Prologue
Le pire, c’était le poids du monde d’au-dessus.
Guinevère en aurait presque perdu la raison. La peur surgissait,
tel un insecte répugnant, des recoins les plus sombres de son
esprit et menaçait de la submerger tandis qu’elle se glissait à
travers d’étroites fissures et rampait dans les tunnels en pente
creusés dans la roche. A mesure que la pression devint plus
perceptible, sa peur s’intensifia ; l’insecte grossit, déplia ses
ailes ; les poumons de Guinevère se vidèrent, sa gorge se noua, ses
paumes se couvrirent de sueur. La lumière qui brillait au bout de
son bâton de noisetier se réduisit à une minuscule étincelle, et
Guinevère eut l’impression que l’obscurité allait
l’engloutir.
Pour son espèce, l’épaisse couche de roche qui
l’entourait était une substance presque aussi étrangère que
l’argent, ce poison venu des Terres de l’Ombre où vivaient les
mortels. Car les sylphes de la Faërie étaient des êtres d’air et de
lumière. Mais ce n’était pas la première fois que Guinevère
s’aventurait dans ces lieux où le soleil n’était qu’une légende
oubliée. Elle avait appris, lorsque le manque d’air, d’espace et de
lumière se faisait trop cruellement sentir, à fermer les yeux, à
respirer profondément, à laisser la sensation d’écrasement déferler
en elle puis s’éloigner, telles les tempêtes déchaînées qui
laissent l’océan épuisé et battu. Alors elle ramassait son bâton et
se remettait en chemin.
Qui eût pensé qu’un jour, un
sylphe s’aventurerait jusqu’ici ? Son peuple n’avait jamais vécu
dans des cavernes, jamais creusé la terre ni taillé la pierre.
Selon les Conteurs, les Terres du Dessous avaient appartenu
autrefois aux gobelins, avant les Grandes Guerres à l’issue
desquelles la reine Gloriana, mère de Guinevère, avait relégué ces
monstres à la surface, dans la région que l’on appelait les Terres
Brûlées. Ils y étaient encore confinés — du moins l’étaient-ils au
moment où Guinevère avait quitté la Faërie pour entreprendre sa
quête. Depuis combien de temps errait-elle dans ces souterrains ?
Ni jour ni nuit, ni soleil ni lune ne marquaient le passage des
heures, des jours, des mois. Plus elle avançait, plus la notion
même de temps perdait son sens.
Mais les arbres apprivoisés du Bois Sacré de la
reine de Faërie, ainsi que ceux, plus sauvages, de la Vieille
Forêt, avaient été catégoriques : seule la Vieille Sorcière pouvait
apprendre à Guinevère pourquoi sa sœur, Albane, échouait à
concevoir un héritier au trône de Faërie. Or, c’était dans ce monde
souterrain que la Sorcière se cachait.
A présent, Guinevère avançait dans des boyaux de
granit en suivant un être quasi informe, à la peau luisante de
bave, qui laissait des traces humides sur son passage et détournait
constamment la tête pour éviter la lumière de son bâton.
Après avoir franchi un affleurement rocheux
dentelé, son guide marqua une pause et lui indiqua, d’un côté du
passage, l’entrée d’un tunnel. Guinevère s’arrêta. La chose voulait
manifestement qu’elle la suive là-dedans. Elle avança avec
précaution dans la pénombre, tâtant les murs rugueux du bout de ses
doigts, devenus extrêmement sensibles. Arrivée devant l’ouverture
du tunnel, elle scruta l’obscurité et tendit son bâton lumineux à
l’intérieur du trou, pour constater que le plafond rocheux
s’abaissait rapidement. Guinevère fronça les sourcils. Le conduit
paraissait à peine plus large que ses épaules. Il allait falloir
qu’elle s’y glisse en se tortillant comme un ver. A la pensée des épais murs de pierre qui se
refermeraient autour d’elle, Guinevère eut la respiration coupée.
