre fendit l’air et rebondit sur le holoprojecteur. Les extrémités supérieures des Kamariens s’agitaient frénétiquement et leurs yeux à facettes brillaient de fureur.
Une autre pierre percuta le projecteur. Sonniod sursauta. Un fémur de hurleur, vestige de quelque repas, frôla dangereusement la tête de Yan.
— Solo…, souffla Sonniod.
Yan ne l’écouta pas.
Ayant repéré Lisstik, il lui cria :
— Que se passe-t-il ? Bon sang, dis-leur de se calmer ! Et attendez que le film commence vraiment !
Cette intervention n’eut aucun effet.
Le chef kamarien fut rapidement entouré par une foule de congénères furieux qui faisaient un boucan d’enfer. Puis un téméraire tenta d’arracher l’intégrateur grillé qui ornait le crâne de Lisstik.
Tous les spectateurs se disputaient.
— Solo, fit Sonniod d’une toute petite voix, je viens de me souvenir de la signification du mot q’mai.Il ne veut pas dire « argent », mais « offrande ». Où est l’autre holofilm ?
Des Kamariens outragés avançaient vers l’holoprojecteur. Yan posa la main sur la crosse de son blaster.
— À bord du Faucon.Pourquoi ?
— Tu ne prends donc jamais le temps de réfléchir ? Tu leur as montré un holo d’un monde où il y a plus d’eau qu’ils n’en ont jamais vu. Avec des cultures et des créatures qui dépassent leur imagination ! Bref, tu n’as pas ouvert un holocinéma, mais fondé une religion !
— Comment aurais-je pu le savoir ? rugit Yan. Je suis un pilote, pas un spécialiste des contacts avec les non humains !
Prenant Sonniod par le bras, il le tira vers le Faucon et entendit les rugissements inquiets de Chewbacca, au sommet de la pente.
Au-dessus de leurs têtes, le héros, l’héroïne et les voyageurs du tapis de transport dansaient autour des distributeurs de tickets et des tourniquets.
Déconcertés, les Kamariens laissèrent passer Yan et Sonniod. Quelques-uns, plus hardis, se jetèrent sur l’holoprojecteur et le martelèrent de coups de bâton, de pierre et de pinces. Dans le ciel, le numéro de danse commença à se troubler. Certains des vandales – ou des fidèles outragés, selon le point de vue qu’on adoptait – se détournèrent du projecteur et avancèrent vers Yan.
Conscient qu’il ne suffirait pas de rendre les q’mai pour apaiser son public, Solo tira sur le sol, devant la foule… et une substance inflammable s’embrasa.
Yan retira à droite et à gauche, créant d’impressionnants geysers de feu.
Les Kamariens reculèrent. Leurs énormes yeux reflétant la lueur des rayons lasers, ils levèrent leurs appendices supérieurs.
Grâce à cette démonstration de force, Solo n’eut pas besoin de tirer sur les indigènes qui se tenaient entre le Faucon et lui. Terrifiés, ils lui cédèrent le passage.
— Chewie, reste en haut, et fais chauffer les moteurs !
La foule désossait le projecteur, dont le synthétiseur de son crachait une assourdissante cacophonie. Dans le ciel, L’Amour Attend n’était plus qu’une série de tourbillons multicolores.
Alors que Yan continuait à battre en retraite vers le vaisseau, Lisstik se détacha de la foule, arracha l’intégrateur de son front et le jeta sur le sol.
Frappant l’holoprojecteur à grands coups de pinces, il piétina furieusement le symbole de sa foi.
— On dirait que ton grand prêtre vient de jeter sa soutane aux orties, souffla Sonniod.
Lisstik parvint à arracher un morceau du tableau de commande et le jeta vers Solo en cliquetant de rage.
Se jugeant plus victime que coupable dans cette affaire, le pilote perdit son sang-froid.
— Vous voulez du spectacle ? En voilà, espèces d’ingrats !
Il tira sur l’holoprojecteur.
Après une petite explosion, le synthétiseur de son lâcha le beuglement le plus perçant que Solo eût jamais entendu. Au-dessus de leurs têtes, la projection se transforma en un feu d’artifice d’étincelles, d’éclairs et de mini novas du plus bel effet.
Affolés, les adorateurs déçus de la planète Varn prirent la fuite à toutes jambes.
Yan et Sonniod en profitèrent pour courir vers le Faucon.Derrière eux, des Kamariens plus vindicatifs que les autres s’étaient lancés à leur poursuite. Yan tira en l’air et sur le sol sans viser personne. Descendre ses anciens clients ne lui paraissait pas très déontologique – sauf si ça devenait une question de vie ou de mort.
Quand ils arrivèrent près de la rampe du Faucon, Solo et Sonniod, ravis, virent la tourelle du vaisseau lâcher un tir de semonce qui désintégra un énorme rocher.
La chaleur chatouilla le dos de Yan et un éclat de pierre passa très près de l’oreille de Sonniod. Cela dit, leurs poursuivants s’arrêtèrent net.
— Solo, dépêche-toi de monter ! brailla Sonniod.
Des Kamariens accouraient des deux côtés, fonçant vers le vaisseau. Quand Yan tira au-dessus de leurs têtes, ils continuèrent à avancer.
Le pilote gravit la rampe à reculons, fit feu encore deux fois, s’étala pour éviter une pierre et franchit le sas en rampant.
Pendant qu’il se fermait, Chewbacca se pencha hors du cockpit et grogna une bordée d’imprécations.
— Comment ça, j’aurais dû savoir ce qui n’allait pas ? s’indigna Yan. Je suis télépathe, peut-être ? Ou devin ? Chewie, décolle et conduis-nous jusqu’au vaisseau de Sonniod. Tout de suite !
Le Wookie retourna dans le cockpit.
Pendant que Sonniod l’aidait à se relever, Yan tenta de le rassurer.
— Ne t’en fais pas, on te ramènera à ton navire en moins de deux, bien avant que ces dingues n’arrivent ! Tu auras tout le temps de partir.
— Et vous deux ? À votre place, je ne reviendrais pas récupérer mes biens…
Le vaisseau décolla et fila vers celui de Sonniod, posé un peu plus loin.
— Je devrais retourner dans le Secteur Corporatif, soupira Yan, et répondre à toutes les offres d’emplois. Les choses ont dû se calmer un peu. En réalité, je doute qu’on nous recherche encore…
— Essaie de te renseigner sur ce fameux boulot, avant de l’accepter, conseilla Sonniod. Personne ne sait exactement de quoi il retourne.
— Tant pis ! Au cas où ça t’aurait échappé, je ne suis pas en position de faire le difficile. (Dans le cockpit, Chewbacca lâcha un grognement résigné.) Mon copain a raison, Sonniod : nous ne sommes pas faits pour la vie d’honnêtes commerçants !