LA MAIN
DE GOETZ VON BERLICHINGEN

Nous habitions à Gand, dans le Ham, une grande et vieille maison, si grande que j’étais convaincu de pouvoir m’y égarer au cours de mes désobéissantes incursions aux étages interdits.

Elle existe encore aujourd’hui, mais sur elle pèsent le silence et la poussière de l’oubli, car il n’y a plus personne pour l’habiter avec amour.

Deux générations de marins et de voyageurs y vécurent et, comme le port est proche, l’appel des sirènes s’y marie avec les immenses résonances des sous-sol et les échos appauvris de la rue sans joie qu’est le Ham.

Élodie, notre vieille bonne, qui avait établi à son usage un calendrier de saints propices aux fêtes et aux agapes familiales, avait, en quelque sorte, canonisé quelques-uns de nos amis et visiteurs et, parmi eux, le plus auréolé de gloire fut certes mon oncle Frans-Pieter Kwansuys.

Cet homme de bien et de bel esprit n’était pas mon oncle, mais tout au plus un lointain cousin de ma mère ; cependant, de lui donner ce nom si proche de notre cœur, sa gloire rejaillissait sur nous.

Aux jours où Élodie mettait un oison en broche ou faisait dorer à la braise douce les paniquets à la mélasse, il prenait une large part au régal, car il était « porté sur la bouche » et discourait agréablement à propos des mets, des sauces et des épices.

Frans-Pieter Kwansuys avait vécu douze ans en Allemagne, s’y était marié et y avait enterré, après dix ans de belle tendresse, sa femme et son bonheur. Il en avait rapporté, outre des souvenirs tendres dont il gardait jalousement le secret, l’amour des livres et de la connaissance ; un discours sur Gœthe ; une excellente traduction de la Jobsiade, ce poème héroï-comique de Zacharie, si plaisant qu’il semble digne d’Holberg, par son humour et son esprit ; quelques pages éparses de l’étrange roman picaresque de Christian Reuter Schelmuffski’s Abenteuer ; un fragment d’un traité de spagirie de Kurt Auerbach et quelques ennuyeuses imitations du Tagebuch eines Beobachters seines selbst de Lavater.

Aujourd’hui, toute cette littérature poussiéreuse est mienne, car elle me fut léguée par l’oncle Kwansuys, avec l’espoir que je pusse, un jour, en tirer quelque profit.

Hélas ! je n’ai pas répondu à cette ultime espérance et, seul, le cri désespéré de Gœtz von Berlichingen – ce formidable héros d’un siècle de tourmente que le discours sur Goethe de mon cher oncle mit en si curieuse lumière – reste vivant dans ma mémoire : « Écrire ! Ce n’est qu’une oisiveté affairée… »

Par cinq fois, en se servant de crayons de couleurs différentes, l’oncle avait souligné cette phrase.

Silence et poussière… comme tout ceci est lourd à soulever ! Et si je le fais, c’est par la faute du signe que je reçus du fond des ténèbres.

*

L’oncle Kwansuys habitait une maison voisine de la nôtre, dans ce Ham long et maussade, sempiternellement crépusculaire.

Elle était moins grande que la nôtre, mais plus noire encore et plus sonore aux jours de grand vent et de rafales.

Pourtant, on y avait soustrait à la morose atmosphère, à la froidure des « cuisines-caves » et à l’obscurité des corridors, une pièce haute et claire, tapissée de jaune, chauffée par un splendide poêle Marlbach et éclairée par une lampe à double mèche qui descendait de la moulure centrale du plafond à l’aide d’un triple câble doré.

Pendant le jour, la massive table ovale ployait sous les livres et les cartons remplis d’enluminures ; mais le soir, à l’heure du souper, elle se couvrait d’une nappe bise bordée de bleu et d’orange et se chargeait de belle faïence de Tournai et de cristal de Bohême.

On mangeait d’exquises choses dans ces plats et l’on buvait, dans les hauts verres, du vin du Rhin et du Bordelais.

Autour de cette table, l’oncle Kwansuys traitait des amis qui lui étaient chers par leur attention et leur muette admiration pour ses discours. Je les revois encore heureux de s’empiffrer de gigot à l’ail, de poulet au gros sel, de raie à la daube et de pâté d’oie, mais tout aussi satisfaits, semblait-il, d’écouter les doctes propos de leur hôte.

