La jeune fille et la mort

 

L’institutrice s’était subitement interrompue en entendant un rire étouffé au fond de la classe.

— Qu’est-ce que c’est encore ?

La tête d’une fillette se dressa cramoisie et hilare.

— C’est Mélanie, mademoiselle. Elle est à cette heure à manger des citrons.

Toute la classe pouffa. L’institutrice s’avança jusqu’au dernier rang. Mélanie levait vers elle un visage innocent dont la minceur et la pâleur étaient accentuées par la lourde masse de ses cheveux noirs. Elle tenait dans sa main un citron soigneusement épluché dont le zeste s’enroulait en serpent d’or sur le pupitre. L’institutrice s’arrêta perplexe.

Cette Mélanie Blanchard n’avait cessé de l’intriguer depuis le début de l’année scolaire. Docile, intelligente, travailleuse, il était impossible de ne pas la considérer et la traiter comme l’une des meilleures élèves de la classe. Pourtant elle se faisait remarquer – sans provocation il est vrai et avec une spontanéité désarmante – par des inventions saugrenues et des comportements bizarres. C’est ainsi qu’en histoire, elle manifestait une curiosité passionnée, presque morbide, pour tous les personnages célèbres condamnés à mort et suppliciés. Elle récitait avec un regard d’une inquiétante vivacité tous les détails des dernières minutes de Jeanne d’Arc, Gilles de Rais, Marie Stuart, Ravaillac, Charles Ier, Damiens, n’omettant aucune précision de leurs tourments, aussi atroce fût-elle.

Était-ce simplement la fascination, fréquente chez les enfants, face à l’horreur, aggravée par un certain sadisme ? D’autres traits prouvaient qu’il s’agissait chez Mélanie de quelque chose de plus complexe, de plus profond. Dès la rentrée scolaire, elle s’était distinguée par l’étonnante narration qu’elle avait remise à la maîtresse. Traditionnellement celle-ci avait demandé aux enfants de raconter une journée des vacances qui venaient de s’achever. Or si le récit de Mélanie commençait assez banalement par les préparatifs d’un déjeuner champêtre, il tournait court sur la mort subite de la grand-mère qui obligeait toute la famille à renoncer à cette partie de campagne. Puis il reprenait, mais sur le mode négatif, irréel, et Mélanie décrivait imperturbablement et dans une sorte de vision hallucinatoire les étapes de la promenade qui n’avait pas été faite, le chant des oiseaux que personne n’avait entendu, l’installation sous un arbre du déjeuner qui n’avait pas eu lieu, les incidents comiques d’un retour sous l’orage qui n’avait aucune raison d’être, puisqu’on n’était pas parti. Et elle concluait :

La famille étant tristement rassemblée autour du lit où gisait le corps de la grand-mère, personne ne courut en riant s’abriter dans la grange, on ne se recoiffa pas en se bousculant devant l’unique petite glace de la pièce commune, on n’alluma pas un grand feu pour faire sécher les vêtements trempés qui ainsi ne fumèrent pas devant la cheminée comme le poil d’un cheval en sueur. La grand-mère était partie toute seule, en laissant tout le monde à la maison.

Et maintenant les citrons ! Y avait-il un rapport entre toutes les inventions saugrenues de la fillette ? Quel rapport ? L’institutrice se posait la question, soupçonnait l’existence d’une réponse – car indiscutablement ces inventions avaient toutes un certain « air de famille », elles étaient signées par la même personnalité – mais elle ne trouvait rien.

— Tu aimes ça, les citrons ?

Mélanie secoua la tête négativement.

— Alors pourquoi tu en manges ? Tu crains le scorbut ?

À ces deux questions, Mélanie ne pouvait répondre. L’institutrice haussa les épaules et reprit pied sur un terrain plus familier.

— En tout cas, c’est défendu de manger pendant la classe. Tu me copieras cinquante fois Je mange des citrons en classe.

Mélanie acquiesça docilement, soulagée de n’avoir pas à s’expliquer davantage. En effet, comment aurait-elle pu faire comprendre aux autres – alors qu’elle comprenait si peu elle-même – que ce n’était pas le scorbut qu’elle redoutait et qu’elle soignait au citron, mais un mal plus profond, à la fois physique et moral, une marée de fadeur et de grisaille qui tout à coup déferlait sur le monde et menaçait de l’engloutir ? Mélanie s’ennuyait. Elle subissait l’ennui dans une sorte de vertige métaphysique.

Au demeurant était-ce bien elle qui s’ennuyait ? N’était-ce pas plutôt les choses, le paysage autour d’elle ? Soudain une lumière livide tombait du ciel. La chambre, la classe, la rue paraissaient pétries dans une boue blafarde où les formes se dissolvaient lentement. Seule vivante au milieu de cette désolation nauséeuse, Mélanie luttait avec acharnement pour ne pas s’enliser à son tour dans cette vase.

Ce brusque changement d’éclairage qui modifiait l’esprit des choses, elle en avait trouvé dès sa petite enfance un équivalent inoffensif, et pourtant bien impressionnant, dans l’escalier à vis qui menait aux chambres mansardées de la maison de ses parents. La fenêtre qui éclairait cet escalier n’était qu’une étroite meurtrière garnie de petits carreaux multicolores. Assise sur les marches de l’escalier, Mélanie s’était souvent amusée à regarder le jardin à travers tel carreau, puis tel autre de couleur différente. Et c’était chaque fois le même étonnement, le même petit miracle. Ce jardin, qui lui était si familier et qu’elle reconnaissait sans la moindre hésitation, voilà qu’à travers le carreau rouge, il baignait dans une lueur d’incendie. Ce n’était plus le lieu de ses jeux et de ses rêveries. À la fois reconnaissable et méconnaissable, c’était un antre infernal léché par des flammes cruelles. Puis elle passait au carreau vert, et alors le jardin devenait le fond d’une fosse marine abyssale. Des monstres aquatiques devaient être tapis dans ces profondeurs glauques. Le verre jaune au contraire répandait à profusion de chauds reflets solaires, un poudroiement doré et réconfortant. Le bleu enveloppait les arbres et les pelouses dans un clair de lune romantique. L’indigo donnait aux moindres objets une allure solennelle et grandiose. Et toujours, c’était le même jardin, mais chaque fois avec un visage d’une surprenante nouveauté, et Mélanie s’émerveillait du pouvoir magique qu’elle possédait ainsi de plonger à volonté son jardin dans un enfer dramatique, une joie chantante ou une pompe magnifique.

