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James Ellroy à Miami
Crâne chauve. Longue silhouette puissante et
maladroite. Allure de chouette qui ne cesserait de se cogner aux
murs d’un invisible soupirail. C'est injuste. Mais James Ellroy a
ce qui s’appelle une sale tête. Il a la tête d’un assassin d’un de
ses romans. Il a la tête qu’avaient les grands pervers des premiers
films de Polanski. Il a la tête, en même temps, d’un type qui se
moque, une fois pour toutes, de savoir quelle tête il a. Car
l’important, visiblement, ce n’est pas sa tête mais son texte.
L'important, la seule chose qui semble, à cet instant, compter pour
lui, c’est cette centaine de badauds, en shorts, sandales et
chemises bariolées, qui le regardent, là, dans cette salle du Salon
du livre de Miami, lire les premières pages de son dernier roman.
Il ne lit pas, d’ailleurs, il dit. Il ne dit pas, il fait. Jamais,
je n’avais vu un écrivain mettre tant de passion, de gesticulation
rythmée, de véhémence, de hargne, dans sa façon de déclamer.
Artaud, dans sa Conférence du Vieux-Colombier. Guyotat, dans les
années 60, éructant son Tombeau pour cinq cent
mille soldats. Mais aucun n’avait cette façon de hurler,
hennir, murmurer, battre l’air de ses bras, se raidir, mugir, boxer
dans le vide, rire, reculer dans un grand cri, bomber le torse,
glapir, suer, danser, faire celui qui suffoque puis qui retrouve
miraculeusement le souffle, bref, incarner jusqu’au vertige les
mots qu’il a écrits et, dans ces mots, ceux de chacun de ses
personnages. Pollock, peut-être. Oui, le vrai équivalent, le seul
nom qui me vienne à l’esprit, n’est pas d’un écrivain mais d’un
peintre et c’est celui de Jackson Pollock. Ellroy fait de l’action
reading comme Pollock de l’action painting. Il joue son texte, s’en
joue, le roule sous la langue ou entre ses dents, le croque, le
déglutit, le chie, comme Pollock se déplaçait dans ses drippings,
tournait autour, crachait, pissait dessus, éviscérait sa toile ou
feignait de s’éviscérer lui-même. Il n’y a que cela qui
l’intéresse, me dira-t-il, bâillant déjà d’ennui, dans l’autre
salle où nous nous retrouverons pour, en principe, parler des
prisons et de la peine de mort en Amérique. Ecrire puis expectorer
les phrases qu’il a écrites et, en les expectorant, en les
éjaculant, prendre ses lecteurs par surprise, les violer, leur
crocheter l’esprit et presque le corps, y jeter du bruit et de la
fureur, y mettre le feu, il n’y a que cela, oui, qui lui paraisse,
en cette vie, digne d’être vécu. Le reste? Oh le reste... Il
n’ouvre pas les journaux. Ne regarde pas la télé. N’est au courant
de rien de ce qui arrive sur la planète. Il ne lit pas. N’a pas
d’amis. Les écrivains, d’habitude, s’entre-lisent toujours un peu.
Lui non. Des années qu’il n’a pas lu un classique ni, à plus forte
raison, un contemporain. Des années qu’il se considère comme le
Dostoïevski du crime américain et ne voit pas l’intérêt de se
pencher sur les livres de quelqu’un d’autre. La seule chose qu’il
lise, me confie-t-il en essayant de sourire, ce sont des dossiers
de police. La seule chose qui l’intéresse, ce sont les crimes non
élucidés de ces horribles années 50 et 60 qui ont été les années,
n’est-ce pas, du deuil de sa mère assassinée. Ici par exemple, dans
ce Miami qu’il déteste, la seule perspective qui le soutienne c’est
l’idée que, dans quelques heures, il sera de retour chez lui, à
Kansas City, et reverra les copains flics qui sont ses seuls amis –
la seule idée qui lui permette de supporter ce Salon grotesque où
il est obligé d’enchaîner les interviews et, pour ne pas
s’endormir, de dire exprès des conneries, c’est de savoir qu’ils
vont se retrouver très vite, lui le romancier et eux les policiers,
autour d’un de ces bons vieux dossiers criminels, bien
dégueulasses, bien puants, qui sont le seul contact qu’il ait avec
les gens de la vraie vie. Car ce ne sont pas les humains qui le
branchent, ajoute-t-il avec un air si caricaturalement mauvais
qu’il bascule en son contraire et donne l’impression, soudain, d’un
zoom arrière sur son visage d’enfant, ce sont les crimes. Ce ne
sont même pas les crimes en général, mais ceux – il insiste, il
insiste, comme pour mieux me signifier qu’il se fiche de mes
histoires de prisons américaines d’aujourd’hui – de ces années 50
et 60 auxquelles il est resté fixé depuis ce matin terrible de juin
1958 où, tout petit garçon, il a vu revenir le cadavre demi-nu,
regard à jamais étonné, de sa jolie maman étranglée. C'était
comment la vie, tandis qu’elle agonisait? C'était quoi le décor de
cette Amérique maudite, odeur d’herbe froissée et de pestilence,
corps saccagé, services secrets, flics troubles, dernier frisson ?
Il se souvient du jour, il y a deux ou trois ans, où il était au
Los Angeles Police Department avec un de ses amis flics et où a
surgi un type venant leur dire : « mon frère est mort, en 1963, à
South Central; j’ai toujours voulu savoir ce qui s’est passé;
aidez-moi »; et les voilà, son pote policier et lui, qui ressortent
le dossier, se penchent dessus comme sur un texte sacré et
comprennent ce que personne, ni à l’époque ni depuis, n’avait
jamais compris, à savoir que ce crime mystérieux était un crime
homosexuel. Il se souvient de cet autre jour, à la même époque, où,
en voyage à Lyon, feuilletant un ancien numéro de Match, il découvre ce qui s’est passé, à Paris, le
17 octobre 1961, quand la police du général de Gaulle tua deux
cents Arabes et balança leurs cadavres à la Seine : il se
précipite, à son retour, au Los Angeles Sheriff’s Department
Homicide Files ; il raconte l’affaire à ses amis flics qui
commencent par ne pas croire que, dans un pays aussi civilisé que
la France, des collègues aient pu faire une chose aussi atroce ;
ensemble, alors, ils gambergent; ensemble, des jours durant, ils
pataugent dans ce fleuve de sang, glosent sur cette tuerie démente
et délicieuse, la répètent, la revivent. « Ouais, rugit-il, en
retrouvant, cette fois, l’accent de sa lecture de tout à l’heure.
Donnez-moi des trucs comme ça. Donnez-moi n’importe quelle
histoire, se passant n’importe où, mais où ça saigne fort et qui,
surtout, me ramène à ces années. Là, je suis chez moi. Là, je suis
heureux comme un cochon dans une bauge de merde. Avec ça, rien
qu’avec ça, ma journée est faite, ma vie est bonne – besoin de rien
ni de personne, je suis le roi. » James Ellroy est seul. Seul en
littérature et seul au monde. Seul avec ces crimes qu’il n’en finit
pas de revivre, bouquet de fleurs noires de sa mémoire, bouffées
d’air vicié qui sont le seul oxygène qu’il respire – et seul avec
les romans qu’il en tire. Dans un pays où tout le monde veut être
connecté à tout le monde, dans une Amérique où le comble de la
misère terrestre est devenu le « bowling alone » du sujet
postmoderne et désocialisé, il offre le cas unique d’un homme seul,
désespérément et résolument seul, enfermé dans son territoire de
livres et de tombes, coupé de tous – mais heureux.
Miami, c’est fini ?
Les Cubains ne sont pas contents.
En principe, ils sont les rois de la ville. Et, au
moins dans le comté de Miami Dade où ils sont, avec les
Latino-Américains, l’écrasante majorité, ils tiennent les leviers
du pouvoir politique, économique, culturel.
Seulement voilà.
Il y a ceux qui n’ont jamais avalé l’affaire Elian
et qui, comme Juan Clark, professeur de sociologie au Miami Dade
College, vivent entourés de photos du garçonnet martyr et
littéralement canonisé depuis sa livraison ignominieuse, par la
police américaine, à Castro.
Il y a José Basulto, le baroudeur, qui me raconte,
dans son salon de Coral Gables, au sud de Downtown, le jour, il y a
huit ans, où un chasseur cubain a décollé de La Havane pour abattre
deux des petits avions des « Frères à la Rescousse », cette
organisation qu’il avait fondée pour guider depuis les airs les «
Balseros » en difficulté, sur leurs radeaux de fortune, dans les
eaux du détroit de Floride – les Américains n’ont pas bougé.
Il y a Jaime Suchlicki, patron de l’Institut
d’études cubaines et cubano-américaines, qui m’explique, sur un ton
plus académique, comment la mort du soviétisme, puis la fin de la
guerre froide, puis la déclaration de guerre à un terrorisme qui a
le visage, désormais, de l’islamisme, ont destitué Cuba, la
question cubaine et, donc, les Cubains de Miami de la place
éminente qui était la leur dans le monde d’hier et son grand
Jeu.
Et le fait est que, pour ces raisons et quelques
autres, c’est une chape de tristesse et d’amertume qui semble
s’être abattue sur une communauté d’hommes et de femmes qui avaient
toujours entendu dire qu’ils étaient le sel de la terre; qui,
lorsqu’ils mettaient le pied, jadis, sur le sol américain et même,
déjà, sur le sol de l’avion qui allait les mener à la liberté,
entendaient la voix du Président des Etats-Unis leur annoncer, dans
un haut-parleur, qu’ils étaient l’avant-garde du monde libre dans
sa guerre contre la dictature; et qui, quarante ans après, le
communisme s’étant effondré, le pinceau lumineux de l’Histoire
universelle s’étant déplacé vers d’autres contrées, découvrent
qu’ils ne servent à rien, qu’ils n’ont plus le moindre rôle dans la
géostratégie d’une Amérique en lutte contre un nouvel empire du mal
et que, lorsque ladite Amérique choisit Guantanamo pour y détenir
ses ennemis, c’est Fidel qui, à la limite, ferait presque figure
d’allié et eux, les anciens héros de la lutte antitotalitaire, de
trublions et de gêneurs.
