CHAPITRE XXVIII

Prisonnier volontaire

Tay m’attendait à bord du Black Staff, dans sa cabine personnelle située juste derrière le poste de pilotage, auquel j’ai jeté un œil en passant : une merveille de design et de technologie avancée… Formes douces et rondes, éclairages indirects, fauteuils ergonomiques, tactiles nacrés… et la paroi miroitante de l’unique pano multiplex. La Puce faisait barbare à côté. Je commençais à l’avoir en horreur – et ce n’est jamais bon pour un pilote de détester son vaisseau.

L’agent qui nous accompagnait a frappé à la porte, laquelle a émis un doux carillon.

— Voici le droïde et le prisonnier, a-t-il annoncé.

Le prisonnier ?

La porte s’est effacée avec un soupir et nous avons pénétré dans une espèce d’alcôve d’amour comme on en trouve maintenant sur Eros. Tentures moirées, meubles précieux, chandelles naturelles… Et sur le lit antigrav satiné, Tay étendue langoureuse, vêtue de ses voiles diaphanes… J’ai douté un instant d’être à l’intérieur d’un Black Staff du GRIS, appareil policier de type très militaire.

L’agent (son strict uniforme m’a rappelé à la réalité) était rouge brique. Tay l’a congédié d’un geste élégant :

— C’est bon, Mahdji, tu peux nous laisser.

Il s’est éclipsé en me jetant un regard furieux (ou jaloux ?). Tay a porté à sa bouche l’embout d’un narghilé de cristal posé sur un plateau de bastale stabilisée.

— Tu en veux ? a-t-elle exhalé dans une bouffée de fumée parfumée.

J’ai refusé, méfiant. Je me demandais si ce décor de bordel de luxe avait été installé à mon intention… En tout cas ça ne troublait pas Zag-O : il restait près de la porte, impassible, attendant qu’on s’intéresse à lui.

— Alors on est prisonniers ? j’ai attaqué.

— Ça dépend de ta décision, a rétorqué Tay.

— Elle est prise. Si tu croyais m’influencer avec ce lupanar, c’est raté.

— C’est juste mon aménagement personnel… J’aime cette ambiance. (Elle s’est voluptueusement étirée dans un nouveau nuage de fumée. Ses seins ont pointé, rosés sous le tissu léger.) Et je ne supporte pas l’uniforme, le protocole, la discipline et tout ça… (Les voiles ont glissé sur une longue jambe que j’avais déjà eu le loisir d’admirer… Tout à coup Tay a repris son sérieux :) Alors tu acceptes.

J’ai confirmé avec réticence : j’avais du mal à admettre que j’allais travailler pour le GRIS…

(Ça te choque, Yanik ? Mais si j’avais refusé, vieux crapaud, je ne serais pas là pour raconter ! Les tueurs de Tanarg m’auraient eu tôt ou tard. Rappelle-toi combien d’années il a fallu pour éradiquer ce trafic de Fleur qui pourrissait notre noble milieu… Rappelle-toi aussi tout ce que j’ai fait par la suite : est-ce que j’ai donné l’impression d’avoir retourné ma veste ?)

Tay a reposé le tuyau du narghilé sur son support et s’est assise sur le lit, une boule de commande tactile dans la paume. Des rideaux se sont écartés face à elle, révélant un champ holo noir, au centre duquel tournait une sphère blanc-bleu, une agate géante que j’ai aussitôt reconnue : la Terre.

Tay m’a fait signe de venir m’asseoir à ses côtés. Zag-O a pris l’unique siège disponible, un fauteuil polymorphe signé Mahcott & Drollaphon. Les lumières dorées ont baissé, la planète s’est agrandie dans le champ holo.

— Dans quelques minutes, a-t-elle commencé, quand votre vaisseau sera désaccouplé du nôtre, nous nous dirigerons vers cette planète – la Terre, vous l’avez reconnue – et nous mettrons en orbite autour. Bien entendu, nous serons repérés par le GRIP. Mon boulot sera de justifier auprès d’eux notre présence en espace circumterrestre. Quant à vous, vous serez largués dans une capsule passive.

— Une quoi ? je l’ai coupée.

— Une capsule passive, a expliqué Zag-O, est une capsule de secours largable en orbite basse et destinée à tomber sur la planète, sans l’aide d’aucun instrument ni propulseur. Ce n’est qu’un météorite artificiel et creux, juste assez protégé pour conserver vivante sa charge humaine. Son unique avantage est qu’elle apparaît indiscernable d’un météorite ordinaire.