Car il n’y avait pas de carreau gris dans la petite fenêtre de l’escalier, et la pluie de cendres de l’ennui avait une autre origine, moins innocente, plus réelle.

Assez tôt, elle avait repéré ce qui, dans l’ordre alimentaire, favorisait la crise d’ennui ou au contraire pouvait la conjurer. La crème, le beurre et la confiture – nourritures enfantines dont on s’acharnait à l’accabler – annonçaient et appelaient, comme autant de provocations, le déferlement de la grisaille, l’empâtement de la vie dans un limon épais et gluant. Au contraire le poivre, le vinaigre et les pommes, pourvu qu’elles fussent vertes – tout ce qui était acide, relevé, piquant –, projetaient un souffle d’oxygène pétillant et revigorant dans une atmosphère croupissante. La limonade et le lait. Ces deux boissons symbolisaient pour Mélanie le bien et le mal. Elle avait adopté le matin, malgré les protestations de sa famille, le thé fait avec de l’eau minérale et parfumé d’une rondelle de citron. Avec cela un biscuit bien dur, ou un toast bien grillé. En revanche, elle avait dû renoncer pour quatre heures à la tartine de moutarde dont elle avait envie, mais qui avait soulevé une tempête de rires et de cris dans la cour de récréation de l’école. Elle avait compris qu’avec sa tartine de moutarde, elle dépassait la limite de la tolérance à la différence d’une école communale de province.

S’agissant des climats et des saisons, elle ne détestait rien tant qu’un bel après-midi d’été, sa paresse, sa langueur, l’épanouissement assouvi et obscène de la végétation qui semble se communiquer aux bêtes et aux gens. Le geste épouvantable qu’appelaient ces heures moites et voluptueuses consistait à se laisser aller dans une chaise longue en écartant les jambes, en levant les bras, en bâillant à grand bruit, comme s’il fallait ouvrir à on ne sait quel viol son sexe, ses aisselles et sa bouche. À l’opposé de ce triple bâillement, Mélanie cultivait le rire et le sanglot, deux réactions impliquant le refus, la distance, la clôture d’un être sur lui-même. Le temps qui convenait le mieux à cette conduite de rejet, c’était un froid sec et lumineux, suscitant une nature dépouillée, gelée, durcie et brillante. Mélanie faisait alors des marches rapides et exaltées dans la campagne, les yeux larmoyants sous l’effet de l’air glacé, mais la bouche pleine de rires ironiques.

Comme tous les enfants, elle avait rencontré le mystère de la mort. Mais il avait revêtu d’emblée à ses yeux deux aspects bien opposés. Les cadavres d’animaux qu’elle avait pu voir étaient généralement boursouflés, décomposés, et exsudaient des humeurs sanieuses. L’être réduit à ses dernières extrémités avouait crûment sa nature foncièrement putride. Au contraire les insectes morts s’allégeaient, se spiritualisaient, accédaient spontanément à l’éternité légère et pure des momies. Et pas seulement les insectes, car en furetant au grenier, Mélanie avait trouvé une souris et un petit oiseau également desséchés, purifiés, réduits à leur propre essence : la bonne mort.

Mélanie était la fille unique d’un notaire de Mamers. Elle demeurait assez étrangère à son père, qui l’avait eue tard et qu’elle paraissait intimider. Sa mère, de santé fragile, disparut prématurément, la laissant seule avec le notaire à l’âge de douze ans. Ce deuil la blessa cruellement. Elle ressentit d’abord une douleur dans la poitrine, un point lancinant, comme si elle avait été atteinte d’un ulcère ou d’une lésion interne. Elle se crut sérieusement malade. Puis elle comprit qu’elle se portait bien : c’était le chagrin.

En même temps, elle éprouvait de loin en loin des bouffées d’attendrissement assez agréables. Il suffisait qu’elle pensât intensément à sa mère, à la mort de sa mère, au cadavre mince et raide couché dans une boîte au fond d’un trou glacé… Ses yeux se mouillaient de larmes et elle ne pouvait retenir un sanglot hoquetant qui ressemblait à un petit rire amer. Alors elle se sentait soulevée, arrachée à l’encerclement des choses, délivrée du poids de l’existence. Pour un bref instant, la réalité quotidienne était frappée de dérision, dénuée de l’importance bouffie dont elle se pare, allégée de la pesanteur obsédante qui oppressait la fillette. Rien n’avait aucune importance, puisque sa maman chérie était morte. L’évidence de cette irréfutable déduction brillait comme un soleil spirituel. Mélanie flottait, portée par une ébriété funèbre dans des airs retentissant d’hilarité.

Puis son chagrin se dissipa. Il ne lui resta plus qu’une cicatrice qui se crispait quand quelqu’un parlait de la disparue, ou, certaines nuits, quand elle ne trouvait pas le sommeil et ouvrait de grands yeux dans l’obscurité.

