A LA RECHERCHE DE MES PROPHÈTES
Or, moi aussi, j’avais cherché mes prophètes. Par les livres j’avais trouvé François Villon, Charles Baudelaire, Tristan Corbière, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud et Stéphane Mallarmé. En eux je me suis appris, je me suis aimé. J’avais quinze ans – et, depuis lors, rien d’eux encore ne m’a déçu. Plus je les connais et plus ils m’enchantent. Ils sont encore mes prophètes – ceux qui ne cessent de me parler de ce qu’ils ont dit de moi avant moi, ceux en lesquels je me retrouve tel que j’aurais aimé sentir, souffrir, jouir, penser, aimer, lutter, mourir, avant d’être celui que je suis, moi qui profite aujourd’hui des aventures de Villon, des musicales sensualités de Baudelaire, des sarcasmes de Corbière, des souffrances de Paul Verlaine, des visions d’Arthur Rimbaud et de l’art de Mallarmé, pour me prendre moi-même intensément et me goûter avec délices. Parce qu’ils furent leurs créateurs avec une puissance que rien ne put arrêter, ils m’ont laissé des créations qui me permettent de les avoir pour compagnons, ces poètes, les compagnons de ma propre création, mes compagnons pour toujours car je n’aurai jamais à les renier ceux-là qui ont illustré si magnifiquement l’art de ne jamais se renier soi-même.
Les faits de notre vie quotidienne semblent moins généreux en belles rencontres que la lecture des livres. Il est certain que j’ai trouvé mes prophètes plus immédiatement et plus nombreux parmi les quelques morts que leurs écrits font survivre que parmi tous ces vivants si nombreux dont les actes incessamment croisent les miens chaque jour. Mais ce n’est là qu’une illusion littéraire. Si tous les êtres qui ont vécu avant moi avaient tous songé à écrire – et si je devais lire toutes leurs œuvres avant de parvenir à celles de mes prophètes, non seulement toute ma vie eût-elle cent ans, n’y suffirait pas, mais encore me faudrait-il des milliers de vies centenaires pour réussir à rencontrer ceux que je cherche. Mais, fort heureusement pour moi, tous les hommes ne songent pas à écrire – et parmi le monceau déjà très considérable de bouquins amoncelés pour la mémoire des siècles – parmi cette foule de monuments du passé, je lis comme en l’autre foule, celle des hommes d’aujourd’hui, j’agis en créateur, pour ma puissance et sans scrupules et par plaisir uniquement. Et si j’y cherche quelque chose, c’est mon bien-être – et si j’y trouve quelqu’un c’est moi-même.
A quinze ans j’ignorais encore les philosophes ; je n’avais non plus rien cherché en dehors de la langue qu’on m’avait apprise. Ce fut bien plus tard seulement que je connus Henri Heine et Oscar Wilde. Cependant, en deux ans d’avide lecture, j’avais parcouru six siècles sur les terres qui vont de la Mer du Nord à la Méditerranée et de l’Océan aux Alpes. J’avais traversé douze générations d’hommes. J’avais croisé 24 milliards d’êtres qui avaient senti, souffert, joui, lutté – et, pour moi, en tout cela, il n’y avait qu’une demi-douzaine de poètes, mes prophètes s’acheminant vers mon cœur, à travers les siècles d’humanité, avec leurs voix inoubliables, leurs voix qui me disaient ma voix – leur demi-douzaine de voix annonciatrices, voix musiciennes de ma floraison. Et tout le reste ne m’était que cacophonie.
Que pouvais-je espérer de ma quotidienne vie parmi les vivants ? Ni plus, ni moins. Au présent en actes j’ai pris mes prophètes comme au passé en souvenirs. Je me suis créé mon héros en possédant quelques héros. Ceux dont j’aimais les réalisations, je les ai dévorés pour me les assimiler. Je ne les ai pas imités, je les ai faits miens. J’ai pris en eux ma substance, avec eux je me suis fait. Ils ne sont pas des Dieux auxquels je me sacrifie. Je suis à moi-même mon dieu et ce sont mes héros que je me sacrifie à moi-même, pour être dans toute ma force et dans toute ma beauté. En les aimant je ne les respecte pas, je ne suis pas impartial pour les juger, je ne suis pas généreux, je ne leur donne rien. En les aimant je me respecte, je les crée comme il me plaît afin de me créer moi-même à travers eux, je ne suis généreux qu’à moi-même ; je leur prends tout. Ils sont mes prophètes.
