CHAPITRE XXIX

Chute libre

La capsule passive était encore pire que je ne l’imaginais : un cercueil aurait paru pimpant à côté. Elle évoquait un œuf gris, grossier, muni d’un sas épais et rond, sur la face interne duquel était fixé, replié, le canot autogonflable. L’intérieur formait une niche minuscule, taillée dans la mousse. Je voyais mal comment nous allions tenir à deux là-dedans.

— Vous devrez vous replier en position du fœtus, a expliqué l’agent nommé Mahdji. Vous aurez un masque respiratoire et un casque anticompression. C’est tout.

— La descente dure combien de temps ?

— Douze minutes. (Mahdji m’a lancé un sourire cynique – voire sadique.) Malgré le film antigrav qui recouvre la capsule, vous arriverez en bas avec une accélération de 25 g. Mais vous avez l’habitude, paraît-il.

— Pas tant que ça, j’ai grimacé.

Ce gus m’agaçait depuis deux heures, à me détailler avec un plaisir évident les pires galères que nous risquions sur Terre. Il avait une dent contre moi. Je savais pourquoi, mais je m’en foutais : c’était une histoire entre elle et lui. Pour moi, son rôle se bornait à nous fournir le matériel et nous expliquer son maniement.

On en était bardés : minicom transpace, détecteurs de toutes sortes, armes thermiques, radiantes et chimiques, trousse d’urgence, cartes, lentilles jumelles, etc., le tout miniaturisé, camouflé, planqué dans notre accoutrement de prisonniers : bottes avachies, hardes terriennes effilochées, ceintures de faux cuir craquelé. Même nos couteaux (arme de base du prisonnier) constituaient, réunis, l’antenne du minicom transpace. Et tout ça ne représentait que quelques échantillons de la technologie avancée du GRIS en matière d’espionnage… Une technologie, bien entendu, totalement ignorée du public.

Pour finir, nous avons été nous-mêmes grimés, maquillés, transformés. On a collé à Zag-O une perruque pouilleuse pour dissimuler ses implants et son matricule. On a changé la couleur de mes yeux, on m’a rendu barbu et hirsute…

J’aurais aimé que Tay me voie dans mon nouveau look de prisonnier terrien, mais elle n’est pas venue assister à notre départ (ou plutôt notre éjection). Je me suis enquis de son absence auprès de Mahdji.

— Elle se repose, a-t-il grommelé en réponse.

— Elle a raison. (Je lui ai adressé à mon tour un sourire cynique.) Elle en a besoin, j’ai insisté.

Il a piqué un fard et n’a rien répliqué : son regard était suffisamment éloquent. Mahdji devait fantasmer sur Tay depuis longtemps… en vain peut-être.

En vérité, c’était moi qui avais besoin de repos. Durant les quatre heures de voyage vers la Terre, cette fille affamée m’avait complètement vidé. Si c’était ça qu’elle appelait un acompte, j’appréhendais le reste…

Une voix a résonné dans la soute froide et blanche du Black Staff – celle de l’autre agent, le pilote :

« Attention, préparez-vous. Largage de la capsule dans cinq minutes. Confirmez. »

Mahdji nous a interrogés du regard. Nous avons confirmé d’un hochement de tête, qu’il a transmis vocalement. La trouille me serrait l’estomac : la moindre erreur de trajectoire et la capsule s’écrasait au sol… Et elle n’était pas du tout conçue pour ça.

— À toi l’honneur, j’ai poussé Zag-O.

Sans hésiter une seconde, il s’est enfourné à reculons par le minuscule sas et s’est lové en fœtus dans l’alvéole de mousse. Je l’ai suivi – avec beaucoup moins de souplesse et d’assurance. J’ai tout de même réussi à me caler dans cette mousse crissante. À mes pieds se trouvait le casque anticompression, affublé du masque respiratoire. Imitant Zag-O, je l’ai enfilé… J’ai encore entendu « H moins trois minutes » – puis Mahdji a claqué le sas, ténèbres et silence m’ont enveloppé – un silence empli de mes propres bruits : pouls, respiration…

Je crois que ces trois minutes ont été les plus longues de ma vie. J’ai compté environ 340 battements de cœur, j’ai espéré, renoncé, cru que tout était annulé, je me suis préparé au pire – quand le choc de l’éjection m’a surpris. Il a été violent, mais pas autant que je le craignais – et la mousse l’a très bien absorbé. Allons, je me suis dit, on a une chance de s’en tirer…