Elle faillit céder à la panique, hurler, se débattre comme un
papillon pris au filet, faire brusquement demi-tour pour se
précipiter vers la lumière et l’air libre…
Mais elle n’avait pas le choix. Le monde de la
surface se mourait. Tel était le message murmuré par le vent dans
les feuilles des arbres. La beauté qui restait encore en Faërie
était illusoire, évanescente ; elle disparaissait alors même que
Guinevère s’attardait devant l’entrée du tunnel. Si elle ne
trouvait pas le moyen de guérir la terre empoisonnée, la Faërie et
tous ses habitants seraient perdus, engloutis dans un grand abîme
chaotique, oubliés à jamais. Le visage de son fils flotta devant
ses yeux, et son cœur se serra à l’idée que soit détruite tant de
grâce. Finuviel… Ses boucles de jais,
ses yeux verts en amande, ses pommettes hautes et son sourire, qui
contenait tout ce que la Faërie avait de bon, de juste et de beau…
Pour lui, pensa-t-elle. Pour Finuviel, je le ferai. Elle ferma les yeux et,
se concentrant sur l’air qui s’engouffrait dans ses poumons puis en
ressortait, puisa en elle-même la force d’entrer dans ce passage
sombre et exigu. Enfin, elle put hocher la tête en signe
d’accord.
Son guide attendait, accroupi en un tas informe.
Bien que dépourvu d’yeux, il l’observait à sa manière. Elle hocha
donc la tête de nouveau, et agita son bâton lumineux. La créature
s’écarta en frémissant, se roula en boule et se laissa glisser dans
le tunnel.
Refoulant la vague de nausée qui montait en elle,
Guinevère inspira profondément et s’engagea à son tour dans le
souterrain. Presque aussitôt, elle dut pencher la tête, puis tout
le haut du corps ; finalement, comme elle l’avait redouté, elle fut
obligée de ramper, d’abord à quatre pattes puis à plat ventre, se
tortillant comme la créature vermiforme qui la précédait. En fin de
compte, c’était une chance que son guide sécrète ce liquide
répugnant, car cela facilitait le passage de Guinevère. Toutefois,
quand elle sentit la roche se refermer autour
de sa tête, elle fut envahie d’une panique impossible à
dominer.
A cet instant, elle dégringola du tunnel dans un
grand espace ouvert. Couverte de bave et de sueur, elle leva
lentement la tête et vit qu’elle se trouvait dans une vaste caverne
dont la voûte était constellée de minuscules étoiles. Des lichens
brillants, comprit-elle.
Près d’elle, son guide tremblotait. Sous les pieds
nus de Guinevère, le sol était lisse et glacé ; au loin, des brumes
blanches s’élevaient d’une grande étendue d’eau. Des écumes
phosphorescentes y flottaient, éclairant la caverne d’une pâle
lumière verte… Ils étaient parvenus au bord d’une vaste mer
souterraine.
La créature qui l’accompagnait se laissa glisser
le long de la pente, jusqu’à l’eau. Elle frissonna, se convulsa ;
soudain, un bras grossier se détacha de son corps sans forme et
tendit un doigt boudiné. Guinevère plissa les yeux. A bonne
distance du rivage, derrière les brumes mouvantes, un groupe de
rochers se dressait au centre d’une petite île.
— Est-ce là qu’Elle demeure ?
Sa propre voix lui parut plate et vide, comme si
l’eau absorbait les sons. L’air était froid et humide, et le
silence si profond que Guinevère pouvait entendre sa propre peau se
tendre sur ses muscles, ses poumons se gonfler et se vider, son
sang refluer dans ses veines. Dans sa bouche desséchée, sa langue
était tranchante comme du verre. A la pensée que sa longue errance
allait peut-être prendre fin, ses genoux faiblirent et son cœur
martela sa poitrine.
Restait à franchir cette grande étendue d’eau qui
la séparait de la Sorcière. Pour cela, il n’y avait apparemment
qu’un seul moyen : la nage. A la pensée de s’immerger dans cette
eau glacée, Guinevère éprouva une grande lassitude. Sa respiration
sortait en longues volutes blanches qui se perdaient dans la brume.
Il y avait si longtemps qu’elle n’avait plus eu chaud… Elle posa
une main glacée sur sa joue. Elle peinait à se rappeler un temps où
ses muscles n’étaient pas raidis et noués, où
ses os n’étaient pas lourds et glacés. Non, elle n’avait aucune
envie de plonger dans cette eau verdâtre et luisante. Autour
d’elle, les grands rochers semblaient bouger, grogner, soupirer ;
sous ses pieds, le sol remua brusquement, comme une bête géante
tirée d’un long et profond sommeil.
