DÜRER, L’IDIOT

Avant ce soir-là, fatal entre tous les soirs, je dînais en face de Dürer, tous les jours à six heures, au « Sanglier Furieux ».

Dürer, le journaliste, Dürer, l’idiot.

J’en ai toujours voulu à ce garçon stupide, qui commençait invariablement son repas, par une tomate gavée de mayonnaise.

Il avait l’air de se régaler d’un abcès.

Tous les soirs, je suis entré avec la résolution de lui dire :

— Un journaliste, Dürer, n’est pas nécessairement un imbécile complet, c’est un primaire qui a une heureuse mémoire et un don spécial pour consulter rapidement une encyclopédie, un atlas de géographie ou un planisphère céleste.

» Il a, au long de sa carrière, tant et si copieusement renouvelé le vernis de son cerveau, que cela a formé une couche glacée, diamantine, cuirasse de gloire, qui étincelle et qui résiste même à l’expérience des premiers grattages.

» Or, chez toi, Dürer, ce vernis n’est qu’une sale peau, qui luit de loin comme un crachat tassé ou une bavure de cambouis.

Cette tirade, qui me plaisait, je l’avais écrite quelque part ; je la trouvais heureuse, pleine d’un hautain mépris, forgée comme une épée de grand siècle – je la connaissais par cœur et mon image dans le miroir, la ponctuait de sobres gestes lorsque je la récitais en soliloque.

Mais jamais je ne la servis à cet idiot de Dürer.

Une ou deux fois par semaine, à une table proche, prenait place une jeune étudiante. Elle venait, paraît-il, assister à des expériences, dans un laboratoire industriel voisin.

Ces jours-là, Dürer engageait avec moi, une brillante conversation – c’est-à-dire qu’il parlait seul, à voix très haute, de façon à être entendu par elle, et chaque fois je me promettais de lui dire :

— Que veux-tu que je fasse des mensonges que tu me sers ? Mange ta tomate et ne te sers pas de tes doigts pour en torcher la mayonnaise.

Naturellement, je ne disais rien, ces jours-là, je lui offrais même le café, je me sentais fier d’être le confident de ses pharamineux mensonges.

Car c’étaient des mensonges.

Une fois, il me dit :

— J’étais envoyé ce jour-là, par mon journal, à l’exécution capitale de…

Je savais cela, il y était allé ; seulement il s’était évanoui en voyant retirer du fourgon du train les bois de justice, et quand il fut à peu près sur pattes, roulant, tanguant dans une atmosphère d’éther comme une planète lasse, sur une place publique lointaine, on lavait déjà à grande eau, le hagard jeu de mailloche.

Mais le jeune fille écoutait, et, de côté, elle regardait. Elle le regardait avec cette admiration anxieuse que nous avons pour ceux qui ont vu l’horreur en face.

Les regards des femmes se poseront toujours avec amour sur l’aviateur au ras de sa carlingue, sur l’ardoisier qui grimpe au long du clocher, sur le marin qui longe les hautes vergues, sur l’alpiniste qui frappe de son piolet les extrêmes arêtes – parce qu’elles adorent le vertige et le péril des autres.

Et ceux qui sont en face de l’horreur, ont leur âme dangereusement penchée au-dessus de l’abîme insensé de l’Inconnu.

Mais je voyais que l’étudiante attachait des regards de plus en plus émerveillés sur la falote tête de Dürer, journaliste idiot.

Les regards pensifs, profonds, presque tendres qu’ont les femmes qui étudient.

Ce jour-là…

Eh bien ! ce jour-là, il fut ignoble : la jeune femme haletait vraiment, ses doigts nerveux chipotaient la mie de pain, les pépins de raisins, les pelures de pêche.

Dürer ne la regardait pas, mais ne quittait pas des yeux – le fourbe – son image dans la glace d’en face.

