Griffin ouvrit la bouche puis la referma sans rien
dire. La route qui serpentait à travers la forêt avait subitement
débouché sur un vaste pré, au fond duquel, perché sur un haut
tertre, apparaissait un gigantesque amoncellement de granit gris :
le château de Gard. De longs étendards noirs flottaient aux
tourelles, claquant au vent comme des langues de serpent.
Comme des queues de gobelin, pensa
Griffin. Frémissant, il décrocha la flasque pendue à sa ceinture
et, après avoir avalé une grande gorgée de potion, la remit en
place d’un geste machinal. Sur le haut des remparts, au-delà des
linceuls noirs drapés sur les mâchicoulis, on distinguait une ligne
sombre et mouvante : c’était la foule des habitants qui se pressait
sur les murs pour observer l’approche du convoi. L'espace d’un
instant, Griffin se demanda quel accueil ces gens réserveraient à
l’armée de Cadwyr.
Puis quelques notes de cornemuse résonnèrent à
travers la vallée. Un frisson parcourut l’échine de Griffin tandis
qu’il reconnaissait la traditionnelle complainte funèbre de la
Maison de Gard. Ils savent, se dit-il.
Ils savent que Donnor est mort. De
nouveau, il faillit tendre la main vers sa flasque, mais, juste à
temps, un nouvel éclair de chaleur parcourut ses veines et le
rassura. Il agrippa les rênes et se concentra sur le grand cercueil
qui contenait à présent la dépouille de l’ancien duc.
Cadwyr leva la main ; une série d’ordres aboyés
ricochèrent à travers les rangs, et la caravane s’arrêta.
— J’avais pourtant défendu
à quiconque d’apporter la nouvelle à Cecily, dit-il en se
retournant vers son lieutenant.
Celui-ci, un homme grand et de forte carrure,
comme Cadwyr, mais aussi brun que Donnor, haussa les épaules.
— Qu’est-ce que ça change ?
Echangeant un regard, les deux hommes éclatèrent
de rire. Griffin frissonna encore ; cette fois-ci, il dut boire une
gorgée de potion pour se calmer. Depuis qu’il avait vu Cadwyr
assassiner de sang-froid les deux sylphes, il restait autant que
possible à bonne distance du duc. Le contenu de la bourse qu’il
portait autour du cou le préoccupait de plus en plus, mais il
n’avait pas le cœur d’approcher Cadwyr pour essayer d’en savoir
plus.
Les rangs désordonnés convergèrent en formation
serrée ; les tambours se mirent à battre une marche funèbre. Bercé
par le pas régulier de son cheval et le rythme monotone des
tambours, Griffin s’assoupit à moitié, laissant sa tête retomber
sur le côté. Par habitude, ses doigts se glissèrent vers la flasque
et la portèrent à sa bouche ; comme il se redressait pour avaler
une gorgée, un garde de la Compagnie de Cadwyr croisa son
regard.
— Tu bois une sacrée quantité de gnôle, mon
gars.
Griffin hocha la tête, gêné, et raccrocha la
flasque à sa ceinture.
— C'est... euh… un remède spécial qu’une sorcière
m’a donné… contre les morsures de gobelin.
— Vraiment ?
Le garde leva un sourcil, et Griffin vit qu’il
n’était pas dupe.
— Quelle morsure ? Je croyais qu’on t’avait
retrouvé sans la moindre éraflure.
— Oh, non…, dit Griffin en réfléchissant à toute
vitesse. Ma tête…
Il se pencha pour lui montrer l’épaisse croûte de
sang séché qu’il avait encore au sommet du crâne.
— Je vois.
Mais au moment où Griffin se détendait de nouveau,
le garde le relança.
— N’empêche que tu bois énormément, surtout pour
ton âge.
Il se passa la langue sur les lèvres et Griffin
comprit ce qu’il voulait. Le garde avait envie de goûter à la
potion, lui aussi.
— Ah non ! dit-il. Il ne faut surtout pas que vous
touchiez à cette…
Puis il s’interrompit, car le convoi était arrivé
devant les murs extérieurs. Des linceuls noirs pendaient aux
échafaudages que l’on avait montés pour réparer les immenses
brèches dans les remparts. Des ordures et de grandes pierres de
taille fêlées s’entassaient autour du château. Si cette forteresse
massive avait subi des dégâts aussi lourds, dans quel état se
trouvait le reste du pays ?
La herse en fer se leva dans un grincement
terrible. Puis s’installa un silence aussi oppressant que les épais
murs de pierre, un silence ponctué seulement par la plainte de la
cornemuse, le bruit creux des sabots et le grincement des chariots.
Pourtant, des centaines, peut-être même des milliers de visages
renfrognés les observaient depuis les murs et les fenêtres. Griffin
franchit l’entrée étroite derrière Cadwyr, lequel guida la
procession à travers les cercles extérieurs, vers la grande cour
centrale.
Au sommet des marches de l’entrée, des druides en
robe blanche semblaient se consulter. A l’approche de Cadwyr, ils
serrèrent les rangs derrière un chef à la mine sévère, qui agrippa
sa canne et se redressa de toute sa taille. Sans descendre de
cheval, Cadwyr avança jusqu’à la première marche : les druides
reculèrent un peu.