Guinevère baissa les yeux vers l’être tapi à côté
d’elle, dont le corps palpitait au rythme d’un pouls inaudible, et
elle comprit que son guide n’irait pas plus loin. Elle devait
parcourir seule le reste du chemin. Elle ôta sa cape et sa robe en
lambeaux et les déposa soigneusement sur le rivage rocheux, au côté
de son baluchon en cuir et de son bâton en noisetier. La lumière
clignota une dernière fois et s’éteignit. Guinevère croisa ses bras
couverts de chair de poule sur ses seins et, pieds nus, vêtue
seulement de sa camisole en lambeaux, avança droit dans
l’eau.
Au début, ce fut une agréable surprise. L’eau
qu’elle croyait glacée était aussi chaude et accueillante que les
lacs de la surface par une belle journée d’été. Elle s’étira, se
détendit et nagea à grandes brasses calmes et résolues. L’eau
l’enveloppa de sa tiédeur, réchauffa tout son corps jusqu’aux
extrémités, la caressa presque délibérément, comme mue par une
conscience. Autour d’elle, des nuages de brume — ou plutôt de
vapeur — s’élevaient de la surface de la mer. Au loin se détachait
l’île, noire et désertique.
Ce ne fut que lorsque l’eau s’épaissit qu’elle
commença à s’inquiéter. Petit à petit, elle comprit que l’eau dans
laquelle elle nageait n’avait rien à voir avec celle des rivières
de Faërie, ni même avec l’océan qui entourait de toutes parts son
royaume : cette mer chaude et vivante n’était rien d’autre qu’un
magma primitif. Son cœur se serra quand elle aperçut de longues
mèches sombres et d’énormes touffes glutineuses tourbillonner
au-dessous d’elle, tels d’obscurs Léviathan hantant les
profondeurs. Si l’une de ces choses m’attrape,
c’est la fin… Elle accéléra ses mouvements, alors même que
l’eau coagulait autour d’elle. Désespérée, elle lutta contre les
tentacules élastiques qui enserraient ses
chevilles et sapaient ses forces. Elle ne pouvait échouer ici, si
près de la demeure de la Vieille Sorcière ! Rejetant ses cheveux en
arrière, elle nagea furieusement en direction des rochers qui
s’élevaient devant elle, juste un peu plus loin, toujours plus
loin…
Au moment où ses dernières forces l’abandonnaient,
ses pieds heurtèrent un fond rocheux. Les larmes aux yeux, elle
sortit la tête de l’eau ; d’épais caillots gélatineux
s’entortillaient encore autour de ses jambes. Elle tenta de les
repousser des pieds, et frissonna de dégoût en voyant les choses
gluantes s’agripper obstinément à ses membres. Avant même que ses
genoux ne fussent sortis de l’eau, elle se mit à claquer des dents.
L’air était glacé ; elle racla son visage et passa ses doigts dans
ses cheveux pour enlever la substance humide et collante qui les
recouvrait. Enfin, elle mit pied sur la terre ferme et se retourna.
Dans la lumière blafarde, elle distinguait encore la tache blanche
de ses vêtements et celle, plus sombre, de son guide qui
l’attendait patiemment, sans doute roulé en boule. L’eau léchait
goulûment le rivage ; Guinevère s’éloigna de quelques pas et scruta
la pénombre, cherchant un signe de la présence de la
Sorcière.
Croyant entendre un petit rire, elle fit
volte-face, mais ce n’était que le clapotis de l’eau sur les
rochers. Elle se redressa de toute sa taille et ouvrit les bras
aussi grand que le lui permettait son corps tremblotant.
— O Herne, murmura-t-elle, si un jour nous nous
sommes unis, aidez-moi, à présent.
Elle prit une grande bouffée d’air froid et
s’écria :
— Vieille Sorcière ! Montrez-vous ! Répondez à mon
appel !
Comme elle avançait sur le rocher glissant,
quelque chose lui entailla le dessous du pied. Guinevère poussa un
cri, baissa les yeux et faillit perdre l’équilibre. Le sol de l’île
était hérissé de grandes épines de verre. Elle s’agenouilla, tandis
que son sang pâle s’écoulait le long de la pente vers l’eau, et
chercha à tâtons un passage entre les pointes
acérées et transparentes. Elle progressa lentement, repérant le
chemin à l’aide de ses mains, posant les pieds avec précaution.
Mais en dépit de son attention, les rebords tranchants entaillaient
sa chair sans merci ; plus d’une fois, elle faillit tomber. Enfin,
elle atteignit un petit plateau relativement lisse, tout près des
grands rochers qui s’élevaient au centre de l’île.