— Excitant, j’ai grogné.

— Les détecteurs du GRIP sont nombreux et sensibles, a insisté Tay. Rien ne peut quitter la Terre ou y venir sans être aussitôt repéré – hormis un météorite… ou une capsule passive. Je sais que ce ne sera pas confortable, mais crois-moi, nous avons envisagé toutes les possibilités… C’est la seule solution.

— Non, y en a une autre : vous organisez cette opération en collaboration avec le GRIP. Ça simplifiera un tas de problèmes.

— Je t’ai déjà dit que c’est impossible, a soupiré Tay. Les fonctionnaires du GRIP terrien sont trop corrompus pour intervenir dans cette affaire. Ils prétendent qu’éliminer Tanarg et Bérénice créerait plus de chaos que les laisser développer leurs trafics.

— Ils sont quand même pas tous corrompus ! Il y a une autre raison, Tay, que tu me caches. Un problème entre le GRIS et le GRIP.

— C’est vrai, a-t-elle admis. Il semblerait que certains VIPs au pouvoir ne souhaitent pas que l’on parle du bagne terrien… et de ce qu’il s’y passe. Mais c’est de la haute politique… qui sort de ma compétence. En ce qui me concerne, ma mission est de couper la tête du trafic de Fleur sur la Terre, par n’importe quel moyen. Et vous êtes ce moyen.

— Donc si je comprends bien, on s’introduit clandestinement sur Terre, j’ai ricané. Admettons qu’on survive à la capsule passive. Et ensuite ? Je vais trouver Tanarg et je lui dis « Désolé, j’ai pas de Fleur, je suis venu pour te tuer » ?

— Exactement, a rétorqué Tay. Tu lui dis ce que tu veux. L’essentiel est que tu le tues. Et Bérénice aussi. Plus, éventuellement, leurs proches complices.

— Tu ne crois pas que je risque de rencontrer quelques difficultés ?

— Si. Mais tu seras équipé en conséquence. Zag-O également. Si vous êtes prudents, vous bénéficierez de la surprise… Tanarg sait déjà que nous avons arraisonné votre vaisseau. Il vous croit aux mains du GRIS. Peut-être s’attend-il à vous voir débarquer sur Terre… comme prisonniers. Pas armés. Ni avec un ticket de retour.

— Parce qu’on aura l’espoir de revenir ?

— Naturellement ! s’est offusquée Tay. Je t’ai promis la liberté si tu réussis, Oap Täo. Me crois-tu sans parole ?

— Et comment on revient ? À pied ?

— Une navette vous ramassera à l’un des cinq astroports de débarquement. J’ignore quand – c’est en cours de discussion avec un pilote du GRIP à notre solde. Mais vous serez tenus au courant. Vous serez reliés à nous par minicom transpace.

— Minicom transpace ?

— Un nouveau gadget : le mariage du transpace et du traceur hyperfluide. Indétectable, inconnu même du GRIP.

— Attends. Je vais encore avaler une saloperie ?

— Non ! a ri Tay. C’est un peu trop gros : ce sera planqué dans ta ceinture… Mahdji vous montrera tout à l’heure votre équipement. Maintenant… (Elle a manipulé sa boule de commande – la Terre a soudain grossi, envahi le champ holo. Une plongée vertigineuse a révélé les contours bruns-verts d’un continent sous les nuages – une côte cernant un large golfe océanique.) Voici où vous atterrirez : vous tomberez dans la mer… (un point s’est allumé dans l’océan) à proximité de cette côte-là.

(Zoom sur la côte, droite et basse, de couleur sableuse. Une large tache verte s’étendait au-delà, rognée çà et là par les amalgames gris de constructions humaines.) Un canot autogonflable se trouvera dans la capsule, pour vous permettre de gagner la terre.

— Délicate attention, j’ai grommelé.

La portion de globe terrestre a été remplacée par une vue satellite traitée de la région où nous allions atterrir : de vastes forêts plates, des villes abandonnées, des champs en friche, des plateaux creusés de fleuves presque à sec… De hautes montagnes au sud. Panoramique vers les montagnes, arides, acérées. Le point lumineux errait parmi elles.

— D’après les derniers relevés du GRIP, corroborés par nos propres observations, le repaire de Tanarg se trouverait dans ces montagnes, a déclaré Tay. Nous vous fournirons des cartes précises de la région…

— Attends, j’ai tranché. T’as dit « se trouverait ». C’est même pas sûr ?

