MAMAN
S’EST CASSÉ LA JAMBE
On a bien ri, ma sœur et moi, quand maman s’est cassé la jambe. Voici pourquoi :
L’été, nous passons nos vacances à la montagne, dans une grande vieille maison grise que nous louons, et qui est entourée d’un jardin clos par des haies de framboisiers. Au-delà, il y a des prairies, des ruisseaux, et aussi des vaches, beaucoup de vaches, hélas, qui m’empêchent d’aller faire des galipettes dans les prés comme j’en aurais envie. Plus loin encore, l’horizon est fermé de tous côtés par de très hautes montagnes.
Un jour, papa, maman et Kakoun ont eu envie d’aller faire une grande balade à pied dans ces hauteurs, une expédition d’au moins deux jours. Ils se sont équipés, ont mis leurs vêtements les plus chauds, enfilé de grosses chaussettes dans de grosses chaussures, et ils ont décidé de passer par la ville la plus proche pour y acheter leurs provisions de route. Avant de partir, ils nous ont fait mille recommandations de prudence, pour que nous soyions bien sages et qu’il ne nous arrive rien.
Deux heures après, maman était de retour avec la jambe cassée : elle était tombée sur le trottoir en sortant d’un magasin.
Quand nous l’avons vue arriver, doucement balancée sur un brancard porté par Kakoun et papa, comme une princesse sur son palanquin, le cortège nous a paru si cocasse que nous avons ri aux larmes. Il faut dire qu’elle n’avait pas l’air de souffrir. Il paraît qu’elle avait eu très mal quand elle était tombée, mais entre-temps on lui avait enfermé la jambe dans un drôle de gros tuyau blanc, en plâtre, et elle ne souffrait plus du tout. Seulement, elle ne pouvait pas bouger.
Papa nous a raconté comment, tout de suite après l’accident, il s’était précipité à la recherche d’un brancard ; et le premier qui lui est tombé sous la main se trouvait dans une espèce d’hospice, où une religieuse ne cessait de répéter avec obstination qu’il était impossible de l’utiliser, et qu’on n’avait jamais vu un brancard sortir de cet endroit.
“Alors, a répondu papa, regardez bien ma sœur, vous allez voir un miracle : vous allez en voir un qui va sortir.”
Sur ce, Kakoun et lui ont pris le brancard chacun par un bout et sont partis avec. Ils ont mis maman dessus, après quoi, le seul docteur qu’ils ont pu trouver pour la soigner, c’est un médecin militaire (c’est plein de soldats dans cette ville).
On a installé maman dans sa chambre, et dès le lendemain le médecin est venu voir comment elle allait. C’était un jeune major très gentil. Il est revenu tous les jours. Au début, c’était pour surveiller la jambe de maman, et ensuite, surtout pour écouter les histoires de papa.
Cet été-là, papa était particulièrement en verve, et sa cible favorite se trouvait être les généraux. Il a dit pis que pendre des généraux. Il a l’air de les aimer autant que la Nini le roi Louis-Philippe. Je ne sais pas trop pourquoi. Je suppose que, pendant la guerre, ils lui ont fait faire des choses sur lesquelles il n’était pas d’accord, et sans même lui laisser le droit de protester, et que ça ne lui a pas plu du tout.
Bref, il a raconté sur eux des histoires horribles, et c’était tellement drôle que tout le monde se tordait de rire autour du lit de maman.
Maman, elle, n’était pas trop contente, car son gentil major, qui l’avait si bien soignée, était quand même un militaire, et elle avait peur qu’il le prenne mal.
Pas du tout, au contraire : il était le premier à rire, et de bon cœur.
Alors elle s’est rassurée, et le reste de l’été s’est passé gaiement à mettre les généraux plus bas que terre en attendant que la jambe de maman se recolle.
Quand elle a été guérie, nous sommes rentrés à la maison, et quelques semaines plus tard, une lettre est arrivée. Maman l’a lue et l’a tendue à papa sans un mot, avec un air sévère. La lettre disait :
“Le général Untel a l’honneur de vous faire part du mariage de son fils…”
C’était le père du gentil major.
Pour une fois, papa a eu l’air stupéfait. Pour une fois aussi, son commentaire a été des plus sobres. Il a simplement dit : “Oh, merde !”