Lorsque Lucien Gagneron eut vingt-cinq ans, il dut renoncer le cœur crevé à l’espoir de jamais dépasser les cent vingt-cinq centimètres qu’il avait atteints depuis huit ans déjà. Il ne lui resta plus dès lors que la ressource des chaussures spéciales dont les semelles compensées lui faisaient gagner les dix centimètres qui le haussaient de la condition de nain à celle d’homme petit. Son adolescence et sa jeunesse s’effaçant d’année en année laissaient à nu un adulte rabougri qui inspirait la moquerie et le mépris dans les pires moments, la pitié dans les moins mauvais, jamais le respect ni la crainte en dépit de la situation enviable qu’il occupait dans les bureaux d’un important avocat parisien.

Il s’était spécialisé dans les affaires de divorce, et, ne pouvant songer lui-même au mariage, il mettait une ardeur vengeresse à rompre celui des autres. C’est ainsi qu’il eut un jour la visite de Mme Edith Watson. Rendue fort riche par un premier mariage avec un Américain, cette ancienne chanteuse d’opéra avait épousé ensuite un maître baigneur niçois beaucoup plus jeune qu’elle. C’était cette seconde union qu’elle souhaitait défaire maintenant, et, à travers les griefs multiples et confus qu’elle faisait valoir contre Bob, Lucien subodorait des secrets et des hontes qui faisaient plus que l’intéresser. Il se sentait concerné par le naufrage de ce couple, plus encore peut-être depuis qu’il avait pu voir Bob. C’était un garçon colossal au visage doux et naïf, une fille athlétique, pensa Lucien, qui devait être sur les plages un beau fruit pulpeux et doré, propre à exciter toutes sortes d’appétits.

Lucien se piquait de littérature et mettait tous ses soins à polir les lettres d’injures que les couples doivent échanger aux termes de la loi française pour pouvoir se séparer à l’amiable. Cette fois il se surpassa, et Bob fut épouvanté par la bassesse et la violence des lettres échelonnées sur plusieurs mois qu’il lui dicta et lui fit signer. Il n’y manquait même pas des menaces de mort caractérisées.

À quelque temps de là, Lucien se rendit chez sa cliente qui habitait un luxueux duplex en bordure du bois de Boulogne pour lui faire signer des pièces. Un escalier à vis réunissait l’appartement du haut – qu’habitait encore Bob – à celui d’en bas qu’agrémentait une vaste terrasse. C’est là qu’il trouva Edith Watson à peu près nue sur une chaise longue, entourée de rafraîchissements. Le rayonnement de ce grand corps ambré qui dégageait une violente odeur de femme et d’huile solaire enivra Lucien – et il paraissait enivrer Edith elle-même qui se souciait de son visiteur comme d’une guigne, répondant à ses questions d’une voix distraite et lointaine. La chaleur était étouffante, et Lucien souffrait dans ses vêtements sombres et épais de clerc de notaire, d’autant plus que la bière frappée qu’Edith l’avait invité à boire dès son arrivée l’avait aussitôt inondé de sueur. Le comble, c’est qu’elle lui donnait de surcroît envie d’uriner, et il se tordait comme un cloporte au creux du grand transat mauve à baldaquin où il s’était lové. Finalement, il demanda d’une voix laborieuse où étaient les toilettes, et Edith répondit d’un geste vague vers l’intérieur en grommelant des mots où il ne distingua que « salle de bains ».

La pièce parut immense à Lucien. Elle était toute de marbre noir avec une baignoire qui s’enfonçait dans le sol. Il y avait des appareils nickelés, des projecteurs, une balance de précision et surtout une profusion de miroirs qui lui renvoyaient son image selon les angles les plus insolites. Il pissa, puis s’épanouit dans cette ombre fraîche avec un certain bonheur. La baignoire, qui avait des airs de piège, de tombeau et de fosse à serpents, ne l’attirait guère, mais il tournait autour du bac de la douche cerné de plaques de verre dépoli et sur lequel convergeait une batterie de jets d’eau. Car il apparaissait qu’on pouvait recevoir l’ondée non seulement du plafond, mais aussi de face, postérieurement, par les côtés et même verticalement, du fond du bac. Tout un jeu de manettes permettait de régler les jets.