— Où est Cecily ? lança-t-il sans préambule.
Clouée au lit par le chagrin, j’imagine ?
De faibles rires
s’élevèrent des rangs des soldats, mais les druides ne firent que
se serrer davantage. Celui à qui Cadwyr s’était adressé tremblait
perceptiblement.
— Elle n’est pas ici, seigneur.
Le silence tomba sur l’assistance. Cadwyr mit pied
à terre, lança nonchalamment les rênes en direction d’un écuyer qui
se précipita pour les attraper, et gravit l’escalier à grands pas.
Sur la troisième marche, le regard à hauteur de celui de son
interlocuteur, il s’arrêta.
— Que voulez-vous dire ?
— Il veut dire qu’elle est partie.
Celui qui avait laissé échapper la réponse ne
paraissait pas beaucoup plus âgé que Griffin. Sa robe grisâtre
était ourlée de rubans d’un bleu profond tels qu’en portaient les
bardes. Le chef des druides foudroya le garçon du regard ; celui-ci
fut aussitôt traîné en arrière et englouti par le reste du
groupe.
— Partie, vraiment…
Cadwyr se caressa le menton et monta le reste des
marches jusqu’à dominer de toute sa hauteur le groupe de
druides.
— Et où a-t-elle bien pu aller ?
— Vers le Nord, souffla l’archidruide.
Griffin leva les yeux vers le haut du tertre.
Entre les pierres levées, la silhouette du joueur de cornemuse se
découpait comme un corbeau géant. Un souffle de vent embrumé de
gouttes de pluie colla les cheveux de Griffin contre ses joues
mouillées. Autour de lui, les visages dans la foule étaient
sillonnés de larmes, ou bien figés par une émotion retenue. L'image
de la tête décapitée du jeune Jemmy, ses yeux encore vivants et
conscients, sa bouche distordue par un cri silencieux, resurgit de
la mémoire de Griffin, et il déboucha rapidement la flasque. Près
de lui, le garde curieux l’observait attentivement. Mais il n’avait
pas le choix… La gorgée de potion apaisa aussitôt le torrent de
souvenirs et de chagrin qui déferlait en lui. Une rafale de pluie
lui fouetta le visage et le ramena définitivement au présent.
Les mâchoires serrées, le
dos rigide, Cadwyr crispa les doigts autour de son épée et serra
l’autre poing.
— Suivez-moi, lança-t-il en dépassant le
druide.
La foule se fendit pour le laisser passer, et
Griffin le suivit de loin. Il n’avait aucune idée de l’endroit où
logerait Cadwyr dans ce château gigantesque, et il n’avait pas
l’intention de perdre de vue sa précieuse potion. Le désir d’une
nouvelle dose lui donnait mal à la tête ; la pluie glacée lui
cinglait les oreilles. Vivement qu’il soit à l’abri de ce temps
maussade, de cette atmosphère tendue et chargée d’émotions… Mais à
cet instant, on sortit le cercueil du chariot pour le transporter
dans la grande salle. La foule surgit en avant, barrant le chemin
de Griffin. Il vit Cadwyr s’éloigner et disparaître, suivi par les
druides ; on eût dit autant de lapins affolés se pressant derrière
un chien de chasse. Les tambours reprirent le rythme du chant
funèbre ; loin au-dessus d’eux, le joueur de cornemuse poussa une
série de notes grêles et plaintives. Comme un seul homme, la foule
se rua vers le cercueil de Donnor, emportant Griffin dans son
sillage.
Laissant jaillir leur douleur, les habitants se
mirent à pousser de profonds gémissements. A moitié piétiné,
Griffin se redressa, écœuré par le bouquet d’odeurs qui émanait de
la foule. Il fallait à tout prix qu’il échappe à cette marée
humaine avant qu’elle ne l’engloutît. La main plaquée contre sa
flasque, en proie au vertige et à une panique inexplicable, il se
fraya un passage entre les pleureurs et passa la porte de
l’antichambre au moment où un accès de folie prenait possession de
la foule. Il appuya son visage brûlant contre le mur en pierre
froid. Derrière lui, les sujets de Donnor manifestaient leur
douleur par des cris rauques et des hurlements de cornemuse. Dans
l’antichambre, éclairée par seulement quelques bougies, il faisait
frais et sombre, mais de l’autre côté de la porte, les pleureurs se
déchaînaient. Si Griffin ne se hâtait pas de trouver un refuge plus
tranquille, quelqu’un allait le repérer et
l’entraîner de nouveau dans le tumulte de la cérémonie
funéraire.
Il s’engagea dans un couloir au hasard. Scrutant
un embranchement sombre, il aperçut un escalier éclairé par de
hautes torches. A travers le tissu de sa tunique, il serra la main
autour de la bourse qui pendait à son cou. Le contact froid et gras
du cuir lui faisait horreur. Soudain, il renifla, inclina la tête,
renifla de nouveau… La potion ! C'était bien son parfum qui
flottait dans l’air, frais et léger comme le premier soupçon du
printemps dans le vent hivernal… Griffin se rua vers l’escalier,
rassuré quant à la direction à prendre.
