CHAPITRE VIII
Une heure plus tard, il commença à pleuvoir.
A ce moment-là, le cuisinier du Thébain retournait au cargo. Il était en assez piteux état. Ses vêtements avaient déjà été, par endroits, lacérés par la pieuvre. Il avait des égratignures aux mains et au visage. Mais rien de tout cela n’était grave.
Au surplus, et malgré les émotions qu’il venait de connaître, il se sentait dans un état plutôt euphorique. Il était riche. Horn lui avait donné une assez grosse quantité de crédits interstellaires qui maintenant bourraient ses poches.
Le cuisinier avait, en outre, péniblement emmagasiné dans sa tête les indications que le commandant Holton, avec beaucoup de patience, lui avait données sur la façon de piloter un petit astronef de sauvetage jusqu’à la planète Wolkim. Il avait même un résumé écrit de ces instructions.
Le Thébain possédait lui aussi, naturellement, des embarcations de secours. Et si le cuisinier se décidait à en emprunter une, il avait maintenant quelques sérieuses chances de pouvoir arriver à bon port.
Le commandant Holton continuait à ne pas approuver ce que Horn avait fait. Il jugeait insensé qu’on eût offert une petite fortune et l’impunité à cet homme qui avait été pour le moins complice d’un acte de piraterie et qui avait, en outre, contribué à pourchasser les naufragés du Danaé.
— Je vous en laisse naturellement la pleine responsabilité, monsieur Horn, dit-il au jeune ingénieur.
Ils retournaient au campement et pataugeaient dans l’eau. A l’ouest se faisaient entendre des roulements de tonnerre.
— Naturellement, fit Horn. Mais c’était la seule chose à faire. De plus, j’ai le fulgurant de cet homme, ce qui double notre arsenal.
— Si j’ai collaboré avec vous, c’est bien contre mon gré et parce que vous insistiez… Mais je crains que, plus tard, nous n’ayons du mal à expliquer une chose pareille.
— Oh ! c’est parfaitement simple, reprit son compagnon avec quelque impatience. Ce cuisinier retourne au cargo avec cinquante mille crédits en poche. Et il sait que si un de ses camarades s’en aperçoit, n’importe lequel, sa peau ne vaudra pas cher !
Les roulements de tonnerre devenaient plus intenses, et cela lui fit dresser l’oreille. Le commandant était plongé dans ses pensées, l’air morose. Il ne semblait pas satisfait du tout de se trouver sur une planète inhabitée, dans une jungle hostile, et de patauger dans l’eau.
— Cet homme, dit-il, se contentera de cacher l’argent, de garder la chose secrète. Et nous n’aurons rien gagné du tout dans cette opération. Je crains d’avoir commis une faute en acceptant de vous aider.
— Je sais que nous avons pris un risque. Il est possible qu’il fasse ce que vous dites. Mais ces hommes, qui déjà ont tous plus ou moins d’argent, s’épient mutuellement avec férocité. Et le cuisinier le sait. Il n’osera plus dormir. Il deviendra de plus en plus nerveux. Il aura de plus en plus peur de se trahir. Et il sera de plus en plus tenté d’utiliser une des embarcations de sauvetage.
Le commandant secoua la tête.
— Je doute fortement qu’il se risque à vouloir atteindre Wolkim. C’est un voyage difficile à travers l’espace. Quand nous nous sommes résignés à abandonner le Danaé, nous n’avions plus le choix. Il nous fallait partir ou périr. Du moins, c’est ce que nous pensions à ce moment-là. Mais risquer sa vie pour de l’argent est autre chose. Non, je ne crois pas que cet homme le fasse.
Il y eut soudain un grondement coléreux de tonnerre. Ils regardèrent le ciel. Des nuages épais et bas recouvraient la jungle. Un éclair troua l’espace, répandant une lumière aveuglante.
— Pour ce cuisinier, reprit Horn, l’argent passe avant tout, même s’il doit prendre un gros risque pour le garder. C’est son seul espoir de bien vivre. Je doute pourtant, moi aussi, qu’il tente l’aventure, du moins à très bref délai…
Ils prirent une autre piste, où l’eau était moins profonde.