— Le chef des informations me disait donc, continua-t-il de sa voix un peu voilée, en vérité une belle voix de conteur – ah ! la canaille – « c’est du travail pour toi, Dürer, as-tu une opinion à ce sujet ? »

» Je n’ai jamais d’opinion, répondis-je, qu’au moment même où je ponds ma copie ; avant et après rien n’est ou n’est plus.

» Au fond, je crois peu aux endroits hantés, mais je ne suis pas à leur sujet d’une incrédulité irréductible. Il y a encore, dans notre métier, des exemples de journalistes qui ont payé de leur raison, de leur vie même, leur esprit rationnel et leur dédain affiché des superstitions.

» Alors, j’y allai – et je t’assure, mon cher, pas plus rassuré que cela, car je pris même mon revolver, ce que je fais rarement.

» Était-ce maintenant le cadre, le temps, ou cela a-t-il aidé à me bouleverser les idées saines ?

» Depuis la petite gare, où j’étais seul à descendre, tout au long de cette route argileuse, il pleuvait, une pluie des marécages, qui joint d’un trait d’eau continu la boue des fondrières au brouillard du ciel.

» Une bande de courlis criait méchamment presque au ras de la terre, et dans la demi-brume des étangs, les foulques naviguaient prétentieusement en escadrille marine.

» Il y avait une vieille femme qui piquait un bout de chandelle, devant une statue, dans une niche riveraine.

» — Ma bonne petite mère, dis-je, suis-je sur le bon chemin, pour aller aux Cigognes ? Vous savez, la maison de campagne des Cigognes ?

» Elle ouvrit une bouche noire sur des gencives dures et trois dents de vieille cire.

» — Les cigognes ! Mon Dieu ! Mais oui… Mais les cigognes !

» Après un salut rapide, je filai ; la bonne petite mère sentait vilainement le suint de son étable ; mais je l’entendis crier : – « Il va aux Cigognes ! Il va aux Cigognes ! »

» D’une masure qui ressemblait à un dos de tortue, trois vieux sortirent pour me regarder avec des yeux fous.

» Sous mes pas, la boue borborygmait comme une chair foulée.

» Et voici que tout à coup les Cigognes étaient devant moi, dans toute la hargneuse méfiance de leurs volets clos, de leurs grilles corrodées, de leurs girouettes martyres.

» La maison maudite se recroquevillait comme une naine menacée, dans l’horreur de son intérieur hanté. Le ciel lavé, d’un vert vénéneux, lui faisait une hagarde auréole lunaire…

J’écoutais, friand de mystère et d’inconnu.

Je savais pourtant qu’il mentait – Dürer, l’idiot – qu’il n’avait pas même la royale excuse de sortir cette aventure de son imagination.

Il l’avait pêchée dans quelque publication de rebut, débitant en tranches la littérature fuligineuse d’Ann Radcliffe et de ses sombres confrères.

Seulement, il mettait cela à neuf comme les teinturiers allemands – avec d’assez riches anilines modernes. Il accrochait élégamment une lampe de cinq cents bougies dans un manoir en ruines où chuissaient des nocturnes pâles.

Dans une chambre ardente de basse-fosse, il installait le cagoulard inquisiteur, dans un fauteuil club du dernier modèle.

Pour que l’étudiante l’entourât de la muette extase de ses beaux yeux, il se serait vanté d’avoir étranglé un bookmaker ou un marchand de bétail.

L’histoire des Cigognes s’étant achevée sur une fuite à travers des landes en friche, ponctuée par des coups de revolver sur des ombres voletantes, il fit apporter des cigares blonds de Hambourg.

Il avait un art profond de préluder à un récit, ou de le couper aux endroits palpitants par des artifices de fumeur.

— Tu te rappelles Crabb, dit-il, du moins de nom – il était correspondant à L’Empress, au moment où Steevens, le chef de l’information, devint fou. – Il reçut de celui-ci la mission d’aller « faire un papier » sur l’enfer.

» Crabb partit et revint au bout de deux ans – méconnaissable, un masque de Gorgone sur la face – il prétendait avoir accompli sa mission.

