CHAPITRE VIII

LE CADAVRE EN VADROUILLE

 

Ce n’était pas un ballot de vieux chiffons qui empêchait le battant de s’ouvrir entièrement. La canadienne, le veston, le gilet, le falzar et les pompes que j’apercevais, étaient en trop bon état pour être destinés à la poubelle. Je rangeai mon flingue inutile, me penchai, saisis le cadavre aux chevilles et le traînai jusque sous la lampe. C’était un type assez âgé, plus ou moins contemporain de Lenantais, avec de petits yeux enfoncés qui ne devaient pas, de leur vivant, être commodes. Son visage chafouin exprimait la surprise et l’incrédulité. Ce soir- là, il s’était attendu à tout, sauf à être poignardé dans le dos. Car il avait été poignardé, je le constatai en retournant le corps. La lame, après avoir traversé la canadienne et tout ce qu’il y avait dessous, avait dû pénétrer jusqu’au cœur, provoquant un trépas instantané. L’auteur de ce boulot-là n’y était pas allé de main morte. J’entendis gémir Bélita. Elle m’avait rejoint, ou plutôt essayé. Pâle, décomposée, les jambes flageolantes, elle se cramponnait à une pile d’objets disparates, au risque de la faire s’écrouler. Un spasme violent la secoua et elle vomit.

img2.png Ce n’est rien, dis-je. Tu ne connais Nestor Burma que depuis vingt-quatre heures. D’ici quelques mois, tu t’y seras habituée et tu verras que ce qui peut m’arriver de mieux, c’est ce genre de découvertes. Et maintenant, assez rigolé. Sois courageuse, regarde-moi ce macchabée et dis-moi si tu le connais.

Je remis le cadavre sur le dos. Surmontant sa répugnance, elle se pencha :

img2.png Je ne l’ai jamais vu, souffla-t-elle, en se redressant et portant vivement ses yeux ailleurs.

img2.png Bon. Il a peut-être des papiers sur lui.

J’explorai les poches du gars. Pas un papier, pas une cigarette, pas un rond. Je m’en fus refermer la porte que nous avions imprudemment laissée ouverte et me dirigeai ensuite vers le portail. Il bâillait légèrement. J’examinai le sol. Le surin de Salvador, que j’avais envoyé valser par là, aurait dû s’y trouver. A tout le moins entre les roues avant de la vieille Ford de Lenantais. Il ne se trouvait nulle part. Eh bien, ce n’était pas difficile à comprendre.

img2.png Salvador est revenu, Bélita, dis-je. Pour récupérer sa rapière ou me faire la peau, parce que nos amours heurtent ses sentiments. Peut-être les deux, l’un entraînant l’autre. Lorsqu’il s’est amené, vraisemblablement en catimini, ce type fouinait. A cause de la canadienne, il l’a pris pour moi. A distance et vu de dos il pouvait se gourer. A distance... Il doit être fortiche au lancement du couteau, hein ?

img2.png Oh ! oui ! très ! fit-elle, avec effroi.

img2.png II n’a pas loupé le frangin. Un peu faucheur également, quand il s’est aperçu qu’il y avait erreur sur la personne, il n’a pas voulu s’être dérangé uniquement pour... la peau, et il a fait les poches de sa victime.

Je biglai celle-ci. Je me demandai qui ça pouvait bien être et qu’est-ce que ce zèbre goupillait ici. Je passai une rapide inspection des lieux, à la recherche d’un indice susceptible de me renseigner, tâchant de déterminer à quel endroit se tenait approximativement le personnage, lorsque la mort l’avait frappé. Ce faisant, je ramassai un journal qui ne pouvait avoir été apporté là que “ par le gitan ou l’inconnu. Plutôt l’inconnu, en y réfléchissant. C’était Le Crépuscule du jour même, plié sur la page des faits divers où figurait en bonne place l’article de Marc Covet concernant Albert Lenantais. J’étais un peu responsable de la mort de ce vieux bonhomme, moi.

img2.png I1 ne faut pas que les flics le trouvent ici, dis-je. Ils n’ont pas besoin de savoir qu’il s’intéressait à notre copain. Mais je voudrais l’identifier et les flics feront cela mieux et plus rapidement que moi. On va patienter oun poco et j’irai le déposer quelque part où il ne moisisse pas trop. C’est un risque à courir. En attendant, voyons cette ordonnance...

Je recouvris le macchabée d’une toile à matelas et, suivi de Bélita, montai fouiller dans les affaires de Lenantais. Je ne trouvais rien. Je ne pouvais peut-être pas trouver coup sur coup et un cadavre et un tuyau d’une autre nature. Il fallait savoir se limiter.

img2.png Je vais y aller, dis-je, après consultation de ma montre. J’espère que le brouillard ne s’est pas dissipé...