Ensuite les jours se suivirent et se ressemblèrent entre une vieille bonne de plus en plus dure d’oreille et un père qui n’émergeait de ses dossiers que pour évoquer le passé. Mélanie grandissait sans traverser de difficultés apparentes. Elle n’était pour son entourage ni difficile, ni secrète, ni mélancolique, et on aurait surpris tout le monde en révélant qu’elle nageait avec l’énergie du désespoir dans un vide morne et gris, contre l’angoisse fade que lui donnaient cette maison cossue pleine de souvenirs, cette rue où rien de nouveau ne se passait jamais, ces voisins assoupis. Elle attendait ardemment qu’il arrivât quelque chose, que quelqu’un survînt, et c’était affreux car il n’arrivait rien, personne ne survenait.

Quand une guerre atomique menaça d’éclater entre les États-Unis et l’U.R.S.S. à cause de Cuba, Mélanie était en âge de lire les journaux, de suivre les nouvelles à la radio et à la télévision. Il lui sembla qu’un souffle d’air frais balayait le monde, et un espoir gonfla ses poumons. C’est que pour la tirer de sa prostration, il n’aurait pas fallu moins que les immenses destructions et les épouvantables hécatombes d’un conflit moderne. Puis la menace se dissipa, le couvercle de l’existence, un instant entrebâillé, retomba sur elle, et elle comprit qu’il n’y avait rien à attendre de l’histoire.

Au printemps, le notaire avait l’habitude d’arrêter le chauffage central et de faire une flambée dans sa cheminée, les soirs où la température était vraiment trop fraîche. C’est ainsi qu’un beau matin d’avril, Étienne Jonchet vint livrer un camion de bûches. Employé dans une scierie voisine de la forêt d’Écouves – son cinquième métier en moins d’un an – c’était un de ces beaux gars francs et joviaux qui ressentent la nécessité de travailler comme un fardeau injuste et sordide. Il fleurait la résine et le tanin, et ses manches de chemise retroussées découvraient des avant-bras pulpeux et dorés, ornés de tatouages canailles. Mélanie était descendue à la cave pour le payer. Pendant qu’elle fouillait dans le portefeuille, il la regardait d’un air bizarre qui commença à l’effrayer. Ce fut bien autre chose quand il leva lentement ses mains vers ses épaules, vers sa tête et les referma sur son cou. Les genoux tremblants, la bouche sèche, elle ne voyait plus que les bras tatoués et un peu plus loin le visage souriant du jeune homme.

— Il m’étrangle, se disait-elle. Il veut le portefeuille et me tue pour s’en emparer !

Et elle se sentait défaillir dans une approche de la mort où se mêlaient indistinctement la terreur et une brûlante volupté.

Finalement elle tomba de faiblesse, mais il la cueillit dans ses bras, la bascula sur un tas d’anthracite, et posséda son corps de vierge tendre et blanc dans cette alcôve de noirceur.

Quand elle croisa son père plus tard dans l’escalier, il eut la surprise de la voir, toute barbouillée de charbon, lui sauter au cou en riant. Elle était dépucelée et mâchurée, mais heureuse.

Ils se revirent. Un mois plus tard, elle prétextait des vacances chez une camarade, et filait rejoindre son beau bûcheron en n’emportant que la chemise qu’elle avait sur le dos.

Étienne n’était pas un fin psychologue, mais le comportement insolite de sa nouvelle compagne ne manqua pourtant pas de le surprendre. Elle faisait à la scierie plus d’apparitions qu’il n’aurait été nécessaire. Au lieu de mettre chaque matin le casse-croûte de midi dans sa musette, elle préférait l’apporter elle-même et le partager avec lui au milieu des autres compagnons. Il était certes assez faraud de la jeunesse, de la beauté et surtout des origines bourgeoises évidentes de la jeune fille. Mais elle aurait dû s’éclipser dès la reprise du travail. Au lieu de cela, elle musait autour des machines, appréciait du doigt la denture des lames, leur piquant, leur tranchant, la largeur du chemin, la tension des rubans d’acier, leurs flancs rendus infiniment lisses et brillants par le terrible frottement auquel ils étaient soumis. Puis elle prenait dans sa main une poignée de sciure, éprouvait sa fraîcheur pelucheuse et élastique, l’approchait de son nez pour en sentir l’odeur forestière, et la laissait fuir entre ses doigts. Que l’on puisse fabriquer cette neige feutrée à partir de troncs ligneux et compacts, c’était un miracle qui la ravissait !

Mais rien ne la fascinait comme le bref hurlement des scies circulaires s’enfonçant dans le cœur d’une bûche et le halètement vertigineux du grand châssis faisant danser ses douze lames parallèles dans l’aubier de la grume avancée sur le chariot.

C’était le père Sureau qui entretenait le matériel. Ancien ébéniste, il avait connu des jours meilleurs, mais après la mort de sa femme, il avait sombré dans l’alcool, et il vivotait en affûtant les lames de la scierie. Mélanie entreprit de le conquérir. Elle alla le voir dans sa masure, lui rendit de menus services, s’insinua dans ses bonnes grâces. En vérité, elle savait ce qu’elle voulait, mais personne n’aurait compris le projet grandiose auquel elle s’acharnait à l’employer. Elle finit par obtenir qu’il reprît ses « clarinettes » – comme il appelait ses outils –, qu’il les affûtât et qu’il se mît au travail. Il est vrai qu’il lui faudrait peut-être des années pour mener à bonne fin ce qui serait à coup sûr le chef-d’œuvre de sa vie.

L’été passa dans une gloire de soleil et d’amour, sous-tendue par le mystère du projet Sureau. Les étreintes de Mélanie et d’Étienne semblaient ne pas devoir finir. Elles se poursuivirent dans les brouillards de l’automne, dans le crépitement nocturne de la pluie sur le toit de bardeau de leur hutte, sous le blanc manteau de la neige qui fut abondante cet hiver-là.