Lucien se déshabilla et commença à déclencher des projections d’eau dont la provenance, la violence et la température le surprenaient comme des agressions facétieuses. Puis il s’enduisit d’une mousse légère et parfumée qu’il fit jaillir d’une bombe, et s’exposa longtemps encore à la douche multiple. Il s’amusait. Pour la première fois son corps était pour lui autre chose qu’un objet de honte et de répulsion. Lorsqu’il sauta du bac sur le tapis de caoutchouc de la salle de bains, il se trouva aussitôt entouré par une foule de Luciens qui imitaient ses gestes dans un dédale de miroirs. Puis ils s’immobilisèrent et ils se regardèrent. Le visage avait indiscutablement un air de gravité assez majestueuse – souveraine, fut l’épithète qui se présenta à l’esprit de Lucien – avec un front large et rectangulaire, un regard fixe et dominateur, une bouche épaisse et sensuelle, et il ne manquait même pas ce rien de mollesse dans le bas du visage qui laissait prévoir la naissance de bajoues d’une imposante noblesse. Ensuite tout se gâtait, car le cou était démesurément long, le torse rond comme une boule, les jambes courtes et arquées comme celles d’un gorille, et le sexe, énorme, cascadait en flots noirs et violets jusqu’au niveau des genoux.

Il fallait pourtant songer à se rhabiller. Lucien jeta un regard de dégoût au tas sombre et gluant de sueur de ses vêtements, puis il avisa un vaste peignoir de tissu-éponge pourpre suspendu à une patère chromée. Il le décrocha, s’y drapa au point de disparaître sous ses plis, et étudia dans les miroirs une attitude digne et dégagée. Il se demandait s’il se rechausserait. La question était cruciale car en renonçant aux dix centimètres de ses semelles compensées, il avouait, il proclamait à la face d’Edith Watson qu’il était un nain et non un homme petit. D’élégantes babouches de lézard vert qu’il découvrit sous un tabouret emportèrent sa décision. Lorsqu’il fit son entrée sur la terrasse, la longue traîne que formait derrière lui le peignoir trop grand lui donnait un air impérial.

Les grosses lunettes de soleil qui masquaient le visage d’Edith ne permettaient guère de lire ses sentiments, et seule son immobilité soudaine, lorsque le majestueux petit personnage se présenta à elle et d’un bond de belette alla se loger au fond du transat à baldaquin, trahit sa stupéfaction. Le clerc de notaire avait disparu et avait fait place à une créature drolatique et inquiétante, d’une laideur puissante et envoûtante, à un monstre sacré auquel le comique ajoutait une composante négative, acide, destructrice.

— C’est le peignoir de Bob, murmura-t-elle pour dire quelque chose sur un ton où se mêlaient la protestation et la simple constatation.

— Je peux aussi m’en passer, répondit Lucien avec insolence.

Et écartant les pans du peignoir, il se laissa glisser à terre comme un insecte sort d’une fleur, et escalada du même mouvement la chaise longue d’Edith.

Lucien était vierge. La conscience de son infirmité avait étouffé les cris de sa puberté naissante. Il découvrit l’amour ce jour-là, et l’abandon de son costume de clerc et surtout de ses chaussures hautes, l’acceptation de sa condition de nain étaient inséparables dans son esprit de cette éblouissante révélation. De son côté Edith – qui ne divorçait qu’en raison de l’insuffisance de son trop beau mari – s’émerveillait qu’un corps si petit et si contrefait fût aussi formidablement armé et d’une si délicieuse efficacité.

Ce fut le début d’une liaison dont l’ardeur était de nature toute physique et à laquelle l’infirmité de Lucien ajoutait un piment de raffinement un peu honteux pour elle, une tension pathétique mêlée d’angoisse pour lui. D’un commun accord, ils jetèrent un voile de secret absolu sur leurs relations. Outre qu’Edith n’aurait pas eu l’estomac d’afficher en public un aussi étrange amant, il lui avait expliqué qu’il était d’une importance décisive pour son procès en divorce que sa conduite parût irréprochable jusqu’au jugement.