Du coin de l’œil, il crut apercevoir une forme en
mouvement, mais quand il se retourna, il n’y avait personne. Il
dégrafa sa flasque, prit une petite gorgée et la rattacha à sa
ceinture. En posant le pied sur le dernier palier, il entendit la
voix furieuse de Cadwyr s’élever au-dessus d’un chœur de plaintes
et de lamentations. Suivant l’odeur de la potion, Griffin dépassa à
pas de loup la première porte à gauche, par laquelle sortaient les
éclats de voix. De l’autre côté du couloir, une porte était
entrouverte : Griffin y passa la tête, huma l’air et entra. C'était
une antichambre qui ouvrait sur une chambre à coucher de bonnes
dimensions, sans doute celle de Cadwyr. Dans un cabinet de toilette
attenant à l’antichambre, on avait rangé une barrique en chêne
entourée de cerceaux de cuivre. La bouche de Griffin s’emplit de
salive ; il déboucha sa flasque et avala une grande goulée de
potion. Ce n’était pas prudent d’en boire de telles quantités, il
le sentait ; mais l’éclair d’énergie qui parcourut aussitôt ses
veines amena un sourire sur ses lèvres.
Malheureusement, l’odeur de la bourse en cuir
qu’il portait sous sa chemise s’intensifia du même coup. Griffin
inspira profondément et plissa le nez. Il fallait absolument qu’il
se débarrasse de cet objet dégoûtant. Sur la pointe des pieds, il
revint jusqu’à la porte et passa la tête dehors ; de l’autre côté
du couloir, Cadwyr continuait à interroger
les gardes. A cet instant même, la porte d’en face s’ouvrit et le
jeune druide qu’il avait aperçu à son arrivée sortit lui aussi la
tête dans le couloir. Griffin se réfugia précipitamment dans la
chambre à coucher et referma la porte derrière lui.
Un léger bruit attira son attention ; il lui
sembla voir un chat, ou peut-être un petit chien, se glisser sous
le lit.
— Au nom de…, commença-t-il.
Puis il s’interrompit et s’épongea le front du
bras. Cela lui apprendrait à boire d’aussi grandes goulées de
potion ! Néanmoins, il se figea, et tendit l’oreille : pas un
bruit. Son imagination lui jouait des tours. Il s’approcha de la
fenêtre, ôta la cordelette de son cou et renversa le contenu de la
bourse dans sa main. Pendant un moment interminable, il fixa,
bouche bée, la flaque de lumière qui reposait au creux de sa paume.
Puis la véritable nature de l’objet s’imposa à lui, et il referma
le poing en jetant un regard affolé par-dessus son épaule. Lui,
Griffin, tenait dans sa main la Résille d’argent ! La Résille de
Bran Brunebarbe !
Quoi qu’il en fût, cette atroce bourse en peau
humaine devait disparaître. La Résille serrée dans le poing, il
ouvrit l’une des malles de Cadwyr, farfouilla parmi les chemises et
le linge, et trouva enfin un grand mouchoir en lin blanc. A cet
instant, un bruit derrière lui le fit sursauter ; il en lâcha
presque la Résille. Un être qui ressemblait à un grand chat surgit
de l’ombre et se rua sur lui. D’instinct, Griffin esquiva : la
créature avisa la bourse, bondit sur elle et détala à toutes
jambes, le laissant sans voix. La porte se rouvrit avec un
claquement et Cadwyr fit son entrée, suivi d’une dizaine de
druides.
Il traîna Griffin et le secoua.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Griffin hocha la tête de gauche à droite,
incapable d’articuler un mot.
Cadwyr le lâcha, et Griffin alla s’écraser
lourdement sur le sol.
— Où est la bourse ?
Au ton de Cadwyr, Griffin
comprit qu’il serait dangereux de lever les yeux. Mais il n’eut pas
le choix : le duc le souleva par le col et le cogna si violemment
contre le mur que les mâchoires du garçon s’entrechoquèrent. Les
druides se jetèrent sur Cadwyr pour le maîtriser, et Griffin se
recroquevilla misérablement.
— Où est-elle ? Qu’en as-tu fait ? Parle, pauvre
idiot !
Griffin trouva le courage de lever les yeux et de
tendre un doigt tremblant vers la porte.
— Une… une bête l’a prise… et elle a
disparu.
— Une bête ?
Tel un étalon irrité par des mouches sur ses
épaules, Cadwyr repoussa violemment les druides qui s’accrochaient
à lui.
— Quel genre de bête ?
— Petite. Pas plus haute que ça. Avec une queue,
des gros yeux, des griffes et de longues dents.
— Un chat ? Tu essaies de me dire qu’un chat a
volé ma bourse ?
Cadwyr se précipita sur Griffin, mais celui-ci lui
échappa et se réfugia, tremblant, derrière un druide. Il avait
terriblement envie de boire une gorgée de sa flasque, mais devant
la fureur de Cadwyr, il n’osait pas faire un geste.