» Mais Steevens était alors dans un sanatorium confortable et non dans un fétide bureau de rédaction. Crabb alla lui rendre visite, et il paraît qu’il trouva l’établissement si fort à son goût, qu’il n’en sortit plus.

» L’article de Crabb sur le monde des ténèbres infinies ne parut jamais.

— Ça, dis-je, c’est le côté humoristique de l’épouvante, il n’y a rien de plus amusant qu’un fou, n’est-il pas vrai ?

Dürer daigna rire.

Et ce fut sur ce rire, et la stupide parole qu’il lança, qu’il perdit tout le bénéfice galant de ses causeries.

— Je voudrais bien, gasconna-t-il – et jamais il ne parut plus idiot qu’à ce moment – je voudrais bien recevoir la mission d’interviewer la haute pègre de l’enfer !

Une cuillère tinta rageusement sur le sol, et soudain nous eûmes tous les deux une stupeur.

L’étudiante s’était levée et, rapprochée de nous, elle fixait Dürer d’un regard sombre.

— Monsieur, dit-elle, vous mériteriez qu’on vous dise : « Chiche ! »

La porte claqua énergiquement sur son départ.

— En langage de lycée cela signifie, dis-je, goguenard, que tu mériterais qu’on te prenne au mot.

Le journaliste était vraiment désemparé.

— Je ne sais pas, murmura-t-il, ce qui a provoqué une telle sortie chez elle ; elle écoutait si gentiment.

Une joie féroce m’envahissait doucement le cœur.

— Tu as raconté des pages de roman – et encore quel roman ! – et aussi longtemps que tu n’as pas tourné l’invraisemblable en ridicule, l’exquise enfant a semblé te croire, et pour cette unique fois que le bon sens parle par ta bouche en se moquant du diable, elle se révolte !

Nous sortîmes. C’était l’heure douce où les réverbères s’allument.

— Je ne puis tout de même pas inventer l’enfer pour elle, grommela-t-il.

*

C’est alors que nous fûmes tout à coup devant l’abracadabrant, devant l’incohérence dans la marche logique des choses.

Nous étions dans une étroite rue de la vieille ville ; une rue de pignons sombres où toutes les vies se réfugiaient dans de lointaines cuisines donnant sur des courettes moussues. En face de nous, il y avait une petite maison proprette et rose à volets vert tendre ; devant sa claire fenêtre une minuscule figure de vieillard ratatinée comme un poing de lessiveuse, lisait un livre aux pages grumeleuses. Dürer eut soudain un geste singulier, comme s’il voulait s’agripper à mon bras, puis d’un bond, il fut devant la porte de la maison, qui s’ouvrit et se ferma presque aussitôt, après que Dürer eut été comme happé.

Je restais seul, immobile, stupide.

Le petit vieillard continuait à lire, puis je vis au bout de quelque temps qu’il n’y avait pas de bonhomme là, mais un pan de vieille draperie en toile de Jouy.

Je me mis follement à courir.

*

Cela avait été rapide, terrible.

Notre intelligence demande à tout événement un prélude. Elle a horreur de l’immédiat, elle use les trois quarts de ses forces, à tâcher de prévoir, elle veut arriver à toute chose en pente douce.

Je me doutais que des forces inconnues venaient d’être mises en branle ; pourtant, au lieu d’en ressentir de l’effroi, je ne m’en sentais que choqué, comme d’un manque de convenances mondaines.

*

Dürer ne revint pas au « Sanglier Furieux ».

On ne le revit plus.

On s’en inquiéta peu du reste.

C’était un idiot.

Ensuite, deux ou trois de ses confrères prétendirent l’avoir vu à Paris. Moi, je ne dis rien. Au fond, pourquoi aurais-je cessé de me taire ? Et qu’avais-je donc à dire ?

Dürer était un idiot, dis-je, un idiot intégral.

Mais j’évitais l’antique ruelle, où du reste je n’avais rien à faire.

