CHAPITRE XXXVIII

Par des voies anciennes

On s’est rué dans le couloir – trop tard déjà : des pas de course résonnaient dans l’escalier, des portes claquaient, des éclats de voix, des cliquetis d’armes nous parvenaient : mon saccage forcené avait certainement déclenché des alarmes dans les postes de contrôle…

On s’est jeté dans la première pièce venue : une chambre morte, inhabitée depuis des siècles, dont les meubles recouverts de draps blanchâtres semblaient autant de fantômes pétrifiés.

J’ai avisé une armoire dans l’angle du mur :

— Aide-moi à pousser ça contre la porte.

Zag-O s’est arc-bouté d’un côté, moi de l’autre, et dans un effort surhumain (décuplé par l’urgence), on est parvenu à arracher le lourd meuble à son ancestrale position, et le traîner contre la porte. Une troupe bruyante passait en courant derrière, se précipitait dans la tourelle…

Tandis qu’on reprenait notre souffle, adossés contre l’armoire, on a perçu, malgré l’épaisseur des murs, les cris d’horreur et de rage fuser de la tourelle. Puis la troupe a entrepris de fouiller partout, ouvrant les portes à coups de pieds et tirant au jugé dans les ombres…

J’ai parcouru la pièce d’un regard désemparé : que faire maintenant ? sauter par la fenêtre ? grimper dans la cheminée ?… C’est alors que, dans l’angle sombre qu’occupait l’armoire, j’ai découvert une niche. Au fond de la niche, une vieille porte basse, en bois.

— Les châteaux cathares étaient farcis de souterrains, a déclaré Zag-O. Peut-être qu’avec un peu de chance…

— La chance, c’est pas rationnel. Tu sais pas ça, toi un droïde ?

— « Nécessité fait loi », dit le proverbe.

Bien que vieille et vermoulue, la porte résistait à tous nos efforts pour l’arracher ou la défoncer. Heureusement Zag-O, toujours pragmatique, a eu l’idée d’utiliser un pied de lampadaire en fonte comme pied-de-biche. On a redoublé d’efforts, tandis que des coups furieux (et des coups de feu) éclataient contre la porte de la chambre.

Le lampadaire en fonte a rendu l’âme, mais la serrure a fini par céder : la porte a bâillé sur un escalier ténébreux, d’où montait un relent de caverne et de moisissure. On a plongé là-dedans au moment où la porte de la chambre éclatait en morceaux sous les coups de hache – puis l’armoire s’est effondrée, avec des cris de victoire – qui s’estompaient à mesure qu’on dévalait l’escalier, glissant et trébuchant sur les marches étroites, effondrées par endroits…

Taillé dans la masse même du mur, il descendait en colimaçon à travers le château, jusqu’aux sous-sols et sans doute plus bas – n’en finissait pas de tourner, de tourner… Personne ne nous poursuivait – ce qui n’était pas forcément bon signe.

On a freiné cette course qui virait à la dégringolade, pour adopter une allure plus prudente. Zag-O a allumé une lampe.

— Ça alors ! j’ai sursauté. T’as encore ça, toi ? Le Big Chef te l’a pas piquée ?

— Non – et j’en suis heureux : sans elle, je n’aurais jamais pu explorer le donjon… ni trouver la lumière.

Zag-O m’a montré ce qu’était sa lampe : un petit pendentif en verroterie qu’on n’avait pas jugé utile de lui soutirer – tout comme mon bracelet en fausses pierres détecteur de Virus. Suivant l’orientation du similicristal, le pinceau lumineux s’élargissait ou s’étrécissait – encore une merveille de la technologie d’espionnage du GRIS.