Au début de mars, Étienne fut mis à pied à la suite d’une altercation avec son patron. Il partit chercher du travail. Il avait entendu parler d’embauche au Haras du Pin. Il promit de revenir chercher Mélanie dès qu’il serait fixé. Elle ne devait plus entendre parler de lui. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le père Sureau fut hospitalisé avec un point de pleurésie. Tant il est vrai que le printemps est souvent fatal aux vieillards.

Mélanie ne songea pourtant pas à retourner chez son père avec lequel elle entretenait une correspondance parcimonieuse. Pour l’heure, la merveilleuse surprise de ses amours, la superbe folie de la scierie, le projet Sureau qui découlait rigoureusement de l’une et de l’autre dressaient un mur entre sa vie présente et les eaux grises où la maison paternelle paraissait échouée, comme une arche vermoulue, aux yeux de son souvenir.

Pourtant le vide se reformait inexorablement autour d’elle dans les souffles aigres et humides d’un printemps qui n’en finissait pas de se déclarer. La cabane était gagnée par la désolation de la forêt qui sortait noire et hagarde du dégel. Un jour, Mélanie se surprit à accomplir le geste fatidique : elle bâilla, et elle reconnut avec effroi le signe saluant et appelant à la fois la marée clapotante de l’ennui. Le temps des petits trucs enfantins – citrons, moutarde – était bien révolu. Puisque désormais elle était libre, il aurait fallu fuir. Mais pour aller où ? Car telle est la force pernicieuse de l’ennui : il s’entoure d’une sorte de contagion universelle, et projette ses ondes maléfiques sur le monde entier, sur tout l’univers. Rien, aucun lieu, aucune chose ne paraît lui échapper.

En fouillant dans la resserre à outils, où haches, cognées, coins et scies attendaient l’improbable retour d’Étienne, Mélanie trouva la solution. C’était une corde, une belle corde, neuve, toute luisante encore de l’atelier de corderie, qui se terminait tout exprès, semblait-il, par une boucle. En passant l’extrémité de la corde dans cette boucle, on obtenait un nœud coulant fort propre à une pendaison.

Tremblante d’excitation, elle accrocha la corde à la poutre maîtresse de la toiture. Le nœud coulant se balançait à deux mètres cinquante du sol, hauteur idéale, car il suffisait de se mettre debout sur une chaise pour pouvoir y passer la tête. Mélanie plaça en effet la meilleure chaise qu’elle possédât à l’aplomb du nœud. Puis elle s’assit sur l’autre chaise de la maison – bancale, celle-ci – et admira son œuvre.

Ce n’était pas que ces deux objets – la corde, la chaise – fussent en eux-mêmes bien admirables. Il s’agissait plutôt de la perfection de la réunion de ce siège et de cette sorte de fil à plomb de chanvre, et de la signification fatale qui s’en dégageait. Elle s’abîma dans une contemplation béate et métaphysique. En préparant sa propre mort, en imposant à la perspective désertique de sa vie une barrière visible et palpable, en arrêtant par une digue les eaux stagnantes du temps, elle mettait fin d’un coup à l’ennui. L’imminence de sa mort, concrétisée par la corde et la chaise, conférait à sa vie présente une densité et une chaleur incomparables.

Elle connut plusieurs semaines de bonheur patibulaire. Le charme commençait pourtant à se dissiper, quand le facteur, qu’elle voyait rarement, se présenta. Il lui apportait une lettre de sa meilleure amie. Jacqueline Autrain, nommée pour ce troisième trimestre institutrice dans un village voisin, habiterait seule le premier étage de l’école. Elle se réjouirait si Mélanie acceptait de venir passer quelques jours auprès d’elle pour l’aider à s’installer.

Mélanie serra son baluchon, cacha la clé de la hutte dans un trou connu d’Étienne, et partit rejoindre son amie.

L’accueil de Jacqueline et l’éclat printanier du village lui firent oublier ses obsessions et leur funèbre remède. Il est vrai qu’elle avait laissé sa belle corde pendue à l’aplomb de la chaise dans l’obscurité de la hutte fermée, comme en attente, comme le gage d’un retour obligé. Pendant que son amie faisait la classe, Mélanie tenait leur intérieur. Puis elle s’intéressa aux enfants. Elle entreprit de donner des leçons particulières à ceux qui suivaient mal. Après les amours de l’été et de l’hiver, elle découvrait ainsi l’amitié avec le renouveau de la nature. Entre ces deux fêtes de la vie s’étendait un morne désert peuplé d’ombres exorbitantes et nauséeuses que seule une corde terminée par la lunette d’un nœud coulant rendait habitable.

Jacqueline était fiancée à un jeune homme actuellement en stage dans les Compagnies républicaines de Sécurité. Deux fois, au cours du printemps, elle avait profité d’un congé pour aller le voir à la caserne d’Argentan. Un jour, il débarqua avec son casque, son calot, sa matraque et son gros étui à pistolet tout boursouflé. Les deux jeunes femmes s’amusèrent de cet attirail.

Sa permission dura trois jours. Le premier ne fut qu’une suite de rires et de caresses entre les deux fiancés. Mélanie cherchait à s’éclipser quand la scène devenait par trop tendre. Le deuxième jour, le jeune homme insista pour faire une excursion avec les deux femmes, bien que Jacqueline eût visiblement préféré rester à la maison pour mieux profiter d’heures si rares. Le troisième jour, elle fit une scène violente à Mélanie, l’accusant de tenter de détourner sur elle l’attention du trop naïf C.R.S. Le jeune homme survenant se jeta dans la dispute, et, prenant maladroitement la défense de Mélanie, il acheva de désespérer sa fiancée. Quand il reprit le chemin d’Argentan, il laissait derrière lui un monceau de décombres sentimentaux.

Mélanie ne pouvait plus songer à demeurer avec Jacqueline. Elle s’installa à Alençon, et pendant les deux derniers trimestres de l’année scolaire, elle fit la classe dans un cours privé.