Aussi n’ai-je pas à craindre les désillusions. Ceux que j’aime pour ce que je leur prends, quand ils ne me contentent plus, c’est que je leur ai tout pris. Ils n’ont plus rien à me donner. Je me suis emparé de toutes mes richesses qu’ils portaient en eux avant que je les connaisse. Maintenant je suis riche de tout mon bien, ils ne peuvent plus rien ni pour mon plaisir, ni pour ma douleur. Ils ne sont plus mes prophètes. Qu’ils s’en aillent – ils ne m’abandonneront jamais et je ne resterai pas appauvri, amoindri, désespéré de leurs départs. Qu’ils s’en aillent, c’est moi qui les force à partir. Je n’ai plus rien à leur prendre.
De toute ma vie, jusqu’à ce jour, les “ bandits individualistes ” furent, de beaucoup, mes prophètes les plus généreux. Leurs présents pour moi furent magnifiques. A Bonnot, à Callemin, à Garnier, à Vallet, à Soudy, à Symentoff et à Carrouy, j’ai pris à pleines mains mes trésors les plus ardents et les plus purs, ceux de mon été, mes fruits vermeils. Et ceux-là me sont encore mes prophètes – eux qui jusque dans leurs morts me donnèrent sans compter, infiniment. Oh ! comme je les aime encore pour tout ce qu’ils ne cessent de me faire récolter en moi. Tels mes poètes, tel mon Villon, tel mon Corbière, tel mon Verlaine, tel mon Rimbaud, tel mon Mallarmé, mes “ bandits ”, ils ne cessent de m’être prophètes pour avoir pu tenir les actes en leur puissance – sans fléchir – et avoir su, géniaux artistes, créer leur vie en œuvre d’art, toute nue et fière – héroïquement – le chef-d’œuvre du pur égoïsme en butte à tous les sales coups d’autrui.
Mais, avant de les rencontrer, combien d’années fus-je en Paris, de-ci, de-là, par mes chemins ! Huit ans de croisière à travers tous les quartiers, de grands boulevards en ruelles de faubourg, de Montmartre à Sainte-Geneviève, des Gobelins jusqu’à Saint-Ouen, de Montparnasse à Belleville. J’y ai passé des nuits entières à les chercher dans ce Paris. J’allais partout – où l’on se bat, où l’on danse, où l’on agonise, où l’on se grise, où l’on assassine, où l’on rit, où l’on rôde sans savoir où, où l’on crève de faim, où l’on vit de vieilles chimères, où l’on crève d’espoirs inavouables, où l’on prie, où l’on gueule, où l’on “ chiale ”, où l’on se suicide, partout, partout.
Durant ces nuits, j’ai vu les berges de la Seine depuis le Point du Jour jusqu’à Charenton – et j’ai “ causé ” avec les vieux vagabonds qui s’éveillaient tout grognonnant et grelottant à mon approche. J’ai connu les bals de barrière et les roulottes de la “ zone ”, les petits bars modernes de la place Blanche et de la rue de la Gaîté, les cantines populaires de la rue de Bièvre et de la rue du Départ et les buvettes à “ pilons ” de la vieille place Maubert. Je me suis attablé avec des “ marlous ” et des filles dans des arrière-boutiques d’hôtel meublé, rue de la Harpe et tout en haut de la rue Piat. J’ai connu Bullier et Tabarin, la grande Taverne et l’Olympia et l’Abbaye et Monico – tous les américan-restaurants et les bordels de luxe à petites femmes bien préparées et à soupers bien servis pour noctambules à galette. J’ai été rue des Charbonnières et rue Grégoire de Tours. Je suis entré dans ces boutiques qui ouvrent leurs portes sur le trottoir et où l’on voit de vieilles femmes mal maquillées somnoler en se tirant les cartes. J’ai vu le “ Panier Fleuri ” et son caveau avec ses tables de gros bois criblé d’inscriptions au couteau où quelques “ purotins ” vont boire un vin grossier en compagnie de veules filles – pour oublier, pour s’abrutir.