Deux mois plus tard, j’eus un rêve angoissant, douloureux. Trois nuits consécutives, je le refis, identique :

Dürer, affolé, fuyait devant des clartés dont mes yeux supportaient mal l’éclat singulier.

Il me regardait d’une façon désespérée en criant d’une voix pleurarde :

— C’est ta faute ! C’est ta faute !

Je tâchais de lui expliquer que je n’admettais pas qu’on mangeât des tomates à la mayonnaise en ma présence. Je bredouillais et je finissais par dire que toute cette histoire était digne d’un idiot comme lui ; mais il ne cessait de crier que c’était ma faute, ma faute.

Puis tout à coup, une chose mal définie, une sorte de main difforme, mais gigantesque, jaillissait d’une masse hideuse surgie d’entre les lueurs, et écrasait Dürer.

Cette masse attirait mes regards, et m’inspirait une peur indescriptible ; je sentais en elle une entité abominable, blottie parmi ces flammes spectrales.

La troisième nuit, elle prit une forme tellement épouvantable que je m’éveillai en criant.

Mais à mon cri, un autre répondit, une plainte macabre qui bruissait dans l’ombre.

— C’est ta faute ! C’est ta faute !

— Dürer, criai-je, Dürer !

Au même moment, un coup énorme ébranla toute la maison. Le lendemain, je constatai que portes et fenêtres ne s’ouvraient qu’au prix de mille difficultés, coincées mystérieusement. Le charpentier que je fis venir était un homme qui avait vécu quelque temps à Buenos-Ayres.

— C’est fort drôle, dit-il, c’est comme cela que se comportent les portes et les fenêtres des maisons en Amérique du Sud après un tremblement de terre. Du moins de celles qui sont encore debout !

Je me décidai à passer par la fameuse ruelle. La petite maison rose et verte était à vendre.

*

Le propriétaire était mort. Un cheval emballé, passant en furie par la ruelle, le cueillit au pas de sa porte et le laissa par terre, le crâne brisé.

Un notaire de campagne, homme avare de paroles, était son légataire universel.

Je lui achetai à un prix fort raisonnable la maison avec tout ce qu’elle contenait, y compris un perroquet. Tout ce que j’appris du tabellion morose, fut que le défunt s’appelait Muus et le perroquet Chandernagor.

*

Je vais vous dire avant tout, que je ne trouvai rien dans cette maisonnette, rien.

Je pourrais allonger mon histoire en faisant une description fidèle de ma nouvelle propriété. Je ne le ferai pas, cela n’ayant aucune importance.

Les meubles étaient confortables, banals, il y avait de beaux cristaux d’un ton passé, une horloge de Nuremberg ravissante, de bons fauteuils, un jardin exigu où deux vieux poiriers achevaient une vie malingre.

Si je vous servais, au lieu d’une histoire vraie, un récit imaginaire, je pourrais tirer brillamment parti du perroquet, et en faire une sorte de bête damnée incarnant la pâle personnalité du journaliste Dürer, cet idiot de Dürer, ou l’âme ténébreuse de Muus.

Hélas, c’était un animal stupide, sale et vorace, ayant pour tout répertoire un mot javanais « Sjambok » qui signifie, je crois, fouet, et quelques hurlements inarticulés.

Comme la demeure ne me déplaisait pas, je l’habitai, et j’y vécus quelques semaines dans la plus absolue absence de cauchemars et d’énigmes.

Dès les premiers jours, j’avais cessé d’interroger mes voisins sur le compte de mon prédécesseur. Ils ne gardaient en leur mémoire que l’image d’un petit homme taciturne et sauvage, rétif à toute avance, et qui n’achetait rien dans le quartier. Cette inimitié rejaillit un peu sur moi, et en général on me témoignait, ou de la froideur, ou de l’indifférence. Peut-être qu’à la longue j’aurais eu confiance en cette maison, mais je sentais que ce calme n’était qu’apparent. Elle avait son secret – je le sentais, comme tout homme sent une présence qui guette, qui attend son heure. Elle faisait des feintes.