Alors il y a deux solutions, quand on est cubain
de Miami et que l’on se sent ainsi floué, victime d’un retournement
de l’Histoire si soudain et si douloureux
On peut laisser tomber, renoncer à son ancien
statut d’exception, se normaliser : ciao l’axe Washington-La Havane
; adieu la clause de l’immigrant le plus favorisé dont on a
longtemps bénéficié ; salut le devenir américain réel, banal,
ordinaire – apprenons l’anglais.
Mais on peut aussi s’obstiner, persévérer dans le
mirage, nier la réalité, rêver : et c’est le spectacle donné, au
cœur de Little Habana, dans cette Calle Ocho dont on me dit que
jamais, depuis l’arrivée des premiers exilés, elle n’avait poussé
si loin, jusqu’au vertige, le goût de s’enfoncer dans son propre
passé, sa caricature, son folklore.
Ces chapeliers qui ne vendent plus que des modèles
copiés des années 40 et 50... Ces ateliers de cigares retrouvant
les techniques de fabrication des « puros » d’avant la
révolution... Ces journaux cubains de l’époque, réimprimés et
vendus en facsimilés... Ces bars où les annuaires téléphoniques
sont ceux de 1959... Le café « Versailles » où des Messieurs qui
ressemblent tous à Batista continuent, comme dans le bon temps, de
taper le domino... C'est le syndrome James Ellroy à l’échelle d’une
société. C'est la nostalgie du temps immobile dans presque un
million d’âmes. C'est l’un des plus formidables dénis d’Histoire
jamais vus dans une société historique.
Je suis allé, après le déjeuner, revoir le
commandant Huber Matos rencontré, en 1982, à Washington, alors
qu’il sortait juste de vingt ans dans les geôles de Castro. J’ai
voulu, en quittant le « Versailles », voir où en était cet ancien
héraut de la dissidence, figure de ma jeunesse, et dont je sentais
bien – ne serait-ce qu’aux efforts qu’il m’a fallu déployer pour
trouver, simplement, son adresse – que le Miami nouveau se
rappelait à peine l’existence. Or ce qui me frappe chez l’homme
qui, vingt et quelques années après, m’accueille dans sa maison
trop grande, trop vide, trop pleine d’affiches et de tracts datant
de sa période glorieuse, ce qui me stupéfie chez ce vieillard
diaphane qui semble errer dans son bureau hanté, absurdement blindé
et entouré de gardes du corps dont on ne comprend plus l’usage, ce
qui me sidère chez ce spectre, ce revenant, agité d’un tic qui lui
fait chasser constamment, devant ses yeux, des lucioles
imaginaires, c’est que, par une ruse du temps dont le sens ne
m’apparaît pas tout de suite, il paraît à la fois terriblement
vieilli et, comme les joueurs de dominos du « Versailles »,
paradoxalement rajeuni.
Il a cet air de fantôme, d’accord. Il a ces yeux
gris-bleu tristes, et qui larmoient. Il a ce regard trop fixe des
gens qui n’entendent plus. Mais il a aussi, dès qu’il se met à
parler et qu’il parle, notamment, de son lointain passé, avant les
geôles, de jeune chef révolutionnaire, vétéran des combats de la
Sierra Maestra et donc compagnon-rival de Fidel Castro soi-même, un
ton de juvénilité prodigieuse indiquant que, pour lui aussi,
l’Histoire et la vie se sont arrêtées. « Deux doigts de la main,
s’écrie-t-il, l’œil soudain plus vif, pour évoquer ce compagnonnage
des débuts ; nous étions deux commandants, comme deux doigts de la
même main, entrant ensemble, sur le même char, dans La Havane
insurgée. » Puis, voyant que je m’étonne du système de sécurité
inutilement performant dont il a doté sa maison : « il est comme
Staline, le cabron; il n’a qu’une idée en tête depuis que je suis
entré aux Etats-Unis; et cette idée, soir et matin, cette obsession
dont nos services m’assurent qu’elle ne le quitte jamais, c’est de
m’envoyer un Ramon Mercader qui le débarrassera, en me tuant, d’un
des êtres au monde qui lui fait le plus d’ombre et de tort. » Et
puis, sourire vague à nouveau, fausse lassitude, mais éclair de
victoire, de joie et, il faut bien le dire, de douce folie dans le
regard : « à moins que ce ne soit le contraire ; à moins que ce ne
soit lui, Fidel, le déjà-mort; savez-vous qu’il y a la rumeur,
là-bas, qu’il serait secrètement mort et enterré dans trois
cimetières différents, entre Cienfuegos et Sierra del Escambray –
ce serait moi, alors, Matos, le survivant »...
La folie d’Holden Roberto, le vieux lion de
Luanda, m’expliquant, en 2001, quinze ans après leur départ, qu’il
était encore traqué par les mercenaires de l’Armée rouge... Celle
de Mohamed Toha, le chef maoïste, trente ans plus tôt, agonisant
sur son matelas de soie, au cœur de la jungle bangladaise, d’où il
continuait de prononcer des sentences que nul ne prenait plus au
sérieux... Et celle, maintenant, de Matos identiquement retombé en
l’enfance des chefs assassins... Une figure récurrente de mes rêves
? Ma façon de figurer l’automne de ces patriarches ? Ou l’une des
réalités, la vérité, de Miami ?
Courte note sur le sentiment de la nature en
Amérique
Pour un Européen, l’un des traits les plus
énigmatiques de l’ethos américain est son rapport à la
nature.
Il y a la sauvagerie de cette nature, d’abord. Il
y a la proximité de cette nature sauvage dont on a tendance à
croire que la technique l’a domestiquée alors qu’elle ne l’a que
repoussée, déplacée un peu plus loin et, ici par exemple, à
Everglades, dans ce Parc national situé à vingt kilomètres à peine
de Miami, contenue dans une réserve immense, aux limites des terres
habitées. En Europe, je pense que l’on aurait exterminé la faune
qui continue, ici, de barboter dans les eaux hautes des marais. Je
suis convaincu que ces pythons, iguanes géants, piranhas remontés
de l’Amazone, ratons laveurs enragés, serpents cottonmouth avec
leur redoutable poison, grands hérons bleus qui se nourrissent de
bébés alligators, je suis convaincu que ces alligators eux-mêmes
que l’on nous présente comme les « gardiens des Everglades » et que
viennent observer les vieux écolos du comté, auraient fait les
frais du grand nettoyage prophylactique voulu par une civilisation
européenne dont le rêve est, depuis Descartes, de nous rendre
maîtres et possesseurs de la nature. Ici non. Pas de maîtrise. Pas
de possession. Les Floridiens n’arraisonnent pas la nature, ils la
reculent. Ils ne la soumettent pas, ils la refoulent. C'est si
vaste, la Floride, l’espace y est si peu compté, qu’il y a de la
place, et pour les villes, et pour la nature. Et il en allait de
même en Californie où mon ami, le producteur Charlie Lyons, me
racontait comment il lui arrive d’entendre, certaines nuits, sur
les collines, derrière sa maison, le hululement des loups et des
coyotes.
Il y a sa violence. Il y a, tout aussi
inimaginable en Europe, l’extrême brutalité, non seulement des
animaux, mais des éléments et, plus précisément, des ouragans,
tornades et autres typhons dont j’ai fini par comprendre, à force
d’en entendre parler à chaque étape de ce voyage, qu’ils sont plus
nombreux, plus fréquents et, d’une certaine façon, plus
dévastateurs aux Etats-Unis que n’importe où ailleurs, en tout cas
dans les pays développés. « Florida under attack », hurlait,
l’autre jour, sur CNN, un journaliste échevelé, livide, en direct
de je ne sais quelle ville côtière de ce paradis pour retraités
balayé par la tempête. Attaque de quoi, me suis-je demandé ? De
qui? De quel Ben Laden ou émule de Saddam Hussein ? Mais non.
C'était juste Jeanne. C'était le nouveau typhon Jeanne en
provenance des Bahamas et en train d’approcher à grande vitesse des
côtes américaines. Alors, on peut ironiser. On peut voir dans
l’énervement de ce journaliste un signe supplémentaire du goût
américain pour le spectacle et l’emphase kitsch. Mais on rira
peut-être moins si l’on fait l’effort d’imaginer, derrière Jeanne
comme, dans les mois juste écoulés, derrière les sympathiques
prénoms d’Alex, Frances Ivan, Charley, Karl, Lisa, Bonnie, tout
comme, l’année précédente, Kate, Larry, Isabel, Erika, Ana,
Claudette, les coulées de boue, les pluies diluviennes, les
murailles d’eau furieuse s’abattant sur les plages, les maisons aux
toits arrachés, les pluies de grenouilles et de lézards, les arbres
déracinés, les paysages de désolation dont nous n’avons, en France,
pas idée et qui, à Punta Gorda par exemple, se sont soldés, il y a
trois semaines, par la bagatelle de seize morts... Les Etats-Unis
n’ont pas besoin d’imaginer, ils savent. Et ce savoir n’est
d’ailleurs pas pour rien dans leur hypersensibilité, chaque fois
observée, et chaque fois déroutante, à ce type de cataclysme quand
il prend la forme d’un tsunami et qu’il frappe un pays
démuni.
Et puis le plus frappant enfin, le plus
incompréhensible pour un Européen, c’est, face à cette situation,
face à cette récurrence implacable de catastrophes naturelles dont
certaines – le typhon Andrew... les crues du Mississippi de 1927...
– sont entrées dans la « grande » histoire et ont participé de la
construction du paysage américain, la relative passivité des
acteurs politiques et citoyens. Oh! je sais bien que CNN ne parle
que de ça. Je sais que la Floride a les stations de prévision
météorologique les plus efficaces du monde. Et j’ai vu, à New
Orleans, l’ingéniosité déployée pour, malgré l’incurie fédérale,
éviter la répétition du scénario de 1927. Mais je prends Homestead
par exemple. Je prends, sur la route des Everglades, dans un
paysage de faux arbres peints, pour faire gai, en jaune, orange,
bleu et rouge, l’exemple de cette ville dévastée, il y a douze ans,
par l’ouragan Andrew et que la plupart des ouragans suivants ont
plus ou moins touchée. Ce qui surprend, à Homestead, c’est la
vulnérabilité des maisons. Ce qui sidère, c’est que l’on a tout
reconstruit à l’identique, avec les mêmes préfabriqués, parfois les
mêmes roulottes, qui semblent posées en plein champ, bricolées, un
peu branlantes, et dont on se demande ce qui les retiendra de
s’envoler, de la même façon, avec les mêmes dégâts, si survient un
nouveau Lili, Isidore ou Allison. L'Amérique a les moyens de mettre
Homestead à l’abri. L'Amérique de la guerre des étoiles dispose des
systèmes d’alerte et, dans une certaine mesure, de prévention des
catastrophes les plus performants du monde. Or, bizarrement, elle
n’en fait pas usage. Or, bizarrement, elle n’utilise pas le dixième
de son pouvoir pour mettre les habitants de Homestead hors de
danger. De même que je n’ai jamais vu, en cas de tempête de neige
par exemple, un aéroport européen aussi tragiquement paralysé que
les grands aéroports américains, de même je n’imagine pas, en
France, principe de précaution si mal appliqué qu’ici, à Homestead.