Lucien mena dès lors une vie double. En apparence il demeurait l’homme petit, vêtu de sombre et hautement chaussé que ses collègues voyaient chaque jour gratter à son grand bureau, mais à de certaines heures – irrégulières, capricieuses, que déterminaient des messages téléphonés codés – il disparaissait dans l’immeuble du bois de Boulogne, montait au duplex dont il possédait la clé, et là, métamorphosé en nain impérial, volontaire, piaffant, désireux et désiré, il soumettait à la loi du plaisir la grande femme blonde à l’accent sophistiqué dont il était la drogue. Elle délirait sous son étreinte, et son chant d’amour qui commençait habituellement par des trilles gutturaux, des roulades pâmées, des vocalises répercutées sur trois octaves, culminait toujours dans des bordées d’injures affectueuses et ordurières. Elle appelait alors son amant ma bricole, mon greluchon, mon gratte-cul, mon godemiché… Après l’orage, elle lui tenait des discours d’où il ressortait qu’il n’était qu’un sexe avec des organes autour, un sexe à pattes, et, l’appelant maintenant mon pendentif, ma ceinture de lubricité, elle prétendait vaquer à ses occupations intérieures en le portant agrippé à son flanc, comme font les guenons leur petit.

Il laissait dire, se laissait faire, ballotté par sa « porteuse de nain » comme il l’appelait en retour, s’amusant à voir rouler deux seins au-dessus de sa tête comme deux ballons captifs. Pourtant il tremblait de la perdre, et il se demandait avec angoisse si le plaisir qu’il lui donnait était assez fort pour compenser les satisfactions mondaines qu’il ne pouvait lui offrir. Il le savait par sa longue expérience des divorces : la femme est un être plus social que l’homme, et elle ne s’épanouit que dans une atmosphère riche en relations humaines. Ne l’abandonnerait-elle pas un jour pour un amant prestigieux ou tout simplement présentable ?

Vint une période d’inexplicable silence. Il était dressé à ne se rendre au bois de Boulogne que sur un appel d’Edith. Une longue semaine durant, elle ne donna pas signe de vie. Il se rongeait en silence, puis éclatait en décharge de hargne sur le petit personnel du bureau. Jamais les lettres de rupture qu’il dicta à ses clients n’avaient été aussi venimeuses. Enfin il voulut savoir, et il se rendit de son propre chef chez sa maîtresse. Il sut, et sans retard. Ayant ouvert silencieusement la porte de l’appartement avec sa clé, il se glissa dans le vestibule. Des bruits de voix lui parvinrent. Il reconnut sans peine Edith et Bob qui paraissaient dans les termes les meilleurs, les plus tendres même.

Le coup était d’autant plus rude qu’il était plus inattendu. Le couple s’était-il réconcilié ? Le divorce était-il remis en question ? Par ce retour en arrière, Lucien se sentait non seulement rejeté de la vie de sa maîtresse, mais ramené à sa vie d’autrefois, frustré de la merveilleuse métamorphose qui avait changé son destin. Il fut submergé par une haine meurtrière et dut se faire violence pour s’enfoncer sous une étagère quand Edith et Bob sortirent en riant de la chambre et se dirigèrent vers la porte. Quand le bruit de l’ascenseur se fut évanoui, Lucien sortit de sa cachette et se dirigea comme mû par l’habitude vers la salle de bains. Il se déshabilla, prit une douche, puis, drapé dans le grand peignoir pourpre de Bob, il s’assit sur un tabouret, et, aussi immobile qu’une souche, il attendit.