— Grande Sorcière ! chuchota-t-elle, montrez-vous,
répondez à l’appel de votre enfant !
Sa voix ricocha à l’infini entre le plafond voûté
de l’immense caverne et la surface de la mer souterraine, et les
profondeurs semblèrent se teinter de vert sombre tandis que leurs
ombres mouvantes s’épaississaient. C’était comme si elle était
intimement liée à cet endroit, au point que chacun de ses gestes,
de ses paroles, et même de ses pensées, avait un effet sur
lui.
— Grande Sorcière, répéta-t-elle en chargeant sa
voix de tout le désespoir qu’elle éprouvait, montrez-vous !
Mais les rochers demeuraient silencieux, et la mer
immobile.
Guinevère s’accroupit en tremblant et encercla ses
genoux de ses bras. D’évidence, son guide s’était trompé sur toute
la ligne. Avait-elle été idiote de lui faire confiance ! Que
pouvait-on attendre d’une créature sourde, aveugle et muette ? Que
pouvait-on espérer des affreux êtres malformés qui l’avaient
conduite jusqu’à ce guide ? Des larmes coulèrent le long de ses
joues, tombèrent sur ses mains et ses bras. Dire qu’elle avait
enduré tout cela en vain ; qu’elle était arrivée ici, au plus
profond du monde souterrain, pour ne rien y trouver… Elle ne
survivrait pas à une deuxième traversée de cette mer grouillante.
Elle avait échoué. La Faërie allait se désintégrer et son fils, si
beau, si plein de promesses, mourrait de la Vraie Mort, et toute la
beauté éblouissante de son royaume tomberait dans le néant. Ou,
plutôt, dans cette mer primitive, d’où venait et où retournait
toute vie. A présent, il n’y avait plus qu’à attendre
l’inévitable.
Guinevère posa sa tête sur
ses genoux et laissa la brume l’envelopper. Il lui sembla alors
entendre un fragment de musique, un air léger, aérien, aussi gai
que les flûtes de berger au printemps, en Faërie… Une voix de
femme, éraillée et moqueuse, résonna dans son esprit…
Une reine qui jamais ne le
sera… Est-ce bien elle que voilà ?
Lentement, Guinevère se redressa. Une peur telle
qu’elle n’en avait jamais ressenti s’était emparée d’elle.
— Grande Sorcière ? murmura-t-elle dubitativement,
car la voix qu’elle avait cru entendre n’était pas celle d’une
vieille femme.
Osant à peine croire qu’au bout de tant d’efforts,
elle touchait enfin au but, Guinevère plissa les yeux… puis ouvrit
la bouche, stupéfaite. Devant elle, les rochers se soulevaient et
s’écartaient pour révéler une vieille femme hideuse penchée sur un
immense chaudron noir. Celui-ci était posé sur deux globes de
cristal poli et — à l’endroit où aurait dû se trouver le troisième
— un trépied branlant.
Horrifiée, Guinevère observa le visage de la
Vieille Sorcière, son rictus édenté, ses yeux et ses joues
affaissés, sa peau sillonnée de rides profondes. Ses deux mains
griffues touillaient sa potion à l’aide d’une grande branche
d’arbre.
Quand les yeux étincelants de la Sorcière se
posèrent sur elle, Guinevère en eut le souffle coupé. Comme ceux de
Herne, ses yeux dardaient des lueurs tour à tour rouges et vertes,
et la transperçaient avec une force qui la fit chanceler.
Retrouvant l’équilibre, elle avança d’un pas, oubliant les cristaux
meurtriers qui tailladaient la chair jusqu’à l’os. Une douleur
lancinante se propagea à travers sa jambe, et elle poussa un cri de
douleur. De nouveau, son sang se répandit sur le sol, mais cette
fois, la surface rocheuse vibra et se lissa sous la plante de ses
pieds. Guinevère comprit qu’elle devait s’approcher.
Chaque pas était un supplice, mais elle ne
tressaillit pas. Elle avait parcouru un si long chemin… Dans le
regard qui se posait sur elle, il n’y avait ni
bonté, ni cruauté, mais seulement une curiosité aiguisée. La
Sorcière passa sa langue sur ses dents noircies et, soudain, ses
yeux virèrent au rouge.