Pourquoi ?
Il y a la culture du risque, plus forte que la
culture sécuritaire et que le goût de se prémunir.
Il y a les vestiges d’un esprit pionnier qui s’est
accommodé, pendant des décennies, presque des siècles, d’un habitat
provisoire, posé sur le bord des routes, progressant avec la
frontière et, par définition, précaire.
Mais sans doute y a-t-il aussi, ancrée dans la
mentalité du pays, une relation magique, quasi superstitieuse, à ce
que les Américains, même laïques, appellent volontiers la « Mère
nature ». Comme si leur toute-puissance devait trouver là sa
limite. Comme si la volonté prométhéenne d’avoir raison de toutes
choses s’était imposée ici, dans ce rapport aux éléments, une borne
de principe et de sagesse. Pas de pitié pour nos ennemis, semble
dire l’Américain du XXIe siècle ; pas de
quartier ni pour les terroristes ni même pour les adversaires de la
suprématie économique du pays ; mais on laisse une chance... à la
nature !
Mon fantôme à Savannah
Voilà. J’ai changé d’avis. Si j’avais à élire une
ville dans ce pays, s’il me fallait choisir un lieu, et un seul,
pour y vivre, ce n’est plus Seattle, mais Savannah, que je
choisirais. Le charme de Savannah. La beauté désuète, sudiste, de
Savannah. Les maisons aux façades pastel, gris d’eau, mauve pâle,
algue marine, sépia, de Savannah. Le mélange d’architectures
italianisante et hellénique, victorienne et dorique, Second empire,
Regency, témoins des temps lointains où les riches armateurs de
Londres, s’installant à Savannah, rivalisaient d’imagination et de
faste. Les stucs couleur d’écume imitant la pierre de taille. Les
marbres rares, les colonnades, qui donnent à la ville un air de
grâce triomphante. Les larges avenues bordées d’arbres moussus, de
magnolias géants, de sycomores, de buissons d’azalées, de myrtes,
où l’on s’attend, là, pour le coup, à voir surgir, à tout instant,
ces personnages de Autant en emporte le
vent dont je me languissais à Atlanta. Les squares arborés –
vingt-deux – autour desquels la ville s’est construite. Ce côté
ville voulue, pensée, programmée (l’idée de James Edward
Oglethorpe, son fondateur, n’était-elle pas de créer une cité
modèle débarrassée de ces péchés qu’étaient le crime, l’alcool, la
prostitution et, plus exceptionnel au Sud, l'esclavage ?). Et
l’absence, pourtant, de ce modernisme hystérique, égalisateur,
avaleur de passé et de nuances, qui va presque toujours avec le
systématisme des grands développements urbanistiques américains
(voilà une ville aussi méthodiquement quadrillée, aussi
parfaitement géométrique, que les cités-campements de l’Ouest et
qui préserve son passé, le cultive, l’encense, avec le même soin
jaloux que Venise, Amsterdam ou n’importe quelle autre ville-musée
européenne!). Ce cimetière, là, par exemple. Ce cimetière aux
tombeaux rares, épars entre les herbes folles, qui, tous, ou
quasiment tous, datent de la guerre d’Indépendance. Cette nécropole
en pleine ville qui, justement, n’est pas un musée puisque chacun
peut y flâner, sans but ni parcours, sans ticket ni visite guidée.
Ces stèles et cryptes désalignées, ces lits et encorbellements de
plâtre craquelés ou doucement éventrés, ces monuments, ces dalles
inégales qui, ailleurs, seraient, soit détruits, soit muséifiés
comme le géant de Cardiff ou les dents de dinosaures du Sud Dakota
et qui, là, à Savannah, font juste partie du paysage, objets d’une
piété discrète mais ardente. C'est ici que, d’ailleurs, je prends
véritablement conscience de l’importance qu’a le souvenir de leurs
guerres dans l’imaginaire des hommes et femmes du Sud américain.
Pas tellement les guerres mondiales, non. Les autres guerres.
Celles auxquelles nous ne pensons, nous, Européens, pas tellement
mais dont ils n’en finissent pas, eux, dans la douleur ou la
nostalgie, la honte ou la gloire, l’amertume ou, carrément,
l’exaltation, de commémorer les épisodes. Les guerres indiennes,
évidemment. La guerre de Sécession que l’on appelle ici la Guerre
civile et dont je me rends également compte, très vite, qu’elle
reste une plaie ouverte au flanc de ce Savannah raffiné, infusé de
valeurs aristocratiques et où l’on reste convaincu que c’est cette
aristocratie même, cet art de vivre et ce goût de l’art dans la
vie, qui, plus encore que l’esclavage, inspirèrent le ressentiment
nordiste. Et puis la guerre d’Indépendance enfin, la toute première
guerre américaine, étonnamment présente, elle aussi, dans ce très
vieux cimetière, à l’ombre compliquée de ses arbres deux ou trois
fois centenaires : ces plaques à demi effacées où l’on déchiffre
encore les noms d’anciens jeunes gens, venus d’Angleterre, de
France et de Pologne, et pris dans d’obscures histoires de duels,
d’honneur bafoué et lavé; tous ces héros obscurs, ces pionniers et
combattants oubliés, qui n’ont plus que cette humble inscription
dans les livres de pierre de Savannah pour se rappeler à la mémoire
des vivants... Bref, j’aime Savannah. J’aime que les habitants de
Savannah aiment eux-mêmes leur Savannah. J’aime le geste de ces
officiers qui, en 1864, préférèrent se rendre au général Sherman
plutôt que voir ses troupes mettre la ville à sac. Et j’aime
l’histoire, un siècle plus tard, de ces citoyens montant la garde
devant la Davenport House que l’on s’apprêtait à démolir et fondant
ainsi la Historic Savannah Foundation qui veille, jusqu’à
aujourd’hui, sur la mémoire et l’intégrité de la ville. J’ai vu
tant de villes désaimées en Amérique. J’ai dans l’œil, depuis le
début de ce voyage, tant d’images de villes à demi-détruites, ou
simplement défigurées, par le vandalisme et l’indifférence de leurs
habitants. Buffalo... Detroit et Cleveland... Lackawana... Les
grandes cités catastrophées du Nord américain et, aussi, du Nord
dans le Sud.... Alors Savannah l’antimodèle. Savannah ou un cas
rare, mais d’autant plus précieux, d’urbiphilie en Amérique.
L'amour, à Savannah, de cette part d’intelligence et de beauté qui
meurent quand meurent les villes. Le temps long de Savannah.
L'espace si spécial, presque clos, de Savannah. Ce sentiment que
l’on a – quand on arrive, comme moi, de Miami – de déambuler dans
une serre, une bulle, un minuscule et fragile îlot protégé des
invasions barbares. Et puis les sortilèges de Savannah. Et puis le
sentiment, en même temps, que cette ville austère n’en est pas
moins subtilement vénéneuse. Et puis ce Savannah nocturne, bien
plus trouble qu’il n’y paraît, baigné d’une lumière double et
exhalant les deux parfums, habituellement contraires, du rigorisme
affiché et d’une secrète liberté, du puritanisme le plus extrême et
de la licence éventuellement criminelle : envoûtements, sortilèges,
jardins du Bien et du Mal – n’est-ce pas John Berendt ? n’est-ce
pas Clint Eastwood ? Pour toutes ces raisons mon siège est fait.
Pour ces raisons, et quelques autres, c’est Savannah que je
choisis. D’autant que... Une toute dernière chose. Je suis chez
John Duncan, East Taylor Street, face au square Monterey et à la
célèbre Mercer House qui est le centre, s’il en est un, du fait
divers réel qui servit de fil à la fiction de Berendt et Eastwood.
Je visite, à l’entresol, son magasin de « Antique maps and prints
». Puis, dans les étages, ses appartements privés dont les
boiseries, les miroirs précieux, les livres rares disposés sur des
tablettes aux marqueteries nacrées, offrent un concentré de tout le
raffinement de Savannah. Et il m’apprend, malicieux, que Savannah
m’a elle-même, d’une certaine façon, déjà choisi. « Savez-vous qui
est le premier propriétaire connu de cette maison ? » Il se reprend
: « savez-vous à qui nous devons ses restaurations les plus
décisives ? » Eh bien un Français... Un Alsacien exactement... Il
tenait boutique ici, tout près, sur Bryan Street, puis sur
Jefferson, puis, à la fin, sur Congress et West Broughton... Et il
s’appelait, cet Alsacien... Devinez comment s’appelait l’homme, le
Français alsacien, dont le spectre hante cette demeure... B.-H.
Lévy. Il avait un frère, son associé, qui s’appelait Henry Lévy.
Mais lui s’appelait Benjamin-Hirsch Lévy. Donc B.-H. Lévy. Déjà
B.-H.L., vous voyez.
Tombeau pour Scott Fitzgerald
Il faut imaginer Scott Fitzgerald à
Asheville.
Il faut imaginer Zelda, d’abord. Il faut
l’imaginer dans son asile – le Highland Hospital – dont j’ai fini,
en tâtonnant, par retrouver l’emplacement. Highland, vous dites ?
Zelda ? Asheville a des excuses vu que l’asile a brûlé et elle,
Zelda, avec l’asile dans la nuit du 10 au 11 mars 1948 et qu’il
n’en est rien resté. Mais je n’en aurais eu, moi, aucune si je ne
m’étais, ce matin, lancé à la recherche de ce rien, ce reste, ces
cendres, peut-être un musée, au moins une plaque – l’Amérique fait
musée de tout, pourquoi n’aurait-elle pas fait un musée de Zelda à
Asheville ? J’ai cherché, donc. Et j’ai fini par trouver, après
avoir longtemps tourné entre Elizabeth, Magnolia et Cumberland
Street. Mais pas de plaque. Pas un mot. Pas l’ombre d’un souvenir,
ni chez les passants, ni chez les voisins. Et, pour que l’oubli
soit total, et l’effacement totalement consommé, une autre
clinique, la Fine Psychiatric Clinic reconstruite, mais sans le
dire, sur l’exact emplacement du mouroir incendié de Zelda – crime
parfait.