— Alors, je ne vois pas pourquoi…
— Vous allez comprendre… Le Thébain ne peut pas repartir sans moi. Et bientôt ils vont découvrir que le phare transmet aux vaisseaux de passage un message dans lequel est expliqué ce qui s’est passé pour le Danaé et ce qui se passe sur Carola… S’ils restent ici, avec ou sans l’argent, ils seront pris, et ils seront châtiés comme il convient pour leurs crimes. Donc, il leur faut partir. Mais ils ne peuvent pas le faire sans moi et je ne suis pas entre leurs mains. Mais il leur reste les engins de sauvetage. C’est cela que nous avons rappelé au cuisinier en lui expliquant comment s’en servir. Bientôt, les membres de l’équipage se demanderont si quelques-uns d’entre eux ne vont pas user de ce moyen pour fuir en abandonnant les autres. Ils se demanderont surtout si Larsen ne va pas filer tout seul… Je suis convaincu qu’ils finiront par abandonner le Thébain. C’est ce dénouement que j’ai voulu hâter en aggravant leurs tensions. Quand ils seront partis, nous disposerons du cargo. Cela vaut bien le sacrifice de quelques crédits interstellaires…
Un violent coup de tonnerre éclata juste au-dessus de leurs têtes. Pendant un moment, les sourds grondements roulèrent au-dessus de la jungle.
— Je crois bien que, cette fois, c’est pour nous, dit Horn. J’espérais que la pluie attendrait un jour ou deux. Mais, maintenant, elle menace notre campement.
Ils se hâtèrent. L’eau ne leur montait que jusqu’aux genoux et ne les gênait pas trop. Les grondements de tonnerre continuaient à se faire entendre.
Dans les lointains, un autre bruit venait de surgir, un bruit puissant, continu, le bruit d’une averse torrentielle.
Ils regardèrent le ciel à travers les feuillages et virent que, par endroits, il y avait encore de grandes flaques bleues. Mais, partout ailleurs, les nues étaient sombres et un grand banc de nuages s’avançait, des nuages presque noirs qui menaçaient de tout envahir.
Le crépitement lointain de la pluie se rapprocha également. Il pleuvait maintenant sur des kilomètres carrés de jungle. Horn secoua la tête. Les maigres abris qu’ils avaient construits dans leur campement seraient peu efficaces contre une trombe d’eau dont le volume au sol serait de vingt à vingt-cinq centimètres en une heure. Ils pressèrent encore le pas.
Dans la jungle, tandis qu’ils arrivaient dans la zone sèche, mais qui ne le serait plus longtemps, désormais, ils entendaient maintenant toutes sortes de bruits menus. Horn vit un petit animal grimper rapidement à un arbre.
Les bêtes qui vivaient sous terre, dans des trous ou dans des terriers, avaient compris que le déluge était proche. Elles quittaient en hâte leurs tanières pour aller chercher refuge dans les branches des arbres. Au cours des minutes qui suivirent, ils en virent beaucoup qui déménageaient ainsi.
Mais, bientôt, les deux hommes arrivèrent dans la petite clairière où les réfugiés du Danaé avaient installé leur campement deux jours plus tôt. Ginny accueillit son fiancé avec un sourire heureux. Tout le monde était en train de travailler à améliorer les abris.
— On dirait qu’il va pleuvoir, fit Ginny d’une voix qui ne trahissait aucune inquiétude.
Le gros homme d’affaires apportait des brassées de feuillage pour renforcer les toitures. L’officier en second du Danaé l’aidait. Les trois femmes et même les deux enfants faisaient de leur mieux. Mais le passager neurasthénique s’était déjà réfugié dans le coin qu’il avait jugé le mieux abrité. Quant aux quatre membres de l’équipage, ils restaient tranquillement assis sur un tronc d’arbre. Ils ne faisaient jamais rien sans avoir reçu d’ordres précis, et personne ne leur en avait donnés.
Horn regarda autour de lui.
— Où est Smith ? demanda-t-il.
A ce moment-là, un coup de tonnerre assourdissant retentit. Quand les grondements eurent cessé de se faire entendre, un des hommes d’équipage répondit :
— Il est parti il y a une heure. Il a emporté un paquet.
— Un paquet fait comme ceux-ci ?