Ils étaient quatre, M. van Piperzele, qui était docteur en quelque chose, mais non en médecine ; le doux bonhomme Finjaer ; le gros et placide Binus Compernolle et le capitaine Coppejans.

Coppejans n’était pas plus capitaine que Frans Kwansuys n’était mon oncle ; il avait navigué et possédait un brevet de patron au cabotage. Élodie le disait homme de bon conseil et de grande sagesse, ce que je continue à croire, sans ombre de preuves.

Un soir, comme M. van Pipezele découpait la tarte aux macarons et que le capitaine Coppejans dosait le rhum, le kummel et la chartreuse verte dans les verres, l’oncle reprit son discours sur Goethe à l’endroit où il l’avait laissé, l’avant-veille, le jour où on avait mangé la tête de veau en tortue.

 

Je reviens au chef-d’œuvre de Gœthe, l’admirable Gœtz von Berlichingen. Ce fut donc pendant une des généreuses agressions de cet homme d’honneur contre l’évêque de Bamberg, les marchands de Nuremberg ou les bourgeois de Cologne, que Gœtz perdit la main droite.

Un habile artisan du fer lui fit une main à quintuple ressort, avec laquelle il pouvait encore manier l’épée.

 

Ici le doux M. Finjaer intervint :

— Un chef-d’œuvre de mécanique, on peut le dire.

— Je me rappelle, dit le capitaine Coppejans, que mon timonier Petrus D’hondt eut le poignet pris entre le cabestan et le câble de fer et eut la main littéralement coupée. Depuis, il porte un crochet de cuivre, ce qui veut dire qu’à notre époque on ne sait plus faire de main pareille à celle de Gœtz.

L’oncle Kwansuys inclina la tête en signe de condescendance à ces vains propos.

— Souvenez-vous, mes amis, dit-il, des mots dignes de l’éternité de l’airain, qui achèvent le drame de Gœthe : « Homme noble ! Homme généreux ! Malheur au siècle qui t’a repoussé ! »

Ici mon oncle déposa ses lunettes et cligna de l’œil ; le docteur van Piperzele, servile comme toujours, l’imita, comme s’il partageait quelque secret avec lui.

— Cette belle fin, hélas ! n’est pas conforme à la vérité, et je le déplore, continua l’orateur. Gœtz von Berlichingen, considéré comme rebelle, fut enfermé à la prison d’Augsbourg où il resta deux ans. L’empereur lui accorda ensuite la liberté de se retirer dans ses terres et d’habiter son château de Juxthausen, en échange de sa parole de chevalier de ne plus sortir de ses domaines et de ne jamais reprendre les armes au profit de n’importe quel parti.

Quinze ans plus tard, Charles-Quint le dégagea de sa promesse et Gœtz, ivre de bonheur, suivit l’empereur et sa fortune en France, en Espagne et dans les Flandres. Après l’abdication du souverain à Yuste, Gœtz retourna en Allemagne où il mourut sept ans plus tard.

Or…

Nouveau clin d’œil, imité par M. van Piperzele.

— Depuis son séjour aux Pays-Bas, Gœtz ne portait plus sa main de fer !

— Elle se trouve, commença Finjaer, au musée de…

Mon oncle Kwansuys lui imposa silence :

— De Nuremberg, de Vienne ou de Constantinople… qu’importe ? Puisque ce n’est qu’un inerte gantelet qu’on y posa sous verre. Cette main, la véritable, qui permettait à Gœtz de tenir le glaive et même la plume d’oie, fut perdue ou volée à…

Il leva la main et ses yeux jetèrent des flammes.

— … À Gand, la bonne ville de Charles-Quint, où Gœtz von Berlichingen a séjourné à ses côtés. C’est là qu’elle se trouve encore, et c’est là, donc ici, que je la retrouverai !

*

On ne peut refuser à Frans-Pieter Kwansuys, à défaut d’une réelle érudition, l’esprit têtu de la recherche bénédictine. Les papiers que j’ai compulsés après sa mort en fournissent la preuve. Mais ses recherches me paraissent assez vaines, sans but défini, faites au hasard des trouvailles de bibliothèque.

Il avait transcrit une partie des trois volumes du bizarre écrivain flamand Degrave qui essaya de démontrer, le plus sérieusement du monde, que Homère et Hésiode étaient originaires des Flandres, et qui a traduit du latin, avec texte original en regard, la dissertation du docteur flamand Paschasius Justus sur les « jeux de hasard et la maladie de jouer de l’argent ».