En vain, je guettai moi-même l’immobilité des choses. Car je vous assure que par un trou de serrure, par une fente, j’ai espionné des chambres vides de toute présence vivante ; j’ai observé avec défiance des objets sans vie, comme des armoires, et des chaises.

Mais elles se méfiaient, elles aussi ; les choses, complices du reste ; communiquant entre elles par des voies mystérieuses que nous ignorons, mais dont obscurément, nous nous doutons.

N’avez-vous jamais été frappé, en certains moments, de l’attitude hostile d’un meuble, familier et inerte en d’autres ?

C’est une constatation que tout le monde a pu faire.

Ah ! s’il vous tenait en cette minute, quel supplice atroce vous subiriez !…

Le visage du mystère ne se montra pas. Cela jusqu’au jour de l’orage.

*

Il vint du sud, apporté par une haleine de désert africain. Il envahit le ciel d’une telle ombre que toute la nue ne sembla plus qu’une immense menace brandie vers les hommes.

Il y eut dans la rue un bruit rapide, une danse xylophonée de sabots d’enfants, puis le staccato des portes fermées.

Dans l’air bleuté soudain, comme un visage battu, montaient les grands donjons jaunes de la tempête.

Je vis la femme du bourrelier d’en face regarder ma maison avec un air d’effroi si saisissant que, sous un prétexte quelconque, je traversai la rue pour frapper à sa porte.

Mais elle n’ouvrit pas.

Les échos de mes coups roulèrent par de longs corridors, mais n’amenèrent personne à mon appel, et sur la porte, un bizarre dessin quadriflore commença un monstrueux rire silencieux.

— C’est l’orage, dis-je, qui rend les gens peureux et bêtes. Cela du reste est ancestral. Aux âges jeunes, les premiers hommes gagnaient le couvert des bois ou les cavernes proches, aux premiers flamboiements violets du ciel, et leur peur se résolvait en d’immenses plaintes chantées.

Je répétai cette phrase pour mon édification personnelle et je me promis de la retenir.

Je remarquai alors que ma vie entière était jalonnée de paroles sœurs, comme de kairns sonores et vains, repérant les brisées d’un inutile voyage.

— Tiens, dis-je en rentrant, qu’est-ce qu’il y a de changé ici ?

Il n’y avait rien de changé. Je ne sais quoi, dans mon regard, interprétait autrement la forme des choses.

Dans la petite cour, les deux poiriers tremblaient de toutes leurs feuilles, comme de séniles couards.

— Eux aussi, dis-je. Ah ! ah ! si je les abattais à coups de hache, ils se sauveraient, je crois, dans quelque maison d’en face et me fermeraient la porte au nez.

Les nuages étaient devenus si lourds et si proches qu’ils semblaient être tassés à croupeton sur le faîte des murs ; l’un d’eux ressemblait férocement à un crâne troué de deux yeux de laiton liquide.

Dans la salle à manger, tout était rassurant, à part une huileuse lueur qui traînait sur toute chose, comme une fatale moisissure.

Chandernagor n’était qu’une touffe de plumes chamarrées, secouée d’un frisson d’onde inquiète où veillait le clou rouge de son œil.

La grosse horloge allemande faisait le relevé comptable des secondes, elle donnait aux choses, sujettes à la folie des ambiances, une leçon d’honnêteté mécanique, dont je lui savais gré.

— Nagor ! Nagor ! appelai-je.

Mais l’œil se ferma et seule la peur vibra encore, en unique vie, dans la bête captive.

— Aux âges jeunes, répétai-je, les premiers hommes… comme si je voulais excuser l’appréhension de l’oiseau et comme si j’attendais un assentiment de sa part.

» Et pourtant, dis-je de nouveau, il y a quelque chose de changé ici.

Au-dessus du mur, le crâne de fumée était resté immobile, les nuées s’étaient figées, moulées sur l’infini.

Dans un buffet, un des hauts cristaux jaunes lança une note soudaine en appogiature à un fantastique unisson de silence.