Pour l’instant il n’y avait rien à voir que les marches humides qui s’enfonçaient en spirale dans les ténèbres, et le mur de pierres couvert de salpêtre. Je n’avais pas remarqué d’autres portes ni de bifurcations ; il est vrai que dans la fuite, je n’ai guère prêté attention…

Tandis qu’on descendait d’un pas plus assuré ces marches interminables, je réfléchissais à tout ce qui s’était passé depuis qu’on avait pénétré dans le donjon : comment Zag-O, droïde inoffensif oublié par ces psychophages, avait trouvé le moyen de me venir en aide, d’une manière totalement incompatible avec ses règles de base. Sans lui, nul doute que ce monstre bicéphale en sa tourelle m’aurait dévoré – au moins mentalement…

— Zag-O, est-ce que tu te rends compte que tu m’as sauvé la vie ?

— C’est ce que j’ai cru comprendre.

— Mais comment t’as fait ? Je veux dire – en principe tu ne peux pas tuer d’êtres humains !

— Je n’ai pas le sentiment d’avoir tué des êtres humains, a-t-il répliqué. J’ai l’impression d’avoir détruit une machine bionique dont l’existence constituait un danger pour son entourage humain. Cela, j’ai le droit – sinon le devoir – de le faire : c’est compris dans mes règles de protection.

— Je vois… (La présence de Zag-O à mes côtés prenait soudain tout son sens : Tay en savait beaucoup plus que ce qu’elle nous avait dit…)

— « Quand je crois que la pierre est pierre », a dit le sage, « que le nuage est nuage, je suis en état d’incons… Attention !

Zag-O s’est brusquement rejeté en arrière et m’a percuté – on s’est tous les deux étalés sur les marches glissantes.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Regarde.

Il a braqué sa lampe à ses pieds, élargissant le faisceau : nous étions arrivés à la dernière marche – et juste après béait un gouffre noir. Seule une étroite corniche de pierre permettait de le franchir pour accéder à un souterrain transversal.

— C’est sans doute ce qu’on appelait une oubliette, a supposé Zag-O. Un endroit où l’on jetait les prisonniers condamnés à perpétuité.

— Ça doit se faire encore, j’ai grimacé.

Car ce trou noir exhalait des miasmes de charogne et de putréfaction… Pendant qu’on franchissait d’un pas mesuré la corniche de pierre lisse et humide, j’ai pensé avec un frisson que c’était peut-être là qu’échouaient les amants de Bérénice, une fois réduits à des corps vides…

Le couloir transversal posait un problème : de quel côté le prendre ? On avait tellement tourné dans l’escalier que je n’avais plus le moindre sens de l’orientation.

— À gauche, a affirmé Zag-O.

Je l’ai cru : il devait avoir un gyroscope dans la tête.

Plus loin, le souterrain se divisait : Zag-O a pris une direction sans hésiter – et de même à l’intersection suivante.

— T’es sûr de ton coup ? j’ai quand même objecté. Tu sais où tu nous emmènes ?

— Oui : dans la direction du village. Ce genre de château communiquait toujours par souterrains avec le village en dessous, voire ceux alentours : ça permettait de fuir, rejoindre des caches ou surprendre l’ennemi par-derrière.

Admettons – pourtant ce chemin me paraissait bien long par rapport à l’ascension rectiligne qui nous avait menés de l’église du village à la cour du château. Nous avons dû faire des détours, car certains tunnels étaient obstrués par des éboulements, ou rendus instables et dangereux à cause de glissements de terrain. Zag-O allait de l’avant avec assurance – j’espérais qu’elle était justifiée.

On a traversé des salles voûtées, creusées dans le roc, contenant des vestiges corrodés d’anciens instruments de torture – et de vieux crânes défoncés, des os brisés… On a buté au détour d’une galerie sur un soldat en armure, tombé là depuis 900 ans – mort de faim ou d’épuisement peut-être… On a découvert également des restes plus récents – une bouteille plastique, un vieil emballage… On a longuement erré dans ce labyrinthe souterrain, et il m’a semblé qu’on passait plusieurs fois aux mêmes endroits – ce qui était loin de me rassurer.

— Hé ! Zag-O, t’es sûr qu’on n’est pas en train de se perdre ?

