LE DÎNER
COMME IL FAUT

Il y a quelques jours, maman nous a demandé si nous l’aimions vraiment beaucoup. Nous avons tous répondu oui, et c’est vrai. Papa a même ajouté : “Pourquoi poses-tu cette question idiote, ma chérie ?”

Alors maman a dit que c’était parce qu’elle voulait demander un effort tout particulier à chacun d’entre nous. Elle souhaitait que nous lui fassions un grand plaisir : celui de lui permettre de donner, au moins une fois dans sa vie, un repas réellement comme il faut, un dîner où les invités seraient reçus avec de la tenue et du décorum, au lieu de la joyeuse pagaille et du laisser-aller habituels.

— S’il n’y a que ça pour te faire plaisir, a dit papa, c’est facile, et nous allons t’étonner, tu vas voir.

— Ah non, a dit maman, je ne veux pas que vous m’étonniez, j’aimerais seulement que vous vous conduisiez comme des gens bien élevés, polis, raisonnables… comme il faut, quoi !

— C’est enfantin, a répondu papa, et ce sera même très rigolo.

— Oui, a soupiré maman, pour vous peut-être. Je vous connais tous les trois, c’est pour ça que je ne suis pas tranquille. Mais comme je ne veux pas faire de réflexions à haute voix au cours de ce repas, si quelque chose ne va pas, je me contenterai de vous regarder fixement, et vous comprendrez.

— En somme a dit papa, tu essaieras de nous hypnotiser pour nous remettre dans le droit chemin. Mais tu n’auras pas besoin d’en arriver là : nous nous conduirons comme des anges, comme si nous recevions la reine d’Angleterre elle-même, n’est-ce pas, les enfants ?

Maman n’a pas semblé tout à fait rassurée.

Pourtant, le jour du dîner comme il faut, elle était contente de nous, au départ. En tout cas, elle a dit que nous l’avions bien aidée à préparer le repas. Moi, j’avais battu les œufs pour la crème et ma sœur avait soigneusement léché la casserole pour que Fine ait moins de vaisselle à laver. Fine elle-même avait mis un beau petit tablier blanc festonné, dont on avait eu un peu de mal à nouer les rubans derrière sa taille, qui était beaucoup plus large que le tablier. J’aurais bien aimé découper et plisser une bande de papier blanc pour la lui mettre dans les cheveux, comme on voit sur les images, mais maman m’a fait comprendre de ne pas insister.

La table était très jolie, avec une nappe brodée dont on avait repassé les plis, des assiettes fleuries du service qui n’est pas ébréché, et des verres à pied pareils pour tout le monde, même pour ma petite sœur. Maman a plié les serviettes en oreilles de lapin, puis les a posées toutes droites dans les verres, et nous avons aidé à astiquer des couverts horriblement lourds. Mais il paraît que ça fait comme il faut.

Fine n’a pas voulu être en reste : elle est allée moissonner au jardin un énorme bouquet qu’on a placé dans le vase bleu au milieu de la table. C’était superbe ! Je me demande pourquoi on ne fait pas plus souvent de repas comme il faut.

Quand les invités sont arrivés, tout était impeccable, nous y compris, sur notre trente-et-un, astiquées de la tête aux pieds. Papa se trouvait encore dans son bureau, où il était remonté travailler après le déjeuner, avec quelques paroles encourageantes à l’adresse de maman, et la promesse de venir jouer son rôle de maître de maison à la première sommation de sa part. Maman lui avait préparé sur le lit son beau costume, et une cravate assortie à ses yeux. Elle aime être fière de nous, maman !

Après nous avoir présentées aux invités, elle nous a dit : “Montez chercher votre père, mes chéries.” Mais une fois dans le couloir, ma sœur a chuchoté : “Pourquoi est-ce qu’on ne ferait pas comme d’habitude ?” Elle a donc attrapé la grosse cloche de vache qui se trouve à cet effet sur le piano de l’entrée et elle l’a agitée dans un vacarme assourdissant. De retour dans la salle à manger, j’ai bien vu que maman nous faisait les gros yeux.

Je dois dire que papa a été très gentil, et qu’il ne s’est pas fait attendre, comme certains jours où il faut jouer un véritable concerto de cloche de vache avant qu’il ne consente à descendre. Il a été là presque tout de suite et il a ouvert la porte avec un grand sourire. Celui de maman s’est effacé, et tout ce qu’elle a trouvé à balbutier c’est : “Oh, mon Dieu !”

Papa avait tout simplement oublié de s’habiller, de se raser, et le fameux dîner. Quand son travail marche bien, c’est comme ça. Il était en pyjama et robe de chambre, hirsute, ébouriffé, gai comme un pinson. “Mes enfants, a-t-il dit en se frottant les mains, j’ai travaillé comme un ange !” Et puis il a fait asseoir ses invités et il s’est mis à leur raconter des histoires. Ce que j’aime, chez mon papa, c’est qu’il est toujours à l’aise… C’était visible que maman se retenait de lui dire ce qu’elle pensait, mais elle avait promis de ne pas parler, et il a bien fallu qu’elle aille voir si tout allait bien à la cuisine.