Horn montrait un de ceux qui contenaient, non pas des vivres, mais des liasses de crédits interstellaires.
— Oui, c’est bien ça.
Le jeune ingénieur comprit aussitôt. Smith avait souffert de plus en plus du manque d’alcool. Or les naufragés n’en avaient pas une seule goutte. Le besoin était devenu si pressant, si désespéré qu’il n’avait pas pu résister au désir de retourner au seul endroit où il en trouverait : le Thébain. Et, pour être bien accueilli à son retour, il avait emporté un des paquets contenant l’argent. Sans doute n’avait-il pas l’intention de trahir ceux avec qui il venait de passer deux jours, mais, le connaissant comme il le connaissait, Horn était sûr qu’il finirait par céder aux menaces de Larsen et par lui dire où était leur campement, et le reste de l’argent. Le bruit de la pluie se rapprochait et devenait de plus en plus violent. Horn eut du mal à se faire entendre lorsqu’il s’écria d’une voix que la colère faisait trembler :
— Tout le monde debout ! Il faut que nous partions. Smith est retourné au Thébain. Pour avoir de l’alcool, il dira où nous sommes. Il faut partir immédiatement !
Il se précipita vers les quatre hommes d’équipage, les fit se lever et leur chargea les bras de paquets.
Ils regardèrent leur commandant, comme pour lui demander s’ils devaient obéir. Mais, comme le second s’emparait lui-même déjà de lourds colis, ils se résignèrent à faire ce que le jeune homme leur demandait. Les femmes donnèrent aux deux enfants des rameaux feuillus pour qu’ils se protègent de la pluie. Une protection qui serait bien illusoire ! L’homme d’affaires prit son chargement sans broncher. Le commandant fit de même, car il avait fort bien compris qu’il y aurait danger à rester. Le neurasthénique se tordit les mains, mais finit néanmoins par imiter les autres. Et on se mit rapidement en route.
*
* *
Les premières gouttes de pluie s’étaient mises à tomber. Des gouttes très grosses, rares d’abord, mais de plus en plus nombreuses. Puis ce fut une avalanche.
Horn se hâtait d’envelopper dans du tissu imperméable les deux fulgurants dont ils disposaient maintenant. Car, même le cran de sûreté étant mis, il y aurait eu un risque, sous une pluie diluvienne, de les voir se décharger lentement.
Il donna une des armes à Ginny et conserva l’autre. Il était sûr que sa fiancée saurait garder son sang-froid mieux que quiconque si, brusquement, ils venaient à se trouver dans une situation dangereuse.
La pluie crépitait sur la jungle et l’air s’emplissait d’un fin brouillard. Mais pendant un long moment, tandis qu’ils avançaient, ils furent relativement protégés par les épais feuillages qui s’étendaient au-dessus de leurs têtes.
Bien entendu, il ne pouvait être question pour eux de se diriger vers la zone inondée, où le niveau de l’eau allait maintenant monter rapidement. Horn les guida en direction des collines.
Mais la pluie passa bientôt au travers du feuillage saturé, coula le long des branches et des troncs d’arbres, tomba par gros paquets sur les fugitifs, transforma le sol en boue.
L’orage était de plus en plus violent. Ils avaient l’impression de marcher sous des cascades. Les éclairs les aveuglaient. Leurs vêtements étaient trempés. Leurs charges alourdies par l’eau. La piste devenait glissante, et il était difficile de garder son équilibre.
Une femme tomba. Horn l’aida à se relever. Un enfant tomba à son tour et ce fut Ginny qui s’occupa de lui. Mais le jeune garçon eut un sourire. L’aventure l’amusait plutôt. Mais elle n’amusait guère les adultes.
Se déplacer dans de telles conditions était exténuant. Le volume d’eau qui tombait semblait incroyable. De tous côtés coulaient de véritables torrents. La violence de la pluie arrachait des feuilles qui flottaient dans l’air et venaient fouetter les visages. Bientôt, la piste elle-même ne fut plus qu’un ruisseau dans lequel il fallait patauger.