— À 50 %, estimés à la baisse.

Je n’ai rien répliqué. Que dire ? On avait une chance sur deux de s’en tirer… et on avait croisé assez de cadavres pour savoir qu’il était très facile d’y rester à errer jusqu’à la mort dans le noir, fou et affamé…

En haut d’une volée de marches à demi effondrées, on a découvert un nouveau squelette – mais celui-ci n’était pas humain.

À la taille (près de 2 m 50), la finesse des os, la forme en obus du crâne, les mains et les pieds à six phalanges, l’absence d’appendice nasal…, il était aisé de reconnaître le squelette d’un Pléiadim. Quelle autre race avait jamais mis les pieds sur la Terre ?

Et qu’est-ce que celui-ci faisait là ?… Rien présentement, c’est sûr – mais qui l’avait amené ici ? La réponse était évidente : Tanarg ou Bérénice…

Zag-O était parvenu aux mêmes conclusions que moi :

— Voici l’origine du trafic de Fleur.

— C’est ce que je pensais, j’ai opiné. Comment, pourquoi, ça restera un mystère.

— C’était certainement un renégat : jamais un Pléiadim inséré ne rencontrerait d’Humains seul, dans un but commercial, hors de tout cadre officiel.

— Il existe des renégats chez les Pléiadims ?

— Oui : ceux qui faillissent à leur parole, ou n’exécutent pas la mission qui leur est confiée… et parviennent à échapper à la justice pléiadime. Mais elle les poursuit pendant des siècles, sans relâche.

— Tu veux dire que ce sont les Pléiadims qui l’ont tué ?

— Pas nécessairement. Il était très bien caché ici… Les conditions naturelles ont pu suffire.

— Alors même lui n’a pas trouvé la sortie…

— Je crois plutôt qu’il n’a pas eu la force de l’atteindre. Car elle est proche.

— Ça fait des heures que tu dis ça, Zag-O.

On s’est remis en route, dans ce décor sinistre de rocs, de pierres suintantes, de terre froide et noire, de souterrains sans fin… Et je dois reconnaître à Zag-O un sens infaillible de l’orientation – car on a atteint une sortie.

Elle s’est d’abord signalée par un changement de qualité de l’air : une certaine fraîcheur, une odeur de neige… Puis la pierre est devenue plus sèche, le roc moins caverneux… Enfin on a perçu le souffle du vent, le bruissement de branchages.

L’issue était obstruée par un assemblage de pierres assez grossier, qui n’a pas résisté à quelques vigoureux coups de pied. On a émergé à flanc de colline, au milieu de taillis enneigés. Tout autour de nous, les montagnes découpaient leurs masses blanches et noires sous le ciel étoilé.

On a respiré avec délice l’air froid de la nuit, et j’ai envoyé une bourrade à Zag-O :

— Dis donc, t’avais prévu de sortir dans le village, non ? C’est raté !

— Pas du tout, a rétorqué le droïde. Regarde. (Il m’a fait pivoter, m’a montré le village dont les lumières scintillaient au-dessus de nous, plus haut dans la montagne.) La direction était bonne…

— O.K., t’es parfait, j’ai concédé. Alors qu’est-ce qu’on fait maintenant, superdroïde ?

— Je propose de rejoindre cette route en contrebas…

On a commencé à dévaler la pente poudreuse – quand j’ai capté le grondement d’un moteur en amont – qui approchait. On s’est aussitôt dissimulé derrière les buissons.

Le grondement s’amplifiait, devenait rugissement, tonnerre, vacarme. C’était tout un convoi ou quoi ? Je le guettais à la sortie du virage là-bas – seuls deux phares sont apparus, jaunâtres et vacillants. Des gerbes de boue et de neige fondue giclaient autour.

— Zag-O ! C’est la Voyageuse !

On a couru comme des cabris, bondi sur la route détrempée, agité les bras avec véhémence. La lumière des phares nous a enveloppés, s’est ruée sur nous – on s’est jeté sur le bas-côté – le glisseur est passé en rugissant, nous aspergeant de neige fondue.

