— Vous publiez un conte dont l’héroïne – et même l’auteur supposé puisqu’il s’agit d’un récit à la première personne – est une petite fille de dix ans. Bien entendu, on s’attend de votre part à un sens caché. Y a-t-il une lecture au second degré d’Amandine ?
— Oui et non. À vrai dire le second degré est tellement transparent qu’il se confond avec le récit naïf. Le thème, c’est l’initiation. C’est un conte initiatique. Amandine vit avec ses parents dans une maison et un jardin qui sont des modèles d’ordre et de propreté. Un jour, grâce à sa chatte, elle soupçonne qu’il doit y avoir autre chose dans la vie. Elle escalade le mur du jardin, et elle découvre…
— Laissez la surprise au lecteur.
— Disons qu’elle se découvre elle-même dans un trouble qui est celui de la préadolescence. Le monde limpide et calme de l’enfance se fêle et se ternit pour la première fois. C’est l’histoire du premier souffle de la puberté sur une innocence.
— Amandine est donc initiée à l’amour par sa chatte.
— Il y aurait beaucoup à dire sur le rôle initiateur des animaux familiers. Je ne pense pas qu’il soit aussi immédiat qu’on le dit parfois. La formule classique qu’on a lue un peu partout s’agissant d’enfants élevés à la campagne et « instruits des mystères de la vie par l’observation des animaux » est fort discutable. J’ai constaté que nombre d’enfants ruraux témoins de tous les stades de la reproduction des chats, chiens, poules, lapins, vaches, etc., restent totalement ignorants de la sexualité et de la reproduction humaines. Simplement, ils ne voient pas le rapport. Pour un enfant de sept ou huit ans, imaginer papa et maman dans la position qu’il voit prendre par le taureau et la vache, ou le coq et la poule, ce n’est pas si facile. La perception de l’homme comme un animal parmi les autres est d’autant plus difficile dans le domaine de la sexualité que celle-ci se présente d’abord à l’enfant sous sa forme la plus socialement élaborée, conventionnelle, mythologique – telle que la véhiculent le conte, le magazine, la chanson, le cinéma, la télévision – et bien plus tardivement dans sa nudité physique. Aussi ai-je assigné au chat d’Amandine un rôle d’introducteur plus à l’amour sentimental qu’à l’amour physique. À la fin, la petite fille est beaucoup plus troublée et mûrie sentimentalement qu’informée sur la sexualité. C’est l’importante distinction entre initiation et information{6}.
— Et pourtant elle saigne…
— Oui, cette traînée de sang qu’elle découvre sur sa jambe après son escapade, et qu’elle ne s’explique pas, va faire murmurer les censeurs. Pourtant elle est justifiée. Toute initiation est plus ou moins sanglante.
— Mais cette idée d’une initiation d’une fille n’est-elle pas contredite par toute l’ethnographie ?
— C’est justement le point le plus discutable et le plus intéressant. Il est exact que, dans la plupart des sociétés, il existe une cérémonie d’initiation pour les garçons. Rien ne se passe pour les filles. Pourquoi ? Sans doute parce que les garçons ne font pas partie dès leur naissance de la communauté des hommes. Élevés par leur mère, ils appartiennent à la société des femmes aussi longtemps que dure leur impuberté. L’initiation marque le passage du garçon de la société des femmes à celle des hommes. Elle s’accompagne habituellement d’épreuves physiques qui attestent qu’il en est digne, et de mutilations qui en sont le prix. Cela peut aller très loin. Dans La Mort Sara (Plon, Terre Humaine), Robert Jaulin rapporte les épreuves d’initiation auxquelles il s’est soumis dans une tribu d’Afrique centrale. On lui a enjoint de mourir, puis de renaître, avec pour « mère » le sorcier présidant à la cérémonie. C’est évidemment la coupure la plus radicale qui se puisse imaginer du lien à la mère originelle, et son remplacement par un lien quasi maternel avec le groupe des hommes.
— Que reste-t-il de tout cela dans notre société ?
— Beaucoup plus qu’on ne pense. L’initiation des garçons n’est pas absente de nos mœurs. Seulement comme les croyances et les rites ne subsistent plus que sous forme de vestiges inconscients, elle n’est vécue qu’à l’état brut, sauvage. À l’école, les « grands » font subir des brimades aux « petits ». Les bleus sont « bizutés ». Les pères infligent à leurs fils des mutilations dont le prétexte médical ne résiste pas à l’examen, comme la circoncision chirurgicale ou l’ablation des amygdales. Et naturellement, il y a les examens scolaires, le bachot, rite d’initiation bourgeois.
— Ces épreuves imposées aux garçons comme prix de leur entrée dans la société des hommes sont-elles précédées d’une exclusion de leur communauté ?
— Assurément. L’adolescent d’aujourd’hui est doublement exclu de la société des hommes. D’abord sur le plan sexuel. Avec ses allures « permissives » notre société est sans doute l’une des plus puritaines que nous connaissions. L’adolescent avait beaucoup plus d’occasions de faire l’amour il y a cent ans. Mais c’est surtout sur le plan professionnel que l’exclusion est la plus farouche. Là l’ancienneté règne en maîtresse absolue. Le chômage actuel, c’est surtout le chômage des jeunes. Célibat et chômage, voilà les deux maux auxquels une bonne vieille initiation traditionnelle remédierait.
— Et les filles ?
— Pour elles l’initiation ne peut avoir le sens qu’elle a pour les garçons. Élevées comme leurs frères par les femmes, elles n’ont évidemment pas à rompre avec ce milieu pour s’intégrer à un autre groupe, comme les garçons. Normalement elles sont vouées à rester au gynécée. De même dans notre société la plupart des brimades que nous avons relevées côté garçons sont épargnées aux filles. Ne parlons pas de la circoncision à laquelle ne correspond dans notre société aucune forme de clitoridectomie. Mais il est remarquable que l’ablation des amygdales soit infligée beaucoup plus souvent aux garçons qu’aux filles. En vérité les femmes sont tellement intégrées à la société comme de naissance qu’elles peuvent s’identifier à elle. Balzac a particulièrement bien illustré cette fonction de la femme. Ses héros s’introduisent dans la société par les femmes qui en détiennent les clés (les fameux « salons »). Inversement Vautrin est à la fois l’ennemi de la société et celui des femmes. C’est tout un.
— Donc pas d’initiation pour les filles.
— Si, mais alors il s’agit d’une sorte d’initiation inversée, centrifuge au lieu d’être centripète. Je m’explique. Un adolescent quitte le groupe féminin pour s’intégrer au groupe masculin. L’initiation a pour lui valeur de revendication d’un statut. Que peut faire une fille ? Prisonnière du gynécée, elle peut chercher à en sortir. Pour aller où ? C’est tout le problème de la libération des femmes. Entre le gynécée et la société des hommes, il n’existe pas encore la société unisexe pour l’accueillir. Il lui reste donc l’initiation-révolte. Je songe notamment à la lutte des jeunes filles arabes contre le port obligatoire du voile. Pour l’adolescente, l’initiation ne peut être qu’une fugue permanente. Amandine fait le mur. Et va voir ce qui se passe dans Vautre jardin.