Je suis entré dans les églises, sur semaine, au petit jour, à l’heure des grands croyants et des “ dégoûtés de tout ”. J’ai suivi, durant toute une saison, les séances de l’Armée du Salut, dans la salle de l’avenue du Maine. J’ai hanté le religieux poulailler des dimanches de Colonne au Châtelet. J’ai passé des soirs d’hiver extatiques chez Touche et au Concert Rouge. J’ai fréquenté les Expositions d’Art – les ateliers de sculpteurs et de peintres, les parlotes de littérateurs et les cafés de poètes. J’ai été chez les “ Argonautes ” et, dans les sous-sols du Zimmer, j’ai vu de petits inspirés joufflus et frisés comme des anges, baiser avec cérémonie les mains démoniaques de Mme Jane Catulle-Mendès. J’ai été chez les “ Loups ” qu’abritaient les bouillons Charrier des deux rives, et j’y ai entendu des commis-voyageurs en bellâtres-lettres y ronflonner d’alexandrines âneries qu’ils laissaient béatement s’échapper de leur trou-à-manger après s’en être préalablement gonflé la panse à coups de vieilles pompes à bécanes dans le plus cher endroit de leurs grassouillettes personnes. Ces pétomanes à rebours, sous la conduite de leur digne chef d’orchestre, un certain Belval-Delahaye célèbre dans tout Paris pour sa romantique hypertrophie anale, la première fois étonnaient, la seconde faisaient rire et la troisième provoquaient le vomissement. J’ai été, grâce à la haute courtoisie de ce gentilhomme monoclé qui se fleuronne M. Louis de Gonzague-Frick, introduit chez les “ esthètes ” à Passy, en certaines garçonnières à lyrisme unisexuel, abscons et hermétique – lys sur les guéridons, poses sur les sofas et points d’orgue à chaque geste. Pfut, j’avais envie de souffler sur tout ça pour voir si ça tiendrait debout encore. Des fantoches avec des fanfreluches. Ouvrez la fenêtre et un coup de vent les emporte.
Quelquefois René Dessambre m’a conduit chez les mystiques – aux Échos du Silence. J’ai souffert d’y voir de grands artistes en proie à de vieux fantômes. Avec des contorsions horribles, ces possédés, sur une scène de café, jouaient de l’orgue et officiaient des poèmes de Saint-Esprit tenté de Belzébuth – tandis que, dans la salle, de pauvres belles filles s’hystérisaient en ridicules mimiques d’expiatoires hontes parce qu’un petit gringalet en jaquette roulait des yeux furibonds en déclamant d’une voix de mélo à faire pouffer de rire les revenants de M. Charles Richet : “ Tes seins sont des yeux, mon regard est le Saint Esprit... Ah ! arrête bien tes seins yeux !” C’était pitoyable... si c’était toujours très sincère. Cependant il y avait là quelques dames agréablement décolletées et certains hommes d’esprit qui semblaient comprendre à leur mode le verbe du récitant. Car ces mystiques n’avaient pas exclu de leur Templum Dei tout parfum de mondanité. Malgré leurs excentricités, ils ne se détachaient pas du siècle. Ils n’avaient rien de monacal. Ils restaient des gens de lettres... et de salon.
J’ai été au café du Croissant et chez Désiré – boîtes à apéritifs, à bocks, à soupers et à opinions pour journalistes en couche. Dans le boyau du fond de la rue du Croissant il y a d’extraordinaires trous de bouis-bouis graillonneux où j’ai mangé des portions de deux ronds en compagnie des vieux camelots aux yeux hagards et à la voix rauque.
J’ai été au Salon des Poètes et, devant une foule de confortables mémères somnolentes, dans un salon immense, doré et glacial de l’officiel Grand-Palais, j’ai vu des petites acteuses sans emploi s’exhiber en maniérées récitations, tandis que sur les côtés de l’estrade leurs “ grands hommes ” d’auteurs, extasiés, se pâmaient à s’entendre immortaliser par de si mignonnes boubouches.