Il faut imaginer Zelda donc, ici, cinquième étage,
matin brumeux comme aujourd’hui, feuillages jaunes derrière la
fenêtre grillagée, cris des déments, convulsions, et elle avec ses
tableaux, ses dessins exaspérés, son autoportrait durci, le croquis
de Scott jeune où il ressemble à Baudelaire vieux, les lettres où
elle lui reproche de l’avoir pillée, stérilisée, tuée à petit feu,
fait enfermer : c’était commode, n’est-ce pas ! c’était facile
d’avoir une vraie folle pour inspirer tes folles de roman! jamais
elle ne perd conscience; jamais elle ne lâche prise; on est en
1936, mais elle n’a pas rendu les armes... Et il faut l’imaginer
lui, Scott, bon garçon finalement, bon mari, à moins qu’elle n’ait
raison et qu’il ne puisse écrire, en effet, que près d’elle,
pillant ses abîmes, puisant dans ses journaux intimes et son
courrier – il faut l’imaginer s’installant ici, au contact de sa
muse dépouillée, quelques centaines de mètres, Macon Avenue, dans
cet affreux Grove Park Inn, moitié hôtel, moitié relais de chasse,
qui, lui, existe encore et où la mémoire, pour le coup, redouble de
zèle et de passion... Scott? Mais oui, me dit un type à la
réception. Tout est là. Rien n’a bougé. Les fausses boiseries des
salons. Les têtes de buffle empaillées. La terrasse immense, et
donnant sur le vide. Et puis, à l’entrée de la chambre 441-443, la
plaque dorée indiquant que là fut « a place of solace », un lieu de
« consolation », pour le Scott ruiné des années 1936 à 1938. Et
puis l’acharnement avec lequel on me serine, au Grove Park et
ailleurs, qu’il ne faut surtout pas croire non plus que l’auteur de
Gatsby ne serait venu là que pour veiller sa folle; en 1935 déjà... oui, en
1935, un an avant Zelda, il y fait un premier séjour, seul, pour
soigner ses problèmes de poumons et écrire – Asheville est une
jolie ville; Asheville est une ville radieuse ; il est venu de
Baltimore à Asheville parce qu’Asheville est une ville qui, mine de
rien, fait du bien aux écrivains.
Que fait-il au Grove Park Inn ?
Les docteurs Philps et Slocum lui ayant raconté
qu’il n’était bon ni pour lui ni pour elle qu’il voie trop souvent
Zelda, à quoi peut-il bien occuper ces longues journées de l’été
36, puis de l’hiver, puis de l’autre été ?
Il voit la jeune Pauline Brownell dont les
biographes ne parlent pas mais qui s’occupe de son épaule luxée
après un stupide accident de plongée en juin.
Il pygmalionise Dorothy Richardson, l’autre
infirmière, dont l’hôtel a exigé la présence après son dernier
chantage au suicide et qui a pour mission principale de l’empêcher
de boire.
Il flirte avec Laura Guthrie, sa dactylo, à qui il
dicte les premiers essais de scripts que lui ont commandés ses
nouveaux négriers d’Hollywood et dont il espère une resucée de
gloire.
Il passe de longues après-midi enfermé, dans l’une
de leurs deux chambres, avec Beatrice Dance, la riche Texane – avec
elle, dit la rumeur ashevillienne, il est probable qu’il
couchait.
Il lit des manuels de psychiatrie.
Il va chez Tony Buttita, le meilleur libraire de
la ville, son ami, et lui commande tous les livres de psychiatrie
possibles – schizophrène ? maniaco-dépressive ? est-ce du fer qu’il
lui faudrait ? du sel ? est-ce un hasard si ses rémissions ont
toujours coïncidé avec ses crises d’asthme ? depuis le temps qu’il
cherche à comprendre...
Et puis il va la voir.
Et puis, quoi qu’aient dit les médecins, il ne
peut s’empêcher de faire les deux cents mètres et d’y aller – je
suis Francis Scott Fitzgerald, l’ex-écrivain célèbre, je viens
rendre visite à ma femme.
Je l’imagine alors, comme sur la photo de Carl Van
Vechten, cravate en tricot un peu courte, veste à larges revers qui
plongent trop bas, pochette de dandy vieilli, regard triste, les
cheveux toujours bien lissés, mais la raie est sur le côté, le
charme s’est éventé.
Je l’imagine, dans la chambre de Zelda : disputes
sans fin; souvenir amer des temps heureux; Antibes; Murphy;
charades dans des serviettes pliées; accordez-moi cette valse ; le
jour où, pour lui plaire, il a mangé une orchidée; la nuit où, à
Saint-Paul-de-Vence, Isadora Duncan lui a donné, en catimini,
l’adresse de son hôtel et où elle, pour le punir, s’est jetée
depuis le parapet de la terrasse de La Colombe d’or.
Et puis je l’imagine aussi, à la sortie de la
ville, rôdant comme un enfant autour de Biltmore Estate, la Mansion
des Vanderbilt, qui passait déjà, à l’époque, pour la plus belle
demeure d’Amérique. Il a tellement aimé les riches ! Il y a des
écrivains qui écrivent pour séduire les femmes, lui a toujours
écrit pour approcher les riches et vivre un peu comme eux! Alors
ces riches-là ! Ce mélange, en un lieu, de châteaux de la Loire et
de Villa Borghèse ! Ce croisement, en une seule généalogie, du côté
de chez Hearst et du côté de chez Gatsby! Je visite la Mansion.
J’observe le portrait, dans le salon du rez-de-chaussée, de
Cornelius Vanderbilt, premier du nom. Je ne peux pas imaginer qu’il
n’ait été attiré, irrésistiblement, par ce mélange de faste et de
chic, d’argent facile et d’austérité puritaine. Je ne peux pas
imaginer que vivant ici, à Asheville, il n’ait pas tout fait,
vraiment tout, pour, comme en ses belles heures, réussir à se faire
inviter. Et je sais en même temps, pour l’avoir appris de lui,
qu’il n’y a jamais de deuxième chance pour les héros américains. Et
je sais que le plus vraisemblable est qu’on l’ait donc ignoré ou
même carrément éconduit : qui ? Scott Fitzgerald ? ah... l’écrivain
déchu... l’ancien nabab... le mari de la folle... le pestiféré...
du balai !
Pardon, Asheville. Pardon à vous qui, à Asheville,
m’avez si chaleureusement accueilli. Ces journées auront
durablement, pour moi, ce parfum de mauvais passé. Cette ville
restera associée à l’image de cet écrivain détruit, rendu à
l’obscurité, désavoué. Pauvre Belgique, disait le dernier
Baudelaire. Pauvre Caroline du Nord, pourrait dire le Scott
Fitzgerald de la fin. Pour lui, en son nom et au nom, aussi, de
tant d’écrivains que l’Amérique a humiliés ou rendus fous, je le
dis.
Home with the wind
Il est un des rois de New York.
Il évolue parmi les stars, les tycoons, les
intellectuels des think tanks, l’ex et le futur Président, les qui
ont failli être Présidents et qui le seront peut-être un jour, qui
sait ?
Il est capable d’être, un matin, à Bagdad pour
voir le Premier ministre irakien. Le soir à Téhéran pour
interviewer un dissident. Le lendemain à Washington pour rencontrer
un banquier, un cinéaste, un haut fonctionnaire. Ou, deux jours
plus tard, pour dîner avec un ami publicitaire, à Paris, sa ville
de cœur, sa patrie rêvée (beaucoup, je m’en aperçois, pensent cela;
de Bobby Shriver à Los Angeles à Adam Gopnik et Felix Rohatyn à New
York, je ne cesse de croiser des Américains qui me disent : «
Paris... ah! Paris... y a-t-il une ville au monde plus désirable et
civilisée que Paris ? »).
Il est le prototype du citadin moderne et informé,
il est l’incarnation de ces mutants, parfaitement déracinés, la
planète est ma maison, je suis chez moi partout – où habitez-vous ?
Air France, siège 1A.
Or ce que peu de gens savent, ce que les
téléspectateurs auxquels son visage est familier sont à mille
lieues d’imaginer, ce dont je ne suis même pas certain que ses
propres amis soient conscients, c’est qu’il y a un autre Charlie
Rose, secret, étranger au premier, et qui se révèle ici, dans son
village natal de Henderson, Caroline du Nord, comté de Vance, près
de Raleigh.
Typique paysage de bourgade sudiste, ruinée par la
chute des industries du coton et du tabac, moulins désaffectés,
torpeur, City Hall, caserne de pompiers, clock tower.
Même spectacle, paradoxal dans un pays qui est,
encore une fois, celui de la science triomphante, de ces maisons
sommaires, presque frustes, qui semblent posées à même le sol,
fragiles, provisoires, comme des roulottes, un campement.
Eternelle image oui, mais dont je ne me lasse pas
tant elle est surprenante pour quelqu’un qui a l’habitude des pays
où la plus humble des demeures se veut bâtie dans la pierre, pour
durer, de génération en génération, à travers siècles et époques –
troublante et éternelle image (qui émeuvait déjà Sartre dans ses
textes américains de l’immédiat après-guerre) de ces maisons
légères, en suspens, en sursis, dont on a l’impression qu’elles
n’attendent que d’être démontées ou qu’elles sont déjà en route
vers leur destin de Ghost Town.
C'est là, au 1644 Oakdale Street, qu’est la maison
d’enfance de Rose.
C'est là, dans cette école de briques rouges, un
étage, qu’il a usé ses fonds de culotte avec les fils de paysans
des environs.
C'est là, dans cette toute petite église, sur ce
banc, qu’il a reçu la communion – il se rappelle encore le psaume,
« En avant soldat chrétien ! ».