— Paschasius… Paschasius, l’ai-je quelquefois entendu murmurer, cet esprit curieux du seizième siècle, nous eût laissé nombre d’estimables écrits, si la peur du bûcher n’avait hanté ses nuits et ses jours. Il adopta ce nom par admiration pour Paschase, Radbert, curé de Corbie au neuvième siècle, auteur de belles pages théologiques. Ah ! mon doux Paschasius… à l’aide… à l’aide, oh mon vieil ami perdu dans les siècles enfuis !

Je ne puis dire de quelle manière l’ombre évoquée du docteur magnifique vint au secours de mon oncle pendant la fatale recherche de la main de fer. Mais, certes, elle dut y jouer son rôle.

Au cours de la semaine qui suivit la mémorable soirée des discours, l’oncle Kwansuys aménagea une partie des « cuisines-caves » en laboratoire. Seul, le bonhomme Finjaer y était admis, car je ne compte guère ma propre présence en ces lieux mystérieux, jugée sans doute négligeable.

Il est vrai que je m’y rendais utile en actionnant un petit soufflet de forge qui faisait se lever des flammèches bleues sur le lit de braise d’un fourneau.

Il faisait froid, dans cet antre de douteuse science, et les vapeurs qu’exhalaient les cornues de gros verres sentaient mauvais ; mais le visage de mon oncle était grave et les bonnes joues de M. Finjaer luisaient souvent de transpiration, malgré la basse température. Un jour, au coup de quatre heures, un ballon de verre sentait mauvais ; mais le visage de mon oncle d’un beau vert doré monta au plafond.

M. Finjaer poussa un cri d’effroi :

— Regardez… Oh ! regardez donc !

Je voyais mal car j’étais assis à contre-jour, à côté de mon soufflet, mais il me semblait que le brouillard vert avait pris une forme précise.

— Une araignée… non, un crabe court au plafond ! m’écriai-je avec horreur.

— Taisez-vous, petit misérable ! rugit l’oncle Kwansuys.

La forme se fondit rapidement et ne fut plus que fumée au plafond, mais je vis que l’oncle et M. Finjaer suaient à grosses gouttes.

— Quand je vous le disais, Finjaer… Les écrits de ces vieux sages ne mentent jamais !

— Elle est partie, murmura le bonhomme Finjaer.

— Ce n’était que son ombre, mais nous savons à présent…

Il ne dit pas ce qu’il savait et M. Finjaer ne lui posa aucune question.

Le lendemain, le laboratoire fut fermé et je reçus en présent le soufflet de forge, cadeau qui ne dut pas me faire grand plaisir, puisque je le vendis pour huit sous à un rétameur.

L’oncle Kwansuys m’aimait beaucoup ; peut-être appréciait-il les menus services que je lui rendais en exagérant même leur importance.

Comme il avait la démarche pénible – il souffrait d’une faiblesse de la jambe gauche et j’ai appris plus tard qu’il était atteint de ce mal bizarre qu’on nomme planophobie – je l’accompagnais pendant ses brèves et rares sorties. Il s’appuyait alors lourdement sur mon épaule et, à la traversée des rues et des places, tenant le regard obstinément fixé sur le sol, se laissait conduire comme un aveugle. Tout en marchant il me faisait des discours sur des thèmes sans doute savants et profitables, dont je regrette fort d’avoir perdu souvenance.

Peu de temps après la fermeture de la cave-laboratoire et la vente du soufflet de forge, il me pria de l’accompagner en ville. J’acceptai avec plaisir, car ce service me dispensait d’une demi-journée de classe ; les prières de l’oncle Kwansuys étaient d’ailleurs des ordres pour les miens, bonnes gens vivant dans l’espoir des futurs héritages.

Ma vieille et farouche cité se drapait, ce jour-là, dans un manteau de brume et de petite pluie. L’eau du ciel faisait un bruit affairé de souris sur le dôme de cotonnade verte de l’immense parapluie que je tenais à bras tendu au-dessus de nos têtes.

Nous suivions des rues lugubres longeant de livides prairies de blanchisseurs, aux ruisseaux gonflés d’eau savonneuse et opaline.