Guinevère se figea, plus effrayée que jamais, car
elle venait d’entrevoir la véritable nature de la Sorcière, celle
qui détruit tout afin de tout recréer. Elle faisait feu de tout
bois ; tout était bon pour alimenter sa marmite, pour grossir la
mer vivante qui entourait son île. Guinevère voulut parler mais
quelque chose lui entrava la gorge. Son regard se posa de nouveau
sur le trépied bricolé qui soutenait le chaudron… et soudain elle
sut, avec une certitude froide et absolue, ce qui était arrivé au
globe manquant.
— La Pierre de Lune, chuchota-t-elle, osant enfin
soutenir le regard de la Sorcière. La Pierre de Lune sur laquelle
repose la Résille, dans le palais de ma sœur Albane… cette pierre
est à vous.
La créature poussa un sifflement sinistre et fit
rouler ses yeux chassieux. D’un geste puissant, elle remua son
chaudron et, dans le nuage de vapeur qui s’en dégagea, Guinevère
crut apercevoir un visage familier, une silhouette sinistre qui
tira sa cape autour de sa tête et tourna le dos, juste avant que
l’image ne s’estompe et disparaisse.
— Timias ! murmura Guinevère.
Elle avait reconnu sa bête noire, l’ancien
conseiller en chef de sa mère.
— Est-ce lui qui a volé votre globe ?
Pour toute réponse, la Vieille Sorcière émit un
nouveau sifflement d’irritation et remua une fois de plus le
contenu de son chaudron. Parcourue d’un frisson, Guinevère examina
les deux globes plus attentivement. A la lueur du feu qui brûlait
dans la fosse sous le chaudron, l’une des sphères brillait d’un
noir ténébreux, tandis que l’autre était tachetée de noir, de
blanc, de vert et de rouge. D’un coup, Guinevère comprit une partie
du problème. Le globe noir devait représenter les gobelins ; l’autre, les mortels. Ce qui signifiait que le
globe dérobé par Timias représentait la Faërie. Il n’était pas
étonnant que les Conteurs se montrent aussi vagues au sujet de
l’origine de la Pierre de Lune…
— Les arbres m’ont dit que la Faërie était en
train de dépérir. Je vois qu’il vous manque un globe.
Il y avait un lien entre les deux faits, elle en
était sûre. Hésitante, elle tenta de deviner les pensées qui se
cachaient derrière les yeux ardents de la Sorcière. Puis elle se
mit à parler à toute vitesse, de peur de perdre son courage.
— Je sais que les choses vont mal, car Albane
n’arrive pas à concevoir un héritier. Et les arbres m’ont dit de
venir vous trouver, Grande Sorcière ; ils m’ont dit que vous seule
sauriez comment sauver la Faërie.
La Sorcière continuait à remuer sa potion sans
rien dire. Mais la voix moqueuse que Guinevère avait déjà entendue
résonna dans l’air, portée par le nuage de vapeur.
Du cercle il faut faire le
tour : du jour à la nuit, de la nuit au jour… A en croire toutes
les prophéties, aucun monde ne dure à l’infini.
— Mais c’est impossible !
Le désespoir de Guinevère l’avait soudain
enhardie. Après tout, elle n’avait plus rien à perdre.
— Ce n’est pas juste, Grande Sorcière,
reprit-elle.
Quelque chose décida la Sorcière à lever les yeux
; ils étaient froids et impitoyables. Mais, refusant de se laisser
intimider, Guinevère s’avança d’un pas.
— Pourquoi faut-il que tout prenne fin maintenant
?
Les rochers bougèrent et grincèrent, comme s’ils
gémissaient sous le poids d’un chagrin infini, et le visage de la
Sorcière se transforma. Toute trace de malveillance s’effaça de son
visage : le masque avide de la Destructrice laissa place à celui,
tragique, de la Pleureuse. Ses épaules s’affaissèrent, son visage
s’amaigrit, les reflets rouges disparurent de
ses yeux verts. Sa bouche édentée se tordit et une larme coula
lentement le long de sa joue fripée.
Le temps resta comme suspendu. L’obscurité sembla
faiblir, s’intensifier, puis se dissiper de nouveau ; une lueur
blanche et pure comme un rayon de soleil printanier jaillit du
tréfonds du chaudron. L’espace d’un instant, Guinevère crut
apercevoir la Sorcière métamorphosée : ses traits anguleux
s’adoucirent ; ses formes s’arrondirent, s’affirmèrent, s’étirèrent
; sa peau prit une teinte rosée et ses yeux virèrent au mauve.