Et ici, l’épicerie familiale, Rose Gin and Supply
Co. Et ici, 903 Hargrovest Street, la deuxième maison de ses
parents, plus tard, après qu’il les a quittés pour le Collège, plus
prospère, plus confortable, le père a fait la bataille de la Bulge,
dans les Ardennes, il méritait bien ça. Et là, derrière Main
Street, le Roses Discount Store, un autre Rose insiste-t-il, rien à
voir avec sa famille, mais le dernier magasin à avoir échappé à
l’offensive des grandes surfaces... Et là encore... Et ici...
Hi, Mr Rose !
Heureux de vous voir de retour, Mr Rose !
Quel honneur, Mr Rose ! Quelle joie et quel
honneur !
Ils sont contents, les habitants de
Henderson...
Ils sont fiers de l’enfant du pays qui est devenu
quelqu’un et qui revient quand même.
Mais le plus content, le plus fier, le plus
visiblement ému, c’est encore lui, Mr Rose, dans ce rôle de fils
prodigue, pèlerin de sa propre mémoire.
Rose devant la toute dernière maison de ses
parents, même rue, mais en face, plus belle encore, plus blanche,
jolie véranda, c’est là qu’ils ont voulu finir leur vie.
Rose devant la poste, identique elle aussi, figée,
telle qu’en elle-même – il lui suffit de fermer les yeux pour
revoir son père trottinant pour aller chercher son courrier.
Rose à Norlina, vingt miles plus loin, berceau de
la famille paternelle, un autre monde, une autre culture ; et Rose,
trois miles plus loin, Warren Plains, famille de sa mère, autre
histoire, autre humble saga, le dépôt de chemin de fer désaffecté
que la Raleigh and Gaston Railway a fini par vendre à la famille
quand la ligne a été supprimée, le bâtiment de bois, très western,
où il a passé de si longues heures, enfant à sa fenêtre, se
projetant dans les lointains – Raleigh, Richmond, peut-être un jour
Baltimore, New York, la grande vie.
Et puis, à l’extérieur de la ville, sur une
hauteur, dans les bois, cette dernière maison; c’était la plus
belle de la ville ; elle appartenait à Jack Watkins ; sa femme
s’appelait Nora; elle s’arrêtait parfois, à l’épicerie, acheter du
Coca-Cola; et lui, le petit Rose, a passé son enfance à rêver de
cette demeure qui lui semblait le comble de l’élégance en même
temps que la matérialisation de la « shining house upon the hill »
: il n’a eu de cesse, depuis cinquante ans, de réaliser son rêve de
gosse; et voilà; elle est à lui ; il est en train de la restaurer ;
c’est son ancrage en ce monde ; c’est son site ; il est si heureux
de me la faire visiter; si joyeux de monter et descendre les
escaliers de bois vernis, comme ça, pour rien, en faisant le plus
de bruit possible, comme s’il voulait les réhabituer au son de la
présence humaine, sa longue silhouette se reflétant dans les
verrières qui, elles-mêmes, reflètent le blanc neigeux du
jardin.
Rose n’est pas le premier citadin à restaurer une
résidence secondaire ni à y prendre un peu racine.
Il n’est pas le premier non plus, loin s’en faut,
à avoir la larme à l’œil quand il se retrouve au contact des
personnages et des lieux de sa mémoire fondamentale.
Si son cas, pourtant, m’intrigue c’est qu’il
dément le scénario convenu de l’Américain sans terroir ni racines
allant de ville en ville, sa maison sur le dos ou dans la tête, au
fil d’une inlassable conquête de la nouvelle frontière de sa
vie.
Ou plutôt non. Il ne le dément pas, il le
complique. Et il nous dit quelque chose de beaucoup plus subtil
quant au rapport des Américains à leur espace et, donc, à leur
histoire. Ce que dit le cas Rose c’est que l’Amérique est le lieu
de la déterritorialisation la plus extrême et de la territorialisation la plus acharnée ; que
c’est le pays au monde où l’on bouge, se déplace, change de
domicile le plus souvent et celui où,
en même temps, l’on reste le plus attaché à son point d’origine et
d’enfance; ce que m’apprennent ces quelques heures en Caroline du
Nord et que m’avaient, du reste, déjà suggéré les philanthropes de
Cleveland revenant sauver leur ville alors qu’ils avaient fait leur
vie ailleurs, c’est le lien, dialectique mais impossible à
trancher, entre cosmopolitisme et nostalgie.
Mars versus Vénus, et vice versa
Cap sur la Virginie.
Et, de là, sur Norfolk qui est, si je ne m’abuse,
l’une des villes les plus anciennes d’un Etat qui fut lui-même l’un
des treize Etats fondateurs de l’Union.
C'est la ville étape où, à mi-chemin de la Floride
et de New York, après qu’il a décidé, faute de temps, de sauter
l’étape de Charleston, Tocqueville arrive le 10 janvier et embarque
sur un bateau qui remontera vers Washington.
C'est aujourd’hui, avec San Diego sur la côte
Pacifique, la grande base navale du pays ; c’est le siège du United
States Joint Forces Command d’où s’opère la coordination des forces
américaines dans le monde; et c’est, presque plus important, le
cœur du nouveau Allied Command Transformation, cette structure
stratégique en charge, depuis le sommet de Prague de 2002, de la
réflexion et de la recherche en vue de la transformation de
l’Alliance atlantique.
Quand on pense armée américaine, on pense GI’s et
armée de terre.
Quand on pense puissance américaine, empire, etc.,
on pense aux bataillons humains, trop humains, du corps
expéditionnaire en Irak ou, si l’on est européen, à ces bases
portugaises, italiennes, belges, de l’Otan qui ne font, il faut
bien le dire, plus peur à grand-monde.
Eh bien non.
Elle est là, cette puissance.
Elle est dans ce centre de recherches de Norfolk,
ultra-pointu, pour une part immatériel, où s’élaborent les concepts
stratégiques du futur.
Elle est dans ce port de science-fiction, plaqué
sur la vieille ville aux maisons sudistes traditionnelles, où
mouillent croiseurs, cuirassés, porte-avions colossaux, sous-marins
d’attaque SSN, sous-marins stratégiques SSBN.
Et elle est dans ce sous-marin en particulier, le
USS Scranton (SSN 756), cent dix
mètres, sept mille tonnes, l’un des plus modernes de la flotte, où
j’ai la chance de pouvoir passer une demi-journée – escorté d’une
jeune enseigne de vaisseau, blonde, cheveux mi-longs, si
étonnamment coquette que, n’eût été son calot militaire savamment
incliné sur l’oreille, rien n’aurait signalé en elle la soldate en
mission.
C'est une puissance fragile, bien entendu.
Je ne peux m’empêcher, tandis que l’enseigne de
vaisseau me fait découvrir ce concentré d’intelligence qu’est
l’intérieur du bâtiment, de songer qu’il s’en faudrait de peu (cf.
le Koursk, mais aussi le Tresher et le Scorpio
qui étaient, eux, américains...) pour que cette admirable capsule
flottante se transforme en cercueil.
Je ne peux m’empêcher aussi, en visitant ces
cabines microscopiques où l’on est parvenu à caser jusqu’à douze
lits superposés, en voyant les centaines de boîtes de conserve qui,
faute de place, ont été rangées à même le sol, là où les hommes se
tiennent et au point, par endroits, d’obliger les plus grands à
marcher courbés, je ne peux m’empêcher, en imaginant ce monde clos,
parfaitement silencieux et où n’entrera plus, bientôt, aucune
lumière du jour, de me dire que, de toutes les prisons que j’ai
visitées, celle-là n’est pas la moins anxiogène.
Mais enfin puissance, oui, tout de même.
Prodige de haute technologie, de précision, de
force.
Ces turbines et réacteurs à propulsion...
Ce compartiment machines, à l’arrière, qui
ressemble au premier étage d’une fusée...
Ces barres de plongée arrière et avant, au
fonctionnement incroyablement complexe, qui permettent de régler
tantôt l’assiette tantôt l’immersion du sous-marin...
Ces ballasts qui, selon qu’ils se remplissent
d’air ou d’eau de mer, permettent à l’appareil de plonger ou de
rester en surface...
Ces contraintes thermiques infernales qui font que
les parois du navire ont tendance, selon les points, à se dilater,
se rétracter et, au total, se disloquer...
Ces circuits de réfrigération et de
réchauffement...
Ces radars et ces sonars...
Ces antennes passives (captation du moindre bruit,
de la moindre vibration, venus de l’extérieur) ou actives (émission
d’une impulsion permettant, par la mesure du temps nécessaire au
retour de l’écho, de calculer la distance à laquelle on se trouve
d’une cible ou d’un relief marin)...
Ces sondeurs de glace ou de profondeur d’eau
marchant à l’ultrason...
Ces pupitres et consoles dont je ne comprends pas
très bien s’ils servent à contrôler les réacteurs, ou les tirs, ou
les deux...
Ces tubes lance-missiles et ces systèmes de
brouillage capables, à l’inverse, de leurrer la torpille adverse et
de la faire exploser au large – tout en lui faisant croire, bien
sûr, qu’elle est à proximité de la cible...
Et puis les missiles eux-mêmes... Ces engins de
mort dont certains – les « Trident II » – sont équipés de douze
têtes nucléaires et confèrent à un seul de ces sous-marins une
puissance de feu équivalente à 1 000 Hiroshima... Ces torpilles à
capteurs magnétiques qui – sommet de l’art de détruire – explosent,
non pas au contact, mais en dessous du navire cible et dégagent, ce
faisant, une énergie, un effet de souffle, il faudrait dire un
raz-de-marée, dont le résultat est que la coque, quelle que soit la
solidité de l’acier dans lequel elle est trempée, est
immanquablement coupée en deux.
Extrême raffinement de tout cela.
Vertige stratégique, technique, logique.
Crainte et admiration mêlées, comme devant toutes
les manifestations de la force américaine – alors celle-là !
Je quitte Norfolk en me demandant si une visite
pareille aurait été possible dans mon pays.
Et, comme je crois que non, comme je vois mal une
base de sous-marins nucléaires français offrir à un visiteur
étranger une opération vérité de cette nature, je m’interroge sur
les raisons de mes interlocuteurs.
La démocratie américaine, une fois de plus ?
Ce goût de la transparence dont Tocqueville
notait, avant bien d’autres, qu’il est constitutif de son ethos
?
Un rapport différent au secret ?
Un côté société ouverte qui se maintiendrait
jusque dans ces zones qui, partout ailleurs, tendent à se fermer
?