— Dire, murmura mon oncle, que ces pavés qui nous meurtrissent les pieds ont sonné sous le pas des chevaux de Charles-Quint et de son fidèle Gœtz von Berlichingen ! Ah !… où les tours se sont écroulées en cendre et en poussière, les dalles sont restées ; acceptes-en la leçon, mon petit, en songeant que tout ce qui se tient près du sol a la vie longue et dure, et ce qui affronte la gloire du ciel, voisine avec la mort et l’oubli.

Proche de la Grauwpoorte, il s’arrêta pour souffler et se mit à examiner attentivement les façades décrépies des maisons.

— La maison des dames Chouts ? s’enquit-il auprès d’un porteur de pain.

L’homme s’arrêta de siffler un air de gigue qui égayait sa mélancolique tournée.

— La v’là, cette maison avec les trois vilaines têtes au-dessus de la porte. Il est vrai que celles qui sont derrière sont plus vilaines encore.

À notre coup de sonnette, la porte s’entrebâilla et un nez rouge parut dans la fente.

— Je désire parler aux dames Chouts, dit mon oncle en soulevant poliment son chapeau.

— À toutes les trois ? demanda le nez rouge.

— Sans doute.

Nous eûmes accès dans un vestibule large comme une rue et noir comme une forge, qui se peupla immédiatement de trois ombres plus noires encore.

— Si c’est pour vendre quelque chose… clamèrent en chœur des voix aiguës.

— Au contraire, je désire acheter quelque chose ayant appartenu à feu l’écuyer Chouts, d’excellente renommée, dit affablement mon oncle.

Trois sales têtes d’effraies surgirent de l’obscurité.

— On pourrait toujours voir, reprit le chœur, bien que nous ne soyons pas disposées à vendre quoi que ce soit.

Je restais immobile près de la porte, une nausée aux lèvres, car une atroce odeur de graillon et d’oignonnade hantait le corridor. Et c’est ainsi que les mots que l’oncle prononça ensuite sur un mode très bas et fort rapide furent perdus pour moi.

— Entrez donc, accepta le chœur, le jeune homme attendra au parloir.

Je passai une heure interminable dans une chambre minuscule à la haute fenêtre cintrée, aux vitres obscurcies par une vitrauphanie barbare, en compagnie d’un fauteuil en rotin, d’un rouet de bois noir et d’un foyer rouge de rouille humide.

J’écrasai sept cafards marchant à la file indienne sur le carrelage bleu, mais ne pus atteindre ceux qui cheminaient autour d’une glace éclatée qui luisait dans la pénombre comme une eau fétide de marécage.

Quand l’oncle Kwansuys revint, son visage était rouge comme s’il avait séjourné à côté d’un puissant fourneau de cuisine ; les trois têtes d’effraies l’escortaient en miaulant des politesses éperdues.

Dans la rue, l’oncle se tourna vers la façade aux trois masques et son visage prit une expression de mépris et de rancune.

— Péronnelles… Pimpesouées du diable, gronda-t-il.

Il me tendit un paquet enveloppé de dur papier gris.

— Porte cela avec soin, mon petit, c’est un peu lourd.

C’était très lourd et, tout au long du chemin, la ficelle qui entourait le paquet me mordit les doigts.

Mon oncle m’accompagna chez nous, car c’était un jour saint, selon Élodie, et on le fêtait en mangeant des gaufres au beurre et en buvant du chocolat dans de larges jattes bleues et roses.

L’oncle Kwansuys, à l’encontre de ses habitudes, était taciturne et mangeait du bout des dents ; pourtant, une lueur de joie dansait dans ses yeux.

Élodie graissait le gaufrier fumant et y versait la pâte crémeuse d’où naissaient les grandes gaufres carrelées ; tout à coup elle secoua la tête avec colère.

— Il y a de nouveau des rats dans la maison, grogna-t-elle, écoutez-les donc, les mauvaises bêtes !

Je repoussai mon assiette avec terreur, en entendant soudain un bruit de papier froissé et mordu.

— Je ne sais d’où cela peut venir, continua-t-elle en laissant errer ses regards par la cuisine, ce sale bruit de bouffe-moi-ça.

Le bruit venait d’une desserte, qui servait de remise à tout objet momentanément sans usage. Mais ce jour-là, elle était nette, et, seul, le paquet enveloppé de papier gris s’y trouvait.

J’allais parler, quand je vis les yeux de mon oncle fixés sur moi : ils étaient étrangement éloquents et j’y lisais une supplication intense.

Je me tus et Elodie n’insista pas.

