ANTOFAGASTA

Ce joli nom est celui d’une ville du Chili, et il nous plaît particulièrement parce qu’il rappelle les sonorités d’une expression de notre patois.

C’est d’ailleurs à cause de ce nom, pour lequel il avait eu un coup de cœur, que papa a fini par nous décider à tout abandonner.

Il a fallu ses descriptions enthousiastes pour nous convaincre. Pensez donc, un si grand voyage ! C’est pour ainsi dire à l’autre bout de la terre, en Amérique du Sud, sur la côte de l’Océan Pacifique. Quelle expédition, mes enfants, et quel dépaysement…

En fin de compte, ça nous a bien plu. Nous habitions une magnifique maison surplombant la ville et la mer, ou plutôt l’Océan, dont les larges rouleaux frangés d’écume déferlaient au loin. Derrière nous se dressaient les Andes infranchissables, un paysage vraiment grandiose. Dans les jardins chantaient des oiseaux exotiques, au milieu d’une végétation luxuriante, due au climat tropical, tempéré par l’air venant des montagnes, et qui était tout ce qu’il y a de plus salubre et frais.

Nous l’avons respiré avec délice, cet air, à pleins poumons, jusqu’au jour où papa, lisant une revue de géographie, a appris qu’Antofagasta était une ville industrielle pleine de fumées, où s’entassaient potasses, phosphates, nitrates, citrates et autres picrates, qui retombaient en poussières délétères sur le paysage environnant et le brûlaient jusqu’à l’os. Le port, coincé entre des montagnes arides et un océan glacial, n’était relié au reste du monde que par une unique voie de chemin de fer.

Antofagasta-la-charmante offrait désormais un spectacle de désolation !

Ah ! Je vous prie de croire que cela n’a pas traîné : nous avons pris nos cliques et nos claques et n’avons même plus jamais prononcé entre nous le mot “Antofagasta”.

Le temps de digérer notre déception, puis nous avons essayé successivement : Allahabad, Tégucigalpa, le Saskatchewan et Tristan da Cunha, aux noms tous plus alléchants les uns que les autres. Mais nous étions devenus méfiants. C’est ainsi qu’Allahabad nous a paru trop humide, Tégucigalpa trop chaud et Tristan trop loin. Seul le Saskatchewan nous a retenus quelque temps, à cause de ses grandes prairies d’herbe haute, de ses chevaux sauvages et de ses Indiens accueillants qui nous recevaient sous leurs tentes et racontaient autant d’histoires que papa.

Après quoi, c’est encore papa, naturellement, qui a fait une nouvelle trouvaille de génie : il a découvert le Hounza, il a eu le coup de foudre, et nous y voilà partis avec armes et bagages.

Ah, le Hounza ! Un vrai petit paradis, sans traîtrise celui-là, mais bien caché, et qu’il faut savoir mériter.

Pour y parvenir, c’est bien plus ardu que d’aller à Antofagasta, puisque c’est une vallée perdue tout là-bas au fin fond de l’Himalaya, isolée et protégée par des sommets de 8 000 mètres (et plus !).

Sans compter qu’il faut auparavant traverser des déserts extraordinaires – et la traversée des déserts en compagnie de mon père, c’est vraiment l’Aventure. Je ne parle pas des défilés scabreux et des ponts de liane branlants qui seuls permettent de franchir ces monstrueuses montagnes. Maman n’était pas rassurée du tout, et il a fallu que papa l’encourage en lui assurant que le Hounza était un pays sans orages (encore heureux, car pendant les orages elle se cache dans un placard, et allez donc trouver un placard au Hounza !).

Enfin, après toutes ces émotions, quelle récompense : un vrai petit Éden s’ouvre devant vous, un amphithéâtre de terrasses qui descendent doucement vers la rivière bordée de peupliers et de saules. Sur toutes ces terrasses, des abricotiers, par centaines, par milliers, composent un immense verger. Tout le pays n’est que douceur, parfum, nectar d’abricot qui fond dans la bouche et réjouit le cœur.

Papa adore les abricots, et je le soupçonne d’avoir choisi le Hounza tout exprès.

Baltit, au nom gracieux, est la minuscule capitale de cet exquis royaume fruitier. Elle s’adosse au fond de la vallée à une falaise creusée de temples, et une grande statue de Bouddha la protège.

Nous avons fait amitié avec les habitants, aussi doux et dorés que leurs abricots. Quelles merveilleuses journées nous avons passées là, à nous griser de beauté, de parfums et de paix… Et pour que le paradis soit complet, ce bienheureux pays ignore l’école !

Eh bien, il faut croire qu’il n’y a pas de paradis sans problème. Le nôtre, finalement, dans ce cadre enchanteur, est venu des abricots.