Ou bien cette autre hypothèse qui me traverse
l’esprit à un moment où, dans l’œil de l’enseigne de vaisseau me
répondant sur la force de frappe cumulée des torpilles MK-48,
missiles Tomahawk et mines MK-67 et MK-60 stockés dans le bâtiment,
je crois déceler une fugitive lueur d’ironie : et si cette
opération portes ouvertes était une démonstration de force ? et si
ce type de visite guidée faisait partie du programme de la première
armée du monde lorsqu’elle a affaire au représentant, qui plus est
français, d’un pays en principe allié ? et s’il s’agissait juste,
pour Mars, de parader devant Vénus en venant lui signifier, mine de
rien, sur le ton de bonne et saine franchise qui sied aux relations
entre amis, « voilà qui nous sommes et de quoi nous sommes capables
– prendre la mesure de la force de son allié avant de se prétendre
son rival ou même son partenaire dans le monde enchanté d’un
multilatéralisme incantatoire, voilà, chers Français, qui serait de
bonne politique... » ?
Tout cela est sans doute vrai à la fois.
Une conversation avec Richard Perle
Meubles de prix.
Un portrait d’Arthur Rimbaud au mur.
Une grande cuisine rustique qui semble être l’une
des pièces où il se tient le plus volontiers – peut-être un discret
hommage à Albert Wohlstetter, son maître, dont l’art culinaire fut,
dit-on, à côté des mathématiques et des questions de stratégie,
l’une des passions les plus têtues.
Beaucoup de livres, beaucoup d’objets et bibelots,
certains rapportés du Sud de la France, à Gordes, où ce faucon
réputé pour sa francophobie, cet homme qui, au plus haut de la
tension entre les Présidents Bush et Chirac, déclarait que les
Français étaient un peuple d’« envieux » et qu’il fallait « cesser
de les gâter », a, non seulement sa patrie de rêve, mais une vraie
deuxième maison.
Nous avons commencé, pendant qu’il préparait le
café, par parler d’un autre Gordois célèbre, le philosophe marxiste
Louis Althusser dont il connaît apparemment le travail.
Je lui ai demandé s’il était exact que sa première
vocation fût celle de la littérature et que son rêve, dans sa
jeunesse, fût de diriger un séminaire, non de stratégie
internationale, mais sur Joyce et la genèse de Finnegans Wake – il a haussé les épaules,
légèrement mélancolique, mais sans répondre.
Nous avons parlé de Tocqueville dont il m’a fait
observer, agacé, qu’il ne faut pas non plus exagérer... que mon
compatriote n’a pas tout prévu non plus de ce qui arrive, depuis un
siècle, aux Etats-Unis... et qu’il est notamment passé à côté de
cet exceptionnalisme, de cette croyance quasi religieuse en une
mission de l’Amérique, dont les Pères fondateurs sont apparus bien
après lui.
Et nous voici maintenant face à face dans le
jardin, recouvert de feuilles mortes et baigné de soleil, de la
jolie maison virginienne où il passe le plus clair de son temps
depuis qu’un soupçon de conflit d’intérêts l’a contraint à
démissionner du Defence Policy Board – voici, assis sur un banc de
bois tout simple, le teint bistre et fatigué, les yeux cernés,
revêtu de l’une de ces chemises grises à col blanc, probablement
amovible, que je lui ai vues sur la plupart de ses photos mais
qu’il porte désormais sans cravate, voici le grand architecte,
désœuvré, de la politique américaine en Irak.
Où en est-il ?
Que dit-il, deux ans après, de cette guerre qu’il
a, avec son ami Wolfowitz, contribué à penser et qui suscite, dans
le monde entier, la réprobation ou le débat ?
Richard Perle, à ma vive surprise, commence par
émettre des réserves sur la façon dont les choses sont
menées.
Il nie, au demeurant, avoir été l’architecte que
je dis ; il insiste sur le fait qu’il n’a jamais été, hélas, en
position de décider quoi que ce soit; et il commence par me dire
tout ce qui, pour parodier « notre ami Althusser » (sic), « ne peut plus durer », non dans le parti
communiste, mais dans le parti américain de la guerre.
Il regrette, par exemple, que l’on n’ait pas mis
plus d’hommes sur le terrain.
Il maintient sa confiance à Chalabi qui a été,
comme lui, le disciple de Wohlstetter et qu’il se refuse à
transformer, ainsi que tout le monde le fait, maintenant, à
Washington, en un politicien manipulateur, sans scrupules,
vénal.
Pire, gronde-t-il en jouant avec le col de sa
chemise comme si cette seule idée le faisait suffoquer, pire, il
estime aujourd’hui que l’administration a commis une erreur majeure
et que cette erreur est de n’avoir pas pris soin, comme en
Afghanistan, de s’appuyer, dès le début, sur des forces armées
locales – « il nous aura manqué des “scouts”, martèle-t-il, des
“Iraqi scouts”, des éclaireurs locaux, comme dans les westerns, et
c’est la raison pour laquelle, de libérateurs que nous étions, nous
sommes en train de devenir des occupants ».
Sur le fond pourtant, sur le bien-fondé de la
guerre elle-même, sur la justesse du choix qui consista, au
lendemain du 11 septembre, à cibler Saddam Hussein et à l’abattre,
sur le projet politique qui entendait et entend installer à sa
place, dans ce pays martyr et abandonné par l’Occident, sur cette
terre de souffrances et de charniers méthodiquement ignorés, un
embryon de démocratie, il n’a pas varié d’un iota et j’ai même le
sentiment que sa liberté de parole retrouvée ne lui donne que plus
d’éloquence pour marteler sa conviction qu’il n’y a pas, en ce
monde, pire source de désordre et d’insécurité que l’existence des
dictatures et notre indulgence à leur endroit.
Quant à moi, cette conversation aura eu pour effet
de raviver mes anciennes interrogations, non pas sur la guerre
elle-même que j’ai désapprouvée dès le premier jour et sur laquelle
mon analyse n’a pas non plus varié, mais sur ces personnages que
nous nous obstinons, en France, soit à diaboliser (« princes des
ténèbres ») soit à ridiculiser (les « néocons ») – et dont le cas
n’est pourtant pas si simple qu’il y paraît.
Tantôt, en écoutant ce bushiste qui a, entre
autres particularités, celle d’être resté un « Démocrate » et de
s’en vanter, je me dis : mais oui; il a raison; comment pouvait-on
être hostile au renversement d’un pareil tyran ? comment peut-on,
comme moi, avoir passé sa vie à déplorer l’inaction des pays
riches, leur pusillanimité, leur munichisme récurrent face à des
adversaires acharnés à les perdre et prêts à tout pour se donner
les moyens d’y parvenir – et comment peut-on ne pas se réjouir
quand apparaît enfin, dans la plus grande et plus puissante
démocratie du monde, une génération d’intellectuels qui, pensant la
même chose que moi, approchent des leviers du pouvoir et œuvrent,
concrètement, pour qu’entre dans les faits cette commune pensée
?
Et puis tantôt, au contraire, c’est un mot, une
intonation, une phrase un peu désinvolte sur le fait que la
présence réelle, ou non, d’armes de destruction massive à Bagdad
n’a pas tant d’importance que cela; une autre sur les gens qui,
comme moi, reculent devant l’idée de guerre préventive et dont
l’attitude est aussi inconséquente, à ses yeux, que celle du
Monsieur qui « attend d’être malade pour souscrire une assurance »
; une autre encore que j’interprète comme une condamnation de ce
plan de Genève que j’ai si ardemment soutenu et qui prônait un
partage de la terre entre Israéliens et Palestiniens ; c’est une
nuance de populisme; une frilosité soudaine ; c’est une réaction de
vieux conservateur outré quand il me demande si Althusser a bien
payé pour son crime et que je lui réponds que non, un petit complot
de Normaliens a pu le protéger et lui éviter d’aller en prison ;
c’est un propos injuste sur Kerry ou sur sa femme – et voilà, je
sursaute, je me cabre, je me dis que nous n’appartenons, cet homme
et moi, décidément pas à la même famille.
J’en suis là...
Ce qui me sépare, radicalement, de Bill
Kristol
Je tenais beaucoup à cette rencontre-ci.
Le patronyme d’abord, associé, dans mon esprit, à
tout un paysage légendaire où se mêlent la saga de l’extrême gauche
américaine, les secrets de l’Alcove One du City College de New
York, le souvenir des joutes idéologiques d’Irving Kristol, son
père, avec Daniel Bell, Irving Howe, Nathan Glazer ou Gertrude
Himmelfarb, sa future femme.
L'idée, ensuite, qu’un si petit journal, le
Weekly Standard, doté d’un tirage qui,
même à l’échelle française ou européenne, paraîtrait assez
ridicule, sans presque de publicité, gris, imprimé sur du mauvais
papier, ne reculant jamais devant un texte long, austère, parfois
indigeste, puisse avoir une si grande influence, y compris, me
dit-on, sur la Maison-Blanche et le Département d’Etat.
Et puis, bien sûr, l’idéologie néoconservatrice
elle-même, l’idéologie néoconservatrice toujours, le mystère de ces
gens dont le parcours intellectuel me passionne de plus en plus et
dont je me dis que, de par son statut de journaliste et l’autonomie
de pensée qu’il lui confère, de par ses origines familiales et même
s’il ne vient pas lui-même de l’extrême gauche, il est, davantage
encore que Perle, un archétype – ralliés, vraiment ? bushistes,
comment ? nature de la rencontre ? portée ? que penser de l’analyse
de David Brooks m’expliquant, l’autre matin, que les médias
exagèrent l’importance et l’impact de ce courant ? que penser de
son idée selon laquelle cette affaire d’intellectuels prenant
d’assaut, au lendemain du 11 septembre, le cerveau du Président des
Etats-Unis est une invention de l’extrême droite en général, de Pat
Buchanan en particulier, et que l’on n’est pas très loin, là, de la
thématique du complot juif ?
D’une certaine façon, je serai déçu : avec son
costume de grand patron, ses cheveux impeccablement peignés, ses
manières affables et publicitaires, ses yeux bleus rieurs, son
teint fleuri, l’homme que j’ai en face de moi ressemble plus à un
dirigeant de l’American Enterprise Institute (logé, ce n’est pas un
hasard, dans le même immeuble, à l’étage au-dessus) qu’à l’idée que
l’on se fait, en Europe, d’un intellectuel.