Mais je savais que le bruit était venu du paquet et même je vis…

Quelque chose vivait dans la prison de papier et de ficelles, quelque chose qui cherchait à s’en évader à lents coups de griffe ou de dent.

*

À partir de ce jour, mon oncle et ses amis se réunirent tous les soirs et je ne fus pas toujours admis à ces conférences qui étaient graves et sans grande joie épicurienne.

Vint le soir de la Saint-Eloi, qui est aussi celui de Saint-Philarète.

— Philarète avait reçu de Dieu et de la nature tout ce qui peut rendre la vie agréable et douce, disait mon oncle, et l’on doit aimer saint Eloi pour la joie que nous donna le bon roi Dagobert ; il serait injuste de ne pas célébrer comme on le doit, une pareille double fête.

On mangea un pâté aux anchois, des faisans bardés de lard fin, une dinde truffée, un jambon de Mayence en gelée et les cinq amis burent énormément de vin pris à d’honorables bouteilles cachetées de cire de diverses couleurs.

Au dessert, composé de pièces montées en crèmes, confitures, massepains et frangipanes, le capitaine Coppejans réclama un punch.

Celui-ci fuma dans des tasses de verre et les esprits s’emplirent de brouillard. Binus Compernolle glissa de sa chaise et se laissa conduire au sopha où il s’endormit immédiatement et le bonhomme Finjaer voulut chanter un vieil air d’opéra.

— C’est la Vestale de Spontini, que je veux tirer de l’oubli, déclama-t-il, il me faut redresser cette injustice !

Il ne chanta pas, mais l’instant d’après il se mit debout en criant :

— Je veux la voir, entendez-vous, Kwansuys ? Je veux la voir, j’en ai le droit, je vous ai aidé à la retrouver !

— Taisez-vous, Finjaer, cria mon oncle avec colère, vous êtes ivre !

Mais le bon Finjaer ne l’écoutait guère et il quitta brusquement la pièce.

— Arrêtez-le, il va faire des sottises ! hurla l’oncle.

— Eh oui ! arrêtez-le, car il en fera, approuva le docteur van Piperzele, la bouche pâteuse et les yeux vagues.

On entendit les pas de Finjaer se perdre à l’étage et l’oncle se lança à sa poursuite, traînant bien à contrecœur me semblait-il, le servile van Piperzele dans son sillage.

Le capitaine Coppejans haussa les épaules, vida son verre de punch, le remplit de nouveau et bourra sa pipe.

— Sottises… murmura-t-il.

Alors un cri de terreur et de souffrance retentit, suivi de clameurs et de bruits de chute. J’entendis Finjaer qui hurlait :

— Elle m’a pincé… elle m’a coupé le doigt… oho !

Et l’oncle de gémir…

— Elle est partie… comment, Dieu ! la retrouver maintenant ?

Coppejans secoua la cendre de sa pipe, se leva et, quittant la salle à manger, se mit à gravir péniblement l’escalier en spirale qui montait vers le bel étage. Je le suivis, curieux et anxieux à la fois, dans une chambre qui m’était restée inconnue jusqu’à ce jour.

Elle était à peu près vide de meubles, et j’y vis mon oncle, le docteur van Piperzele et M. Finjaer, groupés autour d’une grande table centrale.

Finjaer était pâle comme un linge et sa bouche se tordait de souffrance. Sa main droite pendait, rouge de sang.

— Vous l’avez ouverte, disait mon oncle d’une voix terrifiée.

— Je voulais la regarder d’un peu plus près, pleurnicha le bonhomme Finjaer. Oh, ma main… oh, comme j’ai mal.

Alors je vis, posée sur la table, une petite cage de fer qui me parut très lourde et très solide. Le portillon en était ouvert et la cage était vide.

*

Le jour de la Saint-Ambroise j’étais malade, comme tous les enfants gâtés d’ailleurs, car la veille étant la Saint-Nicolas, ils s’empiffrent de sucreries, de pâtisseries et de fondants.

Il me fallut me lever la nuit, la bouche mauvaise, le ventre lourd, tiraillé de crampes vives. Le malaise passé, je regardais par la fenêtre la rue noire et venteuse où le grésil grignotait le silence.

La maison de mon oncle Kwansuys faisait à peu près face à la nôtre et je fus étonné en voyant, à cette heure avancée, les stores de sa chambre à coucher teintés de lumière jaune.