Puis les vacances vidèrent les écoles, les rues, toute la ville, et Mélanie se retrouva seule sous un soleil blanc, impitoyable, lancinant. Dans les branches poussiéreuses des platanes, entre les pavés inégaux des places, sur les murs lépreux questionnés par la lumière, émergeait la face blême et bouffie de l’ennui.

Mélanie, se sentant couler, s’accrochait à ses plus récents souvenirs. Lorsqu’elle évoquait l’image du fiancé de Jacqueline, c’était bizarrement toujours l’étui boursouflé de son pistolet qui se présentait d’abord à son esprit. Elle lui écrivit à la caserne d’Argentan, pour lui demander un rendez-vous. Il répondit en lui proposant un jour, une heure et un café.

S’il avait cru au début d’une aventurette, il fut déçu. Mélanie lui expliqua qu’elle voulait au contraire dissiper tout malentendu et tenter de restaurer entre Jacqueline et lui les bonnes relations qu’elle avait pu contribuer involontairement à altérer. Elle le suppliait de reprendre contact au plus tôt avec sa fiancée et de la tenir au courant de la réussite de ces retrouvailles. Ce serait un grand soulagement pour elle.

Puis il lui vint une inspiration. Pourquoi ne téléphonerait-il pas tout de suite, du café à Jacqueline ? Elle saurait ainsi que tout avait été tenté.

Après s’être mollement défendu, il haussa les épaules et se leva pour se diriger vers la cabine téléphonique. Il laissa sur la table son calot, son casque, sa matraque et l’étui boursouflé de son pistolet.

Mélanie attendit un moment. La communication devait être difficile à obtenir, car le jeune homme tardait à revenir. En vérité elle ne pouvait quitter des yeux l’étui boursouflé du pistolet qui se gonflait innocemment sur la table. Soudain elle céda à la tentation. Elle fit glisser l’objet dans son sac et gagna rapidement la sortie.

Rentrée dans sa petite chambre d’Alençon, la satisfaction du devoir accompli lui donna quelques jours de calme. Mais elle ne pouvait oublier qu’en réconciliant les deux fiancés, elle s’était définitivement exclue de leur amitié. Le pistolet était en revanche la source d’un puissant réconfort. Chaque jour, à une heure donnée qu’elle attendait en frémissant d’impatience et de joie anticipée, elle sortait le magnifique et dangereux objet. Elle n’avait aucune idée de la façon de s’en servir, mais ce n’était ni le temps ni la patience qui lui faisaient défaut. Posé nu sur la table, le pistolet paraissait irradier une énergie qui enveloppait Mélanie de chaleur voluptueuse. La brièveté compacte et rigoureuse de son profil, sa noirceur mate et comme sacerdotale, la facilité avec laquelle la main épousait sa forme et s’en saisissait, tout dans cette arme contribuait à lui donner une force de conviction irrésistible. Comme ce serait bon de mourir par ce pistolet ! Il appartenait en outre au fiancé de Jacqueline, et le suicide de Mélanie unirait ses amis, tout comme sa vie avait failli les séparer.

Le pistolet n’était pas chargé, mais l’étui contenait un chargeur de six balles, et Mélanie eut tôt fait de trouver l’orifice de la crosse dans lequel il devait être glissé. Un déclic lui apprit que le chargeur était en place. Puis le jour vint où elle sentit qu’elle ne pouvait plus différer un essai.

Elle partit de bonne heure dans la forêt. Parvenue à l’orée d’une clairière, loin de tout chemin, elle sortit le pistolet de son sac, et, le tenant à deux mains, le plus loin possible d’elle, fermant les yeux, elle pressa la détente de toutes ses forces. Rien ne se produisit. Sans doute y avait-il un cran de sûreté. Elle palpa un moment la crosse, le canon, la détente. Enfin un relief glissa vers le canon en découvrant une plage rouge. C’était cela sans doute. Elle essaya encore. La détente céda sous ses doigts, et l’arme, comme prise d’une brusque folie, rua entre ses mains.

La détonation avait paru formidable à Mélanie, mais la balle n’avait laissé aucune trace dans les arbres et les fourrés où elle avait dû se perdre.

Toute tremblante, Mélanie replaça le pistolet dans son sac et reprit sa marche. Elle avait les jambes molles, mais elle ne savait pas si c’était l’effet de la peur ou celui du plaisir. Elle disposait d’un nouvel instrument de libération, combien plus moderne et pratique que la corde et la chaise ! Elle n’avait jamais été aussi libre. La clé de sa cage était là, dans son sac, à côté du démaquillant, du porte-monnaie et des lunettes de soleil.

Elle avait parcouru une centaine de mètres quand elle vit venir à elle, marchant à grands pas, un vieil homme vêtu à la fois comme un pêcheur et comme un alpiniste, et portant une boîte de botaniste cylindrique en bandoulière. Il l’aborda aussitôt.

— Qu’est-ce que c’est ? Vous n’avez pas entendu une détonation ?

— Non, mentit Mélanie. Je n’ai rien entendu.

— Curieux, curieux. D’autant plus que cela semblait provenir de la direction dont vous venez. Et moi qui craignais de devenir dur d’oreille ! Enfin soit. Admettons que j’ai eu une illusion, oui, comment dire, une hallucination auditive.

Il avait prononcé ces deux derniers mots avec une sorte d’emphase ironique, et il acheva sa phrase dans un petit rire grinçant. Puis avisant le sac de Mélanie :

— Vous cherchez aussi des champignons ?

— Oui, c’est cela, des champignons, mentit encore Mélanie avec empressement.

Puis emportée par une soudaine inspiration, elle précisa :

— Je voudrais surtout savoir reconnaître les vénéneux.