La Demoiselle ! pensa-t-elle. Mais au
moment où elle reconnut l’être qui se tenait devant elle,
l’apparition s’effilocha et partit en fumée.
En fin de compte, ce fut Guinevère qui brisa le
silence.
— Je crois comprendre, chuchota-t-elle. Vous ne
pouvez plus vous transformer. Quelque chose vous en empêche.
La rage qui enflamma les yeux de la Sorcière donna
à Guinevère une mince lueur d’espoir.
— Expliquez-moi, dit-elle. Aidez-moi à comprendre.
Si je devrais être reine, pourquoi ne le suis-je pas ? Pourquoi ne
vous transformez-vous plus en Demoiselle ? Pourquoi Timias a-t-il
volé la Pierre de Lune ? Qu’est-ce qui empoisonne la Faërie, et
comment peut-on l’arrêter ?
Elle crut d’abord que la Sorcière n’allait pas lui
répondre, car la créature se balançait d’un pied sur l’autre,
muette. Etait-elle même douée de parole ? Herne, après tout, ne lui
avait pas adressé un seul mot au cours de leur rencontre. Mais
soudain, se retournant d’un geste vif qui n’était pas celui d’une
vieille femme, la Sorcière ouvrit la bouche et hurla. Sa voix
rauque déchira l’air comme le cri d’un corbeau.
— Pourquoi ? Pourquoi ?
Guinevère la dévisagea, perplexe.
La Sorcière émit encore un cri puis se pencha de
nouveau sur son chaudron. De grands nuages s’en élevèrent et la
dissimulèrent tout à fait. Pendant un instant, Guinevère craignit
que son interlocutrice ne s’éclipsât. Mais
quand la vapeur se dissipa, la Sorcière était toujours là, ses yeux
verts fixés sur elle.
— Pourquoi devrais-je t’aider ?
La question prit Guinevère au dépourvu. La voix de
la Sorcière, semblable au raclement du métal sur la pierre, lui
écorchait les oreilles et la troublait. Que pouvait-elle bien dire
pour convaincre la Sorcière de sauver la Faërie ? Comment lui
décrire la beauté de ce royaume en perdition ? Par où commencer
?
Alors le visage de Finuviel se présenta à elle, et
un flot d’images surgit de sa mémoire… Un minuscule enfant, aux
traits délicatement sculptés, au corps déjà solide, qui était
devenu un jeune homme beau, fort et joyeux, l’archétype d’un prince
des sylphes… Elle se rappela la toute première fois qu’elle l’avait
entendu rire : un papillon s’était posé sur ses petits orteils… Sa
gorge se serra et ses yeux s’emplirent de larmes.
— Eh bien, dit-elle enfin, j’ai un fils.
— Ah ! soupira la Sorcière.
D’un coup de branche, elle fit sortir un nouveau
nuage du chaudron. Cette fois-ci, la vapeur prit la forme d’un
visage anguleux, surmonté de cornes : celui de Herne, seigneur de
la forêt et de la Chasse sauvage.
— Vous êtes au courant… pour mon fils ? balbutia
Guinevère.
Ainsi, la Sorcière savait que Herne était le père
de Finuviel. Personne d’autre n’avait voulu croire Guinevère. Tous
l’accusaient de dissimuler la véritable identité du père de son
enfant sous des affabulations au sujet du dieu de la forêt. Mais la
Vieille Sorcière, elle, savait tout. L’immensité de ce savoir
éblouit Guinevère comme un soleil et, soudain, elle eut la
certitude que la Sorcière allait l’aider.
Sans un mot, la vieille femme lui fit signe
d’approcher. Guinevère s’avança lentement, le cœur battant la
chamade, grimaçant chaque fois qu’elle posait ses pieds sur le sol.
Avant qu’elle n’arrive assez près pour voir l’intérieur du
chaudron, la Sorcière l’arrêta d’un geste. Son chuchotement fit courir des frissons dans la nuque de Guinevère,
comme si une main griffue l’avait frôlée.
— Oui, chuchota la Sorcière. Oui, je sais que tu
as un fils. Je sais tout de lui. Et tu as raison : par égard pour
lui et pour son père, je vais t’aider. Mais il y aura un prix à
payer, comme toujours. Alors, je te demande, Guinevère, toi qui
parles aux arbres, toi qui devrais être reine : combien es-tu prête
à payer, contre le savoir de la Vieille ?
— Que voulez-vous de moi ?