Je m’en fus m’en assurer. Le passage des Hautes-Formes était calme, la nuit silencieuse, la brume assez épaisse. Ça irait.

img2.png ... Est-ce que cette bagnole fonctionne ? Je ne peux pas le trimbaler sur mon dos...

La Ford antédiluvienne fonctionnait. J’entrepris de placer le mort sur le plateau de la camionnette. Ce n’était pas un boulot facile. Très courageusement, la gitane m’aida dans cette macabre besogne. Et lorsque je pris place au volant, elle s’installa à côté de moi. Elle tenait à m’accompagner. Il me fut impossible de l’en dissuader. C’était une fille têtue et quand elle avait quelque chose dans le crâne elle ne l’avait pas aux pieds.

Laissant derrière nous l’entrepôt de Lenantais, éteint et relativement clos, nous débouchâmes en cahotant dans la rue Nationale, puis la rue de Tolbiac. Je tournai à gauche, en direction des quais. Au croisement de la rue de Patay, une voiture attardée manqua de nous entrer dans le chou. Foutu cornichon, va ! Je veux bien admettre que les phares de la Ford ne se signalaient pas à plusieurs lieues – c’est tout juste s’ils éclairaient les quelques mètres de route nécessaires à la conduite, et avec ce brouillard, mais tout de même... qu’avait-il à circuler si tard, ce cornichon ? Il ne pouvait pas être couché, comme tout le monde ? A mesure qu’on approchait de la Seine, la brume s’épaississait, transperçant nos vêtements de son humidité traîtresse. Le froid meurtrissait mes doigts, involontairement crispés sur le volant. En dépit de la température, je suais. De temps en temps, je sentais la cuisse de Bélita frissonner contre la mienne. Elle aussi, elle suait. Son odeur de brune montait en ondes jusqu’à mes narines. Nous accomplissions une drôle de balade. Fasse le Ciel que personne ne veuille jeter un coup d’œil sur la marchandise que nous transportions. Bon Dieu ! que le fleuve me semblait loin ! Existait-il encore ? Je commençais à regretter presque mon expédition. Mais il était trop tard pour reculer, maintenant. Traversant la ouate fuligineuse, un roulement de train parvint à mes oreilles. Le pont de Tolbiac. Le pont métallique qui enjambe les voies ferrées de Paris-Austerlitz. Enfin ! Encore quelques tours de roues et nous serions sur les quais. Je... L’infâme chauffard ! Il était schlass, pas possible ! Ou Anglais. Les deux, sans doute. Il roulait à gauche, tous feux éteints, et lorsqu’il s’avisa qu’un peu de lumière ne ferait pas mal dans le tableau, il était à peine à quelques mètres du capot de la Ford. Moins une ! Ce fut comme un éclair. Comme dans un rêve, je vis, avant que les phares puissants ne m’aveuglent, s’iriser les gouttelettes de flotte en suspension dans l’atmosphère et luire les arceaux d’acier de l’ouvrage d’art. Je braquai désespérément et escaladai le trottoir, dans un grand barouf de carrosserie déglinguée, et stoppai le long de la grille, le moteur calé. Lui, ne m’avait pas attendu. J’aimais autant. Il s’était rejeté sur la droite et avait filé. Je restai un instant abruti, sous l’effet du contrecoup. Sous celui de la secousse, Bélita avait glissé à bas de la banquette. Je l’aidai à se relever. Nous n’échangeâmes pas une parole. Je sortis mon mouchoir et m’épongeai. Devant nous, la masse peinte en jaune des Entrepôts frigorifiques se confondait avec le brouillard. La haute tour qui domine ces installations semblait décapitée. Au-dessous de nous, un train aveugle passa, tressautant à l’aiguillage. Un disque dut changer de couleur. Le son que produisit la plaque de fer, lorsqu’elle modifia son orientation, résonna sourdement dans la nuit rendue au silence. Je me secouai. Nous ne pouvions pas rester là. J’essayai de remettre le moteur en marche. Le moulin refusa d’émettre le plus petit ronron. Bon Dieu ! se débiner, en abandonnant guimbarde et mort inconnu ? Certes, il n’attraperait pas un rhume, mais... Une manivelle traînait sous le siège. Je m’en emparai et descendis m’en servir. Pour débuter, je m’en foutis un coup sur la main, en retour. Je renouvelai ma tentative. Le moteur ricana, et cala aussi sec. Des bruits imaginaires peuplaient mon ciboulot : bruits de moteurs, pas qui résonnent sur l’asphalte, voitures qui s’approchent, sirènes qui hululent. Enfin, le dernier effort fut le bon. J’aurais peut-être dû commencer par celui-là. Je repris le volant et appuyai sur le champignon. Maintenant, j’étais plus pressé que jamais. J’avais hâte de déposer ma cargaison dans un coin tranquille où elle serait facilement découverte. Nous débouchâmes sur le quai de la Gare, lugubre et désert. De loin en loin, les globes électriques perçaient péniblement la brame de leur lumière fantomatique. Au pied des candélabres, allongés sur les grilles d’aération du chauffage urbain dont les canalisations serpentent sous cet endroit, quelques dodos, sourds aux appels de l’abbé Pierre, dormaient d’un sommeil torpide. Un linceul glacé recouvrait la Seine, et tant qu’il y était et tant pis pour le vin, tout Bercy, sur l’autre rive. Toujours brimbalante, la Ford gagna la berge par le premier plan incliné que j’aperçus. On devinait, s’étendant jusqu’au bord de l’eau, des amas de ferraille. L’inconnu, qui paraissait aimer le bric-à-brac, serait tout à fait chez lui, dans ce chantier de récupération métallurgique. Je stoppai, descendis en vitesse et courus à l’arrière de la camionnette. J’allongeai le bras pour saisir le cadavre. Tous ces cahots et secousses divers l’avaient déplacé. Je tâtai de droite et de gauche. Je n’avais pas entendu Bélita me rejoindre et lorsqu’elle posa sa main sur mon bras, je sursautai. J’avais les nerfs à fleur de peau. Je mis un siècle à trouver ma boite d’allumettes. J’en craquai une. Mais, voyons ! c’était tout à fait normal. C’est le contraire, qui ne l’aurait pas été. Le plateau de la camionnette était vide !