— Meeerde ! j’ai braillé. Enfer de Dante ! Elle nous a pas vus !

— Si ! a crié Zag-O en retour. Elle ralentit ! Elle s’arrête !

En effet, le glisseur s’immobilisait à deux cents mètres de là, avec force cliquetis, sifflements, jets de vapeur et de fumées.

On s’est extraits de la fange et on a couru vers l’appareil, dont la porte de soute s’entrouvrait avec précaution. Le visage fripé, suspicieux, de la Voyageuse a pointé. En nous voyant dans nos haillons, couverts de boue, elle a éclaté de rire.

— Vous le faites exprès ou c’est une coutume chez vous ?

— Quoi ?

— De monter le plus crades possible dans mon véhicule.

— C’est notre manière de draguer, j’ai grommelé. Irrésistible. Laisse-nous monter.

Tandis qu’on essayait de se changer, bousculés par les virages et les cahots, avec des fringues tirées de la soute, la Voyageuse nous a posé la question à laquelle je m’attendais :

— C’est vous qui êtes la cause de tout ce grabuge ?

Que répondre ? Vu l’état dans lequel elle nous avait trouvés, impossible de lui raconter qu’on l’attendait dans une taverne du village.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? j’ai éludé.

— Y a eu quelque chose au donjon, je sais pas quoi. Ça a fait sauter ou disjoncter des tas de trucs. C’est la panique au château, le branle-bas de combat. On cherche partout deux terroristes… qui vous ressemblent étrangement, mes cocos.

— Des terroristes, hein ? C’est comme ça qu’ils disent ?

— Ouais. Qu’est-ce que vous avez fait ?

J’ai décidé d’être franc : j’en avais marre de toutes ces histoires.

— On a tué Tanarg et Bérénice – enfin… une chose qui leur ressemblait.

Elle a encaissé le coup sans dire un mot. Vêtu d’habits informes et usés mais secs, je l’ai rejointe à l’avant. Elle regardait fixement la route, les rides de son visage soulignées par les lueurs du tableau de bord.

— Et la Fleur ? s’est-elle enquise.

J’ai secoué la tête :

— Il n’y aura plus de Fleur.

Cette fois elle s’est tournée vers moi : elle paraissait encore plus vieille. Elle a soupiré, s’est remise à fixer la route, escarpée et vireuse, sur laquelle l’appareil glissait doucement, prudemment. Elle le conduisait par réflexes, gestes automatiques.

— Ça devait arriver un jour ou l’autre, a-t-elle marmonné. (Elle a haussé les épaules.) C’est peut-être mieux ainsi… Le monde sera plus propre.

J’ai gardé le silence : c’était dur pour elle – pour les milliers de gens comme elle, rongés par le Virus, dont la Fleur prolongeait de quelques années la vie misérable… Je les avais tous condamnés à mort – à brève échéance. Une fois les ultimes stocks épuisés… je n’osais imaginer ce qui se passerait alors.

J’ai soudain réalisé que j’avais certainement semé le chaos sur cette planète – du moins parmi tous ceux qui étaient liés à la Fleur. Le poids écrasant de cette responsabilité s’est abattu sur mes épaules. Tay avait-elle prévu ça aussi ?

— Alors vous n’êtes pas envoyés par un labo secret, a repris la Voyageuse d’un ton morne.

— Non.

— Vous êtes des Corbeaux. Des agents du GRIP.

— Du GRIS, j’ai rectifié. On bosse pour le GRIS.

Elle a de nouveau haussé les épaules :

— Bah, j’y ai cru… un moment. Ça permet de rêver… (Elle m’a lancé son regard incisif – où je n’ai décelé nulle colère, nulle détresse.) Vous n’êtes pas descendus assez bas, les cocos. Il reste encore un contrôle à passer.

— Tu vas nous dénoncer ?

— J’hésite…