— Il est malade, tout comme moi, ricanai-je, me souvenant avec amertume du bonhomme en pain d’épice qu’il avait prélevé sur mes présents de la Saint-Nicolas.

Et soudain, je me jetai en arrière en étouffant un cri d’épouvante.

Une petite ombre véloce courait sur le store, l’ombre particulièrement hideuse d’une araignée gigantesque.

Elle grimpait, descendait, courait de-ci de-là en des cercles rageurs, et soudain, s’élança hors de mon champ de vision.

De l’autre côté de la rue s’élevèrent alors des appels effroyables, qui, secouant l’immense sommeil du Ham, firent s’ouvrir les fenêtres et puis les portes.

Ce fut la nuit où l’on trouva mon oncle Frans-Pieter Kwansuys égorgé dans son lit.

On m’a raconté depuis qu’il avait eu la gorge arrachée et le visage réduit en bouillie.

*

J’héritai de l’oncle Kwansuys, mais j’étais naturellement trop jeune pour entrer en possession des biens assez estimables qu’il me laissait.

Pourtant, par déférence pour mon titre de futur propriétaire, on me laissa vaguer par la maison, le jour où des gens de loi y firent l’inventaire.

Je retrouvai le laboratoire froid, noir et déjà feutré de poussière, et me dis que, l’un ou l’autre jour, je trouverais plaisir à continuer le jeu mystérieux des cornues et des fourneaux du pauvre spagiriste.

Tout à coup, je restai court de souffle, les yeux fixés sur un objet blotti dans un coin entre deux matras de verre.

C’était un gros gant de fer noir qui me semblait enduit de glu ou de graisse.

Alors, du brouillard de mes souvenirs, une pensée claire jaillit, venue je ne sais d’où : la main de fer de Gœtz von Berlichingen !

Sur la table se trouvait une de ces grosses pinces en bois qui servent à saisir les cornues brûlantes.

Je m’en emparai et soulevai le gantelet. Il était si lourd que ma main se courba vers le sol.

La fenêtre de la cave, s’ouvrant à fleur du pavé, donnait sur un petit canal d’eau profonde qui allait se jeter plus loin dans le Pas de la blanchisserie.

À bras tendu, j’y portai ma sinistre trouvaille. Mais alors, j’eus fort à faire pour ne pas hurler d’abominable terreur. La main de fer se mit à se tordre avec furie, mordant la pince de bois dont des éclats se détachèrent et essayant de me saisir les doigts. Elle se convulsa hideusement dans un geste de menace quand je la tins au-dessus de l’eau.

Elle y tomba avec un bruit énorme et, pendant de longues minutes, de gros bouillons agitèrent l’onde tranquille, comme si une respiration monstrueuse s’y achevait dans la souffrance et le désespoir.

*

Il ne me reste pas grand-chose à ajouter à l’étrange et affreuse histoire de mon cher oncle Kwansuys que je continue à pleurer de tout mon être.

Je ne revis plus le capitaine Coppejans qui reprit la mer et dont l’allège se perdit corps et biens, par une nuit de tempête, sur les Wadden de la Frise.

La blessure du bon M. Finjaer s’envenima. On dut procéder à l’amputation de la main et puis du bras, ce qui ne le sauva pas, puisqu’il mourut peu de temps après dans de grandes souffrances.

Binus Compernolle, devenu très rapidement valétudinaire, ne quitta plus sa lointaine maison du Muide où il ne recevait personne, tant il y faisait triste et sale. Quant au docteur van Piperzele que je revis quelques fois, il affecta ne plus me connaître.

Dix ans plus tard, on combla le petit canal du Pas et deux ouvriers terrassiers y perdirent la vie d’une façon restée inexpliquée.

Vers la même époque, trois crimes demeurés impunis ensanglantèrent la rue Terre-Neuve, proche du Ham. On y avait bâti une belle maison neuve pour le compte de trois sœurs qui y élurent domicile dès le départ des constructeurs. On les y trouva étranglées dans leur lit.

C’étaient les vieilles dames Chouts, dont j’avais fait connaissance aux jours de jadis.

Je quittai la maison du Ham où la mort avait fait son entrée et d’où toute joie s’était enfuie. J’y laissai tout ce qui me restait de l’héritage de mon oncle : un gros buste de plâtre de guerrier romain en squamata, aux larges plaques imbriquées. Mais j’emportai ses écrits que je feuillette encore, cherchant quelque chose, mais quoi ?