L’eau continuait à dégouliner de ses cheveux. De
petits ruisselets glacés coulaient dans son dos, entre ses fesses,
descendaient le long de ses jambes pour tomber, goutte à goutte,
sur la chair gonflée et meurtrie de ses pieds ensanglantés. Elle
avait l’impression de se tenir dans une flaque de sang
coagulé.
— Trois choses, répondit la voix éraillée.
D’abord, je veux qu’on me rende mon globe. Ensuite, je veux la tête
du voleur.
— Timias ? articula Guinevère en relevant
brusquement la tête.
Lorsque la lueur de colère rougeoya de nouveau
dans les yeux de la Sorcière, Guinevère, effrayée, recula et
trébucha sur une arête tranchante. Une douleur lancinante parcourut
sa jambe tandis qu’une vision traversait son esprit : Timias
s’éloignant furtivement de la caverne, la Pierre de Lune dans les
bras.
— Vous voulez que je tue Timias ?
— Oui.
Avec sa voix sifflante, ses yeux plissés, la
créature ressemblait à un serpent, songea Guinevère.
— Tranche-lui la tête avec une lame d’argent, et
ramène-la-moi, pour que je la jette dans mon chaudron. Voilà les
deux premières choses que je te demande. Es-tu prête à les faire
?
La haine intense contenue dans la voix de la
sorcière effraya Guinevère.
— Très bien, murmura-t-elle.
Comment allait-elle s’y
prendre pour tenir la deuxième promesse ? Elle n’en avait aucune
idée. Un tel acte ne s’improvisait pas. Elle n’avait jamais
envisagé que la Sorcière puisse lui demander de commettre un
meurtre…
— Et la troisième chose ?
La Sorcière émit un gloussement sinistre, et se
pencha vers Guinevère, laquelle esquissa un mouvement de recul
involontaire.
— La troisième chose est la plus importante de
toutes. Je veux ton utérus.
Guinevère n’était pas certaine d’avoir bien
entendu. Pétrifiée, elle dévisagea la Sorcière, qui riait en se
frottant les mains d’un air gourmand.
— Quoi ?
— J’ai besoin de ton utérus.
Guinevère jeta un coup d’œil aux griffes grisâtres
recroquevillées autour du bâton, et frémit à l’idée que ces doigts
crochus aux ongles acérés puissent toucher sa chair.
— Pourquoi ? murmura-t-elle, horrifiée.
Le rire de la Sorcière résonna comme le grondement
de rochers dévalant une pente.
— Ah ! petite reine… Déjà le cercle devient
spirale. La spirale tourne, le centre s’effondre, et bientôt tout
sera entraîné dans le tourbillon de mon chaudron… Si tu veux
défaire ce qui a été fait, tu dois nourrir ma potion. Et c’est cela
qu’elle demande. Elle en a besoin. Surtout, elle en a très
envie…
Elle insista sur ces derniers mots, tout en
faisant signe à Guinevère, d’une griffe jaunie et tordue, de se
rapprocher.
— Viens, regarde si tu le veux. Mais pour arrêter
le tourbillon, il faudra nourrir mon chaudron.
Elle tourna le bâton dans la marmite, ferma les
yeux et chantonna à voix basse en se balançant au rythme de la
mélodie. Brusquement, elle se tut et ouvrit les yeux.
— Tu veux sauver la Faërie ? Alors il faut me
donner ton utérus. Je regrette, mais c’est ainsi.
Guinevère déglutit de
nouveau et tenta de calmer les battements frénétiques de son cœur.
Devant elle, la sorcière monstrueuse marmonnait en remuant sa
potion, son corps difforme décrivant lentement une grande spirale
en direction de la gauche. Vers la gauche, songea Guinevère : le
sens de l’effondrement, de la disparition, du changement… D’un
coup, elle comprit. Le sens dans lequel la Sorcière remuait son
chaudron déterminait le destin de la Faërie. En tournant vers la
gauche, elle défaisait le monde des sylphes.
— Arrêtez ! s’écria Guinevère. C’est vous qui êtes
responsable de tout cela… Arrêtez !
— Du cercle il faut faire le tour ; de l’ombre à
la lumière et retour, chantonna la Sorcière, sourde aux
protestations de Guinevère. Qui ose interrompre ce mouvement fera
bien de m’offrir un beau cadeau ! Nourris mon chaudron, paie le
prix, ou la lumière se fera ombre, le jour se fera nuit.
