MA MAISON
Aujourd’hui, à l’école, nous avons fait une dictée qui m’a bien plu : d’abord parce que je n’ai fait que deux fautes (à “magnificence” et à “osât” – quelle idée de mettre des subjonctifs dans une dictée !), mais surtout parce que j’ai eu l’impression que l’auteur, M. Rousseau, y décrivait ma propre maison. C’est incroyable de ressemblance. Dès le début, par exemple :
“… Sur le penchant de quelque agréable colline…”
Nous habitons presque au pied d’une colline – on peut dire “penchant” si l’on veut faire joli – et c’est une colline extrêmement agréable, puisqu’elle porte un vieux nom du pays qui veut dire “paradis”. Et d’un.
“… bien ombragée…”
Au bas de notre colline, il y a des marronniers, des peupliers, des trembles, des saules, et même un bouleau, et, vers le haut, des amandiers et des oliviers : nous profitons donc des ombrages les plus variés, des plus épais aux plus légers. Et de deux.
“J’aurais une petite maison rustique…”
Voilà notre maison en deux mots : assez petite, en effet, et pour ce qui est du rustique, à part une maison proche, elle n’est entourée que de vergers et de champs. Et de trois.
“… une maison blanche avec des contrevents verts…”
Chez nous, on appelle ça des volets et non des contrevents, mais ils sont bel et bien verts, d’un joli vert amande très doux, et les murs sont crépis de blanc. Et de quatre.
Ce n’est déjà pas mal. Mais à cet endroit-là de la dictée, il faut franchir un passage tout encombré de subjonctifs et de conditionnels, prêts à vous jeter dans les jambes des fautes grosses comme des pavés au moindre signe d’inattention de votre part. Après avoir déjoué ces périls, quand on peut souffler un peu et réfléchir sur le sens de ce qu’on vient d’écrire, il en ressort que l’auteur préfère à tout autre un toit de tuiles “plus propre et plus gai” qu’un toit de chaume ou d’ardoise.
Or que trouvons-nous sur notre propre toit, surmontant les murs blancs et les volets verts, sinon des tuiles, de belles vieilles tuiles rondes, d’un rose doux, un peu passé, ce qui ne les empêche pas d’être propres et gaies ? Je me demande d’ailleurs ce qu’il pourrait y avoir d’autre : je n’ai jamais vu de toit de chaume que sur des images, et la seule maison de la région recouverte d’ardoise n’est pas une réussite, il s’en faut !
Une colline, des ombrages, une maison blanche, des volets verts, des tuiles gaies : c’est bien notre maison, et c’est aussi celle rêvée par l’auteur de la dictée, qui pourtant, nous a-t-on dit, vivait il y a très très longtemps et pas du tout par ici.
Je passe sous silence le reste de ses souhaits : tout, je vous dis, nous avons tout : la basse-cour, le potager, le verger. Il ne nous manque qu’une chose (Dieu merci) pour que le tableau soit complet : c’est une étable pour les vaches. Si je dis “Dieu merci”, c’est que je n’aime pas assez leur lait et que j’ai bien trop peur de leurs cornes.
Oui, plus j’y réfléchis, et plus je pense que ce monsieur de la dictée aurait aimé notre maison.
Et pourtant, elle est loin d’être parfaite ni même très belle, et jamais elle ne paraîtra dans un de ces journaux pleins de photos qu’on regarde quand on attend chez le dentiste. Les pièces sont petites et toutes un peu biscornues, l’escalier raide, les meubles dépareillés. Quant au confort, mieux vaut ne pas en parler ! Le poêle de la salle à manger fume par vent du sud, et si nous voulons lire dans notre lit, l’hiver, nous devons nous habiller comme des Esquimaux, avec un passe-montagne, des gants fourrés et une grosse bouillotte aux pieds.
Et alors, quelle importance ? Je suis persuadée que ce monsieur de la dictée aurait tout simplement été sensible au charme de notre maison, et qu’il aurait compris combien elle est accueillante, et douce, et bonne à vivre.
Cette pensée me réconforte. Surtout quand je repense à la visite de la dame blonde de l’autre jour.
J’étais seule ce jour-là quand elle a sonné à la porte et m’a demandé à voir “le cadre où mon papa travaillait”. Je le lui ai donc montré, et le cadre et elle ne se sont pas plu du tout. Elle me suivait à travers les pièces en bêlant comme un mouton : “Mais, mais, mêê, mêê… je croyais que c’était plus ceci, et plus cela… mêêê… c’est tout petit… mêêê… c’est ça le jardin… mêêê…c’est ça la vue… !
De temps en temps, elle changeait et disait : “Oh là là, oh là là”, et ce n’était pas une exclamation admirative.
Je l’ai détestée, car sous son regard (et son profil) de mouton, la maison a semblé rétrécir et devenir toute honteuse, et moi aussi. Arrivée dans le bureau de papa, elle a regardé par la fenêtre et poussé un cri d’horreur : “Mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est que ÇA ?”
“ÇA” c’est la maison de nos proches voisins. Ce sont eux qui l’ont construite de leurs propres mains, et c’est vrai qu’elle bouche un peu la vue et qu’elle ne fait peut-être pas très bien dans le paysage. Ce qui n’améliore pas les choses, c’est qu’elle est entourée d’une cabane à lapins d’un vieux poulailler et de quelques autres débarras divers.
Nous n’y prêtons guère attention, car nous aimons bien nos voisins. Ils nous donnent des salades, nous leur donnons des fruits, et ce sont eux qui font notre vin avec le raisin de nos vignes.
Ma sœur va en classe avec leur fille, et quelquefois, quand il pleut, je vais les chercher à la sortie de la petite école. J’en place une de chaque côté de ma grande cape dont je ferme tous les boutons, et nous remontons chez nous, sous l’œil ébahi des passants, comme un joyeux monstre à six pattes tout secoué de fous rires. N’est-ce pas mieux que de faire la fine bouche et une moue dégoûtée devant quelques bouts de fil de fer ou un vieux poulailler ?
J’en ai voulu à cette dame de m’avoir fait voir ma maison par ses yeux (de mouton).
Mais cela n’a pas duré. Le soir même, tout le monde était de retour. Il faisait bon et chaud près du poêle. La soupe fumait sur la table de la salle-à-manger-salon, la toile cirée luisait doucement sous la lampe, et nous avons éteint la radio pour écouter papa nous raconter l’histoire de Merlin l’Enchanteur, et bâtir autour de nous le palais du roi Arthur.