Trois heures plus tard, la porte de l’appartement claqua, et Edith rentra seule en chantonnant. Elle cria quelque chose dans l’escalier intérieur, ce qui indiquait la présence de Bob dans la partie supérieure du duplex. Soudain elle entra dans la salle de bains sans allumer la lumière. Lucien avait laissé glisser le peignoir de ses épaules. D’un bond il fut sur elle, cramponné à son flanc comme à l’accoutumée, mais ses deux mains puissantes comme des mâchoires de bouledogue s’étaient refermées sur son cou. Edith tituba, puis elle se ressaisit et, alourdie par son mortel fardeau, elle fit quelques pas dans l’appartement. Enfin elle s’arrêta, parut hésiter, puis s’écroula. Pendant qu’elle agonisait, Lucien la posséda une dernière fois.

Il n’avait rien prémédité, et pourtant ses actes s’enchaînèrent alors comme s’ils répondaient à un plan longuement mûri. Il se rhabilla et courut d’un trait au bureau. Puis il revint au duplex avec les lettres d’insultes et de menaces qu’il avait dictées à Bob, et il les glissa dans un tiroir de la commode d’Edith. Enfin il rentra chez lui et aussitôt forma le numéro de téléphone de Bob. La sonnerie retentit longtemps. Enfin une voix maussade et ensommeillée répondit.

— Assassin ! Vous avez étranglé votre femme ! prononça simplement Lucien d’une voix changée. Puis il répéta trois fois cette accusation, car l’autre manifestait la plus obtuse incompréhension.

Le surlendemain, les journaux rendaient compte du fait divers et précisaient que le suspect numéro un – le mari de la victime dont des lettres trouvées sur les lieux du crime ne laissaient aucun doute sur ses intentions – était en fuite, mais que son arrestation ne saurait tarder.

Lucien se dissimulait dans son personnage de clerc disgracié, petit homme souffrant et moqué, mais le souvenir du surhomme qu’il avait été en renonçant aux dix centimètres que ses chaussures spéciales ajoutaient à sa taille ne cessait de le hanter. Parce qu’il avait eu enfin le courage de sa monstruosité, il avait séduit une femme. Elle l’avait trahi. Il l’avait tuée, et son rival, le mari, doublé d’un homme ridiculement grand, était traqué par toutes les polices ! Sa vie était un chef-d’œuvre, et il était pris par moments d’une joie vertigineuse en pensant qu’il lui suffirait de se déchausser pour devenir aussitôt ce qu’il était en vérité, un homme à part, supérieur à la racaille géante, irrésistible séducteur et tueur infaillible ! Tout son malheur des années passées, c’était d’avoir refusé l’élection redoutable qui était son destin. Il avait lâchement reculé au seuil du nanisme, comme sur le parvis d’un temple. Enfin il avait osé franchir le pas. La faible différence quantitative qu’il avait acceptée en renonçant à ses chaussures à semelles compensées dans la salle de bains d’Edith avait entraîné une métamorphose qualitative radicale : l’horrible qualité de nain l’avait investi et avait fait de lui un monstre sacré. Dans la grisaille du bureau d’avocat où il passait ses journées, des rêves de despotisme le visitaient. Il avait lu par hasard un document sur Ravensbrück, Birkenau, les camps de concentration nazis réservés aux femmes. Il s’en voyait le commandant, le gouverneur, menant d’un fouet immense de vastes troupeaux de femmes nues et blessées – et il n’était pas rare que les dactylos eussent la surprise de l’entendre pousser des rugissements.