Cette pénible situation présentait au moins un avantage : on ne pouvait pas les voir commodément, à moins de se trouver tout près d’eux. Horn, lourdement chargé, marchait en tête. L’eau dégoulinait de son menton, de son nez, de ses coudes et du chargement qu’il portait. Pour ceux qui venaient derrière lui, il n’était plus qu’une silhouette estompée par un écran liquide. Ginny le suivait à quelques pas, puis venait le gros homme d’affaires, qui était, lui aussi, lourdement chargé. Ensuite, c’étaient les deux autres femmes et leurs enfants, puis les quatre hommes d’équipage du Danaé, suivis du commandant et de son second. Le passager neurasthénique fermait la marche. Il gémissait, convaincu que sa dernière heure était venue.
Dans l’air passaient toutes sortes de bruits : brusques paquets d’eau qui tombaient au sol avec des éclaboussements, tambours de la pluie sur les feuillages, et cela formait un rideau sonore continu, roulements du tonnerre, cris furtifs d’animaux.
Il faisait très sombre dans la jungle, comme si c’était déjà le crépuscule, mais parfois les éclairs se succédaient avec une telle rapidité et une telle force que tout était illuminé par saccades ininterrompues. Les membres du petit groupe avaient alors l’air d’avancer maladroitement, comme des robots ou des automates, ou comme des personnages de dessins animés.
Ils allaient, le corps penché, la tête courbée, et restaient silencieux, car, dans le vacarme environnant, il leur eût été impossible de se faire entendre. Ils glissaient sur la terre molle, trébuchaient parfois, se redressaient, repartaient.
Et cela dura des heures.
*
* *
Ils arrivèrent enfin auprès d’un arbre gigantesque que la foudre avait dû abattre et qui gisait en travers de la piste. C’était vraiment un géant de la jungle, dont le tronc, à sa base, devait avoir six ou sept mètres de diamètre. Il devait être pourri à l’intérieur, et toute sa partie inférieure, sur une bonne longueur, était creuse. Elle offrait même une ouverture aussi large qu’un porche d’église.
Cet arbre mort pouvait servir d’abri.
Horn fit faire halte au groupe et se livra à un examen. L’intérieur ressemblait à une grande salle voûtée où tout le monde pouvait tenir à l’aise. Les parois semblaient encore solides et étaient imperméables à la pluie. Dans cette espèce de caverne végétale, tout était parfaitement sec.
Il fit signe aux autres qu’ils pouvaient entrer. Etre enfin dans un tel abri, après leur longue et harassante randonnée sous’ des trombes d’eau, leur parut étrange, mais agréable. La pluie, toujours torrentielle, formait un voile devant l’entrée, mais ne pénétrait pas à l’intérieur, où l’air était évidemment humide, et où régnait une odeur de moisi. Mais ni cette humidité ni cette odeur n’étaient insupportables.
Horn ramassa du bois moisi et pulvérulent, en fit un tas et parvint, non sans efforts, à y mettre le feu. Il brûla sans flamme, mais dégagea une assez vive chaleur, ce qui allait leur permettre de faire sécher leurs vêtements.
Ce qui les rassurait, c’est qu’ils avaient pu arriver jusque-là sans laisser d’empreintes le long des pistes qu’ils avaient suivies. La pluie avait tout balayé. Mais, comme ils avaient marché en zigzag, sans rien qui puisse leur permettre de se repérer, ils ne savaient pas exactement où ils étaient, si ce n’est qu’ils se trouvaient sur une élévation de terrain à l’abri des inondations.
Mais ils pouvaient tout aussi bien être à quinze ou vingt kilomètres du phare et du Thébain qu’en être relativement près. C’est pourquoi Horn décida de monter une garde vigilante.
Il examina les fulgurants. Il sentit qu’ils étaient légèrement chauds. Malgré toutes les précautions qu’il avait prises, l’humidité de l’air avait fini par les atteindre, et c’était ce qui avait provoqué un certain dégagement de chaleur.
Pendant qu’ils marchaient sous l’orage, il n’avait rien pu y faire. Mais maintenant, il fallait les sécher. Tous les tissus dont il aurait pu se servir étaient humides. C’est alors qu’une idée lui vint. Il ouvrir un des sacs imperméables dans lesquels se trouvaient les billets de banque. Il en retira une poignée et s’en servit comme de chiffons. Il nettoya ainsi avec soin les deux fulgurants, puis tendit les billets froissés et souillés au commandant Holton qui le regardait avec stupeur, visiblement choqué.