J’ai été au Lapin Agile, tout au bout de la rue des Saules, au Vieux Montmartre. Bien des fois, à minuit, j’ai franchi le seuil où s’entrelacent les vignes noueusement sur l’auberge ancienne. Dans la salle d’intimité où rêvaient aux murs des souvenirs d’artistes et où saignait sur la croix, en plâtre peint, douloureusement, une fille torturée, j’ai entendu le vieux Frédé – tête blanche et maille rouge – cyniquement, confusément, bégayer quelque parabole brutale et chanter d’une voix si douce de nostalgiques vieux refrains. Là aussi, j’ai subi les déclamations et les ordures de bien des crétins affligés d’ambulantes lyres pour public. Mais, un soir, j’ai connu Gaston Coûté dont la voix tour à tour malicieuse et âpre, fine et dure, en son patois paysan, eut des accents inouïs de vivante et haute poésie pour dire ses visions du Monde, et ses dégoûts et ses colères et sa révolte et son ironique sagesse. Poète réfractaire, Gaston Coûté mourut en prison. Un autre soir, là aussi, j’ai entendu un Allemand chanter une ronde d’enfance de son village. Je m’en souviens. Ï1 s’accompagnait lui-même sur la guitare de Frédé. Il avait une de ces voix naïves qui s’imprègnent de toute l’âme. On se recueillait pour l’entendre. On se berçait au rythme que créaient ses lèvres. Les cœurs battaient avec son cœur si chèrement. On l’aimait bien. Où est-il maintenant ce jeune homme ? Il est allé sans doute en guerre comme les autres et, s’il y est mort, qui sait si la balle meurtrière n’est pas partie du fusil d’un de ces poètes, d’un de ces artistes, d’un de ces Français qui l’écoutaient si tendrement en ce minuit d’intimité tout en haut du vieux Montmartre, chez Frédé ?... On en frémit et cependant ce n’est que ridicule cela ! Mais rions donc, oui c’est grotesque – c’est idiot. II n’y a qu’à en rire car l’incohérent ne provoque que le rire. Ah ! ah ! ah ! les pauvres imbéciles. Ils s’aimaient – ils se sont tués. Ah ! ah ah ! j’en ris à pleine gorge – et je ne suis pas fou, je vous assure. J’en ris pour ne pas être fou comme vous. Riez donc un peu, vous aussi, si vous tenez à votre équilibre. Riez pour vous ressaisir, riez-en et vous n’en serez plus fous. Riez pour vous en débarrasser. A chaque éclat, à chaque sursaut de rire c’est un peu de cette monstruosité que vous rejetez. Riez bien fort un bon moment et, quand vous vous réveillerez de ce rire, vous vous sentirez soulagés d’un grand poids et vous vous trouverez plus beaux – je vous le promets. Essayez donc.
Où suis-je encore allé à travers ce Paris – à ma découverte ? En quels spectacles, en quels repaires, en quels recoins et en quels types ne me suis-je retrouvé ? C’est fantastique. J’ai été au Château du Peuple. Ah ! quel espoir me conduisait donc vers ces pelouses. Sans doute le secret désir, tout au fond de moi-même, de me débarrasser d’un fantôme en le goûtant – jusqu’au dégoût. Au Château du Peuple, ramassis en rondes et en tablées dominicales de “ petites ouvrières ” en quête du bon parti pour mariage de tout repos et de “ calicots ” en chasse de petites femelles à faire, à défaire et à refaire – parmi les bousculades sur un gazon fleuri de papiers gras, les ricanant pelotages à trois ou quatre mâles sur une femelle, les mangeailles en commun et les braillements du retour – j’ai connu dans sa plus belle jeunesse, le Peuple, le bon Peuple, le grand Peuple de Paris et je l’ai fui à tout jamais – portant en moi, à son égard, au lieu de ma croyance d’hier, deux salutaires sentiments pour toute ma vie : la répugnance et le mépris. J’ai connu le Napolitain où vont se mettre en devanture sous les lustres, chacun à sa table, les talents littéraires qui prétendent à de la vente sur le boulevard. En ce petit bordel ès-lettres le boursouflé Ernest La Jeunesse, très honorifiquement, tenait les fonctions de grand eunuque.