Mais le secret de sa nouvelle dignité lui pesait. Il aurait voulu s’en vêtir à la face du monde. Il rêvait d’une consécration évidente, publique, éclatante, proclamée devant une foule en extase. Il commanda au tailleur qui lui faisait ses vêtements une sorte de collant rouge sombre que bosselaient ses muscles et son sexe. Retour du bureau, il dépouillait sa livrée de petit clerc, prenait une douche et revêtait ce qu’il appelait par-devers lui sa tenue de soirée qu’il agrémentait d’un foulard de soie mauve étroitement noué autour de son long cou, à la manière des mauvais garçons d’autrefois. Puis, chaussé de mocassins à semelles minces et souples, il se glissait dehors. Il avait découvert le confort supérieur que lui assurait sa taille. Il passait la tête haute sous les portes les plus basses. Il pouvait se tenir debout dans les plus petites voitures. Tous les sièges étaient pour lui des nids spacieux. Les verres et les assiettes des bistrots et des restaurants lui offraient des portions d’ogre. En toute circonstance, il nageait dans l’abondance. Bientôt il mesura la force colossale accumulée dans ses muscles. Il fut vite connu dans certaines boîtes où les habitués l’invitaient à boire avec eux. Il se juchait d’un saut sur les hauts tabourets des bars et pouvait se dresser sur les mains, ses courtes jambes croisées en l’air comme des bras. Une nuit, un client qui avait trop bu l’insulta. Lucien le jeta par terre en lui tordant une cheville, puis debout sur lui, il entreprit de lui trépigner la figure avec une rage qui effraya les témoins. Le jour même une prostituée s’offrit à lui pour rien, par curiosité, parce que le spectacle de sa force l’avait excitée. Dès lors les hommes eurent peur du nain rouge, les femmes obéirent à l’obscure fascination qui émanait de lui. Sa vision de la société évolua. Il était le centre inébranlable d’une foule d’échassiers faibles et lâches qui titubaient sur leurs cannes et n’avaient à offrir à leurs compagnes que des sexes de ouistitis.

Mais cette renommée limitée ne devait être qu’un prélude. Un soir, dans un bar de Pigalle, alors qu’il venait de gagner un pari en déchirant en deux un jeu de cinquante-deux cartes à jouer, il fut abordé par un homme au visage basané, aux cheveux noirs et frisés, et dont les mains s’adornaient de diamants. Il se présenta : Signor Silvio d’Urbino, directeur du Cirque d’Urbino dont le chapiteau se dressait pour la semaine à la porte Dorée. Le nain rouge accepterait-il d’entrer dans sa troupe ? Lucien attira à lui une carafe de cristal avec l’intention de la faire voler en éclats sur la tête de l’insolent. Puis il se ravisa. Son imagination venait de lui représenter un vaste cratère où les têtes des spectateurs se serraient comme des grains de caviar, s’étageant autour d’une piste violemment éclairée. Du cratère une ovation puissante, continue, interminable déferlait sur un personnage minuscule, vêtu de rouge, dressé seul au milieu de la piste. Il accepta.

Les premiers mois, Lucien se contenta d’égayer les temps morts du spectacle. Il courait sur la banquette circulaire qui cerne la piste, s’empêtrait dans les agrès, s’enfuyait avec des cris aigus quand l’un des hommes de piste exaspéré le menaçait. Finalement il se laissait prendre dans les plis du grand tapis des cascadeurs, et les hommes l’emportaient – grosse bosse au milieu de la bâche roulée – sans plus de cérémonie.

Les rires qu’il faisait déferler des gradins l’exaltaient au lieu de le blesser. Ce n’était plus le rire concret, sauvage, individuel qui avait été sa terreur avant sa métamorphose. C’était un rire stylisé, esthétique, cérémonieux, collectif, véritable déclaration d’amour pleine de déférence de la foule femelle à l’artiste qui la subjugue. D’ailleurs ce rire se changeait en applaudissements quand Lucien reparaissait sur la piste, comme le plomb de l’alchimiste tourne à l’or au fond du creuset.

Mais Lucien se lassa de ces menues pitreries qui n’étaient qu’exercices et tâtonnements. Un soir, ses camarades le virent se glisser dans une sorte de salopette en matière plastique rosâtre qui figurait une main géante. À la tête, à chaque bras, à chaque jambe correspondait un doigt terminé par un ongle. Le torse était la paume, et derrière saillait l’amorce d’un poignet coupé. L’énorme et effrayant organe tournoyait en s’appuyant successivement sur chacun de ses doigts, se posait sur son poignet, se crispait vers les projecteurs, courait avec une vélocité de cauchemar, et même grimpait aux échelles, tournoyait accroché par une phalange autour d’une barre fixe ou à un trapèze. Les enfants hurlaient de rire, les femmes avaient la gorge serrée à l’approche de cette immense araignée de chair rose. La presse du monde entier parla de l’entrée de la main géante.