— Bof, vénéneux ! Pour un vrai mycologue, ils sont si rares, presque inexistants ! Savez-vous que mes amis de notre Société savante et moi-même nous nous offrons des dîners agrémentés de plats entiers de champignons réputés mortels ? Il n’est que de savoir les préparer, et aussi peut-être de les manger sans crainte. L’appréhension rend l’organisme plus vulnérable, c’est bien connu. Un divertissement de spécialistes, en somme.

— Les champignons vénéneux sont si peu dangereux que cela ? demanda Mélanie avec une nuance de déception dans la voix.

— Pour nous, pour nous, les mycologues ! Mais pour les profanes, halte-là ! C’est un peu comme les grands fauves d’une ménagerie, n’est-ce pas ! Le dompteur peut entrer dans la cage et leur tirer les moustaches. Mais malheur au visiteur qui se permettrait cela !

— Comme vous êtes passionnant !

Aristide Coquebin, qui tenait une boutique d’antiquaire rue des Filles-de-Notre-Dame, non loin de la maison natale de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, appartenait à l’espèce des esprits érudits et curieux de tout qui fleurissent discrètement dans l’ombre des petites villes de province. Le meilleur de lui-même, il le réservait à la Société savante qu’il régalait de communications éclectiques, allant des merveilles de la botanique aux grimoires de mystiques obscurs.

Il était trop heureux d’avoir trouvé une oreille vierge pour lâcher Mélanie de sitôt, et ils cheminèrent longuement côte à côte en devisant. Lorsqu’elle regagna son modeste logis, le pistolet disparaissait dans son sac sous une provende parfumée de cèpes, de chanterelles et de lépiotes qu’ils avaient ramassés ensemble. Mais elle avait insisté pour rapporter aussi – isolés il est vrai dans une poche de plastique – trois entolomes livides et deux amanites phalloïdes, les plus redoutables tueurs des sous-bois.

Le soir elle disposa sur sa table le pistolet, déshabillé de son étui, et, dans une assiette, les cinq champignons vénéneux. Un crépuscule de silence enveloppait sa solitude, mais de ces objets meurtriers émanait un rayonnement dont elle connaissait bien la chaleur tonique. Elle retrouvait avec élan le frémissement voluptueux des heures passées dans la hutte, en présence de la corde et de la chaise. Mais elle allait maintenant beaucoup plus loin dans son intimité avec la mort.

Elle était d’abord troublée par une mystérieuse affinité qui paraissait rapprocher ces deux sortes d’objets. Ils avaient en commun une force concise, une énergie assoupie, endormie et comme tapie dans des formes qui avaient peine à la contenir, et qui en étaient inspirées. La carrure massive du pistolet – arme de poing – et les rondeurs musculeuses des champignons évoquaient aussi pour elle un troisième objet qui se cacha longtemps dans les replis de sa mémoire, mais qu’elle finit par débusquer non sans rougir de pudeur : le sexe d’Étienne Jonchet qui lui avait donné tant de bonheur pendant de longues semaines. Elle découvrit ainsi la complicité profonde de l’amour et de la mort, et que les signes menaçants et crapuleux tatoués sur les beaux bras d’Étienne donnaient leur véritable sens à leurs étreintes. Étienne trouvait ainsi sa juste place dans le paysage forestier dont le centre demeurait la corde et la chaise.

Les champignons, le pistolet, la corde, c’était trois clés ouvrant chacune une porte sur l’au-delà, trois portes monumentales, d’allures et de styles assurément bien différents.

Les champignons étaient les clés molles et contournées d’une porte qui présentait la douceur et la rondeur d’un ventre géant. Elle ressemblait à un vaste reposoir anatomique dressé à la gloire de la digestion, de la défécation et du sexe. Cette porte ne s’entrebâillerait que lentement, paresseusement. Il faudrait qu’en mangeant et en assimilant les champignons Mélanie se glisse dans une fente étroite avec la ruse opiniâtre d’un enfant s’acharnant à naître à l’envers.

La seconde porte était coulée dans le bronze. Noire et tabulaire, elle se dressait inébranlable devant un flamboyant secret qui perçait par des lueurs inquiètes par le trou de la serrure. Seule une explosion terrible, une détonation claquant tout contre l’oreille de Mélanie, l’ouvrirait d’un seul coup découvrant un paysage de flammes, la trouée incandescente d’une fournaise, des nuées de soufre et de salpêtre.

La troisième clé – celle de la corde et de la chaise – dissimulait sous sa rusticité la richesse foisonnante d’une affinité directe avec la nature. En passant la tête dans le collier de chanvre, Mélanie découvrirait la profondeur secrète de l’humus forestier, fécondé par les pluies d’orage et durcie par les gelées de Noël. C’était un au-delà qui sentait la résine et le feu de bois, qui retentissait du ronflement d’orgue que faisait le vent en brassant les hautes futaies. En devenant le poids de chair et d’os qui lesterait la corde elle-même accrochée à la poutre maîtresse de la hutte bûcheronne – Mélanie prendrait sa place dans cette vaste architecture de cimes équilibrées et de branches balancées, de troncs verticaux et de ramures enchevêtrées qui s’appelait : forêt.

 

Coquebin avait invité Mélanie à venir le voir. Elle déclencha un soir la musique argentine d’une grappe de tubes que la porte bousculait en s’ouvrant. Tout un paradis de saints de plâtre polychromé l’accueillit, les bras ouverts ou la dextre bénissante. La petite sœur Thérèse, en cent exemplaires de dimensions différentes, serrait un crucifix sur son uniforme de carmélite, en levant les yeux vers les moulures du plafond.

— C’est qu’elle est née à deux pas d’ici, expliqua Coquebin avec ferveur. Au 42 de la rue Saint-Biaise. Si vous voulez, nous irons visiter sa maison natale ensemble.

