HORS DES CERCLES
ÉCRIT POUR LULU
Il est fort probable que je m’endormis dans un lit confortable, dans le brouillard jaune d’une lampe de chevet, un livre de Dickens ou de Reuter à portée de la main, une pipe éteinte sur le plancher, dans ce décor familier où tous les soirs on prend congé de la vie quotidienne pour le voyage immobile du sommeil.
Je m’éveillai face à une mer grondante sur laquelle s’avançait la nuit. Le réveil n’a jamais rien d’étonnant, puisqu’il participe encore de la fantaisie du rêve, mais passées les minutes nécessaires à notre reprise d’équilibre dans le temps et dans l’espace, je me dis avec un peu d’émotion :
— Tout ceci est réel.
Il n’y a de réalité qu’aux approches de Dieu ; or l’homme mort est divin. J’allais poser la grande question personnelle aux sables, à la moraine et au flux festonné de brisants, quand un rire monta derrière une dune et que Lulu parut.
Elle était toute petite – elle l’est toujours restée d’ailleurs à mon cœur et à mon entendement – et se frottait les yeux.
— Ah Daddy, dit-elle, j’ai bien dormi.
Elle fourra, d’un geste confiant qui fut toujours sien, sa menotte dans ma grosse patte malhabile.
Nous tournâmes le dos à la mer sans voiles et nos pas sonnèrent clairs, sur les dalles d’un immense boulevard qui s’allongeait, sans fin, entre des maisons aux fenêtres sans vie.
Lulu fixait l’étendue de son beau regard sombre.
— Dadd’, fit-elle, je crois que nous sommes morts tous les deux, mais cela ne fait rien, n’est-ce pas ?
Elle disait ’ien et ’s pas, comme quand elle était toute, toute petite.
— Non, dis-je, cela ne fait rien, et je serrai sa main bien fort.
Rien, en effet, puisque je savais maintenant que sa main ne quitterait plus la mienne ; rien, parce que rien ne pourrait plus me ravir sa présence, rien, parce que nos éternités allaient se confondre.
— Dadd’, demanda-t-elle, raconte-moi une histoire.
— Il était une fois, commençai-je.
— Bien, approuva-t-elle, il ne faut jamais commencer une histoire autrement ; c’est déjà aussi bien et aussi beau que l’histoire elle-même.
— Il y avait une fois un pauvre homme que d’autres hommes enfermèrent dans une prison, loin de tout ce qu’il aimait, et dérobant ainsi toutes les bonnes et belles choses du monde à ses yeux et à son cœur.
» Il y devint très vieux, car sa douleur était grande et simple et de celles qui allongent cruellement les jours au lieu de diminuer leur nombre. Un jour que cette douleur n’eut plus la force de nourrir son cœur, il mourut.
» — Apporte-moi la plus grande souffrance humaine, pour que je puisse la récompenser selon ma justice et ma bonté, dit Dieu à l’un de ses archanges. Et l’Esprit du Ciel Lui apporta le cœur de l’homme mort.
» — En vérité, lui dit Dieu ta souffrance fut infinie et je veux la récompenser par l’infini dans la joie. Voici mon ciel, dont les étoiles sont les fleurs, qu’il soit ton jardin. Ton souffle y allumera de nouvelles nébuleuses, ton geste anéantira les astres qui n’auront pas d’agrément pour toi, tu changeras d’une pensée les orbes sur lesquelles cheminent les mondes, car ce qui est ma volonté et ma joie seront tiennes à présent.
» — Je n’en veux pas, dit le pauvre homme mort.
» — Selon ma justice et ma bonté, dit Dieu, tu choisiras ta récompense, ainsi je le veux.
» — Alors, dit l’homme, laisse-moi revenir pour un jour sur terre, prendre ma petite fille sur les genoux et lui raconter une histoire.
— Ah, dit Lulu, cette histoire est plaisante parce qu’on y parle d’une autre histoire qui sera racontée, c’est comme si elle n’avait pas de fin. Pas de fin… pas de fin…
Lulu disait vrai ; Dieu, qui est infiniment bon, ne veut pas de fin à la joie des hommes morts.
Et je savais qu’il en avait ainsi décidé pour moi ; que ma part d’Éternité serait une félicité sans bornes, élevée à jamais d’un coup d’aile sans défaillance, au-dessus du temps, parce que ma petite fille m’y suivrait, ombre lumineuse, et que je lui raconterais des histoires.