— Ce n’était pas un chat, gémit-il. Bien sûr que
non ! Moi aussi, je l’ai cru, au début, mais…
— Un lutin, peut-être ! intervint le jeune druide
que Griffin avait déjà remarqué. Maître Kestrel ! La description
correspond bien, n’est-ce pas ?
— Les lutins n’existent pas ! grogna
l’archidruide.
Celui-ci avait de nouveau agrippé la manche de
Cadwyr. D’un grand coup de bras, le duc écarta les druides qui
l’entouraient et ramassa Griffin par le col.
— Un lutin ? Un lutin est entré ici et a pris la
bourse ? Par où est-il parti ?
Terrifié, Griffin hocha la tête et tendit le doigt
sans prononcer un mot.
— Amenez-moi le sylphe, et
tout de suite. La Sorcière sait qu’il doit être bien rôti, à
présent, et d’humeur coopérative. Peut-être qu’il pourra me dire
pourquoi un lutin voudrait de la Résille. Et s’il ne le sait
pas…
Il jeta Griffin à terre, l’enjamba et s’éloigna.
Mais l’un des chevaliers de sa compagnie s’arrêta devant le corps
inerte de l’apprenti et le poussa du bout du pied.
— Celui-ci, que faut-il en faire ?
— Jetez-le au cachot.
Cadwyr eut un rire mauvais avant de repartir d’un
pas nonchalant. Le chevalier lui emboîta le pas en traînant
derrière lui Griffin, encore à moitié pétrifié. Il était soulagé
d’être débarrassé de cette maudite bourse — le contact du cuir sur
sa peau et la puanteur qui s’en dégageait lui étaient devenus
insupportables —, mais à présent, il se sentait sur le point de
défaillir ou même de vomir. Luttant contre la nausée, il appela
Cadwyr d’une voix rauque.
— Ecoutez, seigneur duc… ce n’est que la bourse
qui a disparu. J’ai la… la chose ici, dans la main, regardez
!
Puis il s’évanouit, au moment où Cadwyr se
retournait et le soulevait dans ses bras avec un rire
triomphant.
— Qu’est-ce que vous me racontez, Artimour ? Des
gobelins auraient envahi le palais ? La frontière n’a même pas été
forcée… Rien n’indique que…
Le commandant de la Troisième Compagnie des gardes
royaux n’essayait pas de dissimuler le mépris et la défiance qu’il
éprouvait envers Artimour et ses vêtements de mortel. Il s’appelait
Gilleas, se souvint Artimour, et avec ce prénom resurgit un
souvenir qui le piquait encore au vif…
« Je prends le mortel, avait dit Gilleas ; il
paraît qu’il confond la rapière et la dague avec le couteau et la
fourchette. »
Ils s’étaient cordialement
haïs dès leur première rencontre, mais leurs chemins ne s’étaient
plus croisés depuis bien longtemps.
— Nous devrions peut-être l’arrêter, lui aussi,
dit le lieutenant de Gilleas, placé à sa gauche.
A la droite du capitaine, un sergent fixait sur
Artimour un regard soupçonneux.
— Nous sommes à des lieues de la frontière… et
regardez un peu cet accoutrement. Peut-être qu’il a trempé dans…
dans vous savez quoi.
— De quoi parlez-vous ? demanda Artimour.
Avez-vous écouté un seul mot de ce que je viens de vous dire ? Un
carrosse rempli de courtisanes arrive pour ramener Guinevère. Vous
n’avez pas le temps de rester ici à discuter. Vous devez retourner
au palais de toute urgence.
Mais Gilleas se contenta de faire quelques pas en
se caressant le menton d’un air absorbé.
— Si vous ne me croyez pas, poursuivit Artimour,
demandez à dame Amadahlia et aux autres. Vous ne tarderez pas à les
rencontrer sur la route. Et maintenant, si vous le permettez,
j’aimerais voir ma sœur avant de partir.
— Où comptez-vous aller, au juste ?
— Je vais retrouver ma garnison, évidemment
!
Artimour écarta les mains, désarçonné par
l’hostilité manifeste du capitaine à son égard.
— Qu’avez-vous donc ? demanda-t-il. Sont-ce mes
vêtements qui vous gênent ? Oui, ce sont des vêtements de mortel,
mais je n’ai pas le temps de vous expliquer maintenant… Plus tard,
quand les gobelins…
Derrière lui, le portail grinça. Artimour se
retourna : des soldats entrèrent, les bras pleins d’armes,
d’armures et de harnais, qu’ils rangèrent en piles ordonnées.
Promenant son regard sur la cour à arcades de la Maison des Arbres,
Artimour aperçut de nombreuses autres piles de matériel et de
ravitaillement.
— Une question intéressante, étant donné les
circonstances, dit Gilleas en croisant les bras sur sa
poitrine.
— De quelles circonstances parlez-vous ? Nous
n’avons pas le temps de jouer aux devinettes, Gilleas. La Faërie
est en train de mourir. Ne l’avez-vous pas compris ?
— Que faites-vous ici, Artimour ? Redites-moi
comment vous avez appris que le palais avait été attaqué.
— Sur la route, j’ai croisé un carrosse plein de
dames de la cour. Elles m’ont dit que les gobelins avaient envahi
le palais, et m’ont demandé de partir devant elles pour vous donner
l’ordre de rentrer immédiatement. Ensuite, je vais retourner à
l’avant-poste, en espérant y trouver les renforts.