L’air consterné avec lequel Mélanie le remercia ne put lui échapper. Il comprit qu’il faisait fausse route, et que le pieux antiquaire devait en l’occurrence s’effacer devant le philosophe. Il convenait d’ouvrir l’œil et de faire preuve d’humilité, s’il voulait cerner la personnalité de cette étrange jeune fille qui cheminait solitairement dans les bois en tirant des coups de pistolet et en collectionnant avec prédilection des champignons vénéneux. Ce n’était certes pas une personne banale. Malheureusement la conversation s’avéra difficile, car elle se souciait plus d’apprendre de lui des choses modestes et précises que de se raconter.

Elle le quitta au bout d’un quart d’heure, mais elle revint le surlendemain, et peu à peu leur intimité grandit. Avec un étonnement croissant, Coquebin cousait ensemble les bribes que Mélanie lui révélait de son bref destin. Car la différence d’âge et l’atmosphère benoîte du magasin rassuraient Mélanie et l’encourageaient à se livrer. Il ne put retenir un haut-le-corps le jour où elle lui apprit qu’elle faisait la classe aux enfants. C’est qu’elle lui avait laissé entendre l’essentiel de son aventure avec le beau tatoué et de sa fascination pour la corde et le nœud coulant. « Pauvres enfants ! pensa-t-il. Mais après tout, les gens tout à fait normaux sont rarement dans l’enseignement, et peut-être est-il naturel et préférable que les enfants, ces demi-fous que nous tolérons parmi nous{3}, soient élevés par des originaux. »

Plus tard, elle lui raconta l’escalier à vis, l’étroite fenêtre, les carreaux multicolores qui lui permettaient de voir son jardin sous des aspects profondément différents. « Kant ! pensa-t-il. Les formes a priori de la sensibilité ! Elle a découvert à dix ans, sans le vouloir ni le savoir, l’essentiel de la philosophie transcendantale ! » Mais quand il tenta de l’initier au kantisme, il vit bien qu’elle ne le suivait pas, qu’elle ne l’écoutait même pas.

Remontant plus loin dans ses souvenirs, elle fit allusion à ses goûts et à ses dégoûts de fillette – goût du citron, dégoût des pâtisseries –, à l’ennui qui la submergeait parfois comme une marée grise et grasse, au soulagement pétillant et revigorant qu’elle a trouvé d’abord petitement dans des nourritures et des boissons corrosives, puis de façon grandiose dans la mort de sa mère.

Il ne douta plus alors qu’elle avait une vocation métaphysique innée, laquelle s’accompagnait d’un rejet spontané de toute ontologie. Il essaya de lui faire comprendre qu’elle incarnait à l’état brut l’antagonisme millénaire de deux formes de pensée. Depuis l’aube la plus lointaine de l’humanité occidentale, deux courants se croisent et s’opposent, dominés l’un par Parménide d’Élée, l’autre par Héraclite d’Éphèse. Pour Parménide la réalité et la vérité se fondent dans l’Etre immobile, massif et identitaire. Cette vision figée fait horreur à l’autre penseur, Héraclite, qui voit dans le feu tremblant et grondant le modèle de toutes les choses, et dans le courant limpide d’une eau chantante le symbole de la vie perpétuellement créatrice. L’ontologie et la métaphysique – le repos en l’Etre et le dépassement de l’Etre – dressent l’une contre l’autre depuis toujours deux sagesses et deux spéculations…

Pendant qu’il parlait ainsi, possédé par son sujet sublime, Mélanie fixait sur lui ses grands yeux sombres et passionnés. Il aurait pu croire qu’elle l’écoutait, subjuguée par le portrait vertigineux qu’il lui faisait d’elle-même. Mais il était fin et lucide, il savait qu’il avait un long poil roux qui se tordait sur sa joue au sommet d’une petite verrue, et rien qu’à regarder Mélanie, il se rendait compte qu’elle n’avait d’yeux que pour cette infime disgrâce, et que pas un mot de son discours ne parvenait jusqu’à l’esprit de la jeune fille.

Non décidément, il fallait se rendre à l’évidence, Mélanie n’avait pas l’esprit philosophique, malgré le don prodigieux qu’elle possédait de vivre spontanément, à l’état brut et en toute inconscience, les grands problèmes de la spéculation éternelle. Les évidences philosophiques, dont elle était possédée et qui orientaient son destin souverainement, n’étaient pas traduisibles pour elle en concepts et en mots. Métaphysicienne de génie, elle demeurait à l’état sauvage et ne s’élèverait jamais jusqu’au verbe.

Ses visites cessèrent. Coquebin n’en fut pas autrement surpris. Ses discours n’ayant pas trouvé prise sur l’esprit de la jeune fille, il savait que ses relations avec elle étaient à la merci d’influences fortuites, obscures et imprévisibles. Il finit toutefois par aller frapper à la porte de la chambrette qu’elle habitait. Un voisin lui apprit qu’elle avait déménagé.

Par suite de quel instinctif avertissement avait-elle décidé de revenir dans la cabane de la forêt d’Écouves ? Sans doute une réflexion qui s’était imposée à elle y fut-elle pour beaucoup.

La perspective de la mort – d’une certaine mort, concrétisée par un instrument particulier – était seule capable de l’arracher à l’engloutissement dans la nausée de l’existence. Mais cette libération n’était que temporaire et perdait peu à peu toute sa vertu ; comme un médicament qui s’évente, jusqu’à ce qu’une autre « clé » se présente à elle avec la promesse d’une mort nouvelle, une promesse plus jeune, plus fraîche, plus convaincante, possédant un capital de crédibilité intact. Or il était clair que ce jeu ne pourrait se poursuivre longtemps encore. Il faudrait bien qu’à toutes ces promesses non tenues, à tous ces rendez-vous manqués, succède un jour une échéance inéluctable. Menacée une nouvelle fois d’un naufrage dans les fondrières de l’être, Mélanie avait donc fixé au dimanche 1er octobre{4} à midi, la date et l’heure de son suicide.