— Même l’argent, lui dit Horn, peut servir ici à quelque chose.
Le commandant répliqua d’un air très digne et chargé de reproche :
— Je ne suis pas sûr, monsieur Horn, de pouvoir approuver ce que vous venez de faire. Il me fut déjà assez pénible d’accepter que vous tentiez de créer des dissensions chez les gens du Thébain en semant des billets sur les pistes pour que ces pirates les ramassent. Cela pouvait malgré tout avoir quelque sens. Mais pas ce que vous venez de faire.
— En êtes-vous sûr ? Cela va nous permettre de rester armés au moins pendant quelques jours encore. Maintenant que les pluies sont venues, je ne peux plus semer de billets pour que vos futurs assassins les récupèrent. Si nous avions disposé de deux ou trois jours de plus, nous aurions fini par les vaincre. Je suis à peu près convaincu que certains d’entre eux seraient venus nous rejoindre parce qu’ils auraient jugé trop dangereux de rester à bord du Thébain, et qu’ils nous auraient eux-mêmes livré leurs armes en échange de notre protection. C’est ce que j’avais espéré. Mais les pluies nous ont surpris et il va falloir tenter autre chose.
Il alla se mettre en faction à l’entrée de leur abri. Dehors, la pluie tombait toujours, dans une demi-obscurité. Il pouvait voir assez nettement les troncs des arbres les plus proches ; mais, au-delà d’une vingtaine de pas, tout était noyé dans un épais brouillard.
Ginny vint s’asseoir à côté de lui. Elle vit qu’il avait l’air soucieux.
— Est-ce que ça va si mal ? lui demanda-t-elle.
— Assez mal, fit-il. Il faut que je réfléchisse à ce que je vais pouvoir faire. Si la pluie avait un peu tardé à venir, ou si ce pauvre imbécile de Smith avait pu résister un peu plus longtemps à son besoin d’alcool… Mais il a dû dire à Larsen tout ce qu’il savait sur nous. Tout, et c’est mauvais.
Ginny observa un moment son fiancé et reprit :
— Tu ne veux tout de même pas dire que… que nous ne nous tirerons pas d’affaire ?
— Ma foi non ! fit-il avec un sourire. Mais ce sera un peu plus long que je ne l’avais pensé. Si personne d’entre nous ne tombe malade, nous en viendrons à bout. Larsen ne peut pas accepter de se sentir frustré. Or nous l’avons frustré. Si la pluie continue, il ne pourra pas nous pourchasser. S’il ne peut pas nous pourchasser et me retrouver, ses hommes comprendront que le cargo ne peut pas repartir. Bientôt ils se rendront compte qu’ils ne peuvent le faire qu’au moyen des embarcations de secours. Ils comprendront aussi que quand la disparition du Danaé sera devenue évidente, des patrouilles iront visiter les planètes-phares dans les parages de sa disparition. Si elles se posent sur Hermas, elles n’y découvriront peut-être pas le Danaé lui-même, mais elles constateront que les dépôts de vivres et de carburant ont été saccagés. Et si elles viennent sur Carola, elles y trouveront le Thébain ainsi que les embarcations de sauvetage démolies du Danaé. Mais il est probable que ces mêmes patrouilles auront auparavant capté le message que j’ai fait diffuser par le phare de Carola et qu’elles seront donc au courant de ce qui s’est passé. Ce message, un autre vaisseau l’a peut-être même déjà recueilli…
Ginny avait écouté avec attention ces paroles encourageantes.
— Il me semble réellement…, dit-elle.
Mais il l’interrompit.
— Je pourrais en finir avec tout cela dès demain si je consentais à aider Larsen à repartir. Mais il a essayé de te tuer, Ginny, de vous tuer tous. Il voulait vous tuer pour s’approprier tous ces sales billets de banque et aller salement en profiter quelque part…
— Et comment vas-tu faire pour…
— Je pourrais aussi lui donner l’argent. Je pourrais le mettre quelque part où il le trouverait. Il ferait tout, alors, pour que ses hommes se massacrent entre eux, puis, finalement, il filerait avec le magot dans un des engins de secours du cargo. Après quoi nous serions tranquilles et nous disposerions du Thébain. Mais ce n’est pas à cela que je pense. Il faut qu’il soit châtié…
Ils restèrent un moment songeurs.