Paradoxalement, les douze minutes suivantes m’ont paru moins longues, peut-être parce que nous étions lancés – je ne pouvais qu’accepter mon sort… J’ai pensé à Bérénice, à Tay, à cette mission quasi-suicidaire que j’avais si légèrement acceptée – pourquoi ? Sûrement pas pour le beau cul de Tay… ni à cause de ses menaces : je n’avais pas de Fleur, donc être arrêté par le GRIS n’aurait pas été gravissime en soi. Les tueurs de Tanarg ? Ils n’étaient pas tout-puissants : j’aurais su m’abriter d’eux le temps que l’affaire se tasse. Alors quoi ? La perspective de voir enfin Bérénice, femme de chair vivante ? Je n’étais plus certain d’en avoir envie : cet holo magnifique qui m’avait hanté durant mon voyage n’était sans doute qu’un pur fantasme, masquant la sinistre réalité de la Fleur…

À ce propos, une autre question demeurait sans réponse, intrigante aux franges de ma conscience : pourquoi les créatures ailées de la Lyre m’avaient-elles fait croire que je ramenais de pleins containers de Fleur ? (Car elles étaient responsables de ce faux souvenir, je n’en doutais pas après ce que j’avais vécu sur leur planète.) Pour leurrer qui ? Moi ? Mes employeurs ? Le GRIS ? Pensaient-elles ainsi m’inciter à descendre sur Terre pour livrer la récolte – obligé de ce fait à lutter contre leurs ennemis, Tanarg et Bérénice ? Mais ce n’était pas si simple…

M’auraient-elles également « incité » à accepter la proposition de Tay ?

Du calme, Oap, pas de parano, elles ne te manipulent pas de si loin quand même… Cette question m’inquiétait sérieusement et j’aurais aimé la creuser davantage – mais ça devenait difficile de réfléchir : chaleur et gravité augmentaient sans cesse, dépassant le seuil de la tolérance pour grimper vers celui de la douleur, le franchir à son tour et monter vers des sommets insupportables… Ma tête enflait, comprimée par mon casque que je ne pouvais ôter, car il m’était impossible de bouger, crier ou même gémir – entre mes dents serrées l’air avait un goût de métal, mon cœur s’emballait dans ma poitrine écrasée par mes genoux, la sueur me brûlait la peau et mon sang était sur le point de bouillir, j’allais mourir, j’allais…

s p l AA s h h h

J’ai perdu connaissance.

 

*

* *

 

J’ai émergé en même temps que la navette passive, remontant progressivement d’un abîme noir et froid dans une gerbe de bulles de douleur. Je suffoquais dans les ténèbres emplies de phosphènes : mon masque respiratoire avait été arraché par le choc. Je m’étais mordu la langue, qui saignait – ce n’était pas la moindre de mes souffrances : je me sentais compressé, compacté. Mon nez saignait également, mes oreilles sifflaient dans l’aigu… J’ai cherché mon masque à tâtons, l’ai plaqué sur ma bouche. L’air qu’il insufflait était atroce : métallique et brûlant.

Un moment j’ai cru que c’était cet air dégénéré qui me donnait ces vertiges nauséeux, ces sensations de roulis… Puis j’ai remarqué que Zag-O se cognait régulièrement contre moi : la capsule tanguait dans la houle…

Nous étions arrivés. Nous avions survécu.

Le bras de Zag-O a frôlé mon visage dans le noir, sa main a tâtonné sur le sas… qui s’est ouvert brusquement.

Un vent glacé, chargé d’embruns, s’est engouffré dans la capsule.

L’ouverture du sas a déclenché le largage du canot, qui s’est autogonflé devant nos yeux, bouchant la vue à mesure qu’il prenait forme.

De toute façon il n’y avait rien à voir que des flots noirs écumants – car c’était la nuit dehors.

Et la tempête.

Les vagues submergeaient la capsule qui dansait dans la houle, infime coquille de métal. Elle a pris du gîte, menaçant de couler malgré son film anti-grav. Nous avons attendu deux minutes, dans notre cercueil de mousse inondé, que le canot soit gonflé – j’ai eu le réflexe d’empoigner son amarre pour l’empêcher de dériver.

Ballottés par la houle, transis et trempés, nous avons réussi à nous extraire de la capsule pour choir dans le canot déjà rempli d’eau… et on n’avait rien pour écoper.

Ces petits génies du GRIS n’avaient sans doute pas prévu que nous pouvions amerrir sous une tempête.

Zag-O me criait quelque chose que je n’entendais pas. Il a désigné ma tête, puis a frappé du poing sur mon crâne… Sur le casque anticompression, que j’avais gardé sans m’en apercevoir.

J’ai ôté le casque avec lequel j’ai écopé furieusement, tant pour prendre les vagues de vitesse que pour me réchauffer – en vain, car j’étais arrosé en permanence.

Derrière moi, Zag-O a mis en place et démarré le moteur à air comprimé qui avait également servi à gonfler le canot. C’était un moteur électrique de petite capacité, dont j’estimais l’autonomie à quelques heures. J’espérais que la côte était proche…

— Accroche-toi ! a crié Zag-O.