Cette gloire ne comblait pas Lucien. Il éprouvait le sentiment d’un manque, d’un inachèvement. Il attendait – sans impatience, avec confiance – quelque chose peut-être, quelqu’un plus probablement.

Le cirque d’Urbino tournait depuis cinq mois déjà quand il déploya ses toiles à Nice. Il devait y rester une semaine et franchir ensuite la frontière pour regagner sa patrie italienne. La soirée du troisième jour avait été brillante et l’entrée de la main géante avait fait un malheur. Lucien s’était démaquillé et se reposait dans la luxueuse caravane à laquelle il avait droit depuis son grand succès, quand il entendit frapper doucement à une fenêtre. Il éteignit et s’approcha des rideaux bonne-femme qui bordaient un rectangle de pâle lumière. Une haute et massive silhouette faisait une ombre sur le ciel phosphorescent. Lucien entrouvrit la fenêtre.

— Qui êtes-vous ?

— Je voudrais parler à M. Gagneron.

— Mais qui êtes-vous ?

— C’est moi, Bob.

Lucien dut s’asseoir, fauché par l’émotion. Il savait maintenant ce qu’il attendait, qui il était venu chercher à Nice. C’était à une manière de rendez-vous qu’il avait obéi, un rendez-vous avec Edith Watson. Il fit entrer Bob, et la masse gauche du skieur d’eau encombra aussitôt l’étroit habitacle où Lucien avait pourtant toutes ses aises. Il méprisa une fois de plus les échassiers qui ne sont à leur juste place nulle part.

Bob s’expliqua à mi-voix. Depuis la mort d’Edith, il menait une existence traquée dans des greniers brûlés par le soleil, dans des caves suintantes d’humidité, nourri comme une bête par sa mère et un ami. Il était obsédé par la tentation de se livrer à la police, mais la seule perspective de la détention préventive l’épouvantait, et surtout il y avait ces maudites lettres de rupture, pleines de menaces de mort qui aggravaient son dossier. Or ces lettres, Lucien pouvait témoigner que c’était lui qui les avait dictées à Bob en vue du divorce, et que les menaces qu’elles contenaient étaient fictives, purement conventionnelles.

Lucien jouissait pleinement de sa toute-puissance sur le géant à visage de fille. Lové au creux d’un nid de coussins, il regrettait seulement de ne pas fumer – la pipe singulièrement – car alors il aurait pris avant de répondre un temps infini à la nettoyer, puis à la bourrer, enfin à l’allumer dans toutes les règles de l’art. À défaut de pipe, il ferma les yeux et s’accorda une bonne minute de réflexion voluptueuse, souriante, bouddhiste.

— Vous êtes recherché par la police, dit-il enfin. Mon devoir serait de vous dénoncer. Je vais réfléchir à ce que je ferai pour vous. Mais j’ai besoin d’une preuve de confiance totale, aveugle. Alors, c’est très simple. Vous allez regagner votre cachette. Demain à la même heure, revenez. Il n’y aura pas de souricière. Ce sera la preuve que vous pouvez me faire confiance. Un pacte nous unira alors. Vous êtes toujours libre de ne pas revenir.

Le lendemain Bob était là.

— Ne comptez pas sur mon témoignage pour les lettres, lui dit Lucien. Mais j’ai mieux à vous offrir. Après-demain nous passerons en Italie. Je vous emmène.

Bob s’agenouilla dans la caravane et lui baisa les mains.

Ce fut un jeu pour Lucien de le cacher dans son lit pour lui faire franchir la frontière. Il lui imposa de rester enfermé lors des étapes du cirque à San Remo, Imperia et Savone. Il attendit Gênes pour le présenter au Signor d’Urbino comme un ami rencontré par hasard dans la foule et avec lequel il se proposait de monter une entrée nouvelle. Aussitôt ils se mirent au travail.