Le silence !

Car brusquement l’horloge allemande s’était tue ; son bruit se trancha au couteau.

On aurait dit qu’un grand cœur fraternel, qui marchait au rythme du mien, venait de mourir.

La pulsation de l’atmosphère qu’était son tic-tac, s’était éteinte, une présence morte devait être là, près à me frôler, un cadavre invisible.

Je levai les yeux attristés sur la ronde et joviale face de l’horloge, mais je les détournai avec horreur.

C’était devenu une figure fantômale, vitreuse, fixant d’un regard halluciné et avide quelque chose que je ne pouvais voir.

Mais ce silence, cette immobilité, hurlaient à présent, gesticulaient, féroces, matérialisés sous des formes qui me semblaient devenir tangibles.

— Ah ! Ah ! tu as voulu connaître le mystère de la petite maison rose et vert tendre.

» Nous sommes là, les choses qu’on imagine inanimées, les choses aux âmes obscures et infernalement cruelles. Toi et tes frères, vous nous avez refusé des âmes ! Vous oubliez la joie méchante avec laquelle les lourds meubles immobiles vous cognent dans l’ombre ; vous n’accusez que votre négligence, quand nos verres aigus vous tranchent les lèvres et que nos clous vous arrachent sournoisement les chairs, ou que les draperies vous soufflent des poussières corrosives au visage !

» Nous voici rangés en spectateurs émerveillés. Qui attend-t-on pour commencer le spectacle rouge et noir du dernier supplice de cet homme ? Nous le savons bien qui l’on attend !

Ainsi trépidait dans le silence l’impatience de cette multitude immobile.

Je le sentais : le mystère était en marche, ses entraves venaient de tomber.

Pendant des semaines je l’avais cherché dans l’ombre des caves et des greniers, par les minuits ensanglantés des lueurs rôdeuses des chandelles et des lanternes sourdes. Il m’avait suivi, impuissant, rongé de mille fureurs muettes, heurtant ses ailes monstrueuses à une barrière occulte, infranchissable.

Et ce qui le libérait, c’était l’orage électrique qui allait éclater en vessie géante, gonflée de toutes les rages surhumaines. Là, encore, je tournai les yeux vers cette paille de bon sens qui flottaient solitaire, sur l'océan de ma terreur.

— C’est donc une cause naturelle… scienti… scientifique.

Je ne sais plus si je balbutiai ces mots à haute voix ; je ne le crois pas. L’air épais ne devait plus conduire les molles vagues du son, car la porte… la porte commençait à s’ouvrir, lente, silencieuse, sur des gonds baignés d’huile.

Dans cette maison où j’étais seul, – seul – à cette minute où rien ne bougeait, dans ce silence qui ne permettait plus le bruit d’un souffle… une porte s’ouvrait seule, seule, oh ! affreusement seule !

Seigneur ! et je ne pouvais baisser les yeux ; j’étais condamné à voir entrer le mystère, l’épouvante visible – celle que le pitoyable fantôme de Dürer me clamait au sortir de mon rêve.

Déjà un pan du corridor se montrait et sur la poignée extérieure de la porte…

Une chose innommable, une main, géante parmi les géantes, ardente d’un immense feu intérieur, comme une odieuse fonte surchauffée, griffue au-delà de l’abominable, et suivait…

Oh ! mon rêve !

Un tourbillon de flammes laiteuses, des montagnes qui s’effondrent, une chute dans le gouffre des gouffres, le long de parois-bouches qui hurlent, hurlent, hurlent.

*

La foudre venait de tomber sur la petite maison rose et vert tendre – la pulvérisant.

On me releva sous un amas de fines cendres, tout ce qui restait de la demeure.

*

Ceci est l’histoire d’un homme aveugle que j’ai rencontré plusieurs jours de suite, dans un parc public, vieillot et humide, d’Heidelberg la très savante.

Il était accompagné d’une jeune femme au regard pensif et profond qui avait pour lui une sollicitude affectueuse et attendrie.