Puis Ginny quitta son fiancé pour aller s’occuper des enfants qu’il fallait faire sécher. Le feu de poudre de bois moisi dégageait maintenant une vive chaleur, sans la moindre flamme.
*
* *
La pluie cessa plus brusquement encore qu’elle n’était venue. Mais, pendant un long moment, l’eau dont les feuillages étaient gorgés tomba sur le sol, et les petits torrents continuèrent de couler avec un bruit de cascades. Bientôt on put voir le ciel. Les nuages étaient beaucoup moins noirs.
L’arbre géant, en tombant, en avait abattu d’autres, et cela formait comme une petite clairière où la lumière pénétrait mieux que sous la jungle. Le tonnerre se faisait toujours entendre, mais était devenu lointain.
Après un tel déluge, tous les terrains en contrebas devaient être inondés. La piste même par laquelle ils étaient venus ressemblait toujours à un ruisseau.
Bientôt, Horn aperçut de nouveau de petits animaux. Il vit même une sorte de chevreuil qui, brusquement, fit un écart. Il comprit aussitôt pourquoi, car il vit une pieuvre au repos sur laquelle le bel animal avait failli poser une de ses pattes.
Dans l’abri, les trois femmes s’occupaient des enfants. Quelques-uns des hommes tordaient leurs vêtements pour en expulser l’eau, puis les faisaient sécher au-dessus du feu. Le commandant Holton semblait superviser toutes ces opérations d’un œil bienveillant. Ginny revint auprès de Horn.
— L’inaction me pèse, lui dit celui-ci. Je ne crois pas qu’il soit sage de laisser à Larsen le temps de mijoter de nouveaux plans. Nous l’avons tenu en haleine jusqu’à maintenant, mais, avec les pluies, la situation risque de tourner à son avantage. Il est temps de lui donner un petit choc. Il en a déjà eu plusieurs, mais je ne veux pas attendre pour lui préparer de nouvelles déconvenues…
Ginny le regarda, un peu inquiète. Horn reprit :
— Toutes les traces ont été effacées par la pluie sur les pistes. Mais j’imagine que Larsen va recommencer à chercher s’il n’y en a pas de nouvelles, afin d’essayer de nous retrouver. Ce serait une excellente chose pour nous qu’il se rende compte qu’il ne le peut pas…
— Mais…
— Les animaux ont recommencé à circuler. J’ai aperçu il y a un moment une sorte de chevreuil. Il y en aura d’autres. Je vais essayer de donner à Larsen la preuve que le filet qu’il tente de tendre pourrait bien se retourner contre lui.
— Tu m’as l’air de vouloir repartir, dit Ginny. J’aimerais que tu restes. Tout le monde dépend de toi, ici.
— C’est bien pour cela que je veux repartir. Je préférerais ne pas te laisser, mais ici tu es en sécurité. Moi, je ne dois pas rester inactif.
— Dans ce cas, laisse-moi t’accompagner.
— Non, Ginny. Il vaut mieux que tu restes…
Il se leva et rentra dans l’abri. Le commandant Holton, qui n’avait pas encore fait sécher ses vêtements, car il attendait que tous les autres aient fini, montrait maintenant un visage calme et plein de confiance. Son second s’employait à entretenir le feu. L’homme d’affaires tordait sa veste pour la deuxième fois, et il en sortait encore de l’eau. Les quatre hommes d’équipage étaient assis. Les femmes s’occupaient toujours des deux enfants, qu’elles rhabillaient maintenant. Le passager neurasthénique semblait de plus en plus dégoûté de la vie.
Horn s’approcha du commandant et lui expliqua ce qu’il avait l’intention de faire. Holton lui dit aimablement qu’il veillerait sur le groupe pendant son absence et ajouta :
— Maintenant, nous avons un abri convenable. Nous espérons que votre message transmis par le phare aura été capté et qu’on va nous envoyer du secours. Soyez donc tranquille. Tout ira très bien ici. Je vais m’arranger pour qu’on nettoie un peu les lieux. La propreté est un des éléments d’un bon moral.