À part un peu de riz, c’est la seule chose qu’on mange là-bas. Alors, en fin de compte, des abricots au déjeuner, au dîner et au souper, tous les jours de la semaine, c’est vite lassant, même si ce sont les plus succulents du monde. Maman y a épuisé toutes ses recettes de confitures, et nous ne rêvions plus que de pot au feu ou de blanquette de veau.

Quant à ma sœur, privée de ses petites camarades, la malheureuse dépérissait et n’aspirait plus qu’à faire des problèmes et des rédactions. C’est dire l’état de désolation dans lequel elle était tombée…

Il a bien fallu que nous quittions le Hounza ; non sans regrets, surtout de ma part. Même maintenant, j’y pense encore souvent. Mais bah, tant pis ! Tant d’autres pays passionnants nous attendent qu’il serait dommage de s’éterniser en un seul lieu.

O monde merveilleux, où l’on trouve de tels endroits – et un papa pour les découvrir et vous y emmener !

Ainsi, en ce moment, par des récits savamment dosés, il nous prépare une surprise d’importance (une de plus).

Il se pourrait, et je sens qu’à l’école je vais encore épater mes petites amies qui ne savent même pas – les ignorantes – où cela se trouve, il se pourrait… que nous partions bientôt pour la Transoxiane et les oasis du Tarim.

Papa en est fou, il ne parle plus que de cela. Il nous a dit que tout ce que nous avions vu jusqu’ici n’était rien comparé à ces pays-là. Car, non seulement ils sont très beaux, mais aussi un peu magiques.

C’est ainsi qu’on y trouve, par exemple, des fleuves facétieux qui changent de place sans prévenir : on ouvre sa fenêtre un beau matin, et pfuitt ! le fleuve qui coulait juste devant s’est envolé pendant la nuit. Envolé, c’est une façon de parler, en fait il est plutôt rentré sous terre, et dans quelques jours il resurgira peut-être au bout du jardin…

Heureusement que les fameuses oasis ne sont pas aussi remuantes, car je les imagine comme des endroits délicieux, pleins d’ombre et de fraîcheur, et ornés de toutes sortes de fleurs et de fruits (sauf des abricots, sinon maman refuserait de nous accompagner).

J’y vois un palais couleur d’aurore, tout en colonnades et en mosaïques, et des jardins de rêve, avec des bassins peu profonds couverts de nénuphars, et des allées bordées d’amaryllis roses à cœur blanc. Sur des terrasses secrètes, des coussins seront disposés pour le goûter : nous y mangerons des cornes de gazelle en buvant du sirop de fleurs de pêchers… Toute la famille est tentée par ce programme alléchant…

— … Et pour une fois, tâchez de pas oublier l’heure et de pas rentrer trop tard de votre Tofagasta ou de votre Louchistan, dit Fine, les poings sur les hanches. On tuerait un âne à coups de figues avant que vous vous décidiez à descendre souper quand on sonne la cloche. Ce soir, il y a des saucisses avec de la polente à la sauce tomate.

Ce sera un peu meilleur que vos cornes de sauterelles frites dans de la confiture de roses ! Si c’est permis de mettre des idées pareilles dans la tête de ces petites !…

— Bien relevée, au moins, la sauce tomate ? demande papa, qui adore la polente.

— Juste comme vous l’aimez. Alors, n’allez pas la faire attendre. La polente refroidie, ça pèse sur l’estomac comme le diable.

— Ne vous en faites pas, Fine, répond papa, nous serons de retour à temps. Le Bélouchistan, c’est la porte à côté. Et quand on sait s’en servir, une porte, cela s’ouvre comme on veut, quand on veut, et dans les deux sens.

— Rien ne nous empêche de la rouvrir demain, et de repartir pour… disons, la Bactriane, l’île de Pâques ou le désert de Gobi. Et pourquoi pas pour Karakorum ? Voilà une ville, si j’ose dire, faite tout exprès pour nous. Jugez-en, les enfants : son nom, en tibétain, veut dire “la pierre noire”, elle a été pendant longtemps la capitale des anciens Mongols. Depuis des siècles, elle a disparu, on a perdu sa trace, on ne sait plus où elle est, elle est enfouie quelque part sous les sables, au fin fond de l’Asie. Je parie que je vous y mène tout droit, que nous la retrouvons, et que nous y ferons des découvertes étonnantes ! Qui vient avec moi demain ?

Quelle question ! Ce n’est pas demain, mais sur le champ que nous nous y précipitons.

Au revoir, Fine, nous partons pour Karakorum : le temps d’aller chercher nos cache-nez – les courants d’air sont traîtres dans les déserts !

Mais gardez les saucisses et la polente bien au chaud : nous serons de retour pour le souper. Comme d’habitude !