Leur énorme différence de taille suggérait à elle seule des numéros classiques. Ils mimèrent ainsi le combat de David et de Goliath auquel Lucien avait ajouté un final de son invention. Le géant s’étant écroulé, son vainqueur le gonflait avec une pompe à bicyclette. Dès lors c’était un pachyderme obèse, docile et mou, roulant d’un bord sur l’autre que le nain menait et malmenait. Il s’en servait à divers usages, matelas pneumatique pour faire un somme, tremplin élastique pour bondir vers les agrès, punching-ball. Et toujours le colosse était bafoué, rossé par son minuscule adversaire. Enfin Lucien se juchait à cheval sur son cou et enfilait un immense manteau qui couvrait Bob jusqu’aux chevilles. Et ils déambulaient ainsi, devenus un seul homme de deux mètres cinquante de haut, Bob aveuglé, anéanti par le manteau, Lucien haut perché, impérieux et rageur.

Ce fut en retrouvant la grande tradition du clown blanc et de l’auguste que leur entrée prit un tour définitif et couronna le triomphe de Lucien. Le clown blanc maquillé, pomponné, chaussé d’escarpins, les mollets cambrés dans des bas de soie avait jadis tenu seul la piste, éblouissant d’esprit et d’élégance. Mais il avait eu l’imprudence de chercher un repoussoir pour mettre en valeur sa beauté et son éclat, et l’auguste hilare et grossier, à trogne de poivrot – inventé à cette fin – l’avait peu à peu supplanté. Lucien prolongea cette évolution en faisant de son trop raffiné partenaire sa chose et son souffre-douleur. Pourtant rien n’était trop beau pour Bob. Le nain le coiffa d’une perruque platinée, il ajouta à son costume des flots de rubans, des broderies, des dentelles, du duvet de cygne. Finalement, emporté par la logique de son numéro, il imagina le mariage grotesque, sur la marche nuptiale de Mendelssohn jouée au trombone, de cette immense jeune fille neigeusement parée avec le minuscule crapaud rouge qui sautait en coassant aux pans de sa robe. À la fin du numéro, il faisait un bond de chien et ceinturait de ses courtes jambes son partenaire qui l’emportait ainsi dans les coulisses sous un tonnerre d’applaudissements.

Ce saut final troublait profondément Lucien parce qu’il lui rappelait dans un vertige douloureux et voluptueux l’étreinte qui avait tué Edith Watson. Bob et lui n’étaient-ils pas unis par leur amour de l’ancienne cantatrice ? Lucien parlait d’elle le soir avec Bob, puis, obsédé par son souvenir, il finit par la confondre avec son compagnon, et comme il lui importait plus encore de soumettre et d’humilier les échassiers que de leur prendre leurs femmes, il en vint une nuit, chaque nuit, à rejoindre son ancien rival, dans le bas-côté de la caravane où il couchait, pour le posséder comme une femelle.

Plus tard, le thème impérial, esquissé par le peignoir pourpre de Bob, reprit possession de lui. Rien n’était plus conforme à la tradition clownesque que de faire évoluer l’auguste – le nom même le suggérait – vers une parodie d’empereur romain. Lucien se drapa dans une tunique rouge qui lui laissait nues ses cuisses torses et musculeuses. Il portait glaive, collier barbare et couronne de roses. Ce n’était plus l’auguste, c’était le Néron, le gag-Néron, comme le dit un jour d’Urbino toujours en quête de slogans et de textes d’affiche. Quant à Bob, il devint tout naturellement Agrippine. Que Néron ait fait assassiner sa mère après l’avoir eue comme première maîtresse, cela paraissait de bon augure à Lucien (Lucius Nero) qui, ne trouvant pas sa place parmi les modèles honnêtes et courants, s’inspirait volontiers des grandioses turpitudes de l’Antiquité. Il lui plaisait que sa vie prît la forme d’une caricature des mœurs échassières, haute en couleur et tout éclaboussée de sang et de sperme.

— Ce qui me chagrine, dit-il une nuit en quittant Bob pour regagner son petit lit, c’est que, quoi que nous fassions, nous n’aurons jamais d’enfant.