— Le plus important est de ne pas faire de bruit, dit Horn, et de monter soigneusement la garde. Je pense que ce que j’ai l’intention de mettre en train aura pour effet de décourager Larsen et ses hommes. Il faut qu’ils finissent par comprendre que leur meilleure chance est de fuir avec leurs petits astronefs de secours. Mais cela ne leur plaît pas, car ils veulent l’argent. Il faut que je les pousse à s’en aller en les énervant au maximum. Peut-être réussirai-je.
— Je le souhaite. Quant à nous, pendant ce temps-là, nous tâcherons de nous organiser en attendant qu’on nous vienne en aide. Croyez que je ferai de mon mieux pour cela, et que tout restera ici en bon ordre jusqu’à votre retour. Soyez prudent…
Horn jeta un dernier regard autour de leur abri. Ses parois étaient faites de bois pourri, mais elles avaient malgré tout résisté à l’eau, grâce à l’épaisse couche de solide écorce. Le sol était sale. Les naufragés n’avaient pas très bon aspect et ne ressemblaient plus guère aux passagers et à l’équipage d’un luxueux astronef. Les hommes n’étaient pas rasés. Les femmes avaient besoin d’être recoiffées, et l’une d’elles essayait déjà de donner meilleure apparence à sa chevelure.
Le commandant aurait beaucoup à faire pour que tous ces gens, et leur gîte, reprennent un aspect civilisé. Le jeune ingénieur pensa que tout cela n’avait d’ailleurs pas grande importance pour le moment, mais que le commandant n’avait pas tort. Si ces gens étaient occupés à quelque chose, ils penseraient moins à leur triste sort.
Il prit les patins d’écorce dont il s’était déjà servi, alla serrer Ginny dans ses bras, lui fit un sourire et s’éloigna de l’arbre creux qui leur servait de refuge.
*
* *
Les bruits de la jungle étaient maintenant assourdis. Il tombait encore des gouttes d’eau du feuillage. Quelques animaux poussaient des cris furtifs. On ne voyait plus, au milieu de la piste, qu’un mince ruisselet.
Avant d’atteindre une piste transversale, Horn s’était livré à un petit exercice avec ses patins aux pieds. Il s’était dit que, même avec ces patins, il ne fallait pas qu’il marche exactement comme le fait un homme, ce qu’un observateur attentif, étudiant les empreintes, aurait pu remarquer. D’abord une bête se déplace généralement sur quatre pattes. Elle s’arrête souvent, pour regarder autour d’elle, flairer le vent, écouter.
Il s’ingénia donc à marcher de telle façon que les traces qu’il laissait donnent vraiment l’impression d’être celles d’un animal d’assez grosse taille. Bientôt il fut très satisfait du résultat qu’il obtenait et continua à avancer de cette façon-là.
Il avait déjà fait un bon bout de chemin en zigzag quand, changeant de piste, il découvrit soudain de multiples empreintes humaines Elles venaient d’une direction qui devait être plus ou moins celle du phare, car, maintenant, il s’était à peu près orienté. Elles se dirigeaient vers l’endroit où les fugitifs avaient construit des abris recouverts de feuillage et qu’ils avaient dû quitter après la disparition de Smith.
En fait, les empreintes allaient dans les deux sens. Ceux qui étaient passés là avaient dû aller jusqu’à l’ancien campement, puis retourner au Thébain.
Donc le petit homme avait parlé. Son désir d’alcool avait été plus fort que la pensée qu’il pourrait être tué un jour ou l’autre par Larsen. Il avait dû remettre à celui-ci l’argent qu’il avait emporté. Puis, en échange de quelques bouteilles, il lui avait offert de le mener à l’endroit où les naufragés étaient cachés.
Horn poussa un grognement de colère.
Il examina attentivement les empreintes. Celles qui avaient été faites au retour recouvraient en partie les premières. Les unes étaient plus longues, ou plus larges que les autres. Il y en avait une, très distincte, qui provenait d’une chaussure rapiécée.
Il semblait bien que le même nombre de gens avait passé dans les deux sens. Après la tragique aventure d’un homme de l’équipage avec une pieuvre, et aussi celle du cuisinier, personne ne se serait plus risqué à rester seul dans la jungle.