L’idée de cet engagement l’avait d’abord effrayée. Mais à mesure qu’elle l’envisageait plus sérieusement, à mesure que la décision mûrissait dans son esprit, elle sentait des courants d’énergie et de joie la réchauffer et la regonfler en ondes successives de plus en plus intenses. C’était cela surtout qui avait dicté sa conduite. La mort, même lointaine encore, par sa seule certitude, par la précision de la date de sa survenue, commençait déjà son œuvre de transfiguration. Et cette date une fois fixée, chaque jour, chaque heure augmentait ce rayonnement bienfaisant, comme chaque pas qui nous rapproche d’un grand feu de joie nous fait participer un peu plus à sa lumière et à sa chaleur.

C’est ainsi qu’elle avait regagné la forêt d’Écouves où elle avait connu dans les bras tatoués d’Étienne, puis dans la contemplation de la corde et de la chaise, des bonheurs qui annonçaient la grande extase finale.

À la date du 29 septembre une divine surprise devait achever de la combler. Une camionnette s’arrêta devant la hutte. Un vieil homme qui était assis à côté du chauffeur en descendit et frappa à la porte. C’était le père Sureau dont la maladie n’avait été qu’une assez sévère alerte. Les deux hommes sortirent du véhicule et transportèrent dans la salle commune un haut objet fragile et lourd, tout enveloppé de voiles noirs, comme une grande veuve, raide et solennelle…

— Si je ne craignais pas d’exprimer un paradoxe, dit le jeune médecin en reposant son stéthoscope, je dirais qu’elle est morte de rire.

Et il expliqua que le rire dans un premier degré se caractérise par une dilatation subite de l’orbiculaire des lèvres et de la contraction du risorius de Santorini, du canin et du buccinateur, en même temps que par une expiration entrecoupée, mais que, dans un deuxième degré, les contractions musculaires pouvaient gagner en propagation toutes les dépendances du nerf facial et s’étendre jusqu’aux muscles du cou, en particulier au peaucier. Et que, à un troisième degré, il ébranle tout l’organisme, faisant couler les larmes, s’échapper l’urine et contracter par saccades douloureuses le diaphragme aux dépens de la masse intestinale et du cœur.

Pour les témoins qui entouraient le corps de Mélanie Blanchard, ce cours de physiologie comique avait des sens bien différents. Connaissant Mélanie, ils savaient, mieux que le médecin lui-même, que cette théorie apparemment extravagante de la mort par le rire s’accordait assez bien au caractère excentrique de la défunte. Son père, le vieux notaire timide et distrait, la revoyait ce jour de printemps, ses vêtements en désordre, la figure et les bras couverts de charbon, lui sauter au cou en riant comme une folle. Étienne Jonchet se souvenait du sourire étrange et profond qui lui venait lorsqu’elle flattait de la main les lames les plus effrayantes de la scierie. L’institutrice évoquait la grimace voluptueuse que la petite fille ne pouvait réprimer en mordant à pleine bouche dans un citron. Cependant Aristide Coquebin cherchait à appliquer à ce cas privilégié la théorie exposée par Henri Bergson dans Le Rire, selon laquelle le comique est du mécanique plaqué sur du vivant. Seule Jacqueline Autrain n’y comprenait rien. Sanglotant sur l’épaule de son fiancé, elle était persuadée que Mélanie, consumée d’amour pour le jeune homme, s’était sacrifiée à leur bonheur. Quant au père Sureau, il ne songeait qu’au chef-d’œuvre de sa carrière d’artisan, et il surveillait sous la visière de sa casquette sa silhouette endeuillée qui encombrait le fond de la pièce.

Avant de mourir, Mélanie leur avait adressé une sorte de faire-part anthume pour les avertir du jour et de l’heure de son suicide, tout en postant les enveloppes trop tard pour que quiconque pût intervenir. Ils s’étaient ainsi retrouvés les uns après les autres dans la salle commune de la hutte forestière après qu’Étienne Jonchet – le seul qui n’avait pas reçu de faire-part – eut découvert le cadavre en venant reprendre ses outils.

Au plafond pendait toujours la corde, la belle corde neuve et cirée que terminait un impeccable nœud coulant. Sur la table de chevet étaient placés le pistolet – dont le chargeur avait toutes ses balles moins une – et une soucoupe contenant cinq champignons qui commençaient à se dessécher. Mélanie reposait intacte sur son grand lit, emportée par une crise cardiaque foudroyante qui n’avait pas assombri l’expression épanouie, hilare même, de son visage. En vérité elle paraissait planer dans la joie de ne pas vivre, cette morte qui n’avait eu besoin d’aucun expédient brutal pour franchir le pas.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? finit par demander le médecin en désignant la « veuve ».

Le père Sureau se dérangea, et, avec les gestes soigneux et tendres d’un jeune marié déshabillant sa mariée de ses propres mains, il entreprit de faire tomber les voiles de lustrine noire qui enveloppaient l’objet. Avec stupeur chacun put reconnaître alors une guillotine. Mais pas une guillotine ordinaire, une guillotine de salon, fabriquée avec un soin amoureux dans un bois fruitier, finement ajointée par des tenons en queue-d’aronde, cirée, peaufinée, patinée, un vrai chef-d’œuvre d’ébénisterie, dans lequel la lame, brillante et d’un profil rigoureux, apportait une note cruelle et glacée.

Coquebin, en antiquaire averti, remarqua que les deux montants dans lesquels la lame coulissait étaient décorés à l’antique, par des rinceaux et des ramages eurythmiques, et que la pièce supérieure qui les coiffait affectait le profil d’une architrave hellénistique.

— Et en plus, murmura-t-il saisi d’admiration, elle est de style Louis XVI !