Mais, d’un autre côté, je serai servi au-delà de
mes espérances : car la conversation sera longue et, au fil de la
conversation, dans ce bureau moderne et fonctionnel qui me fait
plus penser, lui aussi, à la salle de réunion d’une banque
d’affaires qu’au bureau d’un éditorialiste ou d’un homme d’idées,
j’aurai, sinon la réponse, du moins une part de la réponse à la
question de savoir ce qui me rapproche et me sépare de cet homme,
de ceux qui lui ressemblent et du combat qu’ils mènent depuis vingt
ou trente ans.
Ce qui nous rapproche : l’histoire ; la
généalogie; un certain nombre d’expériences fondatrices dont la
plus ancienne, et sans doute la plus essentielle, semble être la
révolte contre la façon qu’eut l’Occident de consentir à la
servitude des pays de l’Europe centrale et orientale; quand
j’entends Kristol raconter comment sa jeunesse a été formée par les
maîtres de la pensée antitotalitaire du XXe siècle, quand je le vois s’emporter contre le
relativisme culturel et l’historicisme qui furent l’alibi des plus
effroyables dictatures, quand je l’imagine faisant, au début des
années 90, le siège des décideurs de la politique étrangère
américaine pour les convaincre d’intervenir en Bosnie puis au
Kosovo, quand je l’imagine, enfin, plaidant contre les Talibans et
contre notre assentiment muet à l’ordre de fer qu’ils faisaient
régner en Afghanistan, c’est ma propre histoire que je retrouve, ce
sont les dates de ma biographie intellectuelle que je vois défiler
en accéléré – j’ai envie de dire que, si les positions divergent,
les axiomes, eux, sont partagés.
Ce qui nous sépare, alors : les positions, oui;
les conséquences que, sur l’affaire irakienne, nous tirons de
prémisses communes ; mais aussi d’autres sujets ; des
considérations, au fil de la conversation, sur des thèmes qui n’ont
rien à voir ; la peine de mort, par exemple; je m’aperçois, à ma
vive surprise, que Kristol est favorable à la peine de mort ; je
m’aperçois qu’il n’est pas loin non plus, sur la question de
l’avortement, sur celle du mariage homosexuel, ou sur la place de
la religion dans la vie politique américaine, des thèses les plus
radicales des ténors de l’administration Bush; et puis il y a ce
numéro du Weekly Standard que j’ai
trouvé dans la salle d’attente et que j’ai eu le temps de
feuilleter avant notre rencontre ; c’est le tout dernier numéro ;
c’est celui où il est notamment question de l’inauguration de la
Bibliothèque Clinton à Little Rock; et je m’aperçois que le
Weekly Standard est un journal où l’on
peut lire, sous la signature de Matt Labash, un texte bourré des
plus abominables ragots sur la vie privée de l’ancien Président –
Paula, Jennifer, Monica, Connie, Sally, Dolly, Susan, elles sont
toutes là, les « WOCS », les « Women of the Clinton Scandals », les
ex-Miss Arkansas, les salopes et les violées, les putes vaguement
blanchies, les ex-cover-girls reconverties en femmes mariées, elles
sont toutes couchées sur le papier, épinglées, dénoncées, dans ce
tombereau d’ordure et de délation qui se présente comme un
article.
Je sens que Kristol est gêné quand je lui en
parle.
Je sens qu’il sent qu’un Européen ne peut pas être
d’accord avec cette manière de mêler au débat politique des
cochonneries pareilles et, donc, il minimise.
N’allez pas croire que j’y crois, semble-t-il
dire.
C'est juste le deal, vous comprenez – cette
adhésion à la croisade pour les valeurs morales est juste le prix à
payer pour une politique étrangère que, dans l’ensemble, nous
défendons.
Soit.
Admettons que cette gêne ne soit pas feinte.
Toute la question, dans ce cas, est là et c’est,
dans mon esprit, presque pire.
Faut-il, quand on soutient une politique par un
bout, la soutenir par tous les bouts ?
Faut-il, parce qu’on est d’accord sur l’Irak, se
forcer à être d’accord sur la peine de mort, le créationnisme et,
là, l’ordre moral et ses pratiques pestilentielles ?
Dois-je, quand je dîne avec quelqu’un, commander
tout le menu ?
N’est-ce pas le privilège, au contraire, de ce que
l’on appelle un intellectuel, n’est-ce pas son honneur et, au fond,
sa vraie force ainsi que son devoir, de continuer de défendre ses
couleurs, voire les nuances de ses couleurs, même et surtout
lorsque, sur un point précis, il apporte son soutien au pouvoir
?
Bill Kristol m’écoute.
Mais je sens que je ne le convaincs pas.
Et je sens bien, surtout, que je tiens là,
provisoirement au moins, le nœud de ce qui nous sépare.
Un néoconservateur? Un platonicien sans les Idées.
Un conseiller des princes sans recul ni réserve. Un antitotalitaire
qui, au fond, et quoi qu’il en dise, n’a pas assez lu Strauss,
Arendt, Julien Benda – et qui se prive, de ce fait, de cette
liberté nécessaire qu’implique, en Europe, le statut de
l’intellectuel.
La Fin de l’Histoire n’est pas un dîner de
gala
Washington, toujours.
Visite à Francis Fukuyama.
Nous nous sommes connus à Paris, il y a un peu
plus de dix ans, à l’époque de son texte sur « La Fin de l’Histoire
et le dernier homme ».
J’avais, alors, fermement pris position contre sa
thèse.
Mais je me souviens avoir pensé – et dit – que
c’était, d’accord ou pas, l’une des thèses fortes du moment.
Il est, lui, pour le coup, le prototype de
l’intellectuel américain.
Il est, plus exactement, ce qui me semble se
rapprocher le plus du mode de fonctionnement de ce que nous
appelons, en Europe, un intellectuel et dont Kristol me semble si
loin.
Et j’avoue que je suis heureux de le revoir ici,
dans son petit bureau, plein de livres et de dossiers empilés, de
la John Hopkins School of Advanced International Studies – lucide
et narquois, aussi à l’aise dans la haute voltige conceptuelle que
dans les considérations géostratégiques, aussi visiblement
passionné par les fresques historico-mondiales que par l’analyse
politique plus terre à terre (une chose qui me frappe chez ces
grands intellectuels américains proches du pouvoir et de ses think
tanks : leur capacité à mener de front, non pas exactement deux
carrières, mais deux cultures hétérogènes – Wohlstetter,
mathématicien hors pair ; Harvey Mansfield traducteur de Machiavel
et Tocqueville; Donald Kagan, Gary Schmitt et Victor David Hanson
spécialistes de la Grèce ancienne; sans parler de Wolfowitz,
éminent néostraussien et non moins éminent hébraïsant...)
Nous reparlons, avec Fukuyama, de ce fameux
premier texte de la fin des années 80.
Je lui dis – et cela le fait rire – qu’il est,
comme Byron, devenu célèbre en une nuit par la grâce d’une
conversation.
Il me dit – et cela ne me convainc pas – qu’il a
lu certains de mes propres textes sur l’islamisme radical mais
qu’il pense, lui, que non, l’islamisme ne fait pas le poids, qu’il
ne saurait être ce troisième totalitarisme remettant en mouvement
la grande machinerie de l’Histoire.
Et puis, très vite, nous parlons de la guerre en
Irak qu’il a, contrairement à toute attente et à l’inverse de la
plupart des autres néoconservateurs, fini par condamner; nous
parlons d’un autre de ses textes, « The neoconservative moment »
qui fut écrit en réaction à une conférence de Charles Krauthammer à
l’American Enterprise Institute et qui, publié, à l’été 2004, dans
le numéro d’été de la revue néoconservatrice The National Interest, a déclenché l’un de ces vifs
débats dont il a décidément le secret – une dizaine de pages à
peine, le même ton provocateur et froid, mais la même façon,
finalement très zen, de tout casser sans y toucher.
Pourquoi, alors, cette condamnation ?
Quelle objection, au juste, contre la guerre de
George Bush et de ses ex-amis de la Rand Corporation ?
Pas d’objection morale (l’argument, pour un
hégélien, n’aurait pas de sens).
Pas d’objection stratégique (l’apôtre de la fin de
l’Histoire, l’homme qui nous annonce l’alignement des provinces de
l’empire sur l’ordre victorieux ne saurait être en désaccord avec
le projet de démocratiser l’Irak).
Certainement pas non plus l’idée
paléoconservatrice que certaines cultures seraient plus faites que
d’autres pour la liberté (entre ses deux grands mentors Irving
Kristol et Samuel Huntington, entre l’ex-homme de gauche resté
fidèle à l’idéal universaliste de sa jeunesse et l’apôtre d’une
guerre des civilisations qui a bien du mal à conjurer l’écueil
relativiste, je sens que le cœur de Fukuyama ne balance guère et
que c’est du premier qu’il se sent, à tout prendre, le plus
proche).
Non, son grand thème, son principal et, en fait,
unique désaccord tiennent à la relation au temps, donc à
l’opportunité et à la tactique politiques, qu’il croit deviner chez
la plupart de ses amis partisans inconditionnels de cette guerre
(il y a bien, aussi, l’argument de la trop grande proximité à la
politique israélienne – mais s’il en est question dans l’article du
National Interest, si cette façon de «
likoudiser » l’adversaire a pu lui être reprochée au moment de sa
polémique avec Krauthammer, il n’en a pas été question dans notre
conversation).
Ces gens sont curieux, m’explique-t-il en
substance.
Ils ont passé leur existence à plaider contre le
fait de donner des pouvoirs exorbitants à l’Etat.
Ils nous ont mis en garde contre la naïveté des
spécialistes du « social engineering » prétendant éradiquer, d’un
coup de baguette politique, la misère américaine.
Et voilà qu’ils perdent toute mesure dès lors
qu’il est question d’aller extirper cette misère, ainsi que les
racines du despotisme, à six mille kilomètres de chez eux.
Et voilà qu’ils font confiance à la seule décision
politique dès lors qu’il est question, en construisant une nation
et un Etat, de gagner, non plus seulement la guerre, mais la
paix
Et voilà qu’ils renouent avec le ton messianique
qu’ils ont si souvent reproché à leurs adversaires progressistes
dès lors qu’il s’agit de construire, ex nihilo, dans un pays qui
n’en a jamais eu le concept, une démocratie à l’occidentale !