Papa en a profité pour dire deux choses. La première, c’est :

“Qu’est-ce que ces gigantesques fleurs font sur la table ? Les enfants, enlevez-moi ça tout de suite. J’ai l’impression de m’être égaré dans la jungle et d’avoir perdu de vue mes compagnons de voyage.”

Et la seconde :

“Tiens, Fine ne mange pas avec nous aujourd’hui ? Ou elle boude, ou alors elle sait ce qu’il y a au menu…”

Il s’est mis à rire, et maman, de retour de la cuisine, ne l’a pas imité. Alors, pour la dérider, un peu plus tard, interrompant une histoire, il s’est tourné vers elle et lui a dit gentiment :

“Ma chérie, d’ordinaire ta sauce est excellente, mais aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi, elle n’a strictement aucun goût. Et c’est dommage, car elle aurait un peu relevé la viande, qui ressemble à du carton bouilli.”

C’est à ce moment-là que maman s’est complètement désintéressée de ses invités. Elle s’est tournée vers papa et elle l’a regardé fixement, en silence, avec ses grands yeux “couleur de tabac d’Espagne”. (C’est comme ça que papa les appelle d’habitude).

J’ai parié à voix basse avec ma sœur qu’elle n’arriverait pas à l’hypnotiser, et j’ai gagné. D’ailleurs, il n’y avait aucune raison qu’il se laisse faire, puisque c’était vrai que la sauce n’était pas aussi bonne que les autres fois.

À ce moment précis, Fine a fait une majestueuse apparition sur le seuil de la cuisine, et, tenant à deux mains une assiette collée sur son estomac, elle a questionné d’une voix forte :

— Pour qui qu’elle est, l’assiette ?

Maman a changé aussitôt son regard de direction et elle a essayé d’hypnotiser Fine. Mais, pas plus que papa, Fine n’est de l’espèce hypnotisable. Sans se troubler, elle est venue changer l’assiette de la dame (le monsieur n’y a pas eu droit) et elle est restée là un petit moment, l’assiette sale à la main, à écouter ce que papa était en train de raconter au lieu d’aller chercher le plat suivant. Elle aime beaucoup les histoires de papa, qui la font rire – surtout les horribles.

Une de ses préférées – papa se régale de la raconter aux repas – est celle où, se promenant un jour dans un vallon perdu, il avait découvert une ferme isolée d’où montait une délicieuse odeur de rôti qui lui avait mis l’eau à la bouche.

Quand mon papa raconte, on s’y croit vraiment, on est avec lui dans le vallon, on s’approche de cette ferme silencieuse et solitaire, on respire cette étrange odeur de festin. L’appétit croît à chaque pas, le mystère à chaque phrase… Qu’y a-t-il derrière ces murs, pour quels hôtes invisibles prépare-t-on ce repas ? Lorsque enfin papa ouvre la porte, et nous avec lui, que découvre-t-on ? La fermière, qui a eu un malaise, qui est tombée la tête la première sur le fourneau, et qui est en train de griller à petit feu…

Généralement, papa ajoute d’un air détaché que ça sentait meilleur que le cochon rôti. Par contre, ce qu’il ne dit pas, c’est s’il a pu sauver un morceau de la dame en train de cuire, et moi je ne le lui demande jamais, car les histoires sont les histoires, et celui qui les raconte a le droit de ne dire que ce qu’il veut. Libre à soi de les compléter dans sa tête si l’on y tient.

Mais ce qu’il ajoute toujours en se tournant aimablement vers ses invités, c’est : “Vous reprendrez bien un peu de viande ?” Cette fois encore, il n’y a pas manqué. Et cette fois encore les invités ont répondu : “Non, non, merci, nous n’avons plus faim.”

Fine est repartie dans sa cuisine en ricanant, et les yeux de maman, tout fixes et tout brillants, ont viré de la couleur tabac d’Espagne à celle, beaucoup plus foncée, de café du Brésil.

Bref, entre papa qui parlait, maman qui essayait de le fasciner et Fine qui mangeait dans sa cuisine, plus personne ne s’occupait des invités. Je me demande ce qu’ils seraient devenus, les malheureux, si ma sœur et moi nous ne leur avions pas fait passer les plats et versé à boire, sans presque rien renverser, sauf un peu de vin rouge sur la jupe de la dame. J’avais peur qu’ils ne soient très fâchés, mais non, ils n’en avaient pas l’air. Ils devaient être encore plus comme il faut que notre repas.

Enfin, tout s’est bien passé, à mon avis. Le soir, maman a mangé deux fois plus que d’habitude, parce qu’à midi elle s’était coupé l’appétit en essayant d’hypnotiser tout le monde.

Ce que je n’ai pas compris, c’est pourquoi elle a dit que c’était fini, qu’elle abandonnait, que désormais, invités ou pas elle ne s’occuperait plus de savoir si nous nous tenions bien à table – “les uns et les autres” – a-t-elle ajouté en regardant une ultime fois papa droit dans les yeux – et qu’il n’y aurait plus jamais de dîner comme il faut.

Moi, je trouve qu’elle a bien tort, car ce sont les plus amusants.