A la pensée que cette créature allait poser la
main sur elle, l’estomac de Guinevère se serra et se retourna. Mais
elle avait parcouru un si long chemin ; après tout, avait-elle
encore besoin de son utérus ? Il avait porté son fils en temps
voulu. Pourquoi ne pas y renoncer ?
— Mais… si je vous le donne, souffla-t-elle, cela
signifie-t-il que je ne pourrai jamais être reine ?
La Sorcière rejeta la tête en arrière et partit
d’un grand éclat de rire, comme s’il s’agissait d’une bonne
plaisanterie, mais Guinevère ne se laissa pas décourager.
— Dites-moi… ce qu’il adviendra de moi si je vous
donne… cette partie de moi. Si je ne puis devenir reine,
qu’arrivera-t-il ?
— Qui vient à moi désespéré doit pouvoir donner
sans compter.
Soudain, Guinevère saisit quelque chose qui lui
avait jusque-là échappé. Elle n’avait jamais compris pourquoi Herne
s’était présenté à elle, la nuit de Beltane où Finuviel avait été
conçu. Personne ne l’avait crue. Mais la
Sorcière, elle, connaissait la vérité. Son utérus avait déjà joué
son rôle.
La Sorcière gloussa. La bouche de Guinevère
s’assécha, son ventre se tordit de nausée, et elle crut s’évanouir.
Les griffes de la Sorcière se refermèrent autour de son poignet,
l’attirèrent à elle, et son visage monstrueux emplit le champ de
vision de la princesse sylphe. Ses yeux verts dardèrent des éclairs
rouges, puis ses traits ridés se décomposèrent en un chaos
indistinct. Guinevère s’effondra quand elle sentit les doigts
glacés écarter sa chemise, pétrir sa chair, remonter entre ses
jambes, pénétrer vers le centre même de son être et sonder,
fouiller, arracher.
Au premier élancement violent, Guinevère hurla et
tenta de repousser la Sorcière, mais la main griffue la tenait
prisonnière. Elle ferma les yeux tandis que la douleur enflammait
son corps. Puis elle entendit un bruit de déchirure mouillée, celle
de sa chair écartelée, mais elle ne s’en soucia pas, car elle avait
enfin compris que c’était par la douleur que la Sorcière offrait
son savoir. Comme son corps se brisait, son esprit s’ouvrit, et un
torrent d’images y déferla. Elle vit sa mère, Timias, et le mortel
par la main de laquelle la Résille avait été forgée. Elle vit
l’instant de sa création, quand ces trois-là avaient invoqué la
magie qui reliait les deux mondes — l’Ombre et la Faërie — à
jamais, resserrant comme un nœud coulant les liens qui existaient
entre eux.
Dans un coin reculé de son esprit, elle sentit la
Sorcière arracher son utérus, et le sang tiède jaillir entre ses
jambes ; elle se retrouva allongée à même le sol, jambes écartées,
aussi abasourdie et impuissante qu’un nouveau-né. Les images
tremblèrent, tourbillonnèrent et se dédoublèrent en séries
parallèles : ce qui était, et ce qui aurait dû être. Elle se vit
naître, unique enfant de Gloriana, la grande reine de Faërie ; elle
se vit désigner héritière et couronner reine, après le départ pour
l’Ouest de sa mère. Elle vit une Faërie verdoyante et florissante ;
elle vit Finuviel naître dans la plénitude de son règne,
salué par tous comme le nouveau roi de Faërie
; et en même temps, d’autres images empiétaient sur celles-ci, tout
comme l’Ombre empiétait sur la Faërie — des images de tout ce qui
était réellement arrivé depuis la création de la Résille. Puis,
alors que la douleur s’estompait, elle vit indistinctement ce qui
pouvait suivre. Gisant sur le sol, les yeux ouverts, elle fixa le
grand plafond voûté sur lequel les formes apparaissaient et se
métamorphosaient, jusqu’à ce qu’elles disparaissent enfin,
englouties par le néant.
Quand elle rouvrit les yeux, elle était encore
allongée sur le dos. Au-dessus d’elle brillaient de minuscules
points de lumière qu’elle prit d’abord pour des lichens
phosphorescents. Puis un vent tiède murmura dans les branches des
arbres, et elle sentit sous ses doigts l’herbe mouillée de rosée.
Comme ses yeux se remplissaient de larmes, le ciel obscur se teinta
de gris, et la première lueur de l’aube éclaira l’horizon de la
Faërie.