Etrange, cet hégélien condamnant le messianisme
des autres.
Surprenant, cet historiciste qui nous disait
naguère que l’Esprit absolu était sur le point d’advenir à soi et
qui se met à faire l’éloge des lenteurs et des douleurs de la
post-histoire.
Paradoxal, oui, le spectacle de ce disciple de
Kojève, nourri à La Phénoménologie de
l’esprit et à sa prosopopée de l’Idée, qui vient reprocher
aux autres leur idéalisme excessif.
Mais, en même temps, intéressant.
De plus en plus intéressant et, pour le «
reportage d’idées » à quoi tourne cette enquête, de plus en plus
compliqué.
D’abord parce que c’est un autre signe, à
l’intérieur d’une même famille cette fois, de cette intensité, de
cette vigueur, de cette qualité du débat idéologique qui échappent
le plus souvent aux Européens mais qui m’avaient tellement frappé
au moment des deux Conventions : Hegel plus Leo Strauss... le
providentialisme hégélien refroidi, et comme réduit, par le
scepticisme « grec » de l’auteur de La Cité et
l’homme... telle est l’équation de Fukuyama... telles sont
les coordonnées métaphysiques, donc politiques, de cet
universaliste athée, de ce progressiste pessimiste – et c’est plus
qu’une variante, c’est une vraie nouvelle posture sur l’échiquier
américain.
Mais, surtout, j’ai l’impression de tenir ici la
première objection sérieuse, c’est-à-dire théoriquement articulée,
à un parti de la guerre dont j’ai moi-même, à l’époque, avant le
déclenchement des opérations, écrit que, parce qu’il se trompait de
cible, parce qu’il visait l’Irak au lieu de se soucier, par
exemple, du Pakistan, il était moralement juste mais politiquement
erroné : ces gens, me dit Fukuyama, très bas, presque chuchotant,
et avec ce sourire si spécial dont j’avais déjà noté, à Paris, que
la discrétion ostentatoire n’exclut pas une certaine emphase, ces
gens sont à moi, théoricien de l’inévitable triomphe de l’ordre
démocratique, ce que Lénine était à Marx – et c’est, comme
d’habitude, en pressant le pas, en se conduisant comme si tous les
délais étaient expirés, donc en faisant les anges, qu’ils se
condamnent à faire la Bête.
Le problème des néoconservateurs ce n’est pas,
comme croient les Européens, leur immoralisme et leur cynisme.
C'est l’excès, au contraire, de la morale. C'est la victoire de la
mystique sur la politique. Ce sont des belles âmes qui ne font pas
assez de vraie politique.
Deux droites (au moins)
Flash-back.
La scène se passe à Pittsburgh, il y a trois mois,
à la fin d’une belle journée d’automne.
C'est Christopher Hitchens qui m’a convaincu de
venir.
Nous nous sommes opposés, à New York, sous l’égide
de Vanity Fair qui inaugurait là une
série de grands débats, dans une discussion sur la guerre en Irak
dont il est, comme Kristol et Perle, un ardent partisan et il m’a
juste glissé, entre deux portes, avec sa façon très « british » de
marmonner les choses importantes : « conférence de Kissinger à
Pittsburgh ; contre conférence de moi, une heure plus tard et
quelques blocs plus loin, après projection du film que j’ai fait
avec Eugene Jarecki, Le Procès de Henry
Kissinger ; devrais venir ; peut t’amuser... »
Je vais, dès mon arrivée, au Gypsy Café, un bar
branché du Cultural District où l’enfant terrible de
l’intelligentsia américaine, entouré d’une fine équipe de conjurés
(le conservateur du musée Warhol, le directeur du journal
underground local à l’origine de sa contre-conférence, un
producteur de documentaires alternatifs, un professeur), met au
point les ultimes détails de ce qui s’annonce comme une opération
de commando.
Je vais, de là, au Heinz Hall où, devant un
parterre de fauteuils de velours grenat qui font penser à un bordel
de Maupassant autant qu’à une salle de conférences, l’ancien
secrétaire d’Etat de Nixon et Ford débite, de sa voix de stentor
grognon, un tissu de banalités satisfaites (« la poussée de la
Chine et de l’Inde »... la nécessité d’« identifier les gros
problèmes et de les réduire au rang de petits problèmes »... oui à
la guerre, mais du bout des lèvres, pas pour trop longtemps, et
sans oublier la perspective de la « paix perpétuelle annoncée par
Emmanuel Kant »...).
Arrive soudain Hitchens qui a visiblement injecté
une variante dans le scénario de son opération et qui, en prenant
le ticket d’un journaliste, a pu s’introduire, sans se faire
repérer, dans les derniers rangs d’orchestre – arrive, demi-saoul,
titubant, le comploteur devenu provocateur et invectivant les
spectateurs qui l’entourent (« crapauds... vous êtes des crapauds
qui êtes venus écouter un crapaud... ») avant de se faire vider par
les gros bras de la sécurité qui, me voyant avec lui, me vident par
la même occasion et m’obligent à effacer de ma caméra, sous leurs
yeux, la partie de la conférence que j’ai filmée.
Et nous voilà repartis, bras dessus bras dessous,
dans la nuit, escale obligée dans chacun des bars encore ouverts de
Penn et Liberty Avenue, maigre escorte de reporters ravis de
l’incident et de l’animation qu’il provoque dans leur ville
endormie : sus aux crapauds ! le royaume des crapauds contre une
bouteille! en route pour le Harris Theater où doit être en train de
s’achever la projection du film qui servira de prélude au
débat...
Ce film est son cauchemar, répète Hitchens,
ravi.
Partout où ce salaud va, mon film le précède ou le
suit.
Partout où il prend la parole, il se trouve
quelqu’un pour, au moment des questions, l’interpeller sur ses
crimes de guerre au Chili, en Indochine, au Timor.
Sais-tu qu’il ne peut plus, à cause du film, se
déplacer tout à fait librement ?
Sais-tu qu’il s’est trouvé un juge, à Paris, pour
venir le chercher jusque dans sa suite de l’hôtel Ritz ?
Ah! le fils de pute... A nous deux, l’ignoble
crapaud... Tu vas voir...
Nous sommes, tout en marchant, arrivés au
Harris.
C'est l’un de ces cinémas d’art et d’essai,
vieillots et militants, comme il en existe encore, parfois, dans
les villes moyennes américaines.
Affiches noir et blanc de La
Grande Illusion et de Citizen
Kane.
Publicités pour les ateliers, festivals et autres
rétrospectives qu’organise, ici, le Pittsburgh Filmmakers.
Tracts, devant la caisse, sur le thème : « Kerry
ou Bush, peu importe, il faut quitter l’Irak » – ce qui est très
exactement, bien sûr, l’inverse de sa position à lui.
Et un public à l’avenant, composé de vieux
gauchistes à queue de cheval poivre et sel, tatouages politiques
sur les avant-bras, piercings aux oreilles – je vois, au premier
coup d’œil, qu’ils sont dans la situation paradoxale d’être venus
applaudir un film culte (ce procès de Kissinger, cette charge très
ultra-gauche contre l’ex-secrétaire d’Etat de Richard Nixon, c’est
évidemment tout ce qu’ils aiment) tout en disant à son auteur leur
incompréhension face à ce qu’il est devenu (comment le même homme
peut-il, sans se renier, rejoindre, à propos de l’Irak, les Bush,
Rumsfeld, Cheney et autres Condoleezza Rice qui sont, à leurs yeux,
l’incarnation nouvelle de la même droite américaine ?).
J’observe Hitchens, sur la scène, derrière son
pupitre.
Je le regarde, subitement requinqué, plus saoul du
tout, répondant pied à pied, bataillant, moquant ses
contradicteurs, plaidant, insultant, expliquant que, justement, il
est contre Saddam comme il a été contre Pinochet, c’est le même
combat qui continue, le même antitotalitarisme qui se rejoue, la
révolution démocratique est un bloc, le jihad est un autre
fascisme, quel dommage que vous n’entendiez pas, vous êtes l’aile
gauche du parti des crapauds...
La scène a de l’allure.
Il y a toujours un certain courage à prendre ainsi
le risque de décevoir ou désespérer les siens – et il en faut, en
l’occurrence, pour tenir sur les deux fronts et venir dire à ces
deux cents gauchistes dont il a été le héros et qui ne
demanderaient pas mieux que de continuer de le célébrer : « je suis
et ne suis pas des vôtres ; il y a Hitchens n° 1 qui signe en effet
ce film auquel il n’y a, dix ans après, à retirer ni un mot ni une
image ; mais il y a Hitchens n° 2 qui continue le combat en
soutenant la guerre en Irak et qui, hélas, le fait sans vous.
»
L'essentiel, cependant, n’est pas là.
L'essentiel c’est qu’en le voyant se mouvoir sur
les deux théâtres à la fois et ne baisser la garde sur aucun des
deux, en le voyant, contrairement à Kristol, ne pas céder sur le
Vietnam sous prétexte de l’Irak et prendre ainsi le risque,
forcément, de perdre sur chacun des deux tableaux, en l’écoutant
faire, au fond, deux fois le procès de Henry Kissinger puisqu’il
lui reproche son rôle dans l’Indochine des années 60 mais aussi,
comme à tous les realpoliticiens, son engagement beaucoup trop mou
dans la guerre contre l’islamisme, je me dis qu’il y a là, entre
les deux branches de ce qui peut apparaître, vu de loin, comme « le
» parti conservateur américain, un débat et même un fossé dont nous
n’avons, en Europe, que très faiblement l’idée.
Il faudra creuser, bien sûr.
Il faudra mieux comprendre cette opposition, au
sein de la droite américaine, entre mous et radicaux, réalistes et
idéalistes.
Il faudra aller, dans la lointaine histoire et
dans le débat, par exemple, des wilsoniens et des jacksoniens,
chercher les clefs enfouies de cette querelle entre ceux qui, comme
Kissinger, font la guerre pour conforter les dictatures et ceux
qui, comme Hitchens, la conçoivent comme un vecteur de la
démocratie dans le monde.
Pour l’heure c’est un nouveau signe de la
recomposition de l’espace politique que je sens venir depuis des
mois et qui fait que les vrais clivages opposent moins les camps
officiels que, dans chacun des deux, d’autres sensibilités,
d’autres partis et partis pris – encore innommés.