LANGAGE CUIT

1923

 

 

Vent nocturne

dans Langage cuit, 1923

 

Sur la mer maritime se perdent les perdus
Les morts meurent en chassant des chasseurs
dansent en rond une ronde
Dieux divins ! Hommes humains !
De mes doigts digitaux je déchire une cervelle
cérébrale.
Quelle angoissante angoisse
Mais les maîtresses maîtrisées ont des cheveux chevelus
Cieux célestes
terre terrestre
Mais où est la terre céleste ?

 

 

Langage cuit – I

dans Langage cuit, 1923

 

Ce vieillard encore violet ou orangé ou rose
porte un pantalon en trompe d’éléphant.

Mon amour jette-moi ce regard chaud
où se lisent de blancs desseins !

Portrait au rallongé de nos âmes
Parlerons-nous à cœur fermé
et ce cœur sur le pied ?
Où jouerons-nous toute la nuit à la main froide ?

 

 

Langage cuit – II

dans Langage cuit, 1923

 

D’une voix noire
d’une voix maigre
m’a séduite
dans la nuit mince
dans le jour des temps.
Se vêtir d’un crêpe de chevelure
la muse aux seins mourants.

Et la voix ronde
dit que la voie est esclave.

Quelle lumière cuite ce jour-là !

 

 

À présent

dans Langage cuit, 1923

 

J’aimai avec passion ces longues fleurs qui éclatai-je à mon entrée.
Chaque lampe se transfigurai-je en œil crevé d’où coulai-je des vins
plus précieux que la nacre et les soupirs des femmes assassinées.

Avec frénésie, avec frénésie nos passions naquis-je et le fleuve Amazone
lui-même ne bondis-je pas mieux.
Écouté-je moi bien ! Du coffret jaillis-je des océans et non des vins
et le ciel s’entr’ouvris-je quand il parus-je.
Le nom du seigneur n’eus-je rien à faire ici.

Les belles mourus-je d’amour et les glands, tous les glands tombai-je dans les ruisseaux.
La grande cathédrale se dressai-je jusqu’au bel œil. L’œil de ma bien-aimée.
Il connus-je des couloirs de chair. Quant aux murs ils se liquéfiai-je
et le dernier coup de tonnerre fis-je disparaître de la terre tous les tombeaux.

 

 

Idéal maîtresse

dans Langage cuit, 1923

 

Je m’étais attardé ce matin-là à brosser les dents d’un joli animal que, patiemment, j’apprivoise. C’est un caméléon. Cette aimable bête fuma, comme à l’ordinaire, quelques cigarettes, puis je partis.

Dans l’escalier je la rencontrai. « Je mauve », me dit-elle et tandis que moi-même je cristal à pleine ciel-je à son regard qui fleuve vers moi. Or, il serrure et, maîtresse ! Tu pitchpin qu’a joli vase je me chaise si les chemins tombeaux.

L’escalier, toujours l’escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche.

Remontons ! mais en vain, les souvenirs se sardine ! à peine, à peine un bouton tirelire-t-il. Tombez, tombez ! En voici le verdict : « La danseuse sera fusillée à l’aube avec ses bijoux immolés au feu de son corps. Le sang des bijoux, soldats ! »

Eh quoi, déjà je miroir. Maîtresse tu carré noir et si les nuages de tout à l’heure myosotis, ils moulins dans la toujours présente éternité.

 

Chanson de chasse

dans Langage cuit, 1923

La chasseresse sans chance
de son sein choie son sang sur ses chasselas
chasuble sur ce chaud si chaud sol
chat sauvage
chat chat sauvage qui vaut sage
chat sage ou sage sauvage
laissez sécher les chasses léchées
chasse ces chars sans chevaux et cette échine
sans châle
si sûre chasseresse
son sort qu’un chancre sigille
chose sans chagrin
chanson sans chair chanson chiche.

 

 

Élégant Cantique de Salomé Salomon

dans Langage cuit, 1923

 

Mon mal meurt mais mes mains miment
Nœuds, nerfs non anneaux. Nul nord
Même amour mol ? mames, mord
Nus nénés nonne ni Nine.

Où est Ninive sur la mammemonde ?

Ma mer, m’amis, me murmure :
« nos nils noient nos nuits nées neiges »
Meurt momie ! môme : âme au mur.
Néant nié nom ni nerf n’ai-je !

                    Aime haine
                    Et n’aime
                    haine aime
                    aimai ne

                         M N
                         N M
                         N M
                         M N

 

 

Le Bonbon

dans Langage cuit, 1923

 

Je je suis suis le le roi roi
des montagnes
j’ai de de beaux bobos beaux beaux yeux yeux
il fait une chaleur chaleur

j’ai nez
j’ai doigt doigt doigt doigt à à
chaque main main

j’ai dent dent dent dent dent dent dent
dent dent dent dent dent dent dent
dent dent dent dent dent dent dent
dent dent dent dent dent dent dent
dent dent dent dent
Tu tu me me fais fais souffrir
mais peu m’importe m’importe
la la porte porte

 

 

Au mocassin le verbe

dans Langage cuit, 1923

 

Tu me suicides, si docilement
Je te mourrai pourtant un jour.
Je connaîtrons cette femme idéale
et lentement je neigerai sur sa bouche
Et je pleuvrai sans doute même si je fais tard, même si je fais beau temps
Nous aimez si peu nos yeux
et s’écroulerai cette larme sans
raison bien entendu et sans tristesse.
Sans.