img2.png On l’a paumé, ricanai-je, amèrement. Il ne se plaisait pas en notre société ou il n’aimait pas l’auto- stop. Maintenant, il faudra aller rue des Morillons, dans le XVe, au Bureau des Epaves, et dans un an et un jour...

Les guibolles de Bélita se dérobèrent sous elle. Je la retins avant qu’elle ne s’étale sur les pavés.

img2.png Ce n’est pas grave, dis-je. On en trouvera un autre...

Je l’aidai à remonter en voiture. J’embrayai.

img2.png Qu’est-ce qu’on va faire ? demanda la gitane.

img2.png Rentrer la bagnole. Elle n’a pas le droit de vagabonder. Ah ! cette tire ! J’aurais dû me méfier de l’absence de porte, à l’arrière. Enfin, ça ne sert à rien de gémir... Mais, bon sang ! je croyais que les morts se tenaient plus tranquilles !

Nous prîmes le même chemin qu’à l’aller. J’étais au milieu du pont de Tolbiac, lorsque je crus apercevoir, à l’autre extrémité, trouant la brume, le mince mais vigoureux pinceau lumineux d’une puissante torche électrique. J’activai un peu le mouvement, et puis davantage encore, lorsque j’eus vu ce que je voulais voir. Deux ombres vêtues de pèlerines se penchaient sur une autre ombre, une sorte de paquet étendu sur le trottoir.

img2.png Ronde de flics, dis-je. Pour un peu, ils nous auraient donné un coup de main pour faire démarrer la chignole, tout à l’heure. Ce n’est pas le moment de lambiner. C’est ce corniaud qui roulait à gauche... C’est quand il m’a obligé à exécuter ma figure de stock-car, que le macchabée nous a faussé compagnie... Nous réintégrâmes le passage des Hautes-Formes sans autre alerte. Je garai la Ford de Lenantais, passai un chiffon sur toutes les surfaces où avaient pu batifoler nos doigts, Bélita se rendit un peu moins remarquable en ôtant les anneaux de ses oreilles et en emprisonnant sa chevelure dans un foulard, et nous nous aventurâmes dans les rues désertes, à la grâce de Dieu. Je savais bien que dans ce quartier il me faudrait m’y balader souvent à pied, que ce soit pour une raison ou une autre. Nous atteignîmes la place d’Italie sans pépin. Là un nuiteux maraudait, qui consentit à nous charger.

Une fois chez moi, je sautai sur une bouteille de whisky. J’en avais besoin. J’en offris à Bélita, mais, fidèle aux principes inculqués par Lenantais, elle refusa. J’en bus pour deux, et, là-dessus nous nous pajâmes.