Horn réfléchit pendant un assez long moment, puis il se remit en marche en direction du campement abandonné. Malgré les constatations qu’il venait de faire, il avançait prudemment. C’est-à-dire assez lentement.
Comme il approchait de la petite clairière, il crut entendre de la musique.
Il prêta l’oreille. C’était incroyable, mais il s’agissait indubitablement d’un morceau d’orchestre dont il reconnut l’air, qui avait été à la mode quelques années plus tôt. Cet air surgissait du cœur de la jungle, sur la planète Carola, et venait de l’endroit même où des hommes étaient allés quelques heures plus tôt, mais d’où ils étaient tous repartis.
La musique s’arrêta, puis recommença un instant plus tard. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Larsen n’était pas venu là pour donner un concert…
Horn crut comprendre. Il se remit en marche après avoir affermi son fulgurant dans sa main et il se montra plus vigilant que jamais.
La musique venait bien du campement abandonné. Les abris qui avaient été construits étaient maintenant disloqués, épars de tous côtés entre les arbres. Il y avait des empreintes de chaussures dans tous les sens. Les hommes du Thébain, dirigés par Larsen ou plus probablement par son second, le rouquin, avaient visiblement fouillé partout, avec le plus grand soin, dans l’espoir de découvrir le trésor qui était peut-être resté caché en cet endroit. Mais ils n’avaient absolument rien trouvé qui fût bon à emporter.
Ils avaient toutefois laissé deux choses derrière eux.
La première était le poste de radio portatif, le walky-talky que Horn avait vu entre les mains du rouquin dans la salle de contrôle de l’astroport, à Formalhaut. C’était ce poste qui faisait entendre de la musique, transmise du cargo. Il était clair que sa présence en un tel endroit avait une signification bien précise et d’ailleurs facile à deviner.
La seconde chose avait moins bon aspect. C’était Smith, le petit ingénieur. Larsen, après avoir songé à le fouetter à mort, l’avait utilisé pour atteindre le Danaé et amener cet astronef sur Hermas. Finalement, il l’avait fait abattre parce qu’il avait donné un renseignement exact, mais qui ne l’était plus quand les hommes du Thébain étaient arrivés sur les lieux.
Le petit homme gisait au pied d’un arbre. La décharge du fulgurant l’avait horriblement mutilé. Il semblait plus petit, plus recroquevillé que jamais.
Horn imaginait aisément ce qu’avait dû être la fureur de Larsen devant ce nouvel échec. S’il avait été sur place, il avait dû tuer de sa propre main le malheureux ingénieur. Et si, étant à bord du Thébain, il avait reçu dans sa cabine de contrôle, au moyen du walky-talky, la fâcheuse nouvelle, il avait dû donner l’ordre qu’on l’abattît immédiatement.
D’autre part, Larsen n’était sans doute plus très sûr que les fugitifs finiraient par se rendre d’eux-mêmes pour avoir de la nourriture et se faire rapatrier. En outre, ses propres hommes, à la suite des habiles manœuvres de Horn, s’énervaient de plus en plus, se méfiaient de plus en plus les uns des autres et devaient suspecter leur propre chef de vouloir leur jouer un mauvais tour. Sans doute pensaient-ils déjà aux embarcations de sauvetage, avec l’idée de fuir. Enfin, le temps pressait de plus en plus. Car la disparition du Danaé devait être maintenant connue ou sur le point de l’être, et le Thébain ne pouvait pas sans péril rester longtemps encore sur la planète Carola. A tout moment, dans les prochains jours, une patrouille pouvait s’y poser pour voir ce qui se passait près du phare.
Larsen avait donc dû chercher un moyen d’en finir rapidement. Il fallait qu’il incite les naufragés à négocier, et à le faire sans qu’ils aient à approcher du Thébain. C’est pourquoi il avait ordonné qu’on laissât le walky-talky dans la petite clairière et qu’on diffusât de la musique afin d’attirer l’attention de ceux qu’il recherchait. C’était une invitation à prendre au moins contact sans risques. Et, le contact pris, Larsen aurait fait les promesses les plus alléchantes…