— Les renforts, dites-vous. Parlez-vous de l’armée
qui a quitté le palais avant Samhain ?
— Evidemment !
— Cette armée, nous l’avons trouvée massacrée dans
la forêt, prince Artimour. Les cinq cents soldats ont tous
péri.
Artimour entendit les mots que venait de prononcer
le capitaine, mais, pendant un instant, il fut incapable d’en
comprendre le sens. Il se secoua, releva les yeux, contempla les
sylphes qui se pressaient maintenant autour de lui, leurs beaux
visages empreints d’une profonde méfiance. Il se rappela les traces
de sabots au bord du fleuve… et remarqua enfin la bannière mauve
qui, enroulée autour de son mât doré, était appuyée contre un
arbre.
— L'armée a été massacrée ? Ils sont tous morts
?
— Tous, sauf les treize soldats que Finuviel avait
affectés à la protection de sa mère.
— Et Finuviel ?
— Excellente question, dit Gilleas. Quand
l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
Le cercle se resserra autour d’Artimour.
Il m’accuse d’avoir assassiné Finuviel,
comprit-il, et il redressa les épaules.
Il sortit le poignard de sa gaine et le brandit
devant les gardes, éprouvant une satisfaction un peu amère quand
les soldats reculèrent avec des sifflements de chat et des cris
étouffés. D’un geste, il ouvrit sa tunique et arracha son
pansement, dévoilant la longue cicatrice mauve au-dessus de son
cœur.
— Vous voyez ? Finuviel m’a poignardé avec cette
arme en argent, puis il m’a jeté dans le fleuve pour que j’y meure.
Par hasard, j’ai échoué dans l’Ombre. Là-bas, des humains m’ont
recueilli et m’ont sauvé la vie. C'est pour cela que je porte ces
vêtements.
Il rengaina son épée.
— A présent, vous m’avez fait perdre assez de
temps, je crois.
— Peut-être, peut-être pas…, répondit Gilleas. Si
Finuviel vous a blessé avec cette arme, comment se fait-il que vous
la portiez sur vous ?
— Je l’ai trouvée dans un arbre.
Artimour avança d’un pas ; à cet instant, deux
gardes lui coincèrent les bras derrière le dos.
— Au nom de la Sorcière, Gilleas, que croyez-vous
faire ? Voulez-vous que je vous montre l’arbre où je l’ai trouvée ?
Il n’est pas difficile à reconnaître, il sent la pourriture à cent
pas.
Artimour se débattit, mais les deux gardes le
tenaient fermement.
— Il pue le mortel à plein nez, dit l’un d’entre
eux.
— Gilleas, je vous préviens…
— Je veux des réponses, et je les veux maintenant,
l’interrompit le capitaine. Qu’on l’amène à l’étage. Guinevère a
beau être folle de douleur, je veux tirer cette affaire au clair
sans attendre.
— Quelle affaire ? marmonna Artimour en se
débattant.
Les gardes le traînèrent vers l’escalier à
l’intérieur de la maison.
— Celle que vous appelez
votre sœur semble croire que Finuviel est mort, lui aussi, avec le
reste de l’armée. En tout cas, c’est le prétexte qu’elle a donné
pour nous faire fouiller la forêt de fond en comble…
— Pour trouver quoi ?
— Le corps de Finuviel, évidemment. N’êtes-vous
pas curieux de savoir comment l’armée a été massacrée ?
Gilleas fit volte-face et les gardes
contraignirent Artimour à s’arrêter.
— Qu’attendez-vous pour me le dire ?
— Ils ont été tués par des armes mortelles. Du
moins, des armes plaquées d’argent. Cela, nous en sommes
certains.
— Des armes comme celle que vous portez, dit le
lieutenant.
— Finuviel a essayé de me tuer ! hurla Artimour.
Ce n’est pas moi que vous devez arrêter, mais lui ! C'est lui qui
est de mèche avec les mortels… Comment croyez-vous qu’il s’est
procuré ce poignard ?
— Il est tout de même étrange que vous soyez en sa
possession.
— Je vous ai expliqué comment je l’avais
retrouvé…
— Dans un arbre ? Vous vous attendez à ce que je
croie cette histoire invraisemblable ? Comme celle du carrosse doré
rempli de sylphes-truies…
Au fond de la cour, des cris résonnèrent. Gilleas
s’interrompit et fronça les sourcils ; le portail s’ouvrit en grand
pour laisser passer le carrosse qu’Artimour avait croisé sur la
route. Des gardes s’avancèrent pour attraper la bride des chevaux.
Déchaînés, la bouche mousseuse d’écume, les trois animaux
cabriolèrent, hennirent et secouèrent leurs crinières avant de se
calmer.
Gilleas écarta Artimour et se précipita vers le
carrosse. Le cocher semblait avoir disparu.
— Par la Sorcière…, commença-t-il.
Un corbeau s’envola du carrosse en poussant des
croassements irrités. Il décrivit un large cercle autour de la
cour, se posa sur la branche d’un arbre et cria trois fois. Puis sortirent à leur tour une truie et une
vache qui clignèrent des paupières, éblouies et confuses.