Cette réflexion pesait certes son poids de cynisme brutal, mais elle n’en était pas moins secrètement inspirée par une découverte récente qui allait marquer un nouveau tournant dans sa destinée. Il avait remarqué que si les adulations du public ordinaire étaient sans influence notable sur la boule de haine qui pesait lourd et dur dans sa poitrine, parfois cependant un souffle tiède et printanier semblait lui parvenir des gradins et singulièrement du sommet des gradins, des derniers bancs qui se perdent dans l’ombre du chapiteau. Ce souffle qui le touchait, l’émouvait, le bénissait, il en guetta dès lors passionnément l’apparition, et chercha à repérer celles des représentations où il se manifestait. Or c’était toujours en matinée, le jeudi de préférence au dimanche, jour où à cette époque les enfants n’allaient pas à l’école.

— Je voudrais, dit-il un soir à d’Urbino, qu’une fois par semaine au moins on interdise l’entrée du cirque à toute personne âgée de plus de douze ans.

Le directeur se montra très surpris de cette exigence, mais il respectait les caprices des vedettes dont le génie inventif s’était manifesté par des innovations fructueuses et spectaculaires.

— Nous pourrions commencer le 24 décembre, veille de Noël, précisa le nain rouge.

L’échéance était si proche et la menace du manque à gagner si précise que d’Urbino commença à s’émouvoir.

— Mais pourquoi, mon cher maître, mais quelle idée, moins de douze ans, mais qu’est-ce que ça veut dire ?

Lucien sentit une fois de plus sa vieille colère haineuse le saisir, et il s’avança menaçant vers son directeur.

— Ça veut dire que pour une fois j’aurai un public à ma taille ! Vous comprenez, non ? Je ne veux pas un échassier, pas un seul !

— Mais, mais, mais, balbutia d’Urbino, si on interdit l’entrée aux adultes et aux adolescents, ça va nous coûter très cher !

La réponse de Lucien, d’habitude furieusement âpre au gain, le cloua d’étonnement.

— Je paierai ! trancha-t-il. Nous ferons calculer le manque à gagner par le caissier, et vous déduirez cette somme de mes cachets. D’ailleurs pour la matinée du 24 décembre, c’est bien simple, j’achète toutes les places. L’entrée sera gratuite… pour les enfants.

Cette représentation de Noël demeura mémorable dans l’histoire de la piste. Les enfants affluèrent de plusieurs lieues à la ronde, parfois par cars entiers, car on avait alerté les écoles, les maisons de redressement et les orphelinats. Certaines mamans refoulées aux entrées eurent l’idée d’attacher les leurs ensemble pour que les petits ne se perdent pas, et on vit des cordées de cinq, six et même sept frères et sœurs escalader les gradins.

Ce que fut le numéro du nain rouge ce jour-là, nul ne le sait car il n’eut pas d’autres témoins que les enfants, et il leur fit jurer le secret. À la fin du spectacle, ils lui firent une ovation formidable, et lui, planté dans la sciure sur ses jambes inébranlables, les yeux fermés de bonheur, il se laissa submerger par cet orage de tendresse, par cette tempête de douceur qui le lavait de son amertume, l’innocentait, l’illuminait. Puis les enfants par milliers croulèrent sur la piste, l’entourèrent d’un flot tumultueux et caressant, le portèrent en triomphe avec des chants.

Derrière les rideaux rouge et or de l’entrée d’écurie, les écuyères, le dompteur, les prestidigitateurs chinois, la trapéziste volante, les jongleurs népalais, et derrière eux la haute et grotesque silhouette d’Agrippine, tous reculaient, s’effaçaient, étonnés par cet hymne sauvage.

— Laissons-le, leur dit d’Urbino. Il est avec les siens, il est fêté par son peuple. Pour la première fois de sa vie peut-être, il n’est plus seul. Quant à moi, je tiens mon slogan : Lucius Gag-Néron, l’empereur des enfants. Je vois déjà mon affiche, le Nain rouge en toge avec son glaive et sa couronne, et la foule, la foule immense des petits dont pas un seul ne le dépasse d’un centimètre ! Mais quelle matinée, mes amis, quelle matinée !{2}