Il a enclenché la turbine et le petit canot a glissé dans la houle, esquif dérisoire au sein de ces immenses flots noirs, qui le jetaient sur les pentes écumantes de leurs dunes liquides.

Ne croyez pas que ça a été une partie de fun : je n’avais jamais navigué et Zag-O non plus. Nous n’avions pour nous guider qu’une boussole (étanche et lumineuse, heureusement) et la certitude de trouver une côte à l’est – ou la quasi-certitude… si la trajectoire de la capsule était correcte : une côte basse et sableuse, sur des kilomètres – impossible de la rater.

Notre canot n’était pas taillé pour affronter la tempête : bien qu’insubmersible, il se remplissait d’eau plus vite que je ne pouvais écoper, ce qui diminuait considérablement son allure et sa maniabilité… Plus d’une fois nous avons failli nous retourner ou passer par-dessus bord, le vent nous arrachant des cris de rage ou de désespoir, plus d’une fois nous nous sommes tassés de terreur au fond de gouffres noirs, tandis qu’une montagne liquide menaçait de s’abattre sur nous…

Après des heures de lutte contre les vagues, les ténèbres et le froid, le moteur du canot s’est tu, épuisé.

J’ai cessé d’écoper pour chercher une batterie de rechange… Peine perdue. Nous nous sommes dévisagés, Zag-O et moi. Nous étions au milieu de nulle part, à la merci des éléments. Que faire ? Prier ? Je n’avais pas de dieu, et Zag-O non plus à ma connaissance. Je lui ai crié de me tenir et me suis mis debout pour scruter l’horizon. Sans illusion – que pouvais-je espérer distinguer dans cette nuit tempétueuse ?

Pourtant, depuis la crête d’une vague, j’ai aperçu une lumière.

Un phare. Clignotant faiblement dans le lointain.

Nous avons repris courage. Nous avons démonté le carénage du moteur pour nous en servir comme pagaies (le cas était prévu). Nous avons lutté avec un acharnement renouvelé contre le froid, les gouffres noirs et les montagnes d’écume. Par chance, les courants nous poussaient vers la côte. De plus en plus proche, le phare balayait de son pinceau le ciel tourmenté.

Puis nous avons aperçu des rochers, contre lesquels les vagues se brisaient en brillants panaches d’écumes. À nouveau nous nous sommes dévisagés, incrédules : des rochers ? La côte était censée être plate et sableuse… avions-nous atterri ?

Les rochers constituaient une nouvelle menace : nous risquions de nous écraser contre ; l’un d’eux pouvait éventrer le canot ; les tourbillons qu’il créaient étaient capables de nous engloutir.

Et nous étions impuissants, pagayant avec l’énergie du désespoir, en sachant combien c’était vain parmi ces furieuses déferlantes.

Je crois qu’à un moment j’ai perdu contact avec la réalité. Mon corps continuait de fonctionner, automatique – ramer/ écoper, ramer/écoper – mais mon esprit se projetait ailleurs, devinait/désirait le futur – une lande battue par les vents, une vieille maison trapue, un feu de tourbe et d’algues séchées… Je pouvais presque en sentir l’odeur, et les craquements du bois, et les murmures graves des gens…

C’est peut-être ce qui nous a sauvés – cette clairvoyance et cette absolue certitude en cet avenir – ou bien la chance tout simplement. Nous avons frôlé la mort, nous l’avons vue de près – pourtant nous avons évité les tourbillons, les rocs acérés, les avalanches d’écume. Les courants nous ont poussés vers une crique caillouteuse où le canot à rendu l’âme, au terme de cette course insensée, déchiqueté par les galets sur lesquels l’a jeté la dernière vague – comme si la mer courroucée recrachait avec dédain cette proie infime.

Plus résistant que moi, Zag-O m’a secoué et relevé de force – sinon j’aurais pu mourir d’épuisement là, bêtement sur les galets, ou être emporté par une vague.

Nous avons remonté la grève rocheuse, trébuchant et titubant dans les cailloux, et abouti sur une lande aride, à l’herbe rase et revêche, fouettée par le vent et les embruns. Le phare se dressait non loin sur une éminence, perçant de son pinceau la nuit rugissante. Nous avons clopiné vers lui, sans réfléchir, telles des phalènes attirées par une lampe.

En un ultime effort, nous avons gravi l’éminence et tambouriné à la porte rouillée du phare – qui est demeurée obstinément close.

J’aurais dû m’en douter : le phare était automatique.

Je me suis effondré contre la porte, incapable d’aller plus loin. Au moins j’étais à l’abri du vent… J’ai de nouveau rêvé à ce coin de cheminée… La tempête s’est estompée dans ma tête… Je n’ai même pas vu Zag-O partir.