— Amadahlia ! chuchota Artimour. C'est vous
?
Le corbeau poussa un petit cri excédé qui souleva
le cœur d’Artimour.
— Il faut que nous retournions au palais de toute
urgence ! dit-il au corbeau. Allez chercher Guinevère : il faut
qu’elle explique à ces gardes bornés qu’il se passe quelque chose
de terrible…
— Quelque chose de terrible s’est déjà produit,
dit une voix douce.
Comme un seul homme, l’assistance se retourna :
tout en haut de l’escalier, Guinevère s’appuyait contre la
balustrade dorée.
— Et cela ne va faire qu’empirer. Capitaine, il
faut que vous retourniez au palais. Je suis prête à vous
accompagner, si tel est votre souhait.
Guinevère était entourée d’un halo de lumière
éblouissant. A ses côtés, légèrement en retrait, deux silhouettes
se découpaient à contre-jour ; Artimour plissa les yeux pour
distinguer les personnes qui soutenaient sa sœur.
— Guinevère ? demanda-t-il. Qui est avec vous ?
Est-ce Finuviel ?
— Oh, non… Si Finuviel était avec moi, nous n’en
serions pas là.
Agrippant la rampe à deux mains, le dos voûté et
déformé, elle descendit lentement l’escalier. Elle avait perdu ses
ailes, remarqua Artimour, et, dans son visage aux traits tirés par
la douleur, ses yeux verts paraissaient énormes. Quand elle posa le
pied sur la dernière marche, les deux personnes qui
l’accompagnaient sortirent enfin de l’ombre. Artimour eut un hoquet
de surprise.
A la gauche de Guinevère se tenait une femme
inconnue, mince comme un roseau, vêtue d’une robe brune à reflets
dorés. De l’autre, un grand mortel se déplaçait lentement, avec
précaution, comme si le moindre mouvement lui était douloureux. Son
visage pâle et hérissé de barbe détonnait curieusement avec son
peignoir de soie verte, fermé par une
ceinture écarlate. La splendeur de sa tenue ne faisait qu’accentuer
sa mauvaise mine. Cependant, Artimour n’avait aucun doute quant à
son identité. Ces yeux noirs dans leurs orbites profondes, cette
bouche blême et pourtant déterminée, ces sourcils fièrement arqués
ne pouvaient appartenir qu’à une seule personne.
— Par les cornes de Herne, murmura-t-il. Vous êtes
Dougal, le forgeron de Killcairn.
Ce fut le parfum de vin de pomme qui décida
Delphinea à pénétrer dans le palais de pierre grise qui s’élevait
devant elle. Portée par le vent, une trace odorante presque
imperceptible lui chatouilla les narines au moment où elle se
réfugiait dans les ombres noires jetées par les murs immenses. Elle
huma l’air, puis, dans la lumière grisâtre qui précède l’aube, se
glissa dans le château sous le nez des gardes somnolents, affalés
sur leurs armes. En apercevant de loin cet édifice immense, elle
avait d’abord eu l’impression de s’être tout à fait égarée, mais le
parfum du vin des sylphes lui redonnait une lueur d’espoir.
Les mortels — hommes, femmes, et même enfants —
dormaient à même le sol, entassés sous des couvertures, des châles
et des capes de toutes les couleurs. Comme les chiens qui se
prélassaient autour d’eux, ces gens paraissaient s’être endormis
sur place, la veille au soir. Tout semblait confirmer les rumeurs
les plus folles qui circulaient en Faërie sur la façon dont
vivaient les mortels. Les pièces du château étaient remplies
jusqu’au plafond, non seulement de gens, mais aussi de tout le
matériel apparemment nécessaire à leur survie. Par les portes
entrouvertes de la grande salle, Delphinea aperçut de hautes piles
de barriques et, abandonnées dans les cheminées, des carcasses à
moitié mangées de chevreuils et de bœufs. L'air était lourd de
graisse froide, de sueur et de laine mouillée.
Malgré tout, Delphinea
ressentait l’attrait mystérieux des humains : passant d’ombre en
ombre, elle apercevait, aux endroits où la chair des mortels était
exposée, de minuscules explosions d’étincelles colorées. Elle se
mordit la lèvre et tenta de se concentrer sur l’odeur du vin
sylphe.
« Rappelle-toi l’effet qu’ils ont sur nous », se
dit-elle. Les mises en garde de Guinevère, réitérées par Gloriana,
résonnèrent dans sa tête. « Ne les regarde pas. Concentre-toi sur
l’odeur. »
En silence, elle traversa des couloirs sombres, se
glissa sous le nez de trois filles de cuisine qui bâillaient en
poussant leurs balais. Par chance, les paniers, les barriques et
les paquets partout entassés jetaient de grandes ombres qui
facilitaient le passage. Les murs étaient encombrés d’armes, et des
outils pendaient de toutes les poutres.