 

 

Cœur en bouche

dans Langage cuit, 1923

 

Son manteau traînait comme un soleil couchant
et les perles de son collier étaient belles comme des dents.
Une neige de seins qu’entourait la maison
et dans l’âtre un feu de baisers.
Et les diamants de ses bagues étaient plus brillants que des yeux.
« Nocturne visiteuse Dieu croit en moi !
– Je vous salue gracieuse de plénitude
les entrailles de votre fruit sont bénies.
Dehors se courbent les roseaux fines tailles.
Les chats grincent mieux que les girouettes.
Demain à la première heure, respirer des roses aux doigts d’aurore
et la nue éclatante transformera en astre le duvet. »

Dans la nuit ce fut l’injure des rails aux indifférentes locomotives
près des jardins où les roses oubliées
sont des amourettes déracinées.
« Nocturne visiteuse un jour je me coucherai dans un linceul comme dans une mer.
Tes regards sont des rayons d’étoile,
les rubans de ta robe des routes vers l’infini.
Viens dans un ballon léger semblable à un cœur
malgré l’aimant, arc de triomphe quant à la forme.
Les giroflées du parterre deviennent les mains les plus belles d’Haarlem.
Les siècles de notre vie durent à peine des secondes.
À peine les secondes durent-elles quelques amours.
À chaque tournant il y a un angle droit qui ressemble à un vieillard.
Le loup à pas de nuit s’introduit dans ma couche.
Visiteuse ! Visiteuse ! tes boucliers sont des seins !
Dans l’atelier se dressent aussi sournoises que des langues les vipères.
Et les étaux de fer comme les giroflées sont devenus des mains.
Avec les fronts de qui lapiderez-vous les cailloux ?
quel lion te suit plus grondant qu’un orage ?
Voici venir les cauchemars des fantômes. »
Et le couvercle du palais se ferma aussi bruyamment que les portes du cercueil.
On me cloua avec des clous aussi maigres que des morts
dans une mort de silence.
Maintenant vous ne prêterez plus d’attention
aux oiseaux de la chansonnette.
L’éponge dont je me lave n’est qu’un cerveau ruisselant
et des poignards me pénètrent avec l’acuité de vos regards.

 

 

L’Asile ami

dans Langage cuit, 1923

Là ! L’Asie. Sol miré, phare d’haut, phalle ami docile à la femme, il l’adore, et dos ci dos là mille a mis ! Phare effaré la femme y résolut d’odorer la cire et la fade eau. L’art est facile à dorer : fard raide aux mimis, domicile à lazzi. Dodo l’amie outrée !

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Un jour qu’il faisait nuit

dans Langage cuit, 1923

 

Il s’envola au fond de la rivière.
Les pierres en bois d’ébène, les fils de fer en or et la croix sans branche.
Tout rien.
Je la hais d’amour comme tout un chacun.
Le mort respirait de grandes bouffées de vide.
Le compas traçait des carrés et des triangles à cinq côtés.
Après cela il descendit au grenier.
Les étoiles de midi resplendissaient.
Le chasseur revenait carnassière pleine de poissons
Sur la rive au milieu de la Seine.
Un ver de terre, marque le centre du cercle sur la circonférence.
En silence mes yeux prononcèrent un bruyant discours.
Alors nous avancions dans une allée déserte où se pressait la foule.
Quand la marche nous eut bien reposé
nous eûmes le courage de nous asseoir
puis au réveil nos yeux se fermèrent
et l’aube versa sur nous les réservoirs de la nuit.
La pluie nous sécha.

 

Isabelle et Marie

dans Langage cuit, 1923

 

Isabelle rencontra Marie au bas de l’escalier :
« Tu n’es qu’une chevelure ! lui dit-elle.
– et toi une main.
– main toi-même, omoplate !
– omoplate ? c’est trop fort, espèce de sein !
– Langue ! dent ! pubis !
– œil !
– cils ! aisselle ! rein !
– gorge !… oreille !
– Oreille ? moi ? regarde-toi, narine !
– non mais, vieille gencive !
– doigt !
– con ! »

 

 

La Colombe de l’arche

dans Langage cuit, 1923

 

Maudit !
soit le père de l’épouse
du forgeron qui forgea le fer de la cognée
avec laquelle le bûcheron abattit le chêne
dans lequel on sculpta le lit
où fut engendré l’arrière-grand-père
de l’homme qui conduisit la voiture
dans laquelle ta mère
rencontra ton père.

 

 

C’était un bon copain

dans Langage cuit, 1923

 

Il avait le cœur sur la main
Et la cervelle dans la lune
C’était un bon copain
Il avait l’estomac dans les talons
Et les yeux dans nos yeux
C’était un triste copain.
Il avait la tête à l’envers
Et le feu là où vous pensez.
Mais non quoi il avait le feu au derrière.
C’était un drôle de copain
Quand il prenait ses jambes à son cou
Il mettait son nez partout
C’était un charmant copain
Il avait une dent contre Étienne
À la tienne Étienne à la tienne mon vieux.
C’était un amour de copain
Il n’avait pas sa langue dans la poche
Ni la main dans la poche du voisin.
Il ne pleurait jamais dans mon gilet
C’était un copain,
C’était un bon copain.