— À 80 %. Les dernières infos datent d’un mois, et il arrive que Tanarg déménage. Désolée de ne pouvoir être plus précise… J’ignore également quels types de défense ou protection vous trouverez autour de lui. Mais en principe vous serez parés contre tout ce qu’il est actuellement possible de fabriquer comme arme sur Terre.

— Également contre le Virus pléiadim ? a interrogé Zag-O fort à propos.

Tay a secoué la tête :

— Non. Il vous faudrait une combisolante… Ce serait trop voyant. Vous aurez seulement un détecteur. Évitez les contacts rapprochés…

— En somme, j’ai fait exaspéré, tu nous envoies tout droit à la mort !

— Certains prisonniers vivent là-bas depuis vingt ans, a répliqué Tay froidement. Il y a même des autochtones d’avant le Grand Exode, qui n’ont jamais connu le Virus et continuent à se perpétuer !

— Ouais, c’est ce qu’on dit… Mais on dit tellement de choses incroyables à propos de la Terre.

— Je continue ? Ou tu préfères que je t’arrête tout de suite ?

— Continue, j’ai soupiré. Supposons qu’on parvienne jusqu’à Tanarg, qu’on l’élimine et qu’on réussisse à s’en tirer. Après on va où ?

— Normalement, ici. (Le point lumineux s’est déplacé vers un lieu situé beaucoup plus au nord : une large tache grise étalée autour d’un fleuve méandreux.) C’est là que se trouve l’aire de débarquement pour ce sous-continent. La navette pilotée par notre agent devrait y atterrir prochainement, si le roulement n’a pas été modifié.

— Il y a un peu trop de si dans ce plan, tu trouves pas, Zag-O ?

— D’après les données actuelles, j’estime nos chances de réussite à environ 4 %, plus ou moins 1 %. Mais comme dit le sage : « Un après-midi de bonheur vaut mieux qu’une année de misère. »

— Les experts en guérilla du GRIS estiment vos chances à 50 %, a rectifié Tay. Compte tenu de votre matériel.

— J’imagine qu’ils ont planché et briefé des semaines pour monter ce coup fumant, j’ai ricané.

— Exactement ! s’est vexée Tay. (Elle avait dû participer aux briefings.) Tout a été envisagé, depuis le missile subespace jusqu’au coup d’État au sein même du GRIP. Tous les modèles prévisionnels aboutissaient à une crise politique grave, qu’il apparaît nécessaire d’éviter. C’est la seule solution, celle qui présente le moins de risques. (Tay s’est coulée contre mon épaule.) Tu as au pire une chance sur deux de me revoir, et tu sais que je t’attendrai… Tu seras mon héros, a-t-elle ajouté d’une voix sensuelle. (Cette fille changeait de comportement avec une rapidité stupéfiante.)

— Tu parles, je me suis écarté. J’ai pas besoin de faire tout ce cirque pour soulever une minoise.

— Mais tu vas le faire pour moi, n’est-ce pas ? (Elle est revenue à l’assaut : ses mains cherchaient à s’égarer sous ma combi. J’ai de nouveau tenté de me dégager, mais son parfum suave m’enivrait…) Tu veux un acompte sur ce qui t’attend au retour, c’est ça ?

Elle m’a étendu sur le lit et a commencé à dézipper ma combi.

— Merde, arrête, Zag-O nous regarde !

— Et alors ? Ça te gêne ?

J’aurais dû m’en douter : Tay était une adepte des nouvelles mœurs importées de Tralfamadore : l’amour en public, les libres-partenaires et tout ça… Ça ne l’aurait pas dérangée que Zag-O participe. Mais moi ça me gênait : j’avais quand même intériorisé les vieux principes inculqués par mon père…

— « On ne voit bien qu’avec le cœur », a récité Zag-O en se levant. « L’essentiel est invisible pour les deux »… Néanmoins je vais me retirer, et tâcher d’obtenir d’avantage d’infos sur cette mission.

— T’as raison, j’ai bafouillé, étouffé par les baisers de la fougueuse espionne. On peut pas accepter un plan aussi flou… Par l’Aurige ! Cette fille est folle !

Tay m’épluchait avec un air de petite fille gourmande devant un fruit défendu. Elle a émis un cri de joie en découvrant l’objet de sa convoitise. La porte s’est refermée sur Zag-O avec un soupir – c’est le seul qu’elle a poussé.

Pas nous.