Une odeur de mort et de putréfaction flottait dans
l’air. Tirant les pans de sa cape autour de son visage, Delphinea
renifla, cherchant le parfum du vin sylphe. Autant tenter de
retrouver un écheveau de soie dans une mare de boue ! Finalement,
elle perçut des effluves qui semblaient provenir des étages
supérieurs. Evitant les zones de lumière grandissantes, elle avança
en regardant autour d’elle, fascinée. Sur les grossiers murs de
pierre, des torches éteintes, certaines fumant encore, pendaient de
supports en fer forgé. Une odeur de feu de bois flottait dans
l’air, mêlée à celle du gruau d’avoine : le château allait bientôt
s’éveiller. Delphinea pressa le pas, manquant heurter de plein
fouet un jeune garçon qui sortait des cuisines en marmonnant, les
yeux mi-clos. Elle bondit en arrière et se plaqua contre un mur ;
mais le garçon se contenta de jeter un coup d’œil par-dessus son
épaule avant de poursuivre son chemin en secouant la tête.
De nouveau, elle huma l’air. Devant elle, un grand
escalier en pierre menait aux étages supérieurs ; ici, le parfum du
vin sylphe s’intensifiait. Rassemblant ses jupes, elle jeta un coup
d’œil à gauche et à droite puis s’élança dans l’escalier. Elle
monta deux étages et parvint à un petit
couloir, sur lequel donnaient quatre portes, deux de chaque
côté.
Une torche solitaire rougeoyait au fond du
couloir. Delphinea s’arrêta un instant et tendit l’oreille. Aux
étages inférieurs, on commençait à s’agiter : soudain, un rayon de
soleil frôla les pieds de la jeune sylphe.
Delphinea avança à pas furtifs et colla son
oreille à la première porte à droite. N’entendant rien, elle la
poussa lentement. La porte s’ouvrit avec un petit grincement pour
révéler une pièce vide, à l’exception d’une longue table entourée
de bancs de bois. Delphinea laissa la porte se refermer avec un
cliquetis, et se glissa vers celle d’en face. Percevant des
ronflements sonores, elle repartit sur la pointe des pieds vers la
troisième porte. Là, elle inspira profondément : une forte bouffée
d’alcool, aussi enivrante qu’une gorgée de vin, remplit son nez.
Avec douceur, elle souleva le loquet et entrebâilla la porte.
La barrique se trouvait juste en face de la porte,
sous une haute fenêtre aménagée dans les murs gris et nus. Ce
devait être un cabinet de toilette, car de grandes malles de
vêtements étaient posées autour de la barrique. Passant la tête à
l’intérieur de la pièce, Delphinea aperçut une paillasse posée à
même le sol, sur laquelle était recroquevillée une silhouette
masculine. L'être portait une chemise blanche crasseuse et un
pantalon noir trop ample. Entre ses jambes, une flasque scintillait
dans la pénombre. Delphinea réprima un petit cri. Ce ne pouvait
être que Finuviel ! Mais son visage ne ressemblait en rien à celui
de ses rêves. Sa peau tannée pendait lâchement sous ses pommettes
et ses cheveux sombres collaient à son crâne, lequel semblait bien
trop grand par rapport au reste de son corps. Il releva la tête ;
la gorge de Delphinea se noua.
Le garçon la regarda droit dans les yeux.
— Au nom du Grand Herne, dit-il, qui êtes-vous ?
Delphinea se figea. Comment cet étrange garçon pouvait-il la voir
dans sa cape d’ombre ?
Elle jeta un coup d’œil circonspect à la pièce.
Personne d’autre ne s’y trouvait. Elle s’aperçut alors que le
mortel était attaché au mur par une lourde chaîne fixée autour de
sa taille.
— Pourquoi êtes-vous enchaîné ?
— J’ai mis le duc en rogne. Il a voulu me donner
une leçon, voilà tout.
Le garçon déboucha sa flasque et l’odeur du vin
sylphe envahit l’air. Portant le goulot à sa bouche, il avala une
petite gorgée et reboucha la flasque d’un geste machinal qui
éveilla la curiosité de Delphinea.
— N’empêche, j’aimerais bien savoir qui vous êtes
et ce que vous faites ici, reprit le mortel.
« Moi aussi, il y a beaucoup de choses que
j’aimerais savoir », pensa Delphinea. Mais elle réprima la foule de
questions qui se bousculaient en elle.
— Je suis à la recherche de Finuviel, prince des
sylphes. Savez-vous où il est ?
Le garçon détourna les yeux et prit un petit air
malin.
— Je sais où il sera bientôt, répondit-il.
Puis il lui tendit la flasque.
— Vous en voulez un peu ?
Delphinea s’avança prudemment. De fait, elle avait
terriblement envie d’une gorgée de vin, mais elle hésitait à boire
en compagnie de ce garçon inquiétant.
— Je m’appelle Delphinea. Si vous pouviez me dire
où se trouve Finuviel…
— Je vous l’ai déjà dit. Je ne sais pas où il
est. Je sais seulement où il
sera bientôt.
De nouveau, il avala une gorgée de liquide ;
l’arôme qui se dégagea de la flasque atteignit Delphinea comme un
coup de poing.
— Très bientôt, reprit-il. Vous êtes sûre que vous
ne voulez pas une petite gorgée de potion ?