En des jours de dèche pluvieuse, j’ai su le bar Cujas, refuge des jeunes vagabonds du Boul’Mich’ qui vont y déjeuner d’un “ petit crème à dix ” et “ d’un croissant à cinq ”. J’y ai connu d’extraordinaires aventuriers et de fiers artistes – comme ce catalan Martrus dont la synthétique vision mouvementée élève jusqu’au génie énorme l’art du caricaturiste. Je suis allé sous les arbres du Luxembourg et j’y ai appris la vacuité chahuteuse de la Jeunesse des Écoles. Je me suis heurté contre des fantoches encombrants et j’en avais mal, quand, un jour, je fus récompensé de toute cette peine – en trouvant quand même, parmi ce tas d’ordures, une perle : un poète intelligent. Vincent Muselli, la plus fine et la plus solide et la plus souple lame à penser que je connaisse.
Tout près de là, rue Dupuytren, j’ai été à la Belle Édition et j’ai vu un vieux petit malin de jeune homme in partibus taper sur papier de luxe, en elzévirs anciens et à coups de légendaire presse à bras, tous les éphèbes et amants de cœurs Champ-de-Mars-Plaine-Monceau-Étoile avides de gloire poétique pour l’honneur de leur petit commerce. M. François Bernouard, fabricant d’enseignes littéraires et artistiques pour tapettes et marlous de luxe, aurait dû devenir millionnaire. Mais une tare affligeait sa crapulerie et devait nuire à ses affaires : il ne manquait pas de goût et voulait créer du beau. Aussi sa boutique n’attirait-elle pas que des singes fardés comme Maurice Rostand ou Cocteau – il y vint aussi un immaculé poète d’orgueil, ce superbe et délicat Henri Bouvelet dont l’individualisme hautain si puissamment s’exalte aux fêtes sobres et magnifiques du Royaume de la Terre. C’est encore à la Belle Édition que je connus Francis Careo, dernière incarnation de Pierrot voyant et chantant à travers décors, masques, fards – jusque dans les coulisses – avec ce pli du coin des lèvres contrastant harmoniquement au rire enjoué de ses yeux. Et il y avait là le peintre Dunoyer de Segonzac, amant émerveillé de la vie dont il créait par son art une symphonie de lignes, de tons, en mouvement, en mouvement... Belles rencontres du mauvais lieu.
Où suis-je donc allé encore me rechercher ? Partout vous dis-je, partout, même dans les boîtes du travail social – dans toutes ses boîtes, les parfumées et les puantes, les somnolentes et les trépidantes, les minuscules capitonnées comme des bonbonnières et les gigantesques tout en charpentes de fer et en heurts de mécanisme. Partout... Dans les laboratoires de Faculté et dans les boutiques d’épiceries, chez Curie et chez Potin et dans les bureaux de tabac et chez Dufayel et dans les Ministères et à l’Hôtel de Ville et dans les salles de rédaction du Cil Bios et de Paris-Journal et des Hommes du Jour et du Figaro et de l’Intransigeant et de la Bataille Syndicaliste et des Nouvelles, du Libertaire et du Radical et de l’Univers et dans les ateliers d’imprimerie chez Dangon et chez Simart et chez Cadet et au syndicat des correcteurs, rue de Savoie et à la Bourse du Travail, et à la C.G.T., et dans les meetings de grévistes à la Salle Saint-Paul et à 5 heures devant les guichets de la Presse, parmi la file des vendeurs qui encombre la rue du Croissant – et aux Halles à trois heures du matin et à la sortie des usines, à Pantin et à Bicêtre, partout où le “ pauvre monde ” en redingote ou en blouse ou en veston se rend chaque jour à heure fixe afin d’y gagner ce qu’il appelle sa vie ; partout où l’on fait un métier, partout où l’on fonctionne, partout où l’on se mécanise, partout où l’on s’oublie en des tâches sans art ; partout où les hommes s’enlaidissent aux travaux de la grand’ ville, partout où Paris est maître despotiquement sur les esclaves de sa Beauté.
(A nous deux, Patrie !, 1925, chapitre XXV.)