Les sylphes eux-mêmes usaient du vin de pomme avec
la plus grande prudence. Distillée seulement entre Beltane et la
mi-été, cette liqueur incendiait le corps d’une énergie puissante
et dangereuse. C'était sans doute parce qu’il en buvait que ce
garçon pouvait la voir, et qu’il n’étincelait pas comme les autres
humains. Mais elle n’avait pas le temps de s’attarder sur ce
problème.
— Où sera-t-il, alors
? demanda-t-elle.
Le garçon lui tendit la flasque dans un bruit de
chaînes.
— Allez, ne faites pas de manières…
— Non… non merci, bégaya Delphinea. Je veux
seulement trouver Finuviel.
— Alors, vous n’avez plus qu’à l’attendre. Mais si
j’étais vous, je n’attendrais pas ici.
Il hocha la tête en direction d’une porte sur le
côté. Delphinea suivit son regard.
— Qui se trouve dans cette chambre ?
— Le duc, évidemment. Je crois qu’il vaut mieux
qu’il ne sache pas que vous êtes ici.
— Pourquoi ?
Mais le garçon n’eut pas le temps de s’expliquer
davantage, car la porte s’ouvrit avec un claquement, et un grand
mortel, le torse nu et les cheveux ébouriffés, se découpa sur le
seuil. Des étincelles de lumière rouge et orange crépitaient autour
de son corps en un éblouissant feu d’artifice. Ne sous-estime pas l’effet des mortels, dit une
voix en Delphinea ; mais entre l’arôme puissant du vin de pomme et
l’aura scintillante qui entourait cet homme, elle avait toutes les
peines du monde à se rappeler son propre prénom et la raison de sa
présence ici.
— Eh bien, Griffin, qu’avons-nous là ?
La voix du mortel était râpeuse comme des grains
de sable. Les éclats de lumière tournoyaient en changeant de
couleur, formant des motifs aussi complexes qu’éphémères. Delphinea
porta la main à son front.
« Ce garçon s’appelle Griffin », pensa Delphinea,
qui luttait vainement pour reprendre prise sur la réalité.
— Vraiment ?
Le grand mortel sourit et s’inclina, puis s’avança
et frôla la joue de Delphinea de sa main. La jeune sylphe eut un
brusque mouvement de recul.
— Alors elle a frappé à la bonne porte. Viens,
petite sylphe, n’aie pas peur. Je ne te ferai pas de mal. Personne
ne te fera de mal, ici.
De sa place sur le lit, le garçon poussa un
caquètement sinistre. Delphinea lui jeta un coup d’œil, puis tourna
son regard vers ce mortel à la chevelure dorée qui la dominait de
toute sa hauteur.
— Etes-vous le duc de Gard ?
articula-t-elle.
Cette question le fit sourire.
— Dis-lui, Griffin, si je suis le duc de
Gard.
— Eh bien… vous le serez dans peu de temps, Votre
Grâce.
Etait-ce la peur qui faisait trembler la voix du
garçon ? Delphinea lui jeta un regard oblique, mais il reprenait
déjà une nouvelle gorgée de vin, les yeux fermés.
« Décidément, il en boit vraiment trop », se
dit-elle. L'espace d’un instant, elle entrevit qu’on l’encourageait
à s’y accoutumer pour une raison qui lui échappait… puis un éclair
doré ourlé d’étincelles vertes explosa devant ses yeux. Le grand
mortel lui prit la main et la porta à ses lèvres.
— Un garçon très prometteur, dit-il.
Il rejeta ses cheveux en arrière et sourit de
toutes ses dents.
— Je m’appelle Cadwyr et je suis honoré de faire
votre connaissance, demoiselle sylphe. Votre prince sera ici sous
peu — au plus tard demain. Je suis certain qu’il sera ravi de vous
retrouver.
Le garçon avala une longue gorgée et acquiesça
précipitamment.
D’un coup, la pièce parut
extrêmement petite et chaude. Le parfum du vin de pomme rendait
l’air irrespirable. Les étincelles qui fusaient autour de Cadwyr
faisaient tourner la tête de Delphinea. Elle cligna des yeux et
enfonça ses ongles dans ses paumes pour tenter de retrouver ses
esprits. Tout cela était si étrange — cette petite pièce grise et
sinistre, ce garçon enchaîné et le duc lui-même, avec ses dents
blanches et ses lèvres rouges… Curieux, tout de même, que les
mortels aient les lèvres aussi rouges… Et ses yeux étaient bleus.
Comme moi ! se dit Delphinea. C'était
la première fois de sa vie qu’elle voyait des yeux de la même
couleur que les siens. Elle vacilla vers le duc, envoûtée par les
reflets verts, dorés et même orange qui chatoyaient autour de sa
pupille sombre.
— Je suis venue ramener Finuviel en Faërie,
déclara-t-elle maladroitement.
Une langueur avait envahi son esprit et
l’empêchait de réfléchir, mais son cœur battait à tout
rompre.
— Bien sûr, dit Cadwyr en lui caressant la joue
d’un seul doigt. C'est une excellente idée. Bientôt, nous
rentrerons tous